Collection de OS de l'écrivain manchot

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Message par Lord Penguin le Mer 6 Mai - 14:15

Plop.
Bon bah ayé, j'lance mon thread de OS, parce que l'ellipse se rapproche à grands pas et que j'dois me grouiller.
Donc voila mon premier OS (hors-concours, j'entends). Euh... Bah ouais. C'tout.



Exil


Elle marchait tranquillement, aussi souriante que d’habitude, lorsqu’il l’interpella.
-Je pars. Loin d’ici, loin de Bérilion, loin de tout. Veux-tu m’accompagner ?
Elle marqua un court temps d’arrêt, d'étonnement plus que de réflexion, avant de répondre sans la moindre hésitation et en conservant le même visage.
-Oui.

---

Loin devant eux à l’horizon, l’éclat solaire commençait à s’estomper, teintant le ciel d’un nuancé vermillon. De l’autre côté, la Lune avait déjà bien entamé son ascension, tache immaculée sur la toile écarlate. Sumnum s’arrêta un instant pour contempler la splendeur des terres Nerimazu ainsi sublimées… Et pour laisser le temps à Kowai de le rattraper.
Il leur restait encore une bonne dizaine de kilomètres à parcourir pour atteindre Scarrath et l’idéal aurait été de passer la frontière le soir-même, mais il doutait que l’endurance de sa nouvelle protégée puisse la porter encore bien loin. Elle le ralentissait beaucoup, mais cela, il n’en avait que faire. De toute façon il aimait prendre son temps, d’autant plus lorsqu’il y avait de tels panoramas à admirer. Il passa quelques minutes statique, ses yeux cernés rivés vers l’horizon, se surprenant à penser qu’il aimerait se noyer dans ces rayons pourpres et y laisser son regard plongé pour l’éternité… Si seulement cela ne lui aurait pas brulé les yeux.
Finalement, il se retourna pour juger de l’état de celle qui tentait tant bien que mal de le suivre depuis le matin. Elle se trainait avec peine plusieurs dizaines de mètres en arrière, épuisée par une journée entière de marche. Malgré cela, à aucun moment elle n’avait demandé à faire de pause et Sumnum avait été à l’initiative de chacune de celles qu’ils s’étaient permis. Il doutait fortement que c’était par fierté ou par force de volonté…
En temps normal, Sumnum ne devrait douter de rien en ce qui concerne les motivations et émotions d’autrui. En effet, il possède une capacité innée lui permettant de lire l’esprit. Mais il n’a jamais su la maitriser et s’est donc toujours retrouvé exposé aux pensées de tous ceux alentours, sa haine pour ce don augmentant au fil de son accoutumance à celui-ci. Cependant, Kowai était différente du commun des mortels. Dans l’immédiat elle était hors de son champ d’action, mais même lorsqu’elle se trouvait à côté de lui, il ne pouvait percevoir clairement ses pensées…  Il parvenait tout juste à discerner des murmures, aussi flous que brouillés, et ces derniers semblaient tous en contradiction les uns avec les autres. Sumnum avait déjà été en contact et entendu les pensées de personnes aux psychés complexes, tortueux et torturés, mais cela ne ressemblait en rien à ce qu’il pouvait ressentir avec Kowai… Il y avait vraiment quelque chose d’étrange avec cette jeune fille et peu importe à quel point il y réfléchissait, il ne pouvait pas mettre le doigt dessus. A vrai dire il commençait à être convaincu qu’elle non plus n’en avait aucune idée, et qu’elle n’en savait pas plus que lui sur ce que contenait sa propre tête.
Cependant, cette incapacité à discerner les pensées de Kowai était plus un soulagement qu’autre chose pour Sumnum. Ainsi il pouvait profiter du voyage, voir même de la compagnie de la jeune fille, sans avoir à se soucier de son don. Cela faisait plusieurs journées que tous deux voyageaient ensemble et, ne serait-ce que pour cela, il commençait à l’apprécier. Ou du moins il ne regrettait pas de lui avoir fait la proposition de l’emmener avec lui...
En fait, il avait fait cela spontanément, sur un coup de tête. Alors qu’il s’apprêtait à partir, il avait eu une sensation étrange. La sensation qu’on avait besoin de son aide, qu’on l’avait appelé. Cet appel lui sembla provenir de Kowai, sa jeune supérieure au sein du clan Daflan, qui gambadait joyeusement comme elle paraissait toujours le faire… Il lui proposa de le rejoindre dans son exil, et à sa grande surprise, elle accepta. Elle accepta malgré son large sourire, malgré son père qu’elle laissait derrière, ainsi que toute sa vie, et malgré le fait que ce n’était que la seconde fois que Sumnum lui adressait la parole. Elle ne prit même pas la peine de rassembler des affaires : Ils étaient partis.

Alors que Kowai le rattrapait finalement, il lui annonça :

-Tu peux t’arrêter, nous allons dormir ici. Auparavant, il l’aurait vouvoyé. Mais à présent il n’hésitait pas à la tutoyer : Le clan, c’était du passé.

-D’accord, fit-elle en lui adressant un sourire érodé par la fatigue.

Cette manie de sourire en toute circonstance était assez perturbante pour Sumnum, compte tenu de sa capacité. Il le savait, cela cachait forcément quelque chose. Mais il finirait par s’y habituer…

Une heure plus tard, ils étaient tous deux assis autour d’un feu, mangeant un lapin tout juste attrapé. Le Soleil avait définitivement disparu à l’horizon et l’obscurité aurait été totale si ça n’avait été pour la Lune, qui trônait en lieu et place de son confrère diurne et reflétait sa lumière sur le paysage endormi. Face à celui-ci, et l’admirant autant que précédemment au crépuscule, Sumnum tournait le dos à Kowai qui elle regardait le feu. Son crépitement et le bruissement des feuilles étaient les seuls sons à rompre le silence nocturne, jusqu’à ce que les deux exilés volontaires entament une discussion.

-Demain, nous quitterons Bérilion. Considère cette nuit comme ta dernière dans ce pays, car ni toi ni moi n’y reviendrons… Avant un long moment du moins.
-Oui.

Il avait dit « ce » pays et non « notre » pays. Il ne se considérait plus comme un bérilien et cette nation ne représentait déjà plus grand-chose à ses yeux. Il avait le sentiment qu’il en allait de même pour Kowai, voir même que Bérilion n’avait jamais rien représenté pour elle. Il avait pensé que cette échappée allait lui être plus dure que cela, émotionnellement, mais elle paraissait aller parfaitement bien. Sumnum continua donc :
-Dorénavant, il vaut mieux oublier nos origines. Nous sommes doublement déserteurs et la loi du clan ne nous pardonnera jamais. C’est pourquoi je compte abandonner le nom de Dalfan. De plus, c’est un nom connu et renommé, qui ne manquera pas d’attirer l’attention. Es-tu prête à en faire autant ?
Elle hocha la tête, indifférente. Ou du moins Sumnum le supposait-il, car son faciès était toujours le même.
-… Bien… A compter d’aujourd’hui, nous nous appellerons simplement Fûjiyu, si ce nom te convient.
-Il me convient parfaitement,
répondit-elle.
Elle resta un moment silencieuse avant de continuer.
-Au fait, je ne te l’ai pas encore demandé, mais où allons-nous ?

Cette interrogation étonna Sumnum. Kowai, tout comme lui, n’était pas bavarde. Jusqu’à présent, elle n’avait rien demandé elle-même, et presque rien dit, se contentant uniquement d’approbations à ce qu’on lui disait. Seuls des « oui » et autres « d’accord » étaient sortis de sa bouche.
Mais voilà qu’elle posait soudainement cette question…  Et seulement maintenant ? Devait-il prendre cela comme la marque d’une hésitation naissante ?

-Cela ne m’a pas traversé l’esprit. Nous irons là où nos pas nous porterons.
Sumnum n’avait pas de meilleure réponse à donner.
-Je vois…

Et sur cet échange, ils cessèrent de parler pour la nuit. Cela ne dérangea pas Sumnum qui était, de toute façon, rarement d’humeur à discuter. Kowai sombra la première dans les profondeurs du sommeil, le laissant veiller seul un moment… jusqu’à ce qu’il l’y rejoigne.

---

-Ne t’arrête pas, avait-il dit.

Ils traversaient une ville Scarrath. Avançant au pas dans les rues, ils se frayaient un chemin tant bien que mal parmi les innombrables étales, vendeurs et mendiants. Chacun faisait tout son possible pour obtenir une petite pièce de plus que les autres. Malheureusement pour eux, les deux bériliens étaient fauchés et n’avaient presque aucun Kins sur eux. Pour Sumnum, cet endroit était tout simplement insupportable et il n’avait qu’une envie : Retrouver la quiétude du désert au plus vite, malgré sa chaleur étouffante et son froid glaçant. Mais avant ça, ils devaient se procurer l’eau et les vivres qui leur permettraient de poursuivre leur voyage.
Ils parvinrent finalement à un puit, qui trônait au centre d’une grande place, bondée elle aussi. Comme ils auraient dû s’y attendre, l’eau était « payante pour les étrangers ». Sumnum commençait à cerner la mentalité Scarrath, qui était au total opposé de ce dont il avait l’habitude. Se refusant à payer le prix demandé par le marchand, dont la malhonnêteté lui sautait aux yeux, et n’ayant de toute façon pas de quoi le faire, sa protégée et lui passèrent leur chemin. A Bérilion, il lui aurait suffi de tirer son sabre et de croiser le fer pour se procurer ce dont il avait besoin… Mais ici, il jugea préférable de ne pas trop attirer l’attention. Ils trouveraient de l’eau ailleurs.
Quittant donc la zone marchande, ils se retrouvèrent aussitôt dans des ruelles sombres et sinueuses… Ne voulant pas faire demi-tour, Sumnum continua sa route, toujours suivi de Kowai. Après quelques minutes ils parvinrent à un croisement où se trouvait un vieil homme amputé d’une jambe, remplacée par une prothèse de bois. Il s’avança vers eux en boitant, les deux bras en avant et les mains liées en un geste de quémande… Mais avant même qu’il puisse leur adresser la parole, Sumnum dégaina son sabre et le lui planta dans le cœur. Il n’avait aucune envie de perdre du temps avec de pitoyables bandits… Malheureusement, cela semblait inévitable.

-Ne t’inquiète pas, je m’occupe de tout. Reste simplement en arrière et attends.

Ils progressèrent encore sur quelques mètres, arrivant sur une petite cour, lorsque deux hommes se manifestèrent dans leur dos. Face à eux, il y en avait quatre autres. L’un d’eux s’avança.

-Hey, étranger ! Nous sommes membres de l’Ordre du Cro-…

Sa gorge avait été tranchée. Tous furent stupéfaits et, avant qu’ils aient le temps de reprendre leurs esprits, Sumnum se jeta sur les deux à l’arrière et leur fit subir le même sort.
En restaient trois à l’avant. Ils avaient dégainé leurs cimeterres et se tenaient prêts, mais restaient perturbés par la mort subite de leurs trois compagnons. Ca n’était clairement pas ce qu’ils avaient prévu, et ils espéraient bien que ça n’allait pas être pour rien. Malheureusement pour eux, non seulement leurs « victimes » étaient fauchées, mais en prime ils n’allaient pas être capable de leur soutirer le moindre sou.
Lentement, ils se déployèrent sur les côtés dans l’espoir d’encercler le bérilien et de lui asséner une triple attaque dont il aurait été difficile de se sortir. Mais évidemment, il vit clair dans leur jeu et prit donc l’initiative. Il s’élança et donna un coup vertical sur le bandit de droite. Cependant, celui-ci eut le réflexe de bloquer. Immédiatement, son compère tenta d’attaquer Sumnum dans le dos en espérant l’avoir par surprise, mais celui-ci se retourna avec un large mouvement de sabre et contra l’assaut avant d’asséner une seconde attaque, plus bas cette fois-ci. Le bandit s’écroula, la jambe à moitié coupée et le bérilien enchaina immédiatement avec un coup de pied arrière et un estoc qui eurent raison de son second adversaire. N’en restait plus qu’un en état de combattre, qui prit la fuite alors que Sumnum achevait son camarade à terre.
Il ne savait pas vraiment ce qu’était cet Ordre du Croc Noir, bien que ce nom lui semblait vaguement familier, mais dans tous les cas ces bandits n’en étaient pas membres. Ils avaient voulu tenter un coup de bluff. Cependant, le fuyard était parti chercher des renforts, et cela risquait de poser problème aux deux bériliens.
-On part, dit Sumnum à Kowai, qui avait fait comme on lui avait demandé et était restée tranquillement immobile. Ils ne vont pas tarder à revenir, et bien plus nombreux… Tant pis pour les vivres, il faudra se contenter de ce qu’il nous reste et espérer trouver un autre village aux environs.

Sumnum essuya son arme sur l’un des cadavres, la rengaina, et ils quittèrent la ville aussi vite que possible, reprenant leur route dans le désert aride.

---

Ce n’est que quatre jours plus tard qu’ils commencèrent à sérieusement regretter leur précipitation. Jusque-là, ils n’avaient pas gouté au véritable enfer que pouvait être le désert. En effet, il ne leur avait fallu qu’une journée pour épuiser leurs dernières réserves, qui s’étaient avérées plus maigres qu’ils ne l’avaient pensé, et ils marchaient à jeun depuis maintenant trois jours. La faim, mais surtout la soif, les tiraillaient de plus en plus. A chaque inspiration, leurs gorges asséchées leurs semblaient se déchirer… Même si Sumnum pouvait encore continuer, Kowai ne fut rapidement même plus capable de tenir debout. Elle était si épuisée que son compagnon dut la porter sur son dos pour qu’ils puissent continuer à progresser, mais son endurance s’en retrouva d’autant plus réduite. Lui-même n’en pouvait presque plus. Le soleil lui brulait la peau, il ne sentait plus ses jambes, sa vision se troublait… Il savait qu’il ne tiendrait pas beaucoup plus longtemps. Du haut d’une dune, il scruta l’horizon… Rien. Pas âme qui vive sur des kilomètres.

-Vous cherchez quelque chose ?

Sumnum sursauta et, tournant la tête sur sa droite, il découvrit un grand homme enveloppé d’un large drapé brun.
Comment était-ce possible ? Il ne l’avait ni vu arriver, ni perçu grâce à sa capacité…
L’homme fit un pas en avant et le bérilien eut un mouvement de recul mais, épuisé comme il l’était, il trébucha et tomba à la renverse. Kowai lui échappa et elle roula le long de la pente pour s’arrêter plusieurs mètres en contrebas, inanimée.
Sumnum tenta tant bien que mal de se relever alors que l’homme courrait dans la direction de sa protégée, mais il se sentit soudain défaillir et perdit subitement connaissance...

---

Lorsque Sumnum reprit ses esprits, il constata qu’il était dans une petite pièce obscure. Une fenêtre aux volets entrouverts laissait passer un rayon de soleil qui lui permettait  de distinguer ce qui l’entourait : L’endroit était vide en dehors de sa couchette et d’une autre à sa droite. Il se leva avec peine et constata qu’il n’avait plus soif, mais que sa faim le tiraillait toujours. Il fit quelques pas et ouvrit la porte, laissant pénétrer la lumière, qui l’aveugla immédiatement. Après quelques secondes d’adaptation, le bérilien put ouvrir les yeux et observer son environnement. Il se trouvait manifestement dans un petit village perdu au milieu du désert : Juste une poignée de maisons en terre cuite et, jusqu’à l’horizon, du sable.
Quelques dizaines de mètres devant lui, Sumnum reconnut l’homme du désert. Il était de profil, accroupis, et accompagné de deux enfants Scarrath. De là où il était, il n’entendait pas ce qu’ils disaient et ne pouvait pas lire leurs esprits, mais manifestement, les enfants semblaient bien s’amuser : L’homme faisait des gestes amples et leurs regards s’illuminaient, fascinés. Lorsque finalement il remarqua que le bérilien était debout, il lui fit un signe de main et avança dans sa direction, laissant les enfants aller gambader ailleurs en riant. Alors qu’il s’approchait, Sumnum put mieux le distinguer. C’était un homme de grande taille et à la peau sombre. Ses yeux étaient noirs et leurs contours étaient soulignés, lui donnant un regard perçant, mais aussi bienveillant. Ses cheveux, bouclés, avaient la même teinte et étaient accompagnés d’une courte barbe taillée. Il portait une large cape qui l’enveloppait presque entièrement, laissant simplement sortir ses bras sans laisser voir ce qu’il y a en dessous. Dans sa main gauche, gantée malgré la chaleur, il tenait un bouquet de fleurs multicolores… Chose étonnante car Sumnum aurait juré qu’il ne l’avait pas quelques secondes auparavant.
Mais ce qui lui parut le plus dérangeant, c’était qu’il n’entendait rien. Il ne parvenait pas à détecter la moindre pensée chez cet homme. C’était comme s’il n’était pas là, comme s’il n’avait aucune présence… Sumnum n’avait jamais aimé son pouvoir, mais se retrouver face à quelqu’un qui y était totalement immunisé le perturbait au plus haut point… Cela ne lui plaisait pas, et il avait un mauvais pressentiment par rapport à cet homme. Quelque chose de malsain…
Avec un grand sourire, l’homme leva les bras vers lui en un geste bienveillant.

-Ah, mon ami ! Tu sembles aller pour le mieux ! Enfin, mieux vaut faillir mourir que faillir survivre, comme on dit !
Et il se mit à rire.
-Qui êtes-vous ?
-Haha, je vois. Du genre direct, hein ? Je me nomme Tehlal Ahnapfhol… Mais appelles-moi simplement Tehlal. Je comprends que mon nom soit un peu compliqué, pour vous autres.
-Ou est la jeune fille qui était avec moi ?
-Ne t’inquietes pas, elle va parfaitement bien !

Sumnum dégaina immédiatement son sabre.
-Ou est-elle ?
-Eh bien… Je vois qu’on ne tient pas ses coups en laisse… Sois sans crainte, elle est juste là, dans ce bâtiment.

Rengainant son arme mais gardant l’œil attentif, le bérilien s’avança vers le dit bâtiment, méfiant.  Il ouvrit lentement la porte et y entra… Immédiatement accueilli par un :
-Sumnum ?
Kowai était bel et bien là, assise à une table, une assiette vide posée devant elle. Elle affichait son sourire habituel et portait toujours sa boucle d’oreille argentée. Tout semblait aller pour le mieux.
-Tu vas bien ?
-Ça va, oui.

Tehlal pénétra dans la pièce à son tour. Sa tête cognait presque le cadre de la porte. Il n’avait plus rien en main.
-Rassuré ?
-…
-Allons, cesses d’être si méfiant ! Un repas t’attend, toi aussi. Il doit déjà être froid, mais la faim n’est-elle pas le meilleur des cuisiniers ?


Il y avait effectivement une autre assiette en face de Kowai, pleine de ce qui semblait être des féculents locaux - Rien que Sumnum ait déjà gouté ou même vu –, et l’homme disait vrai : La faim le tenaillait toujours. Il se résigna donc finalement à s’asseoir à la table pour enfin remplir son estomac. Alors qu’il portait la cuillère de bois à sa bouche, il demanda :
-Ou sommes-nous ?
-Dans un petit village perdu dans le désert. Je vous ai amené ici car c’était l’endroit habité le plus proche, et car c’était de toute façon ma destination. Je fais le tour des environs pour apporter mon aide aux plus démunis, et les habitants d’ici manquaient un peu de vivres… Enfin, prenez votre temps pour vous remettre ! Ils sont prêts à vous héberger pour une nuit de plus.
-Non, ça ira,
refusa Sumnum. Nous partirons aussi tôt que possible.
-Soit. Alors je viendrais avec vous, au moins pour vous guider jusqu’à la ville la plus proche.
Cette nouvelle n’enchanta absolument pas le bérilien, mais il était obligé de l’admettre : Sans son aide ils risquaient fort de se perdre dans le désert, et il n’avait aucune envie de revivre ce calvaire. Kowai acquiesça simplement de la tête.
-De plus, il ne vous reste plus rien. Je vous donnerai de quoi tenir le trajet, et j’ai aussi des montures pour le faciliter. A l’avenir, vous feriez mieux d’éviter une traversée du désert sans préparation : Si on vous donne six heures pour couper un arbre, passez en quatre à affuter votre hache.
Sur ces mots, son sourire s’élargit… Sumnum ne savait pas d’où il sortait ses expressions, mais il semblait prendre plaisir à les utiliser. Une question cependant ne quittait pas son esprit, et étrangement, il sentait que Kowai pensait la même chose.
-Pourquoi nous aidez-vous ?
-A-t-on besoin d’une raison pour apporter son aide à quelqu’un ?

Ce fut la seule réponse qu’il put obtenir.
Lorsque Sumnum eut terminé son repas, ils se préparèrent immédiatement à partir. Puisque ce Tehlal semblait vouloir les suivre jusqu’à la ville suivante, eh bien qu’il le fasse. Mais autant aller aussi vite que possible.
Ainsi, moins d’une heure plus tard, ils étaient sur le départ. Kowai et Sumnum attendaient Tehlal – qui saluait les villageois –, montés sur deux de ses chameaux. Le scarrath en possédait quatre, ce qui laissait penser qu’il n’était pas qu’un simple voyageur sans le sou.  En les rejoignant, lui-même monta sur l’une de ses bêtes, la dernière transportant ses effets. Ils partirent donc, entamant leur traversée du désert qui allait, selon les prévisions de Tehlal, durer cinq jours…

---

Au fil de leur voyage, les deux bériliens se rendirent compte de l’aubaine que représentait pour eux Tehlal. Alors que deux jours seulement dans les étendues sableuses les avaient completement épuisés la première fois, cette seconde traversée se passait extrêmement bien, et était presque agréable. Avec des réserves conséquentes, la nourriture qu’il fallait, des montures et des vêtements adéquats, la traversée du désert semblait presque à présent une partie de plaisir. Mais même ainsi équipés, il était facile de se perdre dans les dunes, et sans cet homme providentiel, il n’était pas dit que Kowai et Sumnum seraient parvenus à destination…
Mais cela n’empêchait pas ce dernier de ne pas pouvoir encadrer leur sauveur. Il lui était impossible, malgré tout, de lui faire confiance, d’autant plus après plusieurs jours passé en sa compagnie. Et à la fin du quatrième jour, la tension qui l’habitait atteignit son paroxysme.
Ils avaient monté leur campement au sommet d’une dune et étaient tous trois assis autour du feu, dinant des provisions fournies par Tehlal. Celui-ci s’apprêtait à « montrer quelque chose » aux deux bériliens… Surtout à Kowai, en fait, car Sumnum ne semblait pas vouloir accorder d’attention au Scarrath.

-Regardez bien, dit-il. Fixez mes mains et… Ah, oui, j’oubliais. Je tiens à préciser quelque chose : Il ne s’agit pas de magie. Simplement d’un tour de passe-passe. Je sais comment les arcanes sont vues dans votre culture, mieux vaut prévenir que guérir.

Il ne reçut aucune réponse. Sumnum regardait au loin et Kowai continuait à fixer ses mains, affichant un sourire curieux. Heureux d’avoir au moins une spectatrice, Tehlal commença :

-Je disais donc, regardes bien mes mains, sois très attentive… Il suffit de regarder quelque chose avec attention pour qu’elle devienne intéressante.

Sur ces mots il fit un mouvement de poignet et, sans que Kowai ne capte quoi que ce soit, une fleur pourpre apparut dans sa main droite. Alors que ses yeux s’écarquillaient de stupeur, il fit un second mouvement et une seconde fleur, azur cette fois, rejoignit la première. Il les fit toutes deux passer dans sa main gauche gantée et réitéra le mouvement… Mais cette fois c’est dans la main gauche qu’une troisième fleur, jaune, était apparue, s’ajoutant à ses consœurs. Puis, à l’aide de sa main libre, il écrasa les trois plantes jusqu’à ce qu’on ne les voie plus avant d’ouvrir grand les paumes : Plus rien.
Kowai s’appretait à dire quelque chose mais il l’arrêta net en lui faisant signe de garder le silence. Il se concentra un instant et joignit ses deux poings devant lui, collés l’un à l’autre, avant de les écarter lentement… Dans l’interstice entre les deux mains et à mesure qu’il les éloignait, une dizaine de tiges apparurent et s’allongèrent, jusqu’à ce que Tehlal fasse un large et brusque mouvement du bras gauche, dévoilant tout un bouquet de fleurs multicolores dans sa main opposée. Enfin, il se courba en guise de salut et reçut même quelques applaudissements de sa spectatrice, avant de reprendre sa place autour du feu de camp.
Kowai fit preuve de curiosité et posa quelques questions au scarrath, auxquelles il ne répondit que de manière évasive, expliquant que dévoiler le secret brisait l’intérêt de la chose… Sumnum écoutait en silence. Il fixait Tehlal qui, lui au contraire, ne le regardait absolument pas. Ses yeux étaient entièrement focalisés sur sa jeune interlocutrice, et il ne cillait presque pas. Le bérilien ressentit alors une sensation étrange. Il fut soudain perturbé par le regard que cet homme sur sa protégée, sans pouvoir dire pourquoi… Il n’aimait pas cela du tout, et un mauvais pressentiment refit surface en lui.

-Vous semblez avoir une étonnante capacité, jeune fille, disait Tehlal à Kowai. Vous êtes constamment souriante… Je dois dire que je vous envie. Et ce bijou… Il fronça les sourcils l’espace d’un instant, fixant maintenant la boucle d’oreille de la jeune fille. Il est… Spécial, non ?

Kowai ne répondit pas. Elle n’eut aucune réaction particulière, mais sur ces derniers mots, Sumnum la sentit soudain particulièrement perturbée… Après ces paroles, le scarrath tendit lentement son bras vers le visage de la jeune fille, comme s’il voulait toucher et inspecter lui-même l’objet, mais il fut interrompu par le bérilien. C’en était assez :

-Qu’est-ce que vous manigancez, Tehlal ? lui lança-t-il.

-Puisque je vous ai dit que vous pouviez me tutoy…

-Cessez de tergiverser et répondez-moi !
Il s’était levé et avait à nouveau dégainé son arme, pour la deuxième fois face à cet homme, mais cette fois-ci devant Kowai. Sa seule présence mettait ses nerfs à vif…

-Il n’y a manigances que là où on les imagine.

-REPONDEZ !


Cela faisait des lustres que Sumnum ne s’était pas ainsi énervé. L’esprit du scarrath semblait être pour lui un voile de brume qui brouillait ses perceptions. Il n’arrivait pas à lire en Tehlal et s’en trouvait perturbé. De plus son pressentiment avait encore gagné en intensité et si lui ne se sentait pas bien, c’était surtout pour Kowai qu’il s’inquiétait.
L’homme marqua une pause et poussa un léger soupir. En souriant, il se leva, regardant le guerrier de haut. Il leva les bras comme pour se rendre et dit :

-Je vous l’ai déjà dit, je ne vous veux que du bien, et je vous assure que je n’ai absolument rien derrière la tête en vous aidant… Cependant tu as raison de te méfier. De moi, comme de qui que ce soit à Scarrath en général…

-Alors ? Qui êtes-vous vraiment ? Et répondez-moi sans détour, cette fois.


Puisqu’il semblait vouloir coopérer, Sumnum baissa son sabre. Kowai, silencieuse, semblait plus qu’attentive.

-Ça va, j’ai compris, dit Tehlal. La vie d’un homme fait son identité, mais malheureusement, je doute que vous ayez réellement envie que je vous raconte la mienne… Tout comme je ne souhaite pas vous en parler. Je suis donc au regret de vous annoncer que vous n’en saurez rien. Cependant, sachez que de toutes les choses que j’ai pu vous dire jusqu’à présent, aucune n’était fausse. Je parcours bel et bien Scarrath, aidant qui peut encore l’être selon mes moyens. C’est la seule chose que je « manigance », comme tu le dis. Si vous voulez en savoir un peu plus, je vous avouerai que la misère qui frappe ce pays m’insupporte… Ce qui m’exècre le plus est qu’elle soit devenue, au fil des années, normale, et n’y choque plus personne. J’œuvre pour arranger la situation autant que je le peux.

Les deux bériliens l’avaient écouté attentivement, mais ils n’avaient rien appris de plus… Et Sumnum n’avait pas changé d’opinion quant au scarrath et se sentait toujours aussi mal à l’aise. Alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole, Tehlal l’interrompit.

-Oh, je sais bien ce que tu peux te demander. Il retira son gant et leva sa main gauche, dévoilant une cicatrice béante recouvrant tout le revers et laissant sa chair à ciel ouvert. Voilà pourquoi je porte ce gant : Lorsque tu rencontres quelqu’un, assure-toi de ne lui montrer que tes beaux côtés.

Et effectivement, c’était la question que Sumnum allait poser. Le scarrath marqua une pause avant de reprendre :

-Mais vous me demandez de vous en dire plus sur moi sans m’avoir conté quoi que ce soit sur vous… Dites m’en plus en retour.

-Je refuse.

-La réciprocité est la base de toute relation cordiale,
dit Tehlal en riant. Mais bon, ce n’est pas comme si je vous avais dit grand-chose non plus, ou comme si j’avais besoin que vous me parliez pour vous connaitre, Sumnum Dalfan-Fujiyû et Kowai Dalfan.

Sumnum eut un mouvement de recul. A aucun moment il ne lui avait donné leurs véritables noms.

-Vous avez longtemps vécu au sein du clan Dalfan, mais avez fui ce dernier en suivant un mouvement rebelle… Dirigé par le père de la jeune fille, manifestement. Puis vous avez fuis une deuxième fois, quittant ce même mouvement pour vous lancer dans ce grand voyage…

La stupéfaction se lisait sur le visage du bérilien. Il n’en revenait pas.

-Ah, et bien évidemment, je suis au courant de ta… capacité.

Cette fois, c’était le comble. Il resta plusieurs secondes immobile, les yeux grands ouverts. Tehlal poussa un soupir de déception avant d’afficher à nouveau un sourire.

-Maintenant que j’ai révélé tout cela, je doute pouvoir continuer en votre compagnie plus longtemps... Je vous laisse les deux chameaux, et quelques provisions supplémentaires. Pour rejoindre la prochaine ville, allez vers l’ouest, mais préférez le voyage de nuit. Il est plus facile de se repérer aux étoiles pour ceux qui ne connaissent pas le désert. Sur ces mots il pointa une étoile particulièrement brillante, s’assurant que ses interlocuteurs aient bien vu de laquelle il s’agissait. Suivez celle-ci, et vous arriverez à destination sans aucun problème. Une fois là-bas, vous pourrez laisser les chameaux à l’étable d’une auberge locale. Je saurais les retrouver… Sinon, gardez les si vous le voulez. Je vous les offre.

Et sans dire un mot, il rassembla ses affaires et attela les deux autres chameaux. Juste avant de monter sur le dos du premier, il se retourna.

-Une dernière chose…

D’un nouveau mouvement de poignet, il fit apparaitre un couteau dans sa main. Il semblait tranchant comme un rasoir et brillait sous la lune. Tehlal le fit tournoyer habilement dans sa main avant de le faire disparaitre soudainement.

-A Scarrath, ne faites confiance à personne.

Il jeta un dernier regard, qui dura de longues secondes, vers Kowai avant de grimper sur sa monture et de s’éloigner, lentement, disparaissant dans l’obscurité du désert nocturne.

---

Grace aux fournitures et aux indications de Tehlal, le duo parvint aisément à la ville suivante. Au milieu des provisions, ils trouvèrent une bourse pleine d’aiglons d’or ainsi qu’une lettre de recommandations et d’indications quant au voyage en pays Scarrath. Sumnum se refusa à conserver les bêtes de leur bienfaiteur et les abandonna donc lorsqu’ils eurent atteint la civilisation, conservant cependant tout ce qu’il leur avait laissé d’autre. Suite à cette étrange rencontre, les deux bériliens reprirent donc leur voyage, à nouveau seuls.
Ils avaient encore beaucoup de chemin à parcourir.

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Message par Lord Penguin le Sam 29 Aoû - 14:50

Pas faché d'avoir finalement terminé ce OS, qui au final est pour beaucoup composé de dialogues Mignon . J'ai totalement bloqué à plusieurs endroits et ait fait de mon mieux pour que ça reste... fluide ? Et pis attention, y'a des réflexions assez bizarres dedans ? Boh, j'me fais peut être des films, vous verrez bien.



Le Diable et le Chien :


Un instant de flottement qui parut une éternité, plusieurs chocs, puis un bruit sourd accompagné d’un craquement. D’abord sonné, il ne tarda pas à ressentir une douleur fulgurante dans son poignet et poussa un cri. Malgré l’obscurité presque totale, il était évident que son os était brisé… Ses cotes aussi étaient endolories, et il soupçonna de s’en être brisé une. Après un certain temps d’adaptation, il parvint à vaguement discerner ce qui l’entourait et constata qu’il se trouvait dans une grande cavité aux parois rocheuses. Il y faisait frais, presque froid, et l’humidité y était asphyxiante. Levant les yeux, il aperçut une infime lueur… De sa position, elle lui parut très lointaine, et il était inconcevable pour lui d’escalader.
Comment diable était-il arrivé ici ? Lui-même n’arrivait pas à le comprendre. Mais il commençait à s’habituer à ce que ce genre de choses lui tombent dessus, depuis deux ans qu’il errait.
Toujours était-il qu’il allait devoir trouver un moyen de se sortir de là. S’approchant et se collant au mur, il commença à avancer à tâtons, lentement. Sa vue s’était admirablement adaptée et il pouvait vaguement voir ce qui se trouvait dans un rayon de quelques mètres autour de lui… Soit absolument rien, si ça n’était un mur et un plancher rocheux. Au fil de sa progression, qui continua pendant une durée qu’il lui était impossible de déterminer, la faim commença progressivement à se faire sentir, et ce jusqu’à ce qu’il ait l’impression que quelqu’un empoignait directement son estomac. Ses jambes s’endolorirent, et son poignet le lança de plus en plus…
Une heure, un jour, ou une semaine plus tard, il remarqua quelque chose d’anormal sur cette paroi qu’il ne sentait presque plus tant il s’était habitué à son toucher… A l’endroit où il venait de poser la main, la pierre était taillée, et non brute. Il resta un instant immobile avant de continuer d’avancer, mais le sol se déroba sous ses pieds et il fit une nouvelle chute le long d’une pente abrupte et anguleuse, qu’il termina le visage contre le sol. Il se redressa en titubant et posa sa main valide sur son front, sentant un liquide chaud qui s’écoulait doucement. Alors qu’il restait debout, immobile, le son des gouttes de sang s’écrasant au sol commença à résonner dans la silencieuse caverne. Reprenant ses esprits et tentant d’ignorer la douleur intense de son poignet et de son crâne, il constata qu’il venait de dévaler des escaliers grossièrement taillés dans la roche. Il se trouvait à présent dans un couloir clairement façonné par une main humaine. C’était un bon signe. Si l’endroit avait été aménagé, il devait forcément y avoir une sortie quelque part. Animé d’une énergie nouvelle, il poursuivit son chemin pendant un long moment. Un très long moment, même… Et la fatigue le gagna à nouveau, peu à peu. Jusqu’à ce qu’enfin, il aperçoive une lumière. Il n’en crut d’abord pas ses yeux, mais il n’y avait pas de doute possible. Quelque chose brillait, droit devant. Après avoir passé tant de temps dans les ténèbres, cette lueur lui fit comme perdre la tête et il se mit à courir dans sa direction. Cette course effrénée dura de longues minutes, mais sa fatigue semblait comme évaporée. La lumière se rapprocha de plus en plus, jusqu’à ce qu’il puisse la distinguer clairement. Il s’agissait de la flamme d’un flambeau. Il constata aussi que sans même s’en être rendu compte, il avait pénétré une vaste pièce uniquement éclairée par cette faible source lumineuse qui formait un maigre halo en son centre. S’approchant du flambeau, il se surprit à trouver du réconfort dans la chaleur qui en émanait, lorsqu’il remarqua quelque chose… Du côté opposé à celui par lequel il était entré, il pouvait vaguement distinguer une forme. S’écartant du cercle lumineux, il approcha prudemment de ce qui lui semblait de plus en plus ressembler à un trône.
Soudain, il vit deux lueurs jaunes briller dans l’obscurité et sentit une douleur froide et perçante traverser son abdomen avant de s’écrouler lourdement sur la pierre froide du sol.
Son sang chaud se répandit, formant une large flaque autour de son corps alors qu’il se tordait de douleur. Il voulut dire quelque chose, mais sa gorge était pleine de sang et il ne put pousser qu’un grognement guttural. Levant son regard, il vit les deux lumières jaunes le toiser, puis une voix s’élever. Une voix grave et vibrante.

-Etrange…

Et il sentit à nouveau et à plusieurs reprises cette même douleur insupportable. Quelque chose de large et de tranchant lui traversait le torse et cognait contre la pierre. Il voulut hurler mais ne le put toujours pas, poussant un grognement identique au précédent. Ses muscles se tendirent et se crispèrent, si bien qu’il s’arracha plusieurs ongles contre les dalles du sol… A l’instant où il se sentit défaillir, les coups cessèrent, le faisant garder conscience. C’était intenable. Il aurait préféré mourir ici et maintenant plutôt que de devoir subir une telle souffrance… Mais ce ne fut pas le cas. Il ne mourut pas. On venait de lui transpercer la cage thoracique à multiples reprises, mais il vivait toujours.

-Très étrange.

A terre et ne pouvant bouger, impuissant, il se sentit tiré vers les deux orbes jaunes, se rapprochant lentement d’elles avant d’être élevé à leur niveau. Il était maintenant hors du halo lumineux, juste en face de ce qu’il reconnut finalement comme des yeux, dont les pupilles étaient verticales… Ils le fixaient, étrangement captivants, et il se sentit soudain comme un papillon attiré par une lumière. D’abord, son regard s’y perdit. Puis, ce fut son esprit. Et il crut même sentir son âme être aspirée alors qu’il tombait dans un profond coma.

* * *

Lorsqu’il rouvrit les yeux, l’obscurité était toujours totale. Quelque chose lui entravait la gorge, et il se mit à vomir du sang. Il lui fallut un instant de plus pour ressentir à nouveau l’atroce douleur qui perçait toujours sa poitrine. Elle était amoindrie, mais toujours bien présente. Ou était-il ? Il peinait à s’en rappeler… Tentant de se redresser en prenant appui sur sa main valide, il glissa sur une substance épaisse et pâteuse au sol. Son sang, qui avait séché. Depuis combien de temps était-il inconscient ? Une voix l’interpella alors.

-Réveillé ?

Il leva la tête. Les yeux étaient là, ils le regardaient et lui parlaient. Ca y est, ça lui revenait. Il avait glissé, chuté, marché, rampé… Et était finalement arrivé ici, où se trouvaient ces deux lueurs, avant d’être transpercé. Il regarda en arrière, là où se trouvait un flambeau, mais il n’en restait nulle trace. Un frisson de terreur qu’il ne put réprimer lui parcourut l’échine. La faible lueur de ce regard posé sur lui sembla le transpercer de part en part, et la douleur de sa poitrine se raviva. Il se prostra d’autant plus contre le sol, craintif, mais rien ne se produisit.
Finalement, après de longues minutes, la même voix grave qu’auparavant se fit entendre, parlant lentement et marquant de longues pauses entre chacune de ses phrases.

-Tu te demandes certainement ce que je suis. La réponse me semble évidente. Mais j’ai une question infiniment plus intéressante. Toi, qu’es-tu ?

Cette réponse le surprit. Son interlocuteur venait de lui poser une question à laquelle il n’avait lui-même aucune réponse. Il n’en savait rien. C’était un mystère total. Mais une chose était sure, il n’était pas lui… Plus lui. Il n’était pas normal… Plus normal.
La voix reprit, comme lisant dans son esprit.

-Je sais parfaitement que tu l’ignore. Mais je pense avoir une réponse pour toi, Anatole.

Sa première réaction fut la stupeur. La voix connaissait son nom ? Comment était-ce possible ?
Puis il revint à lui. Non. Ca n’était plus son nom.
Mais plus important encore… Elle disait avoir une réponse à ses interrogations.

-Et je sais beaucoup d’autres choses à ton sujet… Mais tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même.

Ce fut comme si il n’avait pas entendu cette seconde remarque. Tout ce qui lui importait dans l’immédiat, c’était la réponse à cette question qu’il se posait depuis maintenant deux années, si bien qu’il perdit toute crainte et demanda, d’une voix faible.

-T… Tu sais ce que je suis ?

La voix marqua un temps de pause et les yeux cessèrent de luire pendant cet instant.

-Je le sais.

-Alors ? Sa voix était fébrile. Qu’est-ce que je suis ?

-… Tu n’es pas toi tout en l’étant... Tu ne peux donc être qu’une seule chose.

La voix s’arrêta là, comme pour le faire languir.

-Continue !

-…Pourquoi le devrais-je ? Qu’as-tu à m'apporter ?

Les yeux le toisaient à nouveau, comme attendant sa réaction. Ils semblaient vouloir quelque chose en échange de cette information. Mais quoi ?

-Q… Qu’est-ce que tu veux ?

Aucune réponse.

-Que veux-tu ?! reprit-il avec véhémence.

-… Rien que tu puisses m’apporter, répondit la voix, comme après un instant de réflexion.

Et les deux lueurs s’éteignirent sans se rallumer, le laissant seul à s’égosiller en vain, car aucune réponse ne vint.

**

Le temps s’écoula. Pendant une durée qu’il ne pouvait déterminer, il resta couché sur ce sol froid, immobile et seul. Il avait d’abord hurlé pour que la voix lui réponde, mais elle n’en avait rien fait, et il finit par prendre peur qu’elle ne lui fasse subir un traitement similaire au précédent. Il s’était donc calmé et, incapable de bouger, s’était mis à réfléchir et à attendre. Qu’était-il ? Cette question le taraudait depuis deux ans. Et il avait été à deux doigts d’en connaitre la réponse… Il avait mal. Horriblement mal. Mais il s’était habitué à cette douleur. Son immobilisme avait engourdi ses membres, si bien qu’il avait des difficultés à faire le moindre mouvement. Et il resta ainsi. Un jour, une semaine, ou peut-être un mois s’écoulèrent. Il ne mangea rien, ne but rien, continua simplement à souffrir, mais ne mourut pas…
Jusqu’à ce qu’une voix s’élève à nouveau.

-Toujours en vie ?

Surpris, il leva les yeux et redécouvrit celles qu’il n’espérait plus…  Après cette éternité passée dans les ténèbres et la douleur, les deux lueurs venaient de reparaitre. Alors qu’auparavant elles ne lui inspiraient que la terreur, il les perçut cette fois comme porteuses d’espoir. Il allait peut être enfin avoir sa réponse.
Mais il avait aussi eu le temps de résoudre une autre question.

-Je sais ce que vous êtes… dit-il d’une voix toujours vacillante. Vous… Etes un vampire.

-… La question ne se posait pas.

-Je peux vous donner mon sang ! Dites-moi ce que je suis !

-… Me penses-tu incapable de le prendre par moi-même ?
répondit la voix. Et que ferais-je de ton sang ? Que ferais-je même du sang d’un humain ?

Il ne sembla pas comprendre cette réponse. Les vampires ne sont-ils pas censés se nourrir de sang ?

-Mais qu’est-ce que tu veux de moi ?!

Il s’énervait quelques peu. Mais la voix l’ignora et lui demanda.

-Dis-moi plutôt. Que fais-tu ici ?

-Pourquoi tu ne le devine pas comme tu l’as fait précédemment ?

-… Je ne sais de toi que ce que tu sais de toi-même,
lui répondit-on.

-Tu devrais donc savoir que je suis arrivé ici par hasard.

-Ce n’est pas ce que je te demandais. Pourquoi es-tu ici, et non pas auprès des tiens ? Il y avait quelqu’un en particulier…
La voix marqua une pause. Esther, c’est cela ?

Il tiqua.

-Tu te trompes.

-… Je te l’ai dit. Je ne sais de toi que ce que tu sais de toi-même. Cesse de te mentir. Ce n’est que faire preuve de faiblesse.

-Je ne suis pas faible !
s’emporta-t-il, toujours statique et couché au sol, mais oubliant toute crainte qu’il ait pu ressentir plus tôt.

-… Oh ? Et fuir ? N’est-ce pas une preuve de faiblesse ? Lui demanda la voix. Tu essaie sans doute de te convaincre que tu es parti pour forger une nouvelle vie, pour suivre un nouvel objectif, mais tu n’avais rien de tel. Tu as monté ces buts de toute pièce pour justifier ta couardise. Tu ne pouvais pas supporter de rester coincé avec les tiens dans cette misère sans nom, toi qui avais des aspirations de grandeur. Tu as usé de ce faux prétexte, car tu n’as jamais cessé d’être toi, pour justifier ta fuite. Tu n’as pas fait face à l’obstacle, tu as préféré modifier ta route plutôt que le surmonter, quitte à abandonner ce qui t’étais cher… Par simple peur. Tu n’as aucune constance. Aucune volonté. Tu es donc faible.

A cela il ne répondit rien, ne pouvant que se taire, réfléchir à ce qui lui avait été dit, et constater le fond de vérité dont ces mots étaient emprunts. A vrai dire, cette réflexion lui avait déjà traversé l’esprit auparavant, mais il ne l’avait jamais laissée se développer… Levant les yeux, il vit les deux lueurs jaunes s’effacer lentement dans l’obscurité et le laisser à nouveau seul. Lorsqu’il voulut les apostropher par la suite, il n’obtint une fois de plus aucune réponse. Elles l’avaient à nouveau laissé seul, étalé sur la pierre froide, livré à ses pensées pour une durée qu’il ne put déterminer. La douleur s’était atténuée, et il ne la sentait presque plus… Il ne tenta même pas de bouger. Il avait à penser. En quelques mots, la voix l’avait entièrement remis en question. S’était-il réellement trompé à ce point ?
Le temps s’écoula. Un jour, une semaine, ou un mois, jusqu’à ce que, rompant le silence, il demande :

-Faites de moi un vampire.

A cet instant, les deux yeux réapparurent et se mirent à le fixer à nouveau, comme si leur curiosité avait été piquée.

-Tu me vouvoie, soudainement ? Tu n’as décidemment aucune constance... Mais tu m’intéresse. Pourquoi le voudrais-tu ?

-Parce que vous avez raison. Je suis faible…

-… Tu n’as décidément rien compris,
répondit la voix après un instant de silence. Lève-toi.

Il n’eut aucune réaction, comme s’il avait du mal à assimiler ces paroles.

-Lève-toi, reprit-elle.

-Je ne peux pas !

-Tu le peux. Force.

Qu’on lui dise ceci le fit porter à nouveau attention à ses membres. Ils étaient engourdis, mais après quelques efforts, il parvint à les sentir à nouveau et à les bouger. Posant ses deux mains sur le sol, il prit appui sur celles-ci, puis sur ses jambes, et parvint sans aucune difficulté à se relever. Il était debout, et à sa grande stupéfaction, il ne ressentit aucune douleur. Touchant son torse, il remarqua que malgré le trou béant dans ses vêtements, sa chair ne semblait avoir subi aucune blessure. Et il se rendit alors compte qu’il avait pris appui sur le même poignet qu’il s’était brisé en arrivant ici, a présent intact.

-Peux-tu me voir ? lui demanda la voix.

Abasourdis, il leva la tête vers les deux lueurs et découvrit petit à petit, stupéfait, qu’il parvenait à discerner des éléments dans cette obscurité totale. En l’espace de quelques secondes, l’ensemble de la salle et de son contenu se révélèrent à lui. Il voyait comme en plein jour. En fait, c’était comme s’il avait toujours été capable de le faire, mais qu’il ne s’en rendait compte que maintenant. En face de lui, il voyait maintenant un homme assis sur un trône de pierre, vêtu d’habits qui, bien que d’allure noble, étaient dans un triste état. Il portait une barbe et des cheveux d’un blond très prononcé, ces derniers étant coiffés en arrière, et sous des sourcils épais lui donnant un air dur, il avait deux yeux jaunes brillants aux pupilles fendues. Cela lui fit un choc. Il découvrait finalement et véritablement son interlocuteur, qui n’avait jusqu’ici été qu’une voix et deux iris.

-Que… Que m’as-tu fait ?

-Je n’ai rien fait.
Son allocutaire sembla frappé par le fait de voir ses lèvres bouger alors qu’il parlait. Tu découvres simplement tes propres capacités… Et ce n’est qu’un début. Tu n’as pas besoin de devenir vampire. Ce n’était de toute façon pas d’une telle faiblesse que je te parlais.

Il regarda ses mains, stupéfait. Il percevait parfaitement chacun des mouvements de ses doigts. Puis il les passa à nouveau sur sa poitrine, vérifiant que sa blessure avait bel et bien disparu. Voir clairement le vampire et avoir retrouvé ses moyens, d’autant plus en se découvrant de nouvelles capacités, lui rendait petit à petit l’assurance et la défiance qui le caractérisaient en temps normal.

-Tu vas enfin me dire ce que je veux savoir ? demanda-t-il au vampire.

Celui-ci le regarda d’un air circonspect, levant un sourcil, et après quelques secondes passées à le toiser, il ferma ses paupières, ce qui fut perçu comme une provocation. Les choses se passaient exactement comme précédemment, et le jeune homme s’égosilla en vain une nouvelle fois, si bien qu’il finit par perdre son sang-froid. Sous le coup de la colère et après, malgré tout, une seconde d’hésitation, il s’avança vers le corps immobile du vampire pour le réveiller et le faire parler de force, mais à peine sa main eut-elle frôlé l’élégante veste du mort-vivant qu’il sentit  quelque chose sous sa gorge… Un objet large et tranchant qu’il reconnut immédiatement à son toucher glacé. L’objet qui l’avait déjà transpercé de part en part à plusieurs reprises. Il fut immédiatement pris d’un frisson irrépressible et rabattit son bras le long de son corps. Baissant les yeux, il put mieux observer cette lame menaçante, et remarqua quelque chose d’étonnant… Elle n’était pas de métal.
Sur ce constat, il entendit un souffle rauque et glacé dans son dos, accompagné d’une odeur pestilentielle. Comprenant que quelque chose d’énorme se trouvait derrière lui, respirant à quelques centimètres de l’arrière de son crâne, il se fit aussi immobile que possible, et resta ainsi statique pendant quelques secondes qui lui parurent une éternité, jusqu’à ce que la lame se retire et que le souffle disparaisse. Alors, il tomba à terre, haletant et en nage, et recula par réflexe de plusieurs mètres. Le vampire n’avait pas fait le moindre mouvement, semblant comme endormi. C’est alors seulement, à présent qu’il la voyait pour ce qu’elle était, qu’il en revint à craindre réellement la créature…
Mais dans l’immédiat, il lui fallut prendre quelques minutes pour se remettre de ses émotions. Il avait déjà vécu cette situation plusieurs fois, et il se doutait que le vampire n’allait pas rouvrir les yeux avant un certain temps. Il entreprit donc, usant de sa nyctalopie nouvellement acquise, d’explorer quelques peu les environs. Il redécouvrit d’abord la salle où il se trouvait, large pièce circulaire au plafond en forme de dôme. En son centre se trouvait bel et bien un porte flambeau métallique, soudé au sol. On trouvait gravé sur les murs de pierre, par endroit, des écritures qu’il ne parvint pas à déchiffrer, ne sachant de toute façon pas lire. La seule issue était le long couloir par lequel il était arrivé, qu’il emprunta en sens inverse, jusqu’à gravir les grossiers escaliers qu’il avait dégringolé et se retrouver dans la caverne qui l’avait mené jusqu’ici. Y voyant comme en plein jour, il découvrit une cavité d’un gigantisme qu’il n’aurait pas soupçonnée à l’aller, semblant s’étendre bien au-delà de ce que serait l’horizon à la surface. Il distingua notamment un large lac en son centre qui semblait lui aussi ne pas avoir de fin. Faisant quelques pas dans la fraicheur et l’humidité qui régnaient en ce lieu, et observant l’eau si calme qu’il crut pouvoir marcher dessus comme sur de la pierre, il se rendit compte qu’il n’avait mangé ni bu depuis une éternité... Il n’en avait aucunement ressenti le besoin, la faim qui le tenaillait au départ avait entièrement disparu, et il en allait de même pour le sommeil. Décidemment…
Continuant son exploration, il se mit en quête d’une éventuelle issue qu’il ne parvint pas à trouver, malgré ses longues recherches… Longues à un point qu’il ne put déterminer. Dans ces ténèbres qui étaient pour lui comme une journée perpétuelle, et en l’absence de sensation de faim ou de fatigue, le temps devenait de plus en plus dur à mesurer. Finalement lassé de ces recherches infructueuses, il entreprit de revenir sur ses pas.
Parvenant finalement dans la salle du trône, car c’était ainsi qu’il la pensait, il trouva le vampire dans l’exacte position dans laquelle il l’avait laissé, semblant n’avoir pas bougé du moindre millimètre. Alors qu’il s’approchait, il vit les paupières de la créature se rouvrir, révélant à nouveau les deux iris solaires qui se mirent aussitôt à le fixer. C’était clairement un monstre, un véritable démon, mais il semblait terriblement humain… Si sa nature n’était trahie par ses yeux surnaturels. En  y repensant, et bien qu’il ne comprit qu’à moitié pourquoi, il se sentit en cet instant étrangement proche du vampire. Les mots qui sortirent de sa bouche eurent de quoi les surprendre, l’un comme l’autre.

- Comment t’appelles-tu ?

Il se passa un nouvel instant de silence, qui semblait caractéristique du vampire et précéder chacune de ses paroles.

-J’ai porté nombre de noms, et tel que tu me vois, l’on m’appelait Orion. Mais Hidalgo serait une plus juste dénomination.

-Et bien…
Il hésita une seconde puis se lança, essayant de rester aussi détendu que possible pour engager la conversation avec cet être qui pouvait probablement lui ôter la vie à tout instant. Hidalgo.  Et si tu me racontais ce que toi tu fais ici ? N’est-ce pas inhabituel pour un vampire de rester dans un tel isolement, s’il leur est nécessaire de s’abreuver de sang ?

-… C’est une longue histoire. Mais pourquoi ce revirement de comportement ?

-Je n’ai aucune idée de comment sortir d’ici, et tu as toujours quelque chose à m’apprendre.

-… Tu sembles finalement avoir compris quelque chose. Mais dis-moi, maintenant que tu es plus calme… Vas-tu répondre à ma question ?

-Quelle question ?

-… Que fais-tu ici ?


Ah, oui. Il s’en rappelait. Mais à vrai dire, il ne comprenait toujours pas où le vampire voulait en venir, dans quelle direction il voulait le pousser… Cependant il n’était pas en situation de discuter, et ne comptait de toute façon pas le faire. D’une part par crainte, et d’autre part car il avait bien compris qu’une quelconque autre méthode ne fonctionnerait pas.

-Tu veux dire… Pourquoi j’ai choisi de quitter ma famille ?

S’ensuivit un silence du vampire et un regard qui l’invitait à continuer, ce qu’il fit.

-Parce qu’ils n’étaient pas ma famille. Ca n’était pas mon foyer. C’étaient les siens. Ceux du garçon auquel j’ai volé l’apparence, la personnalité, les souvenirs… Je n’y avais pas droit.

-…Et quelle différence y a-t-il entre toi et ce garçon ? Si vous partagez la même apparence, la même personnalité, et les mêmes souvenirs ? En quoi es-tu si différent ?

-Je suis différent parce que je sais. Parce que je suis conscient de ne pas être lui… J’ai vu son corps, froid et sans vie. Je me suis rappelé de ce que je lui ai fait. Comment pouvais-je retourner à ma vie tranquille en sachant cela ?

-… Tu le pouvais. Il suffisait de le vouloir. Mais ça n’était pas une vie tranquille qui t’attendait à ton retour. C’était une vie miséreuse, plus bas que terre, mais une vie parmi les tiens. Tu as tout simplement fait le choix d’abandonner ceux auxquels tu tenais, ceux qui comptaient sur toi, au profit de ton propre salut.


C’était la seconde fois que le vampire lui disait cela… Qu’est-ce qu’il cherchait à faire en le lui répétant ? Pourquoi lui faisait-il subir cela ? Comme s’il n’avait pas déjà assez de remords…

-Je…

-… Tu as sacrifié ta famille, sacrifié ta sœur, pour t’en sortir par toi-même. Tu as choisi la voie de l’égoïsme.




Cette dernière phrase alluma comme une lumière dans son esprit. Oui. Il avait choisi cette voie… Délibérément. Il n’y avait pas de remords à avoir. De son plein gré, il avait choisi la voie du mal. C’était sa pensée depuis le départ, mais il ne se rendait compte que maintenant qu’il lui restait énormément de chemin à parcourir.

-Effectivement, lança-t-il au vampire après un long moment de réflexion. J’ai abandonné ma famille, et ma sœur. Je les ai laissés derrière moi, dans une profonde détresse, pour m’offrir un avenir. Cet avenir est fondé sur l’hypocrisie, sur un mensonge fait à moi-même… Mais j’ai aussi fait un choix, le choix d’embrasser une voie sur laquelle l’hypocrisie et le mensonge ne sont rien, puisque faite de meurtres et de destructions. Je peux donc le crier sans honte… Tout ce que je suis, et surtout ce que je serais, n’est fondé que sur du néant… Sur une imposture.

A ces mots, il vit s’afficher un sourire sur le visage du vampire. Un sourire de satisfaction. C’était la première fois qu’une émotion transparaissait sur son visage… La première fois qu’autre chose que ses yeux bougeaient.

-… Eh bien. Tu es finalement capable de faire preuve de constance, on dirait. De t’en tenir à tes convictions. Soit. Je te reconnais finalement du potentiel… Et je vais à mon tour répondre à ta question…

Les yeux du jeune homme s’illuminèrent soudain.

-As-tu déjà entendu parler des doppelgangers ?

-Des… Quoi ?

-…Rien d’étonnant à cela. Un doppelganger est une créature étrange qui copie en tout point un être humain, que ce soit par l’esprit ou par l’apparence, mais qui provoque la mort du modèle dans le processus. L’être nouvellement créé se voit aussi doté de capacités variant selon les individus…

-Tu veux dire que… C’est ce que je suis ?

-…Cela même.

C’était une question qu’il se posait depuis longtemps, mais la réponse le laissait finalement quelques peu de marbre. Il n’avait rien appris, si ce n’était le nom que l’on donnait à ceux de son espèce, et qu’il avait des semblables… Il n’avait jamais su pas à quoi s’attendre, mais il était comme déçu. C’était donc ça. Il était un… Doppelganger ?

- Les doppelgangers sont extrêmement rares, continua Hidalgo, et je n’en ai rencontré que deux durant ma longue existence. Tous les deux très étranges. Mais tu les surpasse, sur ce point. Dis-moi, maintenant que tu sais cela… Que comptes-tu faire ?

-Sortir d’ici... Et entamer mon œuvre de destruction.


Ces mots n’auraient semblé ni très sérieux, ni très convaincants à quiconque les aurait entendus… Risibles, ils n’avaient pas de sens... Même pour lui, qui les prononçait, et qui semblait déjà avoir oublié sa précédente tirade. Le vampire sembla remarquer cela.

-Ecoute, Anatole, commença-t-il. Je suis un être exceptionnel, né pour diriger, gouverner, et être servi… Et c’est ce que j’ai fait. J’ai régné. Régner, c’est être infiniment libre, n’être contraint à rien… N’est-ce pas ce à quoi tous aspirent, humains comme vampires ? J’ai vécu ainsi plus d’un millier d’années. J’ai traversé plus de choses que tu ne peux en imaginer, et j’ai été tout autant de choses. Et il m’a fallu ce millier d’années d’existence pour me rendre compte d’une chose, bien que j’aie longtemps cru le contraire... La vie n’a pas de sens. Du moins n’en a-t-elle pas pour moi. Je ne crois en rien, et peu importe ce que j’accomplis, je n’en retire rien. Mais j’ai aussi pu constater que c’était loin d’être le cas pour tous… Et ceux qui ont un but aussi clair que le tiens à leur existence ne devraient jamais en douter, car c’est une chance. Quant à moi… Je ne me suis découvert capable d’exister qu’au travers d’autrui, et des ambitions d’autrui. Mais comme je l’ai dit, mon existence n’a pas de sens, et rien ne me conviendrait mieux que de suivre un but aussi insensé que le tiens… Viens. Suis-moi.

Il avait regardé le vampire parler, silencieux, absorbé par ses mots, et fut d’autant plus abasourdis en le voyant, sur ces derniers mots, se lever dans de multiples craquements osseux et se mettre à marcher. Il sortit de la pièce et s’avança dans le couloir, le jeune homme lui emboitant le pas machinalement, jusqu’à ce qu’ils pénètrent dans la gigantesque caverne.

-Je vais t’aider. T’aider à tuer, à détruire…  Nous allons faire de toi le plus grand fléau que ce monde ait jamais porté.

Et alors que dans le dos du vampire se déployaient deux imposantes ailes de chauves-souris et qu’il prenait son envol, saisissant le Doppelganger, il lui dit :

-Tu seras le démon, et je serais ton chien.

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Message par Lord Penguin le Ven 16 Oct - 20:40

Bon allez, j'ai écris ça pendant mon exil parce que j'en avais l'envie subite. Au fond, c'la même chose que ce qu'a fait Daloka avec Seth. C't'un évênement clé du Background d'un de mes personnages, raconté en un court texte. J'sais pas ce que ça vaut, yolo.




Le monstre au masque d'homme :


Dans la poussière et la misère, il voyait chaque jour ces hautes barrières derrière lesquelles s’étendait un domaine de beauté et de richesse, si proche et pourtant hors de portée. Cela ne lui appartenait pas, il n’avait pas le droit. Et pourtant…
L’y voilà. Par cette nuit nuageuse, il avait transgressé l’interdit, avait escaladé le mur et la façade, avait pénétré dans le manoir. Il n’avait pas le droit d’être là. Il ne devait pas y être. Non… Mais pourquoi auraient-ils droit à tout cela et pas lui ?

L’enfant s’aventura donc dans l’énorme bâtisse, plongée dans l’obscurité. Au fil de ses pas incertains, il découvrit plus de luxe qu’il n’en aurait jamais imaginé depuis ses rues crasseuses. Tout n’était qu’opulence, si bien qu’au fil de sa progression, il se sentit de moins en moins à sa place, dans un univers auquel il n’appartenait pas… Et alors qu’il allait se résigner et prendre la fuite, en proie au doute, le jeune garçon entendit une douce mélodie, distante… presque irréelle. Elle venait de l’étage. Mais les propriétaires ne devaient pas être là, ce soir. Qui pouvait donc jouer ? Pris d’une curiosité dépassant sa crainte et charmé par les subtils accords, il entreprit d’en trouver l’origine. Montant les escaliers de marbre, il atteignit un couloir tapissé de velours, et écoutant à chaque porte, il finit par déterminer d’où provenait le son. Les notes résonnaient contre les murs, le baignaient et l’envoutaient… Il n’en pouvait plus. Il devait savoir.
La porte s’ouvrit donc, révélant une vaste chambre baignée de la pâle et faible lumière lunaire. En grande partie voilée par les nuages, elle pénétrait par l’unique fenêtre, grande ouverte. Juste devant celle-ci, un clavecin, sur lequel se penchait une silhouette masculine dont les doigts glissaient sur le clavier. L’origine de la fantastique musique. Tandis que l’enfant s’approchait, la mélodie prit fin sur un majestueux accord en decrescendo.

-Nous aurions donc un nouvel invité ?

Alors, l’homme se tourna dans sa direction, révélant un visage terrifiant, cauchemardesque, au sourire aigu, tranchant, et surréalistiquement tendu. Le visage d’un monstre. Pris de frayeur, le garçon tomba à terre, jambes tremblantes, incapable de bouger. Mais le monstre, lui, s’approchait à pas de velours, indubitablement. Arrivé juste devant le petit voleur, il porta la main à son visage… Et le retira. Un masque. De derrière cette façade se découvrit un facies enchanteur comme l’enfant n’en avait jamais vu auparavant, et surtout, aux deux perles azurées en guise d’yeux. Deux iris comme des océans, dans lesquels quiconque se noierait.

-Pourquoi trembles-tu, mon enfant ? Dit-il d’une voix doucereuse. Voyons, n’aie pas peur ! Il n’y a rien à craindre. Je ne vais pas te manger… J’ai déjà ris tout mon soûl, ce soir. A moins que ce ne soit pas de moi que tu aies peur ?

Les yeux de l’homme se plongèrent dans ceux du garçon, l’espace d’un instant.

- Oui… Je vois, maintenant. Plus qu’à la peur, tu es en proie à l’hésitation, n’est-ce pas ? Tu ne sais pas si tu as fait le bon choix en venant ici. Cesse donc te t’interroger. J’ai ta réponse. Tu as eu raison, et je suis heureux que tu sois ici ce soir. J’avais envie de parler.

Alors le musicien fit quelques pas et prit place dans un fauteuil, invitant l’enfant à faire de même. C’était chez lui, après tout. Le jeune garçon ne put refuser et se soumit à l’invitation. Depuis cette place, il avait une meilleure vue sur la chambre, bien qu’elle ne fût que faiblement éclairée. Il y avait peu  de mobilier, et en dehors de quelques étagères, on remarquait surtout le clavecin et un superbe lit à baldaquin, dans le fond de la pièce.

-Tu as senti le besoin, l’envie, de pénétrer en ce lieu, n’est-ce pas ? Quelque chose t’y a poussé. Mais maintenant que tu t’y trouve, autre chose te pousse à faire demi-tour… Non, ne dit rien. Je comprends tout. Ecoute-moi. Chacun est fait de deux parties : L’une est ennuyeuse et le restreint… l’autre est joyeuse et le sublime ! On les appelle Raison et Passion, Esprit et Cœur… Peu importe le terme. C’est ton Cœur qui t’a poussé jusqu’ici, et c’est ton Esprit qui veut t’en faire partir. Mais mon enfant, sache que si tu veux être heureux, tu ne devrais écouter que ton Cœur. C’est du Cœur que proviennent toutes les bonnes choses ! La joie, les rires, le désir, l’amour… Le bonheur ! C’est le Cœur qui nous rend passionnés, nous fait aimer! Comme moi avec la musique ! Tandis que l’Esprit ne fait que te restreindre. Il t’alourdit de considérations inutiles, t’empêche de profiter de l’instant présent…

L’enfant ne comprenait pas forcément tout ce qu’on lui disait, mais il était littéralement captivé. L’homme parlait avec tant de passion… Chaque mot qu’il lui adressait se gravait immédiatement au plus profond de lui et de sa mémoire.

-Tandis que le Cœur papillonne, s’amuse, l’Esprit cherche à l’anéantir... Pourquoi ? Car il est son opposé. Par haine. Et par orgueil… Vois-tu, c’est pour se préserver, car il ne supporte pas l’existence d’un être si différent de lui, que l’Esprit cherche à restreindre le Cœur. C’est par passion envers lui-même que l’Esprit veut détruire le Cœur. Ainsi, la fonction même de l’Esprit est née du Cœur. Le Cœur est tout, vérité, et l’Esprit n’est qu’hypocrisie ! Pourquoi, alors, obéirait-on à ce qu’il nous dicte de faire ?

Il marqua une pause, pensif. Ses yeux brillaient, son visage rayonnait, il semblait le plus heureux des hommes. Puis il poussa un soupir, se leva, et marcha en direction de la fenêtre.

-Malheureusement, il est temps pour moi de m’en aller. Je suis demandé ailleurs. Va sans crainte, mon enfant ! Cette maison est toute à toi. Fais-y ce qu’il te plait ! Agis selon ton cœur ! Si tu veux rire, ris ! Si tu veux aimer, aime ! Si tu veux prendre, prends ! Tout ici t’appartient ! Tout en ce monde t’appartient !  


Il se pencha à la fenêtre, semblant sur le point de sauter, mais se tourna une dernière fois vers le garçon et lui lança, affichant un magnifique sourire :

-Rappelle-toi, mon enfant. Un homme est fait d’un Cœur et d’un Esprit. N’écoute jamais que ton Cœur. Ton Esprit tentera toujours de te restreindre.

Et à ce moment, il tira à nouveau son monstrueux masque et, le plaçant dans sa paume face à son visage, il dit en prenant une voix plus aigüe et perçante.

-Et toi ? Qu’en est-il de nous ?

-Nous ?
Se répondit-il avec sa voix habituelle.

-Nous n’avons pas d’Esprit !

-Nous n’avons pas de Raison !

-Sommes-nous un homme ?

-Non. Et nous en sommes bénis !


Alors, l’homme se jeta par la fenêtre et disparut dans l’obscurité, sans le moindre bruit, laissant à nouveau le jeune garçon seul, dans l’immensité du manoir…
Seul, mais changé. Rassuré. Cet homme, bien qu’étrange, s’était avéré bienveillant, et avait trouvé les mots justes pour apaiser le cœur de l’enfant. Ce dernier suivit donc les conseils de cet atypique personnage et revint à ce pourquoi il était ici. Commençant à fouiller les étagères à la recherche de quelque objet précieux, il se rapprocha petit à petit du grand lit et de la table de nuit… Lorsqu’il sentit une étrange odeur.
A cet instant, le vent pénétra la chambre et les nuages s’écartèrent, laissant la Lune éclairer la pièce d’une lumière renouvelée, et dévoilant la scène macabre qui avait eu lieu sur ce lit. Un amoncèlement indescriptible de chair et de sang.
A cette vue, le garçon eut un haut le cœur…

Le masque de cet homme n’était pas une façade… C’était son visage qui était un masque.

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Message par Lord Penguin le Mer 10 Aoû - 21:22

//Plus de six mois entre les premières lignes de ce OS et sa conclusion... Ca en dit long sur mon éfficacité Mignon . M'enfin au moins c'est fait.//






Héritage Nocturne :




-Bienvenue dans ma demeure, mademoiselle.
 
Après un court déclic, la porte fut grande ouverte, tenue par le jeune homme qui invitait galamment sa charmante compagne à entrer la première. Dehors, il faisait nuit noire. Le vaste parc entourant le manoir ne baignait que dans la pâle lueur lunaire.
 
-Notre demeure vous voulez dire, répondit la jeune femme en riant.
 
-Excusez-moi, ma douce, les vieilles habitudes ne disparaissent jamais complètement.
 
Et ils quittèrent la sombre nuit pour pénétrer dans le hall qui s’avéra n’être guère plus accueillant que l’extérieur, plongé comme il l’était dans l’obscurité. Le silence était total, pas âme qui vive. Ils étaient comme des intrus apportant la vie dans un monde monochrome de silence et de paix.
Rapidement, l’homme alluma un chandelier et entreprit de  répandre sa lumière dans la pièce, embrasant toutes les bougies à proximité. A mesure qu’il accomplissait son œuvre, le manoir se révélait comme il l’était vraiment : Resplendissant. Chaque lueur de chaque bougie était mille fois reflétée et amplifiée par les innombrables dorures et subtiles fresques qui ornaient murs et mobilier. Ils étaient entrés dans une ruine et en avaient fait un palais.
Chandelier dans la main gauche, il tendit son bras droit à sa partenaire qui l’attrapa d’un geste. Son élégante poitrine se souleva, son visage s’illumina d’un large sourire, et ses yeux saphirs se mirent à briller. La voyant ainsi, il ne put réprimer une réaction similaire.
Ils firent quelques pas, lentement, d’un air solennel, et s’arrêtèrent devant un grand miroir mural. Le regard de chacun se posa alors sur le reflet de l’autre. L’homme portait un costume de velours aux teintes nocturnes, assorti à ses cheveux sombres, coiffés en arrière et noués en chignon à l’exception de deux mèches sur les côtés de son visage. C’était plus ou moins la mode impériale depuis le sacre de Laurence, mais lui pouvait se vanter d’avoir toujours porté cette coiffure. Il avait le visage agréable et charmeur de ceux qui multiplient les conquêtes.
Sa partenaire était vêtue d’une splendide robe blanche aux éclats étoilés, qui semblait presque s’illuminer à la lumière des flammes. Ses cheveux avaient la teinte blanc pur de la haute noblesse, tombant jusqu’au bas de son dos. Quelques peu désordonnés et couplés à son faciès espiègle et curieux, ils lui donnaient un air sauvage, félin.
Tous deux avaient à leur oreille droite la même boucle d’or et d’onyx, à la forme de huit. Côte à côte, ils formaient un splendide duo, et leurs tenues se complétaient à ravir. S’ils avaient été à une réception mondaine, tous les regards seraient posés sur eux. Ils s’en félicitaient.
 
-Vous êtes magnifique ce soir, comtesse, dit-il, comme subjugué.
 
-Comme tous les soirs, vous voulez dire, répondit-elle, lui arrachant un sourire. Elle jouait son rôle. Mais vous ne vous défendez pas mal non plus.
 
-C’est trop d’honneur. Si vous voulez bien me suivre.
 
Et il la guida plus en avant dans le manoir, traversant le long couloir principal. Ils laissaient le hall resplendissant derrière eux pour s’enfoncer dans le reste de la bâtisse, encore obscur. A mesure qu’ils progressaient, les murs s’illuminaient à la faible lumière du chandelier pour s’éteindre après leur passage, comme si les lieux voulaient faire honneur à leur élégance. Finalement, ils parvinrent au bout du couloir, ou les attendait une porte particulièrement décorée. La passant, ils se retrouvèrent dans une vaste salle de réception, aux nombreuses et larges fenêtres et au mobilier plus luxueux encore que dans l’entrée, qui semblait à présent n’avoir été qu’un préface. La clarté lunaire emplissait la pièce d’une douce lueur. Il posa le chandelier et le duo s’avança, toujours aussi lentement, solennellement, jusqu’à atteindre le centre de la pièce. Alors, l’homme lâcha le bras de sa compagne, retira son gant qu’il laissa tomber au sol, et lui tendit la main.
 
-M’accorderez-vous cette danse, mademoiselle ?
 
-Avec joie.
 
Elle saisit ses doigts du bout des siens, donnant l’impression de ne faire que les effleurer, puis il passa sa seconde main autour de sa taille, et au son du silence, ils valsèrent. Seul le bruit des pas se faisait pourtant entendre, mais quelle importance cela avait-il ? Ils pouvaient bien imaginer la musique qui leur plairait. Pour valser, nul besoin d’orchestre. Pour valser, il fallait simplement un partenaire, et c’est tout ce qui leur importait. Etre tous les deux, seuls dans ce silence. Vêtus comme ils l’étaient, leur danse était d’une beauté à couper le souffle, et gagnait en intensité à mesure qu’ils s’y perdaient. Les yeux de chacun plongés dans ceux de l’autre, ils se laissèrent aller à cet instant qui dura de longues minutes, pour finalement s’arrêter. Un instant passa, leurs souffles se rencontrèrent, puis leurs lèvres se joignirent. Lorsqu’ils rompirent leur étreinte, ils arboraient tous deux un large sourire.
 
-Venez.
 
Et il sortit à pas rapides de la pièce, l’entrainant avec lui. En talons, elle peinait à le suivre, le forçant à ralentir quelques peu son allure. Après quelques dizaines de secondes de marche, ils entrèrent dans une pièce plus petite, à l’unique fenêtre. Les murs étaient recouverts d’un papier peint aux motifs particulièrement splendides et plusieurs chaises étaient disposées en rangs ordonnés, mais l’élément qui sautait aux yeux était un magnifique piano à queue qui trônait de l’autre côté. Il le lui désigna d’un mouvement qui l’invitait aussi à s’en approcher.
 
-Toute résidence qui se respecte possède un clavier, dit-il, un sourire satisfait aux lèvres.
 
Le couple s’avança, et l’homme s’assit en face de l’instrument, lâchant avec un regard la main de sa partenaire.
Puis il commença à jouer. Une mélodie douce et envoutante aux accords somptueux, de celles qui vous laissent rêveurs ou vous font monter les larmes aux yeux. Ses doigts dansaient avec virtuosité sur les touches, les caressant élégamment. Le rythme ternaire, balancé, aurait évoqué à un marin le remous des douces vagues d’une mer paisible, à un fermier la caresse du vent sur les plaines... Assise, les paupières closes, elle s’enivra du son de l’instrument, si bien qu’un frisson lui parcourut l’échine. Lorsqu’il eut terminé, elle les rouvrit et lui demanda avec entrain.
 
-Comment connaissiez-vous mon morceau favori ?
 
-C’est étrange, car celui-ci est de ma composition.
 
Ils se lancèrent un regard complice.
 
-Mais ce n’est pas mon préféré, continua-t-il. La douceur est une vertu et il est plaisant de se laisser aller à la paix de temps à autre, mais cela m’ennuie vite. J’ai plus de plaisir à jouer quelque chose de ce genre…
 
A nouveau, il se tourna vers l’instrument et joua. Mais il joua une pièce bien différente et d’un genre peu conventionnel. Si la précédente n’était qu’harmonie et accords parfaits, résonnants, celle-ci était constituée d’une ligne d’accords rapides répétés à intervalles réguliers et cadencés ainsi que d’une mélodie virevoltante qui enchainait nombre de notes sur des hauteurs diverses et à grande vitesse, n’hésitant pas à quitter pour quelques instants ce qui aurait semblé être la gamme du morceau. Le tout s’enchainait sans pause et provoquait en l’auditeur l’étrange mais irrépressible envie de battre la mesure.
Cette fois, pas de silence religieux.
 
-N’est-ce pas plus entrainant ? dit-il tout en jouant.
 
-Je ne puis dire le contraire, répondit-elle en riant et tapant du pied.
 
Et il continua son concert pour la seule attention de sa compagne, dans cette pièce obscure. Après quelques morceaux, paroles, et éclats de rires, l’homme referma le clavier et se leva d’un air solennel. Se tournant vers son auditrice, encore assise, il s’approcha et se pencha lentement vers son cou avant de lui souffler à l’oreille.

-Devrions-nous passer aux choses sérieuses ?
 
-Pourquoi pas, répondit-elle en se levant, puis elle afficha un sourire malicieux. Mais il risque d’être compliqué pour moi de monter les escaliers, chaussée comme je suis.

L’homme rit aux éclats.

-Comme toujours, n’est-ce pas ?

A cela elle ne répondit qu’en tirant la langue et en clignant de l’œil simultanément, le faisant pousser un soupir amusé. Elle tendit les bras et il vint entre eux, se baissant pour l’attraper aux jambes et la soulever comme le ferait un prince avec sa princesse, tandis qu’elle entourait son cou.

-J’adore quand tu fais ça, lui dit-elle.

-Moi aussi.

Il la porta ainsi hors de la salle et dans le couloir jusqu’aux escaliers qu’ils gravirent pour atteindre le palier du premier étage. Le long de celui-ci, plusieurs portes.

- Les choses sérieuses, donc.

Il la déposa alors qu’elle acquiesçait d’un signe de tête. Elle pénétra la première chambre du lot et, après qu’elle y eut disparu, il fit de même avec une autre. C’était une grande pièce spacieuse, comme l’étaient probablement toutes les chambres de l’étage, les domestiques dormant le plus souvent au rez-de-chaussée. A droite de la porte, une commode, sur laquelle trônait un miroir. Sur la gauche, après plusieurs mètres occupés uniquement d’un large tapis de soie, un lit à deux places et quelques meubles supplémentaires. Des tabourets étaient disposés çà et là contre les murs. Tout comme le reste de la demeure, l’endroit respirait le luxe.

L’homme s’avança d’abord vers la commode et en ouvrit les tiroirs. Ils contenaient tous de somptueux bijoux d’or, d’argent et de pierreries, de ceux qui éblouissent les petites gens. Un sourire traversa son visage alors qu’il passait ses mains dans ceux-ci, regardant plus en détails certains d’entre eux. Enfin, il les remit tous en place et referma le tiroir, se dirigeant cette fois vers le lit et la table de chevet. Il n’eut pas à chercher longtemps. Ce qu’il espérait trouver était tout simplement posé sur cette dernière, en évidence. Un coffret couvert de velours sombre et cousu de doré. Il voulut l’ouvrir, mais constata qu’un verrou l’en empêchait : Une clé était nécessaire. Ou du moins elle l’aurait été pour quelqu’un d’autre. De sa manche, il tira un crochet de la taille d’un auriculaire et en l’espace de quelques secondes, le verrou se laissa ouvrir comme si l’on avait utilisé la clé. Dans l’écrin, un anneau d’or cerclé de multiples, minuscules et étincelants rubis qui dessinaient d’élégants motifs en spirale sur sa face externe. C’était vraisemblablement le travail d’un joaillier d’exception, pour être capable de manipuler de si petites pierres et de les disposer avec tant d’harmonie. Le bijou lui-même dégageait le sentiment distinctif de la splendeur discrète, humble. Lui-même l’aurait comparé à une jeune servante dont on aurait remplacé les guenilles par des atours étincelants. Un bijou d’allure rustre dont la véritable beauté avait su être révélée.
Satisfait il reposa l’écrin, prenant même le soin de le refermer à double tour, et revint sur le palier. Au même instant, sa belle le rejoignit, sortant d’une porte un peu plus loin.

-As-tu trouvé quelque chose d’intéressant ? lui demanda-t-il

-Rien, non. Des broutilles.

-Il faut croire que j’ai eu plus de chance, dit-il en lui montrant sa trouvaille.

Il lui tendit la bague qu’elle observa avec attention, sans la toucher, presque religieusement. Ses yeux s’illuminèrent devant tant d’élégance. Lorsqu’elle voulut la prendre dans ses mains, il la lui retira d’un geste vif.

-Non, désolé, mais je l’ai trouvée. Elle m’appartient donc.

-C’est pas juste ! Tu trouves toujours les meilleures pièces !

-C’est l’instinct, ma mie. L’instin-

Avant qu’il n’ait finit sa phrase, elle se jeta sur son bras pour lui arracher l’anneau des mains, mais il fut plus prompt et le retira avant qu’elle ne puisse l’effleurer, lui lançant un regard de défi, souriant. Ils savaient tous deux qu’elle ne pourrait pas le récupérer, mais qu’elle essaierait malgré tout.


-Si tu le veux tant que ça, viens le chercher.

Et effectivement c’est ce qui se produisit. Ses nombreuses tentatives furent toutes des échecs, et leur jeu ressemblait étrangement à la danse qu’ils avaient effectuée plus tôt dans la salle de bal. D’une passe de main, la bague finit au doigt de son détenteur, qui regarda son annulaire en surjouant l’hautaineté.

-De toute manière, elle me sied bien plus qu’à vous.

Tentant d’abord de paraître enragée et de fulminer, elle ne put s’empêcher de pouffer de rire, avant de finalement souffler un grand coup pour prendre le visage le plus attendrissant possible.
 
-Gio, mon doux Gio, n’auriez-vous pas la bonté d’offrir cet humble cadeau à votre dulcinée ?

-Si vous avez quelque chose à offrir en retour, ma douce Evelyne.

-Vous ne serez pas déçu, soyez en certain, répondit-elle en se rapprochant de lui, si bien qu’il se retrouva dos au mur.

Gio sentit son corps frêle collé tout contre le sien et lui rendit son étreinte, qui dériva rapidement en baiser passionné. Sans cesser de s’embrasser, ils glissèrent le long du mur jusqu’à atteindre la porte suivante dont elle chercha la poignée à tâtons. Lorsque sa main la trouva, elle l’ouvrit et tous deux pénétrèrent une nouvelle chambre tout aussi somptueuse que les précédentes et où les attendait un splendide lit qui aurait pu aisément accueillir plus de deux personnes. Cependant, en le voyant, ils se figèrent.

Il était entièrement recouvert d’oiseaux. De corbeaux, plus précisément, qui prirent leur envol et se mirent à virevolter bruyamment dans toute la pièce, formant un tourbillon de plumes. Immédiatement, Gio prit Evelyne entre ses bras pour la protéger d’un éventuel danger, mais la fenêtre s’ouvrit soudain en bourrasque, laissant s’enfuir les corbeaux et revenir le silence.
A présent, quelqu’un était assis sur le rebord du lit, face à eux. Comme une ombre vaguement éclairée par la lumière lunaire, une silhouette les toisait. Quelqu’un vêtu d’habits d’aspect noble et de couleur nuit, mais dont la majorité du corps était recouvert d’une grande cape aux même teintes, lui donnant l’air d’un spectre. Sur sa tête, un large chapeau orné d’une plume, mais ce qui marquait le plus était le masque qui cachait son visage, évoquant une tête de corbeau. Derrière celui-ci, deux pupilles d’un bleu éclatant, semblant luire dans l’obscurité. Ces dernières firent frissonner Gio.
Tenant toujours Evelyne contre lui, il lança un regard cinglant en direction du personnage. Puis, en l’observant plus en détail, il leva un sourcil, sourire en coin.

-Je ne pensais pas que nous avions un invité, lança-t-il à l’inconnu. Et un invité de marque, qui plus est.

Il lâcha alors sa compagne pour saluer de l’ombre d’une révérence.

-Bienvenue en notre demeure, Plume Noire. Faites comme chez vous.

-Je vous sais gré de cette délicatesse, mais je doute fort que vous soyez le maître des lieux, dit le justicier d’une voix à la fois féminine et masculine, semblant venir de tout part.

-Si ce n’est moi, en voyez-vous un autre ? répondit-il en levant les deux bras, semblant désigner l’ensemble du bâtiment. Je suis seul maître en ces lieux.

De son côté, Evelyne écarquillait les yeux de stupeur, semblant trépigner d’excitation. Un large sourire se dessina sur son visage espiègle.

-Gio… C’est… La vraie Plume Noire ? La vraie de vraie ?

-Il y a des signes qui ne trompent pas.

-Mais c’est génial ! Tu te rends compte ? C’est une vraie légende ! dit-elle en s’avançant vers le justicier masqué d’un pas sautillant. J’adore ce que vous faites, vous savez ! Je suis tous vos exploits dans les journ-

-Ne t’approches pas, l’interrompit Gio en la tirant en arrière. L’espace d’un instant, il sembla perdre son sang-froid, ce qui fit réagir la Plume.

-Auriez-vous peur de moi ? demanda-t-elle, amusée.

-Je n’ai pas peur de vous, mais j’ai peur pour elle.

-Vous n’avez rien à redouter de ma part. Je ne cause tort qu’à ceux qui le méritent.

-Ceux qui le méritent, hmm… Pour bien des personnes, nous correspondrions à cette description.

-C’est peut-être vrai, fit la Plume en se levant avec un ample mouvement de cape. Mais je ne suis point n’importe qui, et ma cible diffère ce soir. Je n’ai donc aucun mobile de vous poursuivre tant que vous ne mettez pas de bâtons dans mes roues.

-Oh, nous vous en sommes infiniment reconnaissants, vous savez ? répondit le voleur avec une pointe de défiance, comme s’il doutait de la capacité du justicier à les capturer.

-Cessez vos goguenardises ! fit la Plume en tendant subitement la paume vers les deux amants avant de la refermer d’un geste théâtral qui provoqua l’admiration d’Evelyne. Je pourrais changer d’avis. Je sais qui vous êtes, Gio Elucio, Evelyne Rosentia.

-Vous nous connaissez ?! Mais c’est fantastique ! s’exclama Evelyne avec un entrain qui semblait agacer de plus en plus Gio.

-Il a probablement dû voir nos avis de recherche à côté du sien, c’est tout. Nous ne sommes pas des figures si connues ou si reconnaissables que ça.

-Vous ne l’êtes pas spécialement, il est vrai, Elucio. Mais une haute noble qui prend la fuite… Tous ont déjà ouï d’Evelyne Rosentia.

A ce moment, l’intéressée se faufila jusqu’à la Plume Noire, des étoiles pleins les yeux et commença à l’observer en détail. Lui tournant autour, elle s’intéressa à chaque couture de ses vêtements, chaque détail visible de son anatomie, se permettant même de soulever sa cape. Gio, pas encore totalement en confiance, se retint de la rappeler à l’ordre tant elle semblait heureuse, mais le justicier ne tarda pas à le faire de lui-même.

-Que faites-vous ?! lança-t-il de sa voix multiple, rabattant sa cape contre son corps.

-Je pourrais avoir un autographe ? répondit-elle dans l’instant, un air innocent au visage, laissant la Plume décontenancée et silencieuse. S’il vous plaît !

-Et bien… Si vous y tenez. Quelque chose semblait s’être déclenchée chez la Plume, qui ne parut soudain plus aussi sombre et sérieuse que précédemment. Hem… Attendez, je reviens. 

Et dans une explosion de Plumes, elle disparut aux yeux d’Evelyne, qui resta sur place, hébétée. Une trentaine de secondes plus tard, elle reparut dans la même position et en suivant le même procédé. Dans ses mains, un pot d’encre et une feuille de papier.

-Voilà qui fera l’affaire, dit-elle avant de poser le tout sur une commode et de tirer une plume de son veston. Elle trempa cette dernière et commença à griffonner sur la feuille avant de la tendre à la Rosentia.
« A Evelyne Rosentia, Puisse la nuit guider tes pas ». Le tout accompagné d’un rapide mais élégant dessin représentant son masque surmonté d’une plume sombre. L’efficacité et la rapidité d’exécution semblaient témoigner d’un certain temps passé à s’exercer…

-MERCI ! MERCI INFINIMENT ! explosa la voleuse en prenant le papier des mains de son idole. Elle semblait sur le point de pleurer de joie tant elle était émue. Après l’avoir contemplé pendant de longues secondes, elle le rangea avec précaution dans son corsage. La Plume avait le torse bombé et une posture triomphante qui correspondait peu à l’idée plutôt sombre que l’on pouvait généralement se faire du personnage. Gio, laissé pour compte durant tout ce temps, ne se garda cependant pas de lui gâcher le plaisir.

-Vous venez de faire un aller-retour en courant jusqu’à la chambre d’en face pour récupérer cette feuille, n’est-ce pas ?

-Pardon ? fit la Plume, semblant surprise.

-Je vous ai vu. Les illusions ciblées ne fonctionnent pas sur moi, dit-il en retirant de sous son col un pendentif circulaire marqué de runes. J’ai volé cet artefact à un agent de la Magicae Cohortis, c’est parfois d’une grande utilité. Vous êtes donc un mage ? continua-t-il, une pointe d’amertume dans la voix. Je ne vous cache pas que j’ai peu confiance en vous autres.

La Plume sembla comme rappelée à l’ordre par cette remarque au goût hostile et regagna le sang-froid propre au personnage, continuant en ignorant volontairement le fait que le secret de sa manœuvre de tout à l’heure ait été révélé.

-Je ne puis vous donner tort à ce sujet, mais sachez que je ne mens jamais, même si je cache certaines choses.


-Comme votre identité ? demanda Evelyne, à nouveau instigatrice et envahissante.

-Comme mon identité.

-Vous êtes un noble ?

-Que ne comprenez-vous pas dans les mots « cacher mon identité » ?

-Non, vos cheveux sont noirs…

-M’écoutez-vous ?

-Alors vous seriez quelqu’un du bas peuple ? C’est difficile à croire.

-Il Suffit !

Disant cela d’un ton impérieux, la Plume se tourna subitement vers Evelyne et plongea ses yeux luisants dans les siens. La Rosentia resta un instant immobile, sans voix, puis ses pupilles se contractèrent et elle se mit à hurler. Devenue d’une pâleur affolante, elle tomba à la renverse. Immédiatement et étouffant lui aussi un cri de panique, Gio s’élança vers elle tandis que le justicier masqué l’attrapait doucement et l’allongeait sur le lit. S’asseyant à ses côtés pour juger de son état, il lança un regard mauvais à la Plume.

-Elle déteste les rats, lui annonça-t-il.

-Je le constate, répondit-elle en lui tournant le dos, s’approchant de la fenêtre pour plonger son regard sur un point lointain et indéterminé. Mais ne vous attendez pas au moindre remords de ma part.

-Je n’en demandais pas tant. Elle s’en remettra…

Il se passa quelques secondes de silence, pensives pour chacun, puis Gio reprit en se redressant et avec la pointe de moquerie qui le caractérisait.

-Vous savez, Plume, je n’ai de cesse de penser que votre titre m’eut sied à merveille, si j’en avais voulu. Elégant, mystérieux, quoiqu’un peu ostentatoire… C’est un petit chef d’œuvre en soi.

-Il n’aurait suffi de vous proclamer Plume pour le devenir.

-Ah ? Et que faut-il pour être une Plume digne de ce nom ?

-Etre choisi. C’est un titre dont l’on ne peut s’emparer, ou alors il ne devient que simple vanité.

-Et vous ? Qui vous a choisi ?

-… Le sang de la précédente, répondit-elle, fixant toujours l’extérieur.

Gio eut un petit rire satisfait mais amer. Il se mit à marcher lentement autour de la Plume, maintenant une certaine distance, comme s’il cherchait son regard sans être sur de vouloir le trouver.

-Comme je m’y attendais... Vos yeux. Il s’est un peu terni, mais c’est bel et bien le même éclat qui y brille. Je le reconnaitrais entre mille.

-Ainsi vos routes se croisèrent par le passé. Peut-être notre rencontre était-elle le fruit du destin.

-Le destin, hmm ? Qui sait ? J’ai en effet déjà eu affaire à la précédente Plume. Un personnage aussi terrifiant que fascinant. Vous me semblez cependant bien différent, pour son héritier direct. 
Sur ces mots, Gio finit sa course en s’adossant contre le mur, non loin de la fenêtre, observant le justicier qui ne le regardait toujours pas.

-L'homme que l'on nommait Birkiel Beghilionne fut en effet bien différent de ce que je suis. Mais tout comme il agit à l'opposé de son prédécesseur, la première Plume Noire, j'ai décidé de restaurer les valeurs de cette dernière. Je considère que Birkiel était un homme mauvais, néanmoins il avait une valeur : la liberté. Pour cela, je sais bien que peu lui importeraient les choix de son héritier. J'ai décidé de défendre les opprimés jusqu'à ma mort, qu'on m'en donne le droit ou non. Car telle est la voie que j'ai choisie.

-Ainsi il se nommait Birkiel… Je n'ai jamais su son nom. Je n'ai jamais cherché à le découvrir. Il a disparu de la circulation depuis, j'imagine qu'il est mort ?

-Oui. Il reçut une fin méritée en Scarrath, il y a une dizaine d'année de cela.

-Je vois. Vous prononcez de belles paroles, Plume Noire, mais vous n'avez aucune idée réelle de ce qu'était votre père. Vous ne l'avez jamais rencontré. Vous n'avez jamais vu ses yeux, son sourire. Entendu ses voix et ses rires. Jamais été sous l'enchantement de ses paroles… J'ai connu tout ceci, l'espace d'une nuit seulement, et apprenez que vous vous trouvez devant votre frère, car la précédente Plume, Birkiel, a seul engendré l'homme que je suis aujourd'hui.

Finalement, le personnage masqué daigna se tourner vers son interlocuteur et le regarder de face, semblant le scruter de la tête aux pieds, avant de répondre.

-Et c'est sans doute précisément parce que je ne l'ai jamais connu en personne que je suis devenu ce que je suis. Je ne connais Birkiel que par les récits de ma mère et mes propres recherches. Mais regretter cela n'aurait aucun sens, puisque le moi qui aurait connu cet homme ne serait certainement plus le même individu, n'est-ce pas ? Peut-être qu'en effet, vous êtes comme mon frère. Peut-être même que vous êtes plus son enfant que je ne le suis, mais, en toute franchise, les choses sont bien ainsi. Je ne crois pas que vous êtes mauvais, mais je sais que l'héritage de Birkiel est dangereux.

-Oh, vous avez parfaitement raison de ne rien regretter… Vous êtes perspicaces. La Plume a tracé pour moi une route menant au paradis. Il m'a retiré mes chaînes, sorti de ma détresse, et m'a appris comment vivre. Comment réellement vivre, par « le Coeur ». Pas l’ersatz dont pense profiter la majorité de la population. En suivant ce chemin, je suis devenu le plus heureux du monde ! Savez-vous ce qu'il m'a dit ? « Va sans crainte, mon enfant », « Tout en ce monde t'appartient », « Fais-y ce qu'il te plait »… Aujourd'hui, je possède tout et tout m'appartient. Le don qu'il m'a fait est si magnifique que parfois j'aimerais le retrouver et lui dire toute ma gratitude. J'ai l'impression que si cela se produisait je verrais de la fierté dans ses yeux, celle d'un père contemplant son fils devenu homme accompli en suivant ses dogmes. Il eut un rire triste, semblant se moquer de lui-même, puis déglutit sa salive avant de continuer. Non, ça ne se serait probablement pas passé ainsi. Ses mots furent une glorieuse prophétie… Mais le fait qu'elle soit sortie de sa bouche lui donne un goût amer... Ainsi qu’acide. Un goût de sang. Qu'un être si abject vous conduise au bonheur et à la liberté… Quelque chose de si merveilleux acquis d'une monstruosité sans nom, de ses mains souillées des tripes de ses victimes… Dès que vous jouissez de ces enseignements, vous ne pouvez vous empêcher de vous sentir devenir monstre vous-même. Parfois j'ai le sentiment d'avoir, cette nuit où je l'ai rencontré, pactisé avec un démon qui me fit don d'un cadeau empoisonné. Et dès que j'effleure l'ivresse qu'il m’a apprise, je sens son ombre ramper dans mon dos. Je vois le spectre de son sourire aiguisé tel un rasoir… Et j'ai peur.

S’il essayait de garder sa contenance, l’œil avertit put distinguer au fil de sa tirade que Gio était rongé imperceptiblement par la folie… Une folie de celles qui brisent les esprits et laissent les corps sans vie, toute diffuse, infusant patiemment. Il s’était légèrement prostré et regardait ses mains, qui tremblaient comme celles d’un vieillard. Puis ses yeux se relevèrent et portèrent sur le corps immobile d’Evelyne Rosentia, allongée, et dont le visage affichait un air paisible.

-Heureusement, j'ai trouvé une lumière qui brille suffisamment fort pour éloigner ces ténèbres.

Il se redressa alors, semblant peu à peu reprendre ses esprits.

-Voilà pourquoi je sentais que vous n'êtes point mauvais…

-J’ignore pourquoi je vous raconte tout ça… Je dois me sentir un peu trop proche de vous, avec ces histoires de parent. Je doute qu’il soit bon pour moi de raviver ce genre de souvenirs et de pensées.

 -Parfois, parler a du bon, même si personne ne vous demande de le faire. A votre histoire, je ne réagirais que par ces mots : Surtout, protégez bien cette lumière.

-Ne vous en inquiétez pas, je ne puis plus vivre sans elle. Ma vie dépend de la sienne. Enfin… Assez parlé de moi. C’est normalement le moment où, à votre tour, vous vous mettez à monologuer sur les affres de votre existence.

-Je ne le ferais pas.

-Réaction prévisible de votre part, répondit Gio, à présent complètement remis et s’approchant à pas de velours de la Plume, jusqu’à arriver à portée de bras et à entrer lui aussi dans le faisceau de lumière qui traversait la fenêtre. Vous vous évertuez à respecter votre rôle, mais il devient vite ennuyeux pour un acteur de jouer toujours le même personnage, c’est bien connu... Je crois bien que je vous apprécie. Et j’ai le sentiment qu’il y a des choses extrêmement intéressantes qui se cachent sous la carapace de ce costume… Alors qu’il disait cela, sa main se posa l’épaule du justicier. Mais ce sera pour une autre fois.

Il continua ensuite son chemin jusqu’au lit.

-A bien y réfléchir, j’aurais fait une superbe Plume, mais jamais je ne voudrais de ce titre. Je me sens déjà bien trop proche du monstre pour m’appesantir du fardeau de son nom. Ce serait un poids de trop dans pour mon éternelle fuite, et il finirait par me rattraper… Vous, cependant, pouvez le porter sans cette peine, et semblez en faire bon usage. Je préfère très largement qu’il vous revienne, il vous convient bien. Il tendit alors la main à Evelyne immobile. Et si nous partions, mon amour ?

Alors, la Rosentia se mit à bouger, se positionnant sur le dos, les mains croisées sur sa poitrine, mais les yeux toujours clos.

-Je suis évanouie. Portes-moi.

-Pas cette fois, princesse, répondit-il en déposant un baiser sur ses lèvres. Il est l’heure de te réveiller.

Ouvrant alors les yeux et se redressant sur le rebord du matelas, elle eut un rire malicieux.


-Alors comme ça je suis ta lumière, n’est-ce pas ? Celle qui t’éclaire dans les ténèbres ?

Immédiatement, il posa sa main sur sa bouche pour l’empêcher de parler.

-Chut. Pas un mot de plus.

-PLUME NOIRE ! AU SECOURS ! ON M’AGRESSE ! hurla-t-elle, la voix atténuée par la sourdine du voleur.

Suite à ces mots et spontanément, un de leurs jeux habituels se mit en place.

-Oh non ! Pas la célèbre Plume Noire ! Je dois prendre la fuite ! lança-t-il en s’élançant vers la fenêtre sur laquelle il s’accroupit avant de lancer, l’air faussement haineux. Vous avez gagné pour ce soir, mais nous nous reverrons, justicier masqué. Vous réentendrez parler de moi ! Et tout héros que vous êtes, vous ne vous en sortirez pas à si bon compte !

Et il sauta.
Juste après, et essuyant une larme de rire, Evelyne grimpa à son tour sur le rebord, présentant son dos au vide et faisant face à la Plume.

-Plume Noire, vous avez été tout à fait rustre ce soir, et qui plus est envers une dame de la haute noblesse ! Cependant, moi, Evelyne Rosentia, suis prête à vous pardonner. Vous serez toujours bienvenue en nos demeures… Voir dans notre lit, si vous le souhaitez.

Et en lui adressant un clin d’œil, elle se laissa tomber en arrière par la fenêtre grande ouverte. Le justicier entendit simplement le son étouffé d’un corps tombant dans les bras d’un autre ainsi que les voix des deux malfrats s’éloignant lentement dans le parc…

-C’est hors de question, tu en es bien consciente?

-Tu sais Gio, je me suis toujours dit… Ce serait incroyable que la Plume soit une femme. Tu imagines ? Quelle classe !

-Ça ne change rien aux faits.

-Gio. La prochaine fois nous devrions nous déguis-

-Non.

Les deux voleurs partis et leurs voix évanouies, le manoir sembla replonger dans le sommeil et la ruine où ils l’avaient trouvé. Sans leur lumière tout redevint soudain obscur et le justicier put se recentrer sur la vraie raison de sa présence ici. A présent il en était certain, le réel propriétaire des lieux ne viendrait plus. La Plume suspectait cet homme d’être l’auteur d’un récent meurtre, mais il s’était volatilisé depuis quelques jours. Ce n’était pas la première fois qu’un tel schéma se produisait. Un premier crime, aucun coupable trouvé, puis de mystérieuses disparitions dans la ville concernée… Cette fois-ci, le justicier comptait bien obtenir des réponses quant à ces étranges affaires.
Alors qu’il réfléchissait, il remarqua quelque chose. Il y avait un objet dans sa poche de poitrine. Y plongeant sa main gantée, il en retira une bague d’or sertie de rubis. Un objet splendide… Et probablement un dernier pied de nez de Gio Elucio.
C’était certain. Ils seraient amenés à se revoir.

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Message par Lord Penguin le Lun 10 Juil - 19:05

//Et en plus il est pas long//




Le Foyer :


Les imposantes portes du domaine Dalfan étaient grandes ouvertes, comme toujours, mais leurs gardes n’étaient plus à leur poste. De part et d’autres, les murailles de pierre taillée s’étendaient sur des centaines de mètres, donnant à la demeure l’aspect d’une seconde ville trônant au sein de Saestsica.

Devant celle-ci se tenait Kowaï Fûjiyu, de retour après plus d’une décennie sans revoir ces murs. La dernière fois, elle désertait le clan avec son père et ses alliés, devenant une criminelle. La dernière fois, elle n’était pas encore une adulte.
Nombre de choses s’étaient produites, dans sa vie comme dans cette bâtisse. Pour elle comme pour le clan qu’elle avait quitté. S’il avait su que ses ambitions de paix mèneraient à de telles conséquences pour les Dalfan, son père aurait-il agit comme il l’a fait ?

Ne s’accordant qu’un instant de contemplation, elle pénétra dans l’enceinte. En cette matinée, l’ombre que projetaient les remparts sur la grande cour y accentuait la fraîcheur printanière, la rendant glaçante comme le froid hivernal. Indifférente à cela, c’est autre chose qui attira l’attention de la bérilienne. Toujours pas l’ombre d’un garde, d’un guerrier. De quelqu'un. Bien évidemment, les échos du drame n’avaient pas manqué d’atteindre ses oreilles, mais à présent elle le constatait par elle-même.

Dans le dos de la femme, le vent du Sud se mit à souffler et s’engouffra dans les murailles, réchauffant quelques peu l’endroit et émettant un sifflement grave et persistant, de ceux qui font faire demi-tour aux enfants de peur de croiser un fantôme. Kôwai n’était plus une enfant depuis longtemps.
Suivant la brise, elle continua sa progression et s’enfonça dans les couloirs labyrinthiques du domaine. Malgré le temps écoulé, elle les connaissait toujours parfaitement, comme si elle ne les avait jamais quittés. Vagabondant dans le dédale de son enfance, elle constata que rien n’avait changé, sinon le silence qui s’était fait maître des lieux. Chaque planche, chaque mur était aussi propre et entretenu qu’à l’époque. Pourtant, les pièces, places, et jardins centraux qui autrefois fourmillaient de monde étaient à présent déserts. Le feu qui habitait le domaine, celui du clan Dalfan, semblait s’être éteint pour de bon.

Tous ces lieux ravivaient d’anciens souvenirs en celle qui les traversait. Elle retournait en arrière. Autour d’elle se dessinèrent vaguement des visages, puis des corps… Et Kowai se retrouva entourée de silhouettes d’autrefois. Les membres du clan, par dizaines, s’activaient maintenant autour d’elle, comme ils le faisaient une décennie plus tôt.

Toutes ces personnes étaient mortes.

Et cela ne lui faisait ni chaud ni froid.

Les silhouettes s’évanouirent. Elles n’étaient pas la raison de sa venue…
Quelle était la raison de sa venue ? Il s’agissait d’un mystère dont nul ne possédait la réponse. Cela lui avait simplement, peut-être, semblé la chose naturelle à faire : Lorsque l’on ne sait plus où aller, que chercher, lorsque l’on se perd… On revient à son point de départ. Et ces deux dernières années, Kowai était une femme perdue. Cependant, elle commençait à présent à douter de l’intérêt d’une telle visite. Qu’espérait-elle trouver ici ?

A cet instant elle passa une porte coulissante et se retrouva nez à nez avec un jeune homme. Ces yeux cernés, cet air épuisé, étaient reconnaissables entre mille et lui rappelaient le bonheur qu’elle avait cherché toutes ces années. Mais elle préférait ne pas se souvenir. C’était parce qu’elle avait tiré une croix sur lui qu’elle était revenue jusqu’ici, elle passa donc son chemin sans regarder en arrière. L’homme disparut. Elle devait le considérer mort. Aller de l’avant, pas à reculons… C’était ironique de penser cela, vu où elle se trouvait.

Dans les minutes qui suivirent, ses pas la menèrent à une cour de terre battue qui servait de terrain d’entraînement. Ces souvenirs n’étaient pas flous, bien au contraire. Elle vit une jeune fille frêle dont les cheveux bruns étaient attachés en une queue de cheval sur le côté, vêtue de la légère chemise et du bas de toile caractéristiques des Dalfan. Un homme au regard d’acier, à la carrure plus que robuste et dont les muscles saillants semblaient eux aussi de métal, derrière elle, la supervisait. L’adolescente était au milieu d’un exercice physique particulièrement intense, mais son visage rayonnait d’un sourire angélique, comme si tout ceci l’amusait… On ne lui aurait associé un facies différent  en l’imaginant courir des champs fleuris.

Ces souvenirs étaient abominables. Une douleur fantôme parcourut les membres de la Dalfan, réminiscence des journées passées alitées après chacune de ces sessions en compagnie de son oncle... Drogo, l’implacable, l’invincible, le guerrier le plus fort de Bérilion.

Lui aussi était mort.

Et avant le drame : Lors d’un duel avec une rônin…
Sur le visage de Kowai se dessina un sourire amusé. C’était absolument inconcevable, et encore aujourd’hui, elle n’y croyait pas. Une telle mort pour son oncle ? C’était le paroxysme de l’absurdité. Elle se dit même que sachant cela, tout ce qui se produisit par la suite n’avait rien d’étonnant ni de tragique. Ca ne pouvait être qu’une suite logique à cette aberration.

Progressivement, son sourire se transforma en un rire franc. En un sens, c’était amusant… Mais elle se reprit vite. Il était mauvais de rester ici. Elle continua donc sa route, ne croisant toujours personne, pensante.
Pourquoi son oncle s’était-il évertué… Acharné, à l’entraîner ? Il avait bien du remarquer qu’elle était une cause perdue. Avait-ce été par pitié ? Par remord pour la mort de son frère, Amane ? Croyait-il vraiment en son potentiel ? Autant de questions auxquelles elle n’aurait jamais de réponse. Mais une chose était certaine : Au plus profond d’elle, Kowai n’avait jamais haï personne dans tout bérilion autant qu’elle avait haï son oncle. Même après qu’elle ait fuit le pays, il n’avait pas semblé en démordre, puisqu’il prit la vie de son père.
Ces pensées la quittèrent lorsqu’elle entra dans un jardin au milieu duquel trônait un banc de pierre. Le bruit sec et caractéristique d’un shishi odoshi résonnait périodiquement dans l’endroit. Plusieurs oiseaux étaient posés non loin, ignorant totalement ce son censé les effrayer. Sur le banc, Kowai se vit accompagnée d’une fille du même âge, aux cheveux courts et ne portant que des bandages autour de la poitrine : Sa cousine, Mina Dalfan. Elles riaient de bon cœur, parlant de tout et de rien… A leurs côtés, un petit garçon agitait maladroitement un sabre de bois. Shù Dalfan.
Les moments passés avec ces deux-là étaient parmi les rares bons souvenirs qu’elle conservait du domaine, parmi ses rares moments de joie. Mais Mina avait suivi son grand frère sur le front. Quant à Shù…

Shù.

L’évidence même. Kowai savait à présent où ses pas cherchaient à la mener. Mais d’abord, elle devait se rendre en un autre endroit…
C’était terminé. Cette fois ci, elle avait cessé d’errer comme elle l’avait fait pendant dix ans. D’un pas rapide et décidé, elle se rendit chez elle. Son véritable chez elle. Le bâtiment où elle vécut pendant toutes ses jeunes années. Solitaire, plaqué contre l’une des murailles et aucunement connecté aux autres, il trônait au milieu d’un petit clos à l’est du domaine.

La bâtisse était inchangée, comme à l’époque où elle vivait avec son père,  avec ses grands frères et sœurs. Comme à l’époque où elle vivait avec son jumeau. Comme à l’époque où elle vivait avec sa mère. Pour la première fois depuis son arrivée, les souvenirs qui remontèrent en elle étaient douloureux. Réellement douloureux. Douloureux par l’inconditionnel bonheur qu’ils lui remémoraient. Kowai le sentit dans ses entrailles… Rampait en elle une souffrance qu’elle était incapable de toucher et de ressentir, elle sentit le désir implacable mais irréalisable de hurler sa peine et de s’assécher les yeux. Elle le voulait, de tout son être. Elle voulait pleurer, pour honorer la mémoire de ceux qu’elle avait tant aimé. Que la tempête qui dort en elle se déchaîne...

Son regard descendit alors jusqu’à sa main et se posa sur l’anneau d’argent qu’elle portait au majeur.

Mais tout cela n’arriverait pas. Et ce à cause de ce maudit anneau… Ou grâce à lui, elle ne le savait plus. Elle connaissait les conséquences qu’impliquerait la perte de sa Sarth.
Tous ces sentiments bouillonnaient dans les tréfonds de sa personne, pourtant personne n’aurait pu le soupçonner : Elle souriait.
Comme tous les jours, ce jour était le plus beau de son existence, et elle n’avait jamais été plus heureuse.

S’avançant jusqu’au palier, Kowai n’eut malgré tout pas le courage de pénétrer à l’intérieur. Rien ne se produirait si elle le faisait. Elle ne ressentirait rien de particulier… Et c’est peut-être pour cela qu’elle se refusait à le faire.
Mais soudainement, la porte s’ouvrit avec force et un petit garçon en sortit. Ses cheveux bruns étaient attachés en un chignon du côté droit et son visage affichait un regard déterminé et un sourire radieux. Un sourire qui aurait semblé étrangement familier à certains… A sa ceinture pendait un sabre.

-Ils vont voir, dit-il avant de s’élancer vers un point indéterminé du domaine. Lui tenant la main, une petite fille lui emboitait difficilement le pas, entraînée dans sa course folle. Cette fille lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Et cette fille… Cette fille…
Elle ne souriait pas.
Embarrassée et hésitante, elle était visiblement quelques peu paniquée.

-Attends, Amane… Non ! Ce n’est pas la peine !

-Bien sûr que si ! répondit-il. On ne peut pas laisser passer ça ! Et tu sais bien que je ne peux pas me battre sans toi.

Rapidement, les deux enfants disparurent, et quelqu’un d’autre passa la porte, s’arrêtant sur le palier. Une femme. D’allure digne, solide, élégante, et d’une beauté remarquable. Elle disposait du physique exceptionnel de celles qui peuvent passer d’une douceur envoutante à une férocité intimidante en l’espace d’un instant. Ses longs cheveux brun clair tombaient en cascade jusqu’au niveau de ses genoux. Ses yeux marrons, très légèrement en amande - trop peu pour une véritable réfugiée -, suivaient avec bienveillance et amour le parcours du duo. Elle semblait de naturel paisible, pourtant le clan la connaissait pour les ravages qu’elle causait sur le front.
Kowai faisait face à cette femme. Elles faisaient approximativement la même taille. De son point de vue, et même si son regard la traversait en vérité, c’était comme si elle la regardait droit dans les yeux. Comme si tout cet amour lui était dédié, ce qui, au fond, était le cas.

Cette personne, c’était sa mère. Hanabi Dalfan. 

Son modèle. Celle à laquelle elle voulait ressembler.
Celle à laquelle ils voulaient ressembler, à vrai dire. Elle, Kowai, et sa moitié, Amane. C’était leur rêve, leur objectif. Chacun d’eux était une face de la pièce. A eux deux, ils devaient s’approcher de sa splendeur… Mais il en fût décidé autrement.

De longues secondes après que les jumeaux eurent disparu, Hanabi referma doucement la porte, et Kowai fut de nouveau seule dans un domaine fantôme.

Quand sa mère avait péri, son soleil s’était éteint avec elle, et il ne lui avait resté que son frère, son pilier. Mais quand il la quitta à son tour… Toute flamme, toute lueur, s’éteignit en Kowai. Elle ne fut plus qu’une moitié d’être humain, et même moins que cela. Pourtant, elle ne l’avait jamais pleuré, pour une raison évidente.

Les choses étaient de plus en plus claires, les pensées s’enchaînaient, tourbillonnaient.
Tournant les talons, elle se mit à courir.

Lors du jour fatidique où son frère mourut, Kowai s’était éteinte, elle avait été réduite en cendres. Mais tant de temps s’était écoulé depuis… Toutes ces années, et toutes ces aventures… Elle n’était plus la même. Elle n’était plus une moitié d’être humain. Elle s’était reconstruite, reforgée. En cet instant et en ce lieu, elle le sentit : Son frère vivait. Il vivait à nouveau à travers elle. A travers la nouvelle elle. Sa flamme… Leur flamme, brillait de nouveau.

Courant encore, le regard vif de Kowai scrutait rapidement les environs. Elle reconnaissait chaque angle, chaque couloir, chaque planche, et vérifiait qu’elle suivait bien la bonne route. Mais partout où se posaient ses yeux, elle ne voyait que du charbon froid.
Finalement, elle arriva en vue de la Grande Salle. Celle d’où le chef de clan donnait les ordres.
Sans ralentir, elle y entra en grand fracas et prit un instant pour retrouver son souffle. Haletante, elle leva les yeux et scruta la vaste pièce. Partout, des armes finement ouvragées étaient accrochées en guise de décoration, un tapis de soie pourpre et ébène couvrait la majorité du plancher.
Devant Kowaii se trouvait le siège du chef de clan.
Devant Kowaii se trouvaient les dernières braises vacillantes du grand brasier qu’avaient toujours été les Dalfan :

Une dizaine d’enfants la fixaient, ébahis, les mains chargées de différents paquetages. Elle venait manifestement de les interrompre dans quelque tâche… Cependant, ce qui attira son attention fut le jeune homme qui se tenait au milieu d’eux. Aucun doute possible : Shù Dalfan, nouveau leader du clan, se trouvait devant elle.

Il avait le physique vigoureux des Dalfan de cet âge et était vêtu de manière banale, ses vêtements cachant en partie son corps recouvert de bandages. Sa posture droite semblait forcée et bancale, comme s’il tentait tant bien que mal de garder la tête haute malgré une charge titanesque…

Mais ce qui frappait le plus, c’était ses yeux. Ces yeux qu’elle reconnaitrait entre mille. C’étaient les yeux qu’avait Sumnum lorsqu’elle l’avait rencontré pour la première fois, et, elle en était convaincue, les yeux qu’elle aurait eu sans son maudit anneau. En eux transparaissaient la détresse, l’incompréhension, et l’impuissance. En les voyant, quelque chose se serra, quelque part en Kowaii. Elle était comme face à un miroir qui lui renvoyait une image de son propre passé. Son véritable reflet. Son petit cousin n’avait plus rien à voir avec l’enfant enjoué de ses souvenirs.

Une éternité passa sans que le moindre mot ne soit prononcé. Chacun fixait l’autre, l’une souriante, l’autre incrédule. « C’est dans le silence que se retrouvent ceux qui s’aiment si fort que, en ces retrouvailles, leur amour devient la seule chose au monde ». Ces paroles que lui avait un jour confiées Tehlal résonnèrent subitement dans l’esprit de Kowai. En un certain sens, et à sa grande surprise, elle se retrouva en elles.
Ce qui lui faisait face ne lui était que trop intimement familier. Une petite créature fragile et muette, incapable d’hurler sa détresse et de demander l’aide dont elle a tant besoin. Au milieu d’une quête désespérée. Une quête de soutien, de réconfort, et de protection. La quête d’une lumière, d’un phare dans l’obscurité.

Dans une telle situation, le clan avait une coutume. Faisant un pas en avant, l’aînée leva le poing droit en direction du cœur de son cadet, l’invitant à faire de même. Mais lorsque Shù abandonna son statisme, ce fut pour se jeter, en un éclair et sans avertissement, dans les bras de Kowai. De toutes ses forces, il se mit à serrer sa cousine retrouvée, enfouissant la tête dans sa poitrine. Ses jambes semblèrent l’abandonner, comme s’il ne tenait plus que par ses bras et via le support de sa parente. Rapidement, dans le silence de la grande salle résonnèrent des sanglots.

D’abord prise au dépourvu, Kowai finit par répondre à cette étreinte, passant une main dans le dos de Shù et posant l’autre sur sa tête dans un geste réconfortant. Fermant les yeux pour profiter du moment, un large sourire se dessina sur ses lèvres. Ce sourire, bien que ce fût imperceptible, était différent de celui qu’elle affichait habituellement. Ce sourire-là était franc.

Les minutes passèrent et le chef de clan ne semblait pas vouloir relâcher prise. Cela ne dérangeait pas Kowai. Ils resteraient ainsi autant de temps qu’il le faudrait et qu’il le voudrait. Ce n’était pas si désagréable…. Pas si désagréable d’être celle sur laquelle on compte, celle sur laquelle on s’appuie.

Lorsqu’elle avait quitté le clan, Kowai était éteinte. Ces nombreuses années d’exil ont réveillé en elle un feu qu’elle pensait perdu depuis longtemps. Et aujourd’hui, elle rentrait au foyer. Elle rentrait au foyer pour y apporter sa chaleur et sa lumière. Tout était limpide.

C’était son nouveau rôle. A son tour, elle serait le pilier.

Elle rallumerait la flamme.

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Message par Lord Penguin le Lun 27 Nov - 20:55

Une petite Aventure :


Délicate se demandait comment la situation avait pu prendre une telle tournure aussi rapidement. Son maître l’avait emmenée au sud de Cromwill, dans les ruines d’une vieille ville Alefridienne. La aussi il y avait des choses qu’il voulait qu’elle voie.

Tout allait bien jusquà ce qu'on vienne troubler leur expédition : Un énorme griffon avait surgi du ciel. Et c’était la dernière chose claire dont elle se rappelait, la suite s’étant déroulée en un éclair. Toujours est-il qu’elle s’était retrouvée coincée dans cette pièce étroite, sous les débris, et que peu importe combien de fois elle criait à l’aide, personne ne répondait. Voilà un certain temps déjà que les cris du monstre s’étaient éloignés et avaient disparu, tout comme les voix humaines qui avaient suivi son apparition. Maintenant, le silence règnait en maitre sur les ruines, et Délicate doutait fortement qu’on vienne la chercher de sitôt. Mais plus que pour elle-même, c’était pour son maître qu’elle s’inquiétait. Si elle était à l’abri, lui était probablement encore avec ce monstre, et elle doutait de ses capacités à survivre à une telle créature… S’il mourait, elle serait certainement exclue d’Axaques. En fait, s’il était mort, Axaques risquait d’être le dernier de ses soucis, puisque personne ne saurait où elle se trouvait, et qu'elle mourrait probablement de faim sous ces vieux rochers. A présent, Délicate se demandait pour qui elle s’inquiétait réellement, et pour qui elle était censée s’inquiéter.

L’appréhension montait progressivement en elle à cause de ce devenir incertain, mais malgré sa situation, elle ne pouvait pas s’empêcher d’être excitée par ce qu’elle venait de vivre. Elle avait vu un griffon, un vrai. Un de ces monstres rares, quasi-légendaires, qui revenaient si souvent dans ses livres de chevet. Ça n’était certes pas le dragon blanc de l’Empereur Dieu, mais tout de même ! Cela faisait bouillonner son imagination et remplissait son esprit de chasses aux monstres et de batailles imaginaires. Simultanément, elle fut prise de frissons, son cœur se mit à battre plus rapidement et ses pupilles se dilatèrent... Une adrénaline fantôme se déversait dans ses veines, la stimulant physiquement comme si elle-même était l’un de ces héros fictionnels.
Si seulement elle en avait eu la carrure, la force, le courage… Mais même si le griffon est souvent décrit comme une créature noble et majestueuse, la seule chose qu’avait ressenti Délicate face à celui-ci, c’était de la terreur. La terreur pure et totale d’une mort imminente entre les serres de cette monstruosité. La bête n’avait rien de majestueux, non. Ça n’était qu’une machine de mort dont les yeux ronds ne reflétaient qu’une agressivité primale.
Délicate soupira. Ça n’était pas demain la veille qu’elle se confronterait à de telles créatures.
A travers des interstices entre les débris, une vague lumière solaire pénétrait la pièce pavée de pierre, et sa teinte rougeoyante laissait présumer de l’heure et du temps écoulé. Baissant les yeux, l’apprentie constata à nouveau quelque chose qu’elle avait oublié le temps de ses divagations mentales : Elle n’était pas seule.

Proche d’elle, une autre jeune femme était couchée. Très proche… Un peu trop proche, même, puisqu’elle était blottie contre elle et se servait de ses cuisses comme d’un oreiller, paisiblement endormie. Ses vêtements -un haut de cuir sans manche et un large pantalon de tissus- ainsi que le long couteau qui pendait à sa ceinture lui donnaient l’air d’une mercenaire ou bandit. Depuis tout à l’heure, Delicate n’avait pas osé bouger ou la déranger. C’était probablement elle qui l’avait sauvée du Griffon. Elle avait pensé « Elle », mais après réflexion, elle n’en était pas certaine. En effet, même si le visage endormi avait des traits assez féminins, malgré des cheveux noirs relativement courts, le corps de cette personne n’avait aucune forme. Sa poitrine était inexistante et ses hanches fines. De manière générale et à l'opposé de Délicate, son corps n’était pas vraiment charnu, voir même carrément sec, aucune graisse n’étant visible. Mais malgré cela, elle ne semblait aucunement fragile. La peau de ses bras nus semblait reposer directement sur ses muscles, les soulignant, et ces derniers paraissaient bandés même dans le sommeil. Délicate faillit être tentée de les toucher lorsque l’inconnue se mit à se retourner dans son sommeil.
Les yeux toujours fermés, elle prit appui sur la cuisse de l’apprentie mage pour se redresser, la faisant sursauter. S’étirant longuement tout en baillant, elle se gratta la nuque et s’assit elle aussi dos au mur, juste à côté, en soufflant de manière sonore. En la voyant se mouvoir, on pouvait constater qu’elle n’avait aucune élégance ni aucune grâce, rien de féminin. Ses gestes ne démontraient qu’une franche nonchalance, vulgaire…
Puis elle ouvrit les yeux. Et Délicate frissonna.
Ce regard était captivant, effrayant, perçant au possible, et semblant pénétrer à travers la chair. Des yeux inclinés, grands ouverts, aux iris particulièrement petites et aux pupilles dilatées. Ils avaient quelque chose de sauvage, dégageaient quelque chose de primal. A Délicate, ils rappelèrent le griffon apparu plus tôt, mais si elle avait dû associer un animal à ces yeux, c’aurait été un serpent. Il lui sembla que rien ne pouvait arrêter ce regard, et qu’il pouvait tout pétrifier… Ce ressenti était aussi limpide qu’indescriptible.
Ces yeux s’attardèrent sur chaque recoin du corps de l’apprentie mage, qui se sentit sur le point d’être dévorée par quelque prédateur. Mais après quelque instant, le regard qui la transperçait de part en part se fit plus doux, moins agressif, et perdit en hostilité. Il restait cependant perturbant. A vrai dire, il faisait toujours un peu peur.
Quant à la jeune femme à laquelle il appartenait, malgré le fait qu’elle venait tout juste de sortir du sommeil, elle semblait aussi éveillée que possible et prête à soulever des montagnes.
-Vraiment, je n'ai jamais dormi sur qui que ce soit d’aussi confortable, furent ses premières paroles.
-Euh… Merci ? Répondit d’une petite voix une Délicate intimidée. Malgré ses étranges paroles de gentillesse, elle n'était pas vraiment sereine.
-Pas de quoi ! Je me nomme Basilic, chasseuse de l’Os de l’Hydre. Comment tu t’appelles ?
-Caroline, répondit-elle machinalement, avant de se rendre compte de ce qu’on venait de lui dire. Une chasseuse… Une chasseuse de monstre ?
-Quoi d’autre ?

Cela semblait être à ses yeux une évidence, quelque chose de banal. Cependant c’était tout l’inverse pour Délicate. Elle était en présence de l’un de ces courageux combattants qui vivaient en traquant et affrontant des créatures de légende ! C’était inespéré de cette expédition pédagogique. Malgré la sale réputation de ce groupe, souvent vus comme des assassins, qui n'aurait rien du améliorer à son inquiétude, toute crainte où appréhension vis-à-vis de la dénommée Basilic disparurent pour laisser place à l’admiration, la curiosité, et la fascination. Elle devait avoir tant de chose à raconter, et Délicate avait tant de questions à poser... Passionnée, elle entama une énumération mentale de tout ce qu’elle souhaitait savoir et se mit à imaginer quelles aventures incroyables devaient constituer le quotidien de cette chasseuse. Pour cette dernière, Délicate restait simplement immobile, frissonnante, semblant à peine consciente.
-Hem, tu vas bien ?
-Ah, oui, pardon, je vais bien, répondit-elle en un sursaut. Et… Merci de m’avoir sauvée, tout à l’heure.
-J’ai agi sans réfléchir, j’aurais pas dû. Je vais me faire passer un savon après ça !

Délicate ne savait pas quoi penser ni comment prendre cette dernière réplique. Cette chasseuse manquait clairement de tact… En disant cela, la concernée avait scruté les environs et notamment la sortie, qui était surtout obstruée par un rocher assez massif. Après quelques secondes elle sembla arriver à une conclusion, puisqu’elle hocha la tête pour elle-même et se tourna à nouveau vers son interlocutrice.
-Mais je ne le regrette pas, ne serait-ce que pour le sommeil que tu m’as offert.
-…
-Tu es restée assise et tu m’as attendu pendant tout ce temps ? Tu ne t’es pas trop ennuyée à rester inactive comme ça, Caroline ?
continua-t-elle avec la familiarité d'une amie de toujours, qui évoqua sa soeur à la jeune mage.
Non. Elle ne s’ennuyait jamais. Pour Délicate, il y avait toujours quelque chose d’intéressant à voir, peu importe où elle se trouvait. Et pour elle, quelque chose à voir, c’était presque quelque chose à faire. Dans tous les cas, c’était quelque chose à vivre. Et ces choses étaient souvent passionnantes.
-Ca va. J’avais de quoi m’occuper,
répondit-elle de manière distraite.
-De quoi t'occuper?... Et, au fait, que faisais-tu ici, perdue au milieu de nulle part?

"Oh non... "
Les minutes s'écoulèrent sans même que Délicate ne se rappelle de leurs échanges. Elle avait appris à répondre machinalement aux questions qu'on posait sur elle : Pour cela son attention n'était plus nécessaire. Pourquoi fallait-il que, chaque fois qu'elle rencontrait quelqu'un, cette personne se montre intéressée par elle? Pourquoi fallait-il qu'elle attise tant la curiosité des autres, voir parfois leur fascination? Qu'avait-elle de si spécial? La réponse aurait semblé évidente à beaucoup, et Délicate le savait, mais cela la faisait aussi enrager. Ils semblaient toujours la croire chanceuse d'être qui elle est, et que ses particularités devaient lui assurer fierté et bonheur. Ils se trompaient lourdement, et la jeune femme aurait tout donné pour être quelqu'un d'autre. N'importe qui d'autre aurait fait l'affaire. Tous, mais pas "elle".


Sortant un instant de ses réflexion et de son absence, une occasion se présenta de s'échapper et de faire dériver l'échange vers un sujet plus intéressant.
-Mais, et toi? Tu dois avoir une vie passionante, en tant que chasseuse de monstres, non?
Délicate recentra sa propre attention sur la conversation qu'elle menait depuis un petit moment déjà. Elle espérait entendre des histoires qui pourraient remplir ses rêves pour les mois à venir! Mais la réponse de Basilic fut quelques peu refroidissante.
-Hmm... Pas vraiment, non, répondit-elle simplement.
-Comment ça pas vraiment?! s'emporta Délicate. Il était inconcevable qu'un membre de l'Os de l'Hydre n'ait pas une vie extraordinaire. Enfin ! Absolument tout sortait de l'ordinaire dans le concept de "Chasseur de Monstre" !
-Et bien...  Je chasse depuis que j'ai l'âge de marcher, c'est tout ce que j'ai jamais fait de ma vie, et j'adore ça! Mais c'est aussi mon quotidien, presque une routine, tu sais. Ca n'a plus rien d'une aventure. Délicate haussa un sourcil. Elle avouait volontiers ne pas s'être attendue à cela, et ne pas avoir envisagé cette possibilité. Cependant, sa vie était forcément excitante, il ne pouvait en être autrement.
-Je comprends, mais tout de même. Vous passez votre temps à parcourir des contrées sauvages et à traquer et affronter des créatures terrifiantes et mortelles ! Ca ne peut pas être une routine, tu exagères...


La chasseuse sembla réfléchir un instant avant de se lancer dans une explication plus approfondie, manifestant un certain engouement envers la réflexion que les questions de Délicate l'invitaient à avoir. Elle affichait un grand sourire.
-Non, non, je maintiens ce que j'ai dit. Passé un certain point, notre coordination, nos mouvements, et notre connaissance sont tels que les chasses se déroulent toujours sans accroc. Je ne suis plus réellement excitée par tout ça. Je ne dis pas que je voudrais que ça se passe mal, loin de là, c'est très bien comme ça. Le risque et le danger n'existent plus vraiment, nous chassons en parfaite sereinité, et cette dernière nous octroie même un sang froid que j'estime nécessaire à notre travail. Mais à ce stade, quelle différence entre la chasse et le travail d'un artisan? Ce sont des processus qui sont ancrés en nous, qu'on maitrise parfaitement, et qu'on parvient à mener à bien à tous les coups... Toute surprise repose alors sur des accidents fortuits et totalement imprévisibles. Il n'y a pas de différence entre la mort d'un chasseur et celle d'un ouvrier qui posait une toiture, si tu vois ce que je veux dire. Je suis convaincue que ta vie est aussi aventureuse que la mienne. Ose me dire que tu n'as jamais risqué ta vie d'une manière ou d'une autre, dans ta fameuse école de magie, ou n'importe où d'autre ! C'est équivalent. Et j'irais même jusqu'à dire que tu me sembles être une plus grande aventurière que je ne le suis, simplement car les inconnues qui jalonneront ton parcours ne se comptent pas et ne se compteront jamais. Tu auras toujours à découvrir et à expérimenter, ton domaine d'expertise n'a pas d'horizon, c'est donc une continuelle aventure, car l'aventure nécessite d'être néophyte.

Délicate resta un moment sans voix, incapable d'émettre d'autres sons que d'incompréhensibles et confus bafouillements. Son état sembla alarmer Basilic qui réalisa sans doute qu'elle venait de briser un rêve, puisqu'elle tenta immédiatement de se rattraper.
-Enfin, j'ai quand même vécu de sacrées chasses, hein ! Qui méritent d'être racontées ! Tiens, une fois on s'est rendus dans les profondeurs d'Almir-Gasai, la jungle scarrath, pour y chasser un scarabée-tigre... J'étais encore assez inexpérimentée, et peu habituée à la jungle. J'ai bien failli y passer... Et elle souleva son haut jusqu'au niveau de sa poitrine pour révéler un ventre musclé maculé d'entailles, mais surtout d'une longue et large cicatrice qui le traversait horizontalement d'un bout à l'autre. Il était douloureux d'imaginer la blessure qui avait pu causer une telle marque, cette dernière ayant sans aucun doute manqué de laisser s'échapper quelques boyaux.  Heureusement, on a pu recoudre tout ça à temps et arrêter l'hémorragie, mais ça ne s'est joué qu'à quelques minutes !
Gardant son ventre visible, Basilic observa la réaction de Caroline, espérant retrouver dans ses yeux quelque étincelle d'espoir... Mais le visage de l'apprentie mage n'affichait que l'incrédulité, bouche entrouverte, regard fixé sur le ventre de la chasseuse.
-Je... J'ai la même, annonça-t-elle d'une voix faible, avant d'à son tour soulever son chandail sans non plus se montrer gênée, trop absorbée par l'improbabilité de la situation. Elle révéla un ventre mou et des poignées d'amour... Traversés par une cicatrice. Les deux marques étaient effectivement très semblables, même si celle de Caroline était moins longue et plus profonde. Cela fit sourire Basilic.
-Hehe, tu vois, on est pas si différentes, toi et moi ! Je ne te demanderai pas comment tu t'es fait ça, mais repenses y à la lumière de notre discussion... N'était-ce pas une petite aventure?

Elle n'obtint aucune réponse. Délicate ne semblait pas convaincue, et baissa son haut, invitant Basilic à faire de même. Cette dernière soupira et s'étira longuement en poussant un grognement sonore, avant de se lever et de taper du pied au sol, faisant circuler le sang dans ses jambes.
-Ecoute. Je vais te raconter une histoire. Tu m'as l'air d'aimer les histoires, n'est-ce pas?
Délicate hocha la tête avec une hésitation palpable, et la chasseuse se mit à marcher en rond dans la salle en effectuant différents exercices d'étirement et de préparation physique.

-Bien. Il était une fois une petite fille des rues. Cette petite fille était affamée,  et elle ne trouvait absolument rien à se mettre sous la dent. Un jour, alors qu'elle vagabondait, elle tomba sur un pommier dans une prairie. Il n'y avait personne aux environs, c'était simplement elle et l'arbre. La petite fille s'approcha donc pour ramasser une pomme, et elle constata qu'il n'y en avait aucune. Absolument aucune pomme n'était tombée, elle étaient toutes encore accrochées aux branches. Certaines n'étaient pas mures, certes, mais beaucoup d'autres étaient parfaitement alléchantes. Cependant, les fruits étaient bien trop haut pour la petite fille, qu'elle tende la main ou qu'elle saute, elle ne parvenait pas à les attraper. Elle chercha du regard quelque chose qui l'aiderait à faire tomber une pomme, sans rien trouver. Elle envisagea de secouer l'arbre, mais arriva à la conclusion qu'elle n'était pas assez forte. Alors, la petite fille attendit. Elle attendit qu'un fruit tombe de l'arbre, supportant tant bien que mal la faim qui la tenaillait. Elle attendit une nuit, une journée, et même une semaine... Tout comme elle, aucun fruit n'avait laché prise, et rien n'avait changé.
Continuant à parler, et bien chauffée, Basilic s'approcha des rochers qui obstruaient la sortie, et que Délicate n'aurait jamais envisagé déplacer.
Soudainement, une hydre apparut de derrière la colline et goba la petite fille.
La chasseuse empoigna le plus gros roc et, en un ample et puissant mouvement, le tira hors de l'entrée dans un fracas étourdissant, laissant entrer une lumière crépusculaire qui agressa les yeux de la jeune mage.
Puis un grand guerrier armé d'une gigantesque épée vint affronter le monstre, engageant un combat apocalyptique dans des volutes de flammes et de sang.
Elle marqua une longue pause, se tenant dans le halo pourpre, fixant une Délicate à l'expression indescriptible, oscillant entre la circonspection et la stupéfaction. Comment avait-elle pu déplacer ce rocher, fine comme elle l'était? Et qu'est ce que c'était que cette histoire?
-Voilà. J'ai fini. Annonça la chasseuse.
-Fini?
-Oui, fini. La morale de l'histoire, c'est qu'elle devient intéressante à partir du moment où l'hydre apparaît... Et qu'il n'arrive rien de bon aux petites filles qui attendent au lieu d'agir,
conclut-elle avec satisfaction.
-...
-Genial, n'est-ce pas? Bon, c'est pas tout ça, mais on m'attend certainement. Je vais devoir y aller, et tu devrais faire pareil,
dit-elle en s'avancant vers l'extérieur.
-Attends... Tu penses qu'on se reverra?
-J'en doute fort,
répondit-elle nonchalamment. Sauf peut-être si tu as prévu de prochainement traverser l'océan.... Ah, et au fait...


***


Délicate marchait, lentement, pensive, vers la ville la plus proche. Une fois en terrain connu, elle comptait essayer de retrouver son maître... Mais dans l'immédiat, autre chose occupait son esprit. Elle y réfléchissait encore, tournant et retournant cette étrange rencontre dans sa tête. Ainsi que ce que lui avait dit Basilic, la chasseuse de monstre, juste avant de disparaître...
"Je tenais à te le dire, ma chère Caroline. Tu es la plus grande Aventure qu'il m'ait été donné de vivre depuis longtemps."


Dernière édition par Lord Penguin le Mar 13 Fév - 14:12, édité 1 fois

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Message par Lord Penguin le Lun 4 Déc - 21:27

Choc :

184X


Le Chaos.
Le sang, l'acier, et un vacarme assourdissant.
Les rugissements des combattants se mêlaient aux chocs métalliques des armes. Leurs râles d'agonie à l'impact de leurs corps contre le sol. Ce dernier était passé d'un vert végétal à un charbon boueux, et se teintait peu à peu d'un cramoisi organique. L'éruption de poussière que provoquaient les sauvages piétinements aveuglait les hommes et étranglait le ciel. Partout, des visages empreints de folie et des guerriers à bout de souffle, luttant pour leur survie, puisant dans des ressources insoupçonnées pour perpétuer ce carnage. A chaque minute, chaque seconde, chaque instant, des vies s'éteignaient.
Sirus fuyait, perdu, noyé au cœur de cet océan de chair et de métal. A un simple mouvement de bras de rencontrer Mort, un simple mouvement de bras entre lui et une lente agonie. Autour de lui, les corps se confondaient en une masse écarlate, si bien qu'il reconnaissait à peine ses alliés de ses adversaires... Lui-même avait oublié sa place, son rôle dans cet enfer, et il n'existait plus de différence entre les aboiements de ses supérieurs et les hurlements de guerre ennemis. Cela n'avait pas d'importance, car une unique chose occupait son esprit. Le mince, l'infime espoir auquel il se raccrochait désespérément.
L'espoir qu'il puisse peut-être... Juste peut-être, sortir vivant de ce purgatoire.

**

La Paix.
Les guerriers et leurs armes, à l'unisson, chantaient une mélodie à nulle autre pareille. Accompagnée des derniers murmures des vaincus, rythmée par le son de leur chute. La terre, passée de la jade à l'onyx, se teintait lentement de rubis. Une vapeur poussiéreuse embaumait la plaine et enveloppait les hommes. Elle ne se dissiperait que pour laisser le soleil illuminer les vainqueurs. Partout, des guerriers se dépassaient en croisant le fer, pour la gloire et pour l'honneur, en hommage à tous ceux tombés avant eux. Des éclairs de bravoure résonnaient en écho, à perte de vue, fragments d'une oeuvre de plus grande envergure.  Au sein de ce tableau, les hommes se transcendaient. Aucune pensée, aucune peur, juste la rage et les corps s'entrechoquant.
Le sang, l'acier, mais le silence.
Sumnum avançait, souriant, s'enfonçant au cœur de la bataille. Semblant dans son élément, d'une précision et d'une puissance déconcertantes, chacun de ses coups de sabre envoyait une âme dans l'au delà. Il dansait, passant d'une scène à une autre en en éliminant les acteurs. Sur son visage se lisait une sérénité qui ne lui était pas habituelle. Au coeur du combat, les esprits se vidaient, plus de réflexions.
Tout était paisible... Tout était enfin paisible.

**

Sirus courait toujours, et il n'en pouvait plus. Son corps pesait si lourd... Chaque pas constituait un effort insurmontable, chaque pas semblait être le dernier. A chaque mouvement, il épuisait toutes ses forces avant d'en extraire de nouvelles plus profondément encore, repoussant sans cesse d'insurmontables limites. Ses membres étaient de bois, et ce bois brûlait sans discontinuer. Il dépassa un soldat au sol, sur le point d'être achevé par un guerrier. Le dos du bourreau lui était offert. Il aurait pu l'aider, mais l'idée ne lui traversa même pas l'esprit... Si quelqu'un devait être sauvé, c'était lui.
Subitement, comme né de la tempête, un corps le percuta brutalement, l'emportant avec lui au sol. Le choc lui écrasa les poumons et lui embruma les sens. Pendant quelques secondes de terreur qui semblaient ne jamais vouloir se terminer, il ne vit plus qu'une lumière aveuglante et n'entendit plus qu'un sifflement aigu. Lorsqu'enfin il retrouva ses sens, il vit deux yeux fous le fixer, sphères opales au milieu d'une face rubescente. Arme en main, la créature ne tarda pas à retourner d'où elle était venue, replongeant dans les ténèbres.
C'est alors qu'il la vit. Droit devant, à travers les multitudes de jambes et de cadavres chauds, une lueur lui parvenait. La lueur du salut.

**

Habilement, Sumnum enfonça son sabre dans la jointure de l'armure du soldat, au niveau de son cou. Quelques derniers mouvements spasmodiques, puis plus rien. On disait que la vie d'un homme défilait devant ses yeux au moment de sa mort, qu'il repensait à tout ce qui lui était cher, mais c'était faux. L'esprit n'est jamais aussi léger qu'à l'instant du trépas.
Il ne prit même pas la peine d'essuyer sa lame, son bas était déjà noir de sang et de boue. Faisant volte face pour trouver sa prochaine victime, il le vit. Un combattant Nuren, au sol, rampant pour quitter le champ de bataille. Un lâche.

**

Plus il s'en rapprochait, plus il était lointain. Des ailes poussaient à Sirus, mais ses dernières forces le quittaient. Ces quelques mètres qui le séparaient de sa porte de sortie s'étendaient en lieues. Ces quelques secondes en semaines. Puis, enfin, il y parvint. Enfin, il quitta le maelstrom. Enfin, il était sauvé.

**

Sumnum attrapa le fuyard par le pied et le retourna d'un geste violent. Qu'importaient les circonstances, on ne tuait pas d'un coup dans le dos. L'homme ne prononça pas un mot, en semblant même incapable. Simplement tétanisé, son visage s'était décomposé en une expression indigne d'un être humain.

**

Sirus contempla le guerrier qui le dominait de sa haute stature, froid, le corps puissant.  C'était terminé. Bel et bien terminé. Tous ces efforts en vain. Il n'y avait plus d'espoir. Il serait tué, ici, maintenant. C'était la fin.

**

Une douleur cinglante transperça le crâne de Sumnum. Il porta sa main à son front. Des pensées l'envahirent. De joie, de peine, d'amour, de haine, d'espoir et de désillusion. Suppliantes, et si misérables... Mais surtout une perdition trop familière. C'était insupportable.

**

La lame qui scellerait son destin s'élevait vers le ciel lorsque Sirus croisa le regard du bérilien. Il n'y trouva aucune pitié... Mais de la raison. Cet homme était sain d'esprit.

**

Sa tête le lançait, toutes ces supplications, cette terreur. C'était plus qu'il ne pouvait en supporter.

**

Le châtiment ne vint jamais.
"Pars"

**

Baissant le bras, Sumnum fit demi-tour et se jeta dans le cyclone.
Sans demander son reste, Sirus disparut dans la forêt.

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Message par Coco le Mar 5 Déc - 12:12

((C'est vraiment très bien :> Continue comme ça))
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Message par Lord Penguin le Sam 17 Fév - 0:41

Une Nuit, ... :


Un bruit.
Un déclic inaudible.
Mais le sommeil d'Evelyne était léger... Un sommeil de princesse. Quittant un monde fantasque dont elle ne pouvait déjà plus se rappeler, ses sens s'éveillaient avec elle bien qu'encore engourdis.
Un léger courant d'air lui caressa le visage, traversant ses cheveux blancs, aussi soyeux qu'ébouriffés, qui dépassaient de sous son drap. Incontrôlables, comme toujours, elle dut jouer de la langue pour se débarrasser de la mèche rebelle qui menaçait de s'infiltrer dans sa bouche. La replaçant ensuite derrière son oreille d'un geste réflexe de la main, elle ouvrit lentement les yeux pour découvrir sa chambre, plongée dans l'obscurité nocturne. La même chambre depuis toujours, rangée, propre, somptueuse, sublime, et terriblement froide. La même chambre que toutes les jeunes nobles de l'empire, avec ses tapis, tapisseries, et ses dorures.

La jeune femme se redressa dans son lit, l'esprit brumeux. Les rideaux dansaient gracieusement devant sa fenêtre ouverte, caressant avec douceur une ombre qui pénetra la pièce depuis le rebord. D'un bond félin, sans bruit aucun, semblant ne peser rien. Evelyne était habituée aux allers et venues constants des domestiques, mais rarement au milieu de la nuit et encore moins par la fenêtre.
Il n'en fallut évidemment pas plus pour la tirer définitivement de sa torpeur. Elle observa alors l'intrus à la lueur de la lune. Un jeune homme, peut-être même plus jeune qu'elle, aux cheveux noirs comme la nuit attachés en chignon. Vêtu de vêtements rustres et amples qui paraissaient plus orientaux qu'haynailiens, en cuir et en tissu sombre, il présentait une allure droite et élancée.
Mais ce qui frappait chez lui, c'était son visage. Beau, certes, mais son expression... Avait quelque chose de fascinant. Elle n'exprimait que la confiance, l'assurance, l'aisance, la tranquillité, la quiétude... En bref, un parfait contrôle de la situation. Mais surtout, par dessus tout le reste, cet homme semblait particulièrement heureux. Épanoui, même. Il n'y avait aucun doute en lui, il était la ou il devait être, à sa place. Chez lui.
Si on lui avait prédit une telle situation, Evelyne n'aurait jamais imaginé réagir autrement qu'en criant pour alerter le reste du manoir Rosentia. Mais ce visage la mettait en confiance. Il lui était dur de le formuler mais... Elle savait qu'elle ne risquait rien, et était par conséquent plus intriguée qu'inquiétée.
Qui était il?
-Mes excuses les plus plates pour avoir dérangé votre sommeil, demoiselle. Ne prêtez pas attention à moi, recouchez vous et retournez donc à votre sommeil. Je m'en voudrais si ma présence vous privait de cela.

Evelyne avait quitté son lit et se tenait maintenant debout, s'en étant éloignée de quelques pas. Et ce sans même s'en rendre compte. Ses propres pas étaient légers, sans doute plus légers que ceux de l'intru, si légers qu'elle ne les entendait pas elle même.
Ce dernier s'était tourné vers elle, pas le moins du monde perturbé par le fait qu'une résidente l'ait vu. Ses paroles étaient maladroites, mais il semblait faire des efforts pour être éloquent. Cela amusa Evelyne.
-Excusez moi... Qui êtes vous? demanda-t-elle avec le calme et la douceur qui la caractérisaient.
-Gio Elucio, tel est mon nom, répondit-il. Il semblait franc. A présent, si vous voulez m'excuser...
Comme un enfant devant un cadeau, Gio scruta la pièce. Il prit une grande inspiration et un sourire écartela son visage, de ces sourires sincères qu'on ne peut pas contenir. Il tentait de garder un air digne, mais il parut évident à Evelyne que quelque chose l'excitait, sans savoir quoi. Il en sautillait presque sur place, trépignant. Elle eut beau fouiller dans sa mémoire, jamais elle n'avait assisté à un tel spectacle.
D'un pas dansant, l'homme en noir se mit à explorer l'endroit, touchant à tout, fouillant ci et là, ouvrant quelques tiroirs, le tout en fredonnant à voix basse un air entrainant. Evelyne ne put que le regarder bouche bée, fascinée par ce spectacle.
Il se retrouva finalement devant la porte menant au couloir, et la dernière commode de la chambre. Ses yeux s'y posèrent et quelque chose sembla attirer son attention.

Evelyne se rappela que ses poupées trônaient ici, autrefois. Avant que sa mère ne décide qu'elle était trop vieille pour les garder et n'ordonne aux domestiques de s'en débarrasser. Peut-être pour le mieux après tout, puisqu'elle ignorait si elle aurait survécu à sa propre honte alors qu'un inconnu les avait vues dans ces circonstances. A leur place se trouvait maintenant...
La jeune noble traversa la pièce et rejoignit Gio, inquiétée.
-Mais... Que faites vous ici?
-Je suis un voleur,
répondit-il dans l'instant, attrapant un serre-cou de dentelle noire qu'il mit délicatement dans sa poche après l'avoir attentivement observé. Evelyne ne put que le regarder faire, les mains jointes sur sa poitrine, mais cela ne la laissa pas de marbre.
-Vous ne pouvez pas ! C'est un cadeau ! Un souvenir !  C'était là toute la fermeté dont elle pouvait faire preuve. Le récupérer de force ne lui traversa même pas l'esprit.
Bien que l'objet en lui même n'avait pas d'autre valeur que l'attachement émotionnel qu'Evelyne lui portait, il restait élégant et finement cousu. Alexandre, son cousin, lui avait un jour offert en assurant qu'il exacerberait sa beauté. Elle le portait régulièrement et y tenait énormément, ne comprenant simplement pas pourquoi un voleur en voudrait.
-Ce collier est à moi, dit simplement Gio sans plus de considération ou de pitié, avant de passer la porte pour rejoindre le palier.

Lorsqu'il posa la main sur la poignée, le coeur d'Evelyne fit un bond. Mais étrangement, la porte habituellement grinçante ne fit aucun bruit. Peu importait, il risquait de réveiller les autres... De réveiller sa mère. Pensait-il être chez lui?!
Elle se lança donc après lui, le suivant alors qu'il passait devant les multiples portes du deuxième étage. Il était serein, décontracté. A l'inverse Evelyne paniquait un peu, incertaine, et cherchait les mots justes qui pourraient raisonner cet intrus. Mais elle fut forcée d'agir lorsqu'il se rapprocha dangereusement de la chambre de ses parents. Lui passant devant, elle s'interposa, plongeant ses grands yeux azur dans les siens avec son air le plus sévère. Celui-ci ne devait pas être bien convaincant... Mais contre toute attente, Gio détourna le regard. Comme si elle lui avait fait peur.
-Restituez-moi ce qui m'est dû... Et partez. Vous ne devriez pas vous attarder ici, dit-elle gentiment, essayant de faire sonner ces mots comme un avertissement.
Malheureusement, il n'avait pas tardé à reprendre confiance, même s'il évitait toujours étrangement de croiser son regard.
-Pourquoi vous ne lancez pas l'alerte alors?
...
Si les pas de Gio étaient félins et discrets, ceux d'Evelyne étaient tels des plumes sur la neige, et sa voix chuchotante et fluette n'aurait pas traversé le mur le plus fin du continent.
Elle fulmina intérieurement de sa discrétion naturelle... En silence. Elle ne pouvait pas s'en empêcher. Tout faire en douceur. Chacun de ses mouvements était une caresse perdue dans le vent, ses paroles étaient des courants d'air...
Et cela faisait croire n'importe quoi à cet homme !
Si sa mère se réveillait, elle aurait des ennuis, elle en était certaine... Et puis, elle ne pouvait décemment pas la réveiller au milieu de la nuit. Oui, elle ne pouvait pas se le permettre. Il fallait qu'elle gère cette situation par ses propres moyens. C'est pour cela qu'elle ne donnait pas l'alerte.
Mais le temps qu'elle se fasse cette réflexion, Gio l'avait déjà contourné et, sans qu'elle comprenne comment, avait déverouillé la chambre de ses parents et disparu à l'intérieur.
Son coeur s'arrêta et sa respiration se stoppa net. Elle n'était plus qu'une statue, parfaitement immobile, à peine vivante. Il allait les réveiller, c'était certain. Sa mère hurlerait, tout le manoir répondrait, ils le captureraient, l'enfermeraient... Et elle même subirait certainement une punition exemplaire.
Lorsque Gio reparut enfin, elle ignorait totalement si une seconde ou une heure s'étaient écoulées, mais elle put à nouveau respirer. Il n'y avait eu absolument aucun bruit et aucun signe du réveil de qui que ce soit. Il referma la porte sans la re-vérouiller avant de s'adresser à une Evelyne soulagée.
-Hmpf. Il n'y a rien d'intéressant ici. Voyons voir ailleurs...

C'est ainsi que la jeune noble fut embarquée contre son gré dans une petite aventure au sein de sa propre maison, tentant désespérément de raisonner avec ce fou qui s'amusait avec elle et tout ce qui lui tombait sous la main. Ce fou... Oui, c'était ce qu'avait finit par penser Evelyne de cet homme étrange qu'aucun verrou ne semblait pouvoir arrêter, qu'aucune chaîne ne semblait pouvoir restreindre, et qu'aucun norme ne semblait pouvoir décrire. Qu'aucune règle ne régissait, sinon celles de sa folie et de son plaisir. Un homme libéré de toute forme d'entraves.
Il avait fait des acrobaties dans les couloirs, des sculptures de sel dans les cuisines, s'était suspendu en riant au chandelier du salon, et avait même dessiné sur le visage de certains domestiques endormis... Mais il n'avait rien volé de plus.
Au terme de tout cela, ils étaient remontés jusqu'à la chambre d'Evelyne. Le temps s'était écoulé comme un torrent, et il avait été impossible pour la jeune noble d'insuffler la moindre once de raison en cet énergumène. A vrai dire, elle avait rapidement abandonné totalement cette idée et s'était contentée de le suivre et le surveiller, de s'assurer qu'il ne ferait rien de grave. C'avait été une redécouverte du manoir Rosentia. Un lieu de monotonie et d'ennui transformé en un palais d'amusement, le théâtre d'un carnaval organisé par un seul homme.
Sourire aux lèvres, Gio s'approcha de la fenêtre par laquelle il était entré.
-Et bien, cela fut une soirée bien agréable, mais je vais devoir vous quitter.
Hein? Il ne pouvait pas partir!
Il avait toujours son serre-cou.
-Non !
-Hmm?
-J... Rendez-moi mon collier. Sinon, je vais crier!
-Si vous étiez sérieuse, vous l'auriez déjà fait il y a longtemps,
constata-t-il simplement en riant.
Et fermant les paupières, il posa furtivement ses lèvres sur les siennes, laissant Evelyne paralysée, les yeux écarquillés. Profitant de cet instant d'inattention, il se jeta par la fenêtre et disparut, la laissant à nouveau seule dans sa chambre froide et obscure...

Mais Evelyne ne pouvait pas le laisser s'en tirer ainsi.
S'élançant jusqu'au rebord, elle le vit s'éloigner en gambadant joyeusement à travers le parc, les deux mains nonchalamment rangées dans ses poches. A ce rythme, il n'allait pas tarder à disparaitre dans les bois du domaine.
Baissant les yeux contre la facade du bâtiment, elle ne put trouver aucune prise utilisable, ne pouvant que se demander comment il était descendu aussi rapidement. Pire encore, comment avait-il seulement grimpé jusqu'ici? Elle remarqua alors la haie qui longeait le rez de chaussée.
Et c'est à ce moment que la perspective de sortir lui fit se rendre compte de quelque chose... Elle était en robe de chambre, et pieds nus. Depuis le départ. En rétrospective, et après tout ce temps en compagnie d'un inconnu, elle se mit à rougir... Mais quelques secondes de plus passées à attendre seraient quelques secondes de trop. Se penchant de nouveau au dessus du vide, elle fixa le buisson. Le ciel était assez dégagé et la lune brillait. Elle pouvait le faire.

N'hésitant que quelques instants, elle se jeta à son tour du deuxième étage. Se sentant flotter, son visage se crispa à cause de la peur et de l'appréhension de la chute, mais elle atterit là ou elle le voulait, sans autre heurt qu'une égratignure au mollet.
Perturbée et un peu dans le vague, elle ne prit pas le temps de retrouver ses esprits. Elle ne devait pas le laisser filer. Tenant les pans de sa robe, pieds nus dans l'herbe, elle se mit à courir aussi vite qu'elle le pouvait. Ayant déjà beaucoup d'avance sur elle, Gio jeta un coup d'oeil furtif dans son dos avant de s'enfoncer dans les bois.
En l'espace des quelques dizaines de mètres qui la séparaient de ceux-ci, Evelyne put se rendre compte à quel point cet effort physique était éprouvant pour elle. Elle se sentait déjà faiblir, et la pensée d'abandonner lui traversa l'esprit... Mais quelque chose de plus fort la poussait en avant, à pénétrer l'épaisse masse de verdure. Alors qu'elle s'enfonçait entre les troncs en se protégeant tant bien que mal de ses bras, les branchages frappèrent son visage et ses flancs. Elle n'avait pas le temps de les éviter. Après quelques minutes, elle émerga de l'autre côté, le ciel nocturne de nouveau visible au dessus de sa tête. Sa robe était déchirée par endroit, des feuilles étaient accrochée à ses mèches chaotiques, et de multiples égratignures tachaient sa peau de porcelaine... Mais elle ne pouvait même pas sentir ses muscles qui la brulaient et sa respiration haletante. Tout son être n'était focalisé que sur une chose.
Levant les yeux, elle put voir Gio, debout sur la haute barrière du domaine. Son équilibre était parfait, et il riait de la voir dans cet état.
-Tu ne le récupérera pas, tu le sais, ça?
Evelyne ne l'écouta pas et se jeta à l'assaut de la haute muraille metallique, alors que le voleur passait de l'autre côté avec un mouvement fantaisiste qu'elle aurait été incapable de décrire.

C'est ici, face à cet obstacle insurmontable, qu'aurait du se trouver sa limite. Ses aptitudes physiques de jeune noble docile n'auraient jamais du lui permettre de passer ces barrières. Mais elle n'était clairement pas elle-même, cette nuit.
Sans réellement comprendre comment, elle finit par retomber de l'autre côté avec violence, manquant de se rompre la cheville. Sa belle robe de nuit blanche, bien que déjà abîmée, devint aussi boueuse que ses pieds. Elle se releva et se mit à nouveau à courir. Toujours en avance, Gio trottinait tranquillement sans qu'elle ne parvienne pour autant à le rattraper.
Ils atteignirent bientôt la ville, fort heureusement vidée de toute vie à cette heure. Seul un ivrogne incrédule fut témoin de la course folle d'une sang bleu en guenilles, au beau milieu de la nuit. Mais Evelyne n'en avait que faire. Elle ne voyait rien à l'exception de l'homme en noir qui la précédait. Son souffle la quittait... Combien de temps cela allait-il encore durer? Mais elle ne pouvait pas faire demi-tour. Plus maintenant. Elle voulait lui crier de s'arrêter, l'en supplier, mais elle en était incapable.
C'est alors que Gio se mit à courir à reculons, observant l'état pitoyable dans lequel se trouvait sa poursuivante et riant aux éclats. Peu importait, tant qu'il ralentissait assez pour qu'elle le rattrape. Mais soudain, il se jeta contre l'un des murs de la rue et, avec une agilité animale, se mit à en escalader la façade. Se jetant de fenêtre en fenêtre, d'étage en étage, sans la moindre difficulté et avec une aisance enfantine, il se retrouva en un instant sur le toit.

A peine avait-il commencé son ascension qu'Evelyne se jeta à la porte du bâtiment et tambourina de toutes se forces, hurlant pour qu'on lui ouvre. Quelques dizaines de secondes furent nécessaires pour qu'un vieil homme hébété ne daigne venir vérifier ce qu'il se passait. Elle le bouscula pour se jeter vers les escaliers et grimper jusqu'au palier du dernier étage. Par chance, la fenêtre n'était pas grillagée. L'ouvrant, elle se pencha au dessus du vide pour la seconde fois de la nuit... C'était haut. Plus haut que sa chambre au manoir. La chute n'était pas envisageable.
Tendant le bras, elle tenta d'atteindre le rebord du toit, avancé par rapport à la facade. Elle y était presque. Si elle parvenait à l'atteindre, elle pourrait s'y suspendre et monter à la force de ses bras. Plus que quelques centimètres...
Evelyne sentit soudain son centre de gravité basculer dans le vide et son équilibre lui échapper. Etouffant un cri, elle vit sa vie défiler devant ses yeux, s'imaginant déjà applatie dix mètres plus bas. Mais quelque chose l'en empêcha. Dans sa confusion, elle crut d'abord que le vieillard l'avait suivie et retenue depuis la fenêtre, mais tout son corps pendait toujours au dessus d'une mort certaine. C'était son poignet qu'on avait saisi, celui avec lequel elle tentait d'atteindre le toit. Levant les yeux, elle vit le visage charmeur de Gio, bras tendu vers elle, la tenant fermement.
D'un geste puissant, il la tira jusqu'à lui, lui permettant de s'accrocher et de se hisser à ses côtés. Puis, la laissant reprendre son souffle, il s'accroupit simplement à son côté, la regardant comme on observerait un petit animal.
-Et bien... Félicitations pour être arrivée jusqu'ici. On dirait que ça t'a demandé pas mal d'efforts.
Elle ne put répondre que par des halètements aigus qui auraient effectivement pu la faire passer pour un jeune félin malade.
-Je vois, je vois. Prends ton temps. Profites de la vue.

Evelyne s'assit sur les tuiles orangées, observant la ville qui s'étendait autour d'elle. Elle pouvait la voir tous les matins depuis sa chambre... Mais sans réellement savoir pourquoi, il y avait quelque chose de différent ce soir. Peut-être était-ce la sensation d'en faire partie, plutôt que de la supplanter? Elle se trouvait au milieu de ce vaste plateau, creusé et découpé par des fossés où coulaient les hommes en contrebas. Elle ne se contentait pas de l'observer.
A son côté, Gio s'était redressé et fixait lui aussi le paysage qui s'offrait à eux.  
-Tu veux savoir ce qu'il y a de si génial avec cet endroit? commença-t-il avec une voix posée. C'est simple : On ne peut pas y accéder. Dans cette ville, absolument aucun bâtiment ne dispose d'un accès vers son toit. Ils n'ont tout simplement pas été conçu pour que ce soit une possibilité. Cela signifie qu'en des circonstances normales, il est inconcevable de s'y trouver. La plupart des gens n'envisagent même pas cette éventualité. "Si on ne peut à priori pas y accéder, c'est que c'est interdit, pas vrai?" Mais c'est justement parce qu'on n'est pas censé se trouver ici que ce lieu est si spécial. Pouvoir aller où on le souhaite, obtenir ce que l'on veut, peu importe ce qu'on pourra en dire, en dépit des règles et des interdictions. C'est ce que j'appelle la liberté.
La liberté... Dans son état, Evelyne avait du mal à suivre, son coeur battant encore la chamade. Mais elle n'avait pas besoin de comprendre ni même d'écouter pour être convaincue par ce que Gio lui disait. Il lui suffisait de le regarder, de voir cette expression sur son visage, et il devenait évident qu'il ne pouvait pas se tromper. Tout ce que cet homme pouvait dire était l'unique vérité, la seule véritable, fondamentale. Evelyne avait cette certitude. Si une unique personne était libre en ce monde, c'était lui.

-Au fait... T'es vraiment pas mal, comme ça. J'apprécie ce petit côté sauvage.

La jeune noble ferma les yeux. Elle n'avait pas besoin de vérifier pour savoir dans quel état atroces elle devait se trouver. Sa peau s'était durcie à cause de la boue séchée qui la recouvrait, le vent s'engouffrait dans les déchirures de sa robe de chambre. Elle aurait du en avoir honte, c'était ce qu'on lui avait appris. Mais ce soir n'était pas comme les autres, et elle avait fait tant de choses qu'elle n'aurait jamais imaginé faire. Tout cela ne lui ressemblait pas. Elle était une autre personne. Que lui arrivait-il?
-Parlons de choses sérieuses, reprit Gio. Tu n'aurais pas fait tout ça pour un simple collier de dentelle, pas vrai? Tu ne peux pas me mentir... Il laissa volontairement un instant de silence avant de continuer.
Tu as eu le coup de foudre.
C'était ridiculeusement prétentieux, mais Evelyne ne put s'empêcher de rougir et de protester.
-V.. Vous vous trompez !
-Non, non. Pas de ça entre nous. Tu ne serais pas la première, tu sais. Mais par malheur, je suis incapable de répondre à tes sentiments et obligé de briser ton magnifique petit cœur, poursuivit-t-il en se rapprochant théâtralement du rebord. Cependant, il s'arrêta au dernier moment. Hum... Comment t'appelles-tu, au fait?
Il était vrai qu'elle ne lui avait pas donné son nom. Il ne lui avait pas demandé, et elle avait été trop occupée à lui courir après.
-Evelyne Rosentia, répondit-elle.
-Alors adieu, Evelyne Rosentia. Et je garde ça.

Lui montrant une dernière fois le collier qu'il lui avait volé, Gio l'enfourna dans sa poche et en un bond, il sauta jusqu'au rebord du toit d'en face et entama une descente des plus acrobatiques, rejoignant le dédale des rues et repartant en sifflotant.
Evelyne constata alors qu'elle n'avait aucun moyen de descendre, totalement coincée sur ce toît. Elle appela Gio mais ne put que le regarder s'éloigner, ignorant ses appels et la laissant seule au dessus du monde.
La jeune femme bascula en arrière, fixant cette fois le ciel, la lune, et les quelques étoiles visibles cette nuit.

Seule... Alors c'était terminé? En repensant à ce qu'avait dit Gio, elle ne put nier le fond de vérité qui empreignait ses paroles. Il était vrai qu'il l'intriguait, et même qu'il l'attirait. Mais il se trompait sur un point. Elle ne l'aimait pas, et elle ne voulait pas être avec lui.
Non.
Elle voulait être comme lui.

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Message par Lord Penguin le Sam 28 Avr - 20:11

Fragments :


Ils le faisaient encore...

Dormir à trois sous la même toile était normal pour eux, et leurs tentes n'avaient habituellement même pas de chambres séparées comme celle-ci. Les soupirs de sa soeur lui étaient plus que familiers et ne le perturbaient aucunement, mais ce soir en particulier, il avait besoin de calme. S'éloignant de l'abri et des gémissements de plaisir qu'il pouvait y entendre, Wyrm se mit à marcher dans la nuit.
Leurs quartiers étaient le point central d'un campement qui s'étendait sur des centaines de mètres, concentrant de multiples tentes, charrêtes, animaux, et autres fournitures. Un rassemblement de colons certes, mais aussi de guerriers, et surtout... Surtout et avant tout, de moins que rien. Encore vierge, la terre qu'ils foulaient n'avait pas de nom, et chaque individu de cette masse cupide et sans-visage rêvait sans aucun doute de lui donner le sien.

Cela n'importait pas à Wyrm et son rôle dans cette fresque historique, dont il aurait préféré être absent, était tout autre. Son rôle, et celui de sa famille.
Arrivant à la rivière, il s'accroupit au bord de l'eau en se délectant de l'air frais Auroréen... Il avait appris à aimer le froid. La lueur lunaire lui renvoyait le reflet cristallin de son visage calciné et méconnaissable. Plus de la moitié de sa tête ne présentait plus qu'une chair à nu, cicatrisée de manière irrégulière. Sa légère tenue de cuir cachait le reste de son corps, qui était recouvert des même séquelles. Le peu de cheveux qu'il lui restait, derniers vestiges de son apparence d'origine, étaient coiffés sur le côté dans une vaine tentative de rendre ce physique supportable.
C'étaient la les marques de leur plus grand combat. Leur plus grande réussite. Leur première marche sur l'escalier de la gloire, et sa première marche dans l'escalier de l'enfer.

Après tant de siècles, la notoriété de l'Os de l'Hydre explosait à nouveau. De nouveau, sur ce continent de sauvagerie et de terreur, on comptait sur eux et sur leur savoir-faire. L'histoire de leurs exploits s'était propagée comme une peste parmi les colons. L'Os de l'Hydre, les puissants chasseurs qui ont vaincu un apocryphe. Oui, depuis qu'ils avaient abattu l'apocryphe ardent, ils n'étaient plus des braconniers et des criminels, ils étaient des héros acclamés de tous. Ce gigantesque campement était majoritairement composé de moutons, et de rapaces. Les uns étaient perdus et voulaient qu'on leur serve de chien de troupeau. Les autres étaient avides et voulaient leur part de gloire et de bénéfices.
Wyrm repensa à ce jour fatidique, où il avait enfoncé son pieux dans la gueule du faux-dragon, et d'où il avait hérité de son physique actuel. Il sentait encore le souffle mortel de la créature, la chaleur qui montait depuis le fond de sa gorge... Et son dernier soupir qui l'enveloppait en un mortel brasier. S'il avait pu anticiper les conséquences de cette chasse...
Non, Wyrm ne pouvait décemment pas imaginer qu'il n'aurait pas tué l'apocryphe. A cet instant précis, c'était lui où sa soeur. Il n'y avait aucune hésitation à avoir.

Une masse chaude et duveteuse vint alors se loger contre le flanc du chasseur. C'était Confucius, le Kazoar de sa soeur. Ce chien à plume, bien que dur d'oreille, avait un odorat et une vue à nuls autres pareils et constituait un atout de poids lors des chasses. Silencieusement mais de bon coeur, il lui rendit son affection en caressant le sommet de sa tête. Quelques secondes plus tard, l'animal fit demi-tour, appelé par quelques notes de musique aigues et sifflées.
Se retournant, Wyrm vit le chien se précipiter aux pieds d'une jeune femme aux cheveux noirs, et au regard perçant, presque animal. Un sourire satisfait illuminait son visage et sa respiration était forte. En guise de vêtements, elle ne portait qu'un morceau de tissu enroulé autour de ses fines hanches et un pendentif blanc à son cou. Le haut de son corps ainsi exposé n'avait cependant pas grand chose de féminin, quasiment exempt de graisse, sec et finement musclé, on pouvait à peine déceler sa faible poitrine et ses cheveux courts n'arrangeaient rien à la chose. Ils n'avaient aucune ressemblance l'un avec l'autre, mais il s'agissait de sa soeur, Basilic.

Son corps nu n'était pas une surprise ni une découverte pour Wyrm, et il ne fut pas choqué de voir les multiples cicatrices qui la recouvraient. C'était une chose commune pour les membres de l'Os. Cependant, l'une d'elles était particulièrement impressionante et traversait son ventre d'un flanc à l'autre. Wyrm s'en rappelait parfaitement...
-... Je suis prête pour un autre tour, tu sais.
-Tu devrais t'habiller quand tu quitte la tente.
Il ignorait un sous-entendu qu'il avait parfaitement compris.
-Roh, il fait nuit noire, tout le monde dort depuis longtemps! Et puis qui voudrait de ce corps d'homme de toute façon? ajouta-t-elle en riant.
-Ce n'est pas la question.
-Ne me dis pas que tu t'en veux encore pour cette fois là?
soupira-t-elle en remarquant où le regard de son frère était fixé. C'était il y a des années, tu es sans doute le seul qui s'en souvienne encore. Et je ne vois vraiment pas pourquoi.
-Tu as failli y passer, ce jour là, Basilic ! Et c'est mon rôle de te protéger.
-Bien sur, oui... Evidemment! Et regarde où ça t'a mené
. Elle pointa son visage du doigt avec ironie.
-Justement. Si c'est moi qui avais eu ta cicatrice, ça n'aurait rien changé à mon état actuel.
-Mais ferme-la, tu veux bien?
Elle haussa d'un ton, abandonnant son sourire pour un air agacé. J'ai bien compris que ça n'allait pas de ton côté. T'as jamais été bavard ni conciliant, mais tu ne t'isole jamais comme ça. Et lève la tête au lieu de fixer mon ventre. Qu'est-ce qu'il y a? C'est tes brulures qui te perturbent?
-Tiens, c'est pas ton genre, ça... répondit-il d'un voix calme alors que Basilic attrapait sa tête pour le forcer à la regarder dans ses yeux de serpent. Pas de grande tirade philosophique, ce soir?
-Tu ne me crois pas sérieuse? Je ne m'amuse pas, là. Il s'agit du bien être de mon frère, c'est pas une discussion comme une autre. Elle l'enlaça tendrement malgré sa nudité, le laissant très visiblement gêné et mal à l'aise, et lui dit dans l'oreille. Je veux t'aider, Wyrm, mais je ne peux pas si tu me dis rien.
-Je vais parfaitement bien, je te dis. Heureuse?
Avec véhémence et violence, elle relâcha son étreinte, lui tournant le dos et faisant quelques pas en fixant le sol. Sa réponse ne lui avait clairement pas plu.
-Tu ne m'as jamais prise au sérieux, de toute façon.

Et comment le pourrait-il? Même s'ils avaient le même âge à quelques mois près, qui prendrait au sérieux une soeur ayant si peu de discernement? Basilic ne savait pas faire la part des choses, elle était confuse vis à vis de ses propres sentiments, et c'est pour ça qu'il devait s'assurer d'être présent pour elle. Voir sa soeur s'énerver contre lui ne plaisait pas à Wyrm, mais l'important était qu'il l'aimait et qu'il faisait ce qui était le mieux pour elle. Il n'avait pas à s'adresser à elle pour ce genre de choses...
-Laisse-le un peu tranquille, Basilic, intervint une voix douce et masculine. Tu ne vois pas qu'il a besoin de calme?
Donnant une tape sur le crane de la chasseuse, un homme apparut. Metis aux cheveux bruns, il portait une tenue rappelant celle de Wyrm, légère, mais semblant faite d'écailles. Plus grand que les deux autres, il paraissait aussi un peu plus jeune... Pourtant, et contrairement à ses pairs, il dégageait une noblesse et un charisme certains. Dans sa posture, son regard, et jusqu'au timbre de sa voix. Tout chez lui inspirait la confiance et donnait envie de le suivre.
C'était Gryffin, leur autre frère, et leader de l'Os de l'Hydre en Aurore.
-Tu devrais t'habiller, Basilic... Tu vas attraper froid.

Sans dire un mot, et comme pour se venger du comportement de Wyrm, elle obéit et se dirigea vers la tente, suivie d'un Confucius à la queue remuante. Dès qu'elle fut hors de portée de voix, il interpella Gryffin, semblant soudainement sérieux.
-Alors? Qu'est-ce que tu pense de tout ça?
-De quoi est-ce que tu parles?
-De tout ! Ce campement, ces gens qui nous suivent et nous acclament, nos noms sur toutes les bouches... Tout ce bordel. Qu'est-ce que t'en penses?
Gryffin se contenta de lever un sourcil, circonspect. Ouais, pas besoin de le dire. Je te connais, et je le vois très bien. Tu es satisfait, pas vrai?
-Je n'ai pas de raison de ne pas l'être. Nous sommes acclamés, respectés, reconnus, alors que nous n'avons toujours été que des vagabonds.
-Et pourquoi penses-tu que nous l'étions?
-Car personne ne voulait de nous, les gens avaient peur, c'était notre réputation.
-Faux,
commenta-t-il froidement. Parce que c'est notre mode de vie. C'est notre tradition. papa vivait comme ça avant nous, et nous avons toujours vécu comme ça. Errer et chasser, voilà ce qu'est l'Os. Seule la famille compte, le reste du monde est notre ennemi.
-Tu te méprends, Wyrm. L'Os n'a pas toujours été ce groupuscule de vagabonds. Nous avons eu notre heure de gloire par le passé. Un jour ou l'autre, nous devions reprendre le statut qui nous revenait de droit. Celui de héros... Voilà ce qu'il y a de mieux pour notre famille. Et ce n'est pas comme si nous allions arrêter la chasse de toute façon.
-Si papa était là, il ne manquerait pas de te flanquer la rouste de ta vie,
cracha Wyrm avec amertume.
-Si Metsa était là, il me féliciterait... Mais il n'est pas là. Il est à l'autre bout du monde, et c'est moi qu'il a désigné comme chef de famille de ce côté de l'océan.

NI une ni deux, Wyrm se précipita vers son frère, le saisissant au col et rapprochant son visage du sien, parlant très distinctement, en articulant chaque mot. Il y avait de la colère dans ses paroles, mais pas de haine.
-Ecoute, Gryffin. Je t'aime, d'un amour absolu. Tu es mon frère, et personne au monde ne compte plus pour moi que vous deux. Mais je vois bien le manège dans lequel nous entrons, et ça ne me plait pas. Tous ces gens qui nous tournent autour... Ne t'avise surtout pas d'essayer de nous sédentariser, sinon tu auras affaire à moi. Il tira de sous sa tenue un pendentif blanc, et en sortit un similaire du col de Gryffin. Des fragments d'Echine... Des os de l'hydre. Tous ceux qui ne portent pas ce pendentif ne sont rien, dispensables, des pions. Tous ces inconnus qui peuplent cette expédition. Ne l'oublie jamais. Toi et moi, nous avons du sang sur les mains, Gryffin. Rappelle-toi. Rappelle toi combien de personnes tu as tuées. Et rappelle toi de qui compte vraiment. Il n'y a pas de réintégration pour nous, et il n'y en aura jamais. Ce n'est pas comme cela que fonctionne notre monde.
-Basilic n'a jamais tué personne. On ne peut pas lui en priver.
-Tu pense qu'elle en a quelque chose à faire, peut-être? Ça ne compte pas pour elle, tant qu'elle nous a nous. Tant qu'elle t'as toi. Et ne crois pas que je ne voie pas toutes celles qui te tournent autour.
-Tu me pense spécial, c'est ça?


Il relacha son frère et marqua une pause. Tout ça était stérile. Ou plutôt, il avait peur d'en dire plus.
-Oublie... J'ai besoin de réfléchir un peu.
-C'est toi qui es confus, Wyrm.

Sans répondre ni dire un mot de plus, le chasseur s'éloigna à nouveau dans la nuit, reprenant lentement sa marche solitaire alors que son frère lui lançait dans son dos.
-Rends t'en compte ! De quoi as-tu si peur?

De quoi avait-il peur... Il ne pouvait pas énumérer ses peurs. Mais il le sentait, quelque chose se brisait. Une harmonie qui avait toujours existé jusqu'alors allait être mise à l'épreuve... Il en ignorait les tenants et aboutissants, mais il était certain d'un fait : Si Gryffin touchait à quelqu'un d'autre que Basilic, il aurait, une fois de plus, du sang sur les mains.

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Message par Lord Penguin le Mar 12 Fév - 1:20

Début d'une série de quelques textes (très) courts que j'vais lâcher dans les 2 semaines qui arrivent



Hiver 1857 :

L’auberge était agréable, confortable et chaleureuse. Il irait même presque jusqu’à la décrire comme possédant une ambiance familiale. Ce qui ne serait nullement aberrant puisque le gérant l’avait héritée de son père et que sa fille, qui travaillait actuellement comme serveuse, était destinée à reprendre l’affaire.
L’endroit n’était ni rustre, ni luxueux. Un éclairage plein sud, un mobilier simple en bois clair, une clientèle régulière, toujours des tables occupées et toujours des tables libres… C’était simplement parfait pour l’usage qu’il comptait en faire. Oui. Rasco était satisfait.
Voilà bientôt une heure qu’il attendait, mais il était arrivé avec plus d’une heure d’avance. Devant lui, son fidèle carnet de notes, qu’il n’allait pas tarder à devoir changer et qui avait été encore un peu plus noirci dans les soixante dernières minutes.

Pour l’occasion il avait pris soin d’être aussi présentable que possible, s’étant vêtu d’un ensemble blanc qui contrastait avec ses cheveux noirs, soigneusement coiffés en arrière. Son visage pâle et émacié aurait pu lui donner un air las si son regard n’était pas aussi rempli d’excitation. A son sourire, on comprenait qu’il n’appréhendait pas la rencontre à venir. Plutôt qu’il s’en réjouissait sincèrement, serein.
Plusieurs personnes étaient entrées et sorties depuis que Rasco avait prit place. A priori, pas de nouvelles de son invité… Puis, un nouveau venu passa la porte de la grande salle. Un qui se démarquait de tous les banals clients qui circulaient.

Un homme armuré, dont chaque pas laissait entendre une série de cliquetis caractéristiques. Sur lui, de nombreuses sacoches et un nombre impressionnant de lames… Il devait facilement y en avoir une pour chaque client, et il aurait pu égorger toute l’assemblée sans avoir à réutiliser deux fois la même arme. L’allure sale et nonchalante, le visage renfrogné, une barbe et des cheveux bruns en bataille aussi longs que ceux de Rasco, il affichait sur sa joue une cicatrice peu ragoutante.
Lorsqu’il entra, tous les regards se tournèrent vers lui, et il rendit la pareille à chacun de ses petits yeux vairons, méfiants.
Il devait avoir entre la trentaine et la quarantaine… Sans doute un peu plus vieux que Rasco. Ce dernier se demanda d’ailleurs s’il allait devoir intervenir pour éviter une potentielle pagaille, lorsque l’énergumène se mit à parler.

« Rasco?! » appela-t-il, s’adressant à l’auberge entière.
Le doute et la méfiance s’évanouirent alors. Cet homme était celui qu’il attendait. Son lointain cousin, Padommay Hivéléus. Rasco ne l’avait jamais rencontré auparavant, et il n’avait clairement pas l’air d’un membre de leur noble famille, mais c’est avec un large et sincère sourire qu’il se leva pour répondre à l’appel.
« Padommay! », dit-il avec entrain, s’approchant de lui les bras ouverts pour enlacer le dernier membre vivant de sa grande famille, avec son père et lui. Mais l’homme bourru grogna et partit directement s’asseoir à la table, ignorant cette démonstration d’affection.

« Bon. Qu’est ce que tu veux ? »
Il s’assit avec fracas, manquant de faire basculer sa propre chaise. Sa posture était nonchalante, avachis sur le dossier, mais sa voix restait pleine de méfiance. Toujours souriant, Rasco reprit sa place alors que la serveuse s’approchait, voyant que le fameux invité semblait être finalement arrivé.
« Monsieur Hilumas… qu’est-ce que je vous sers ? 
- Hilumas ? C’est quoi ces conneries ?! » s’exclama alors Padommay, moqueur.
« Deux brunes », demanda simplement Rasco à la serveuse, la laissant repartir vers le comptoir avant de répondre à voix basse au barbu. « C’est mon nom d’emprunt . Je ne peux pas risquer de me présenter en tant qu’Hivéléus … Enfin, dans tous les cas, sache que je suis très heureux de te rencontrer et de constater que tu a- 
- Epargne-moi tout ça. Qu’est ce que tu veux ? Tu n’as pas pris la peine de me contacter simplement pour des retrouvailles familiales, si ? »
Malheureusement, Rasco ne pouvait pas répondre positivement à cette question, bien que retrouver un parent perdu était véritablement pour lui une chose importante. Malgré leurs caractères visiblement opposés, il ressentait le lien de sang qui l’unissait à cet homme, et cela représentait énormément. Cependant, il devait aussi lui parler d’autre chose.

« Ne sois pas si froid. Simplement te rencontrer fait déjà mon bonheur, mais tu as raison. L’épée à ta taille… C’est bien Frys ? Je peux la voir ? » Un autre observateur ne l’aurait pas différenciée du reste de l’arsenal, mais dès qu’il eut confirmé l’identité du porteur, cette arme avait immédiatement attiré l’attention de Rasco. Il était soulagé de poser enfin cette question, et touché de voir enfin cette épée.
« Hrm ? Oui, c’est son nom. » Hésitant un instant avant de la tirer, Padommay déposa finalement la lame sur la table, sans pour autant en lâcher le manche. C’était une épée courte somme toute banale, d’une facture moyenne, mais il en émanait une aura étrange. L’air à proximité se refroidissait rapidement. « Mon frère me l’a confiée. Une banale lame enchantée .
-Une banale-... » manqua de s’étouffer Rasco. Il ne savait donc pas ce que représentait cette arme ? « Tu es sérieux, là ? »
La réaction de Padommay ne laissa pas de doute quant à son ignorance, et Rasco s’emporta immédiatement dans des explications, atteint en un point sensible. Cette arme renfermait leur ancêtre, Méortis, et la ramener était l’objectif de leur famille depuis des siècles. Cette épée était leur héritage. Leur passé, leur présent, et leur futur.
Mais Padommay ne comprenait rien à cet engouement, restant confus et pensif pendant un long moment. Alors que la serveuse apportait et déposait les boissons à la table, il tira imperceptiblement l’épée vers lui.

« C’est possible ce que tu me dis là ? Foutre quelqu’un dans une arme ? Pire, le ramener ? 
- Bien sûr ! Enfin… En théorie. 
- Attends une seconde...
 » Il se pencha sur la table, venant de réaliser quelque chose. « Si cette épée est si importante, pourquoi elle se retrouve entre MES mains, de tous les Hivéléus ? 
- J’ai fait mes recherches
 » expliqua Rasco, buvant une gorgée de sa boisson. « Il y a eu une dissension au sein de la famille. Certains avaient peur… Peur que ce qui s’est produit puisse se produire. Qu’on découvre notre pratique de la nécromancie, et que l’Inquisition intervienne. Nous nous sommes battus entre nous pendant un temps, avant que tout ne retombe. C’est à cette période que mon grand-père et mon père se sont ostracisés… Ce qui nous a sauvé la vie. Et alors que ces tensions culminaient, Frys a disparu. Peut-être était-ce une tentative de calmer le jeu, ou de faire pencher la balance d’un des côtés. Mais de là, il n’est pas improbable qu’elle ait fini entre les mains de ton frère, étant un paria éloigné de la communauté… Puis entre les tiennes.

- Hmm...
 » fit Padommay, s’avachissant de nouveau. Il se mit ensuite à sourire, fixant Rasco de ses yeux vairons. « Donc tu veux l’épée pour ramener cette Méortis, pas vrai ?  T’as trouvé un moyen. 
- Disons que j’ai une idée. Une piste très solide. 
- Et laisse-moi deviner la suite. Une fois ramenée, tu vas l’utiliser pour te venger de l’Inquisition ? »
- Quoi ?
 » Rasco recula sur sa chaise, surpris. « Pas du tout. C’est un hommage. A nos défunts parents. En accomplissant leur quête, je souhaite simplement qu’ils puissent reposer en paix. De plus, peut-être que le retour d’une telle mage pourrait rendre son éclat à notre lignée. Je n’ai aucune rancœur envers l’Inquisition... Après tout, les nôtres savaient à quoi ils s’exposaient. 
- Aucune rancœur ? Aucune rancœur ?!! » Les poings de Padommay frappèrent violemment la table alors que son visage se crispait.

« Pas de ça avec moi, non. Si tu n’as pas de rancœur, c’est que tu n’as rien perdu. Tu connais parfaitement le seul moyen pour que tous ces gens reposent en paix, et c’est de faire brûler à leur tour tous les inquisiteurs ! Qu’ils paient ! Comme les Hivéléus ont payé pour leurs actions ! Comme j’ai payé ! Ose me dire que si tu pouvais tous les supprimer, tu ne le ferais pas. Ose me le dire ! »
Il s’était progressivement penché au dessus de la table, approchant dangereusement un visage menaçant de celui de Rasco, le pointant simultanément de son index droit. Mais le Hivéléus détourna le regard. Il ne pouvait relever un tel défi. A dire vrai, la nouvelle de la mort d’un bon nombre d’inquisiteurs lors du retour du Grand Fondateur, Fryma Braam, l’avait laissé avec un sourire incontrôlé. Et c’est bien pour cela qu’il espérait ne jamais être dans une telle position de force. Cependant, il entrevoyait à présent le ressenti de Padommay par rapport à toute cette affaire et s’en voulait presque d’en avoir parlé sans plus réfléchir.

« … J’ai appris ce qui vous est arrivé à ta femme et toi. Tout ceci vous est retombé dessus. J’en suis désolé. Toi… Tu veux te venger ? De l’Inquisition. »
Le visage de l’homme armuré se tendit en un large rictus, dévoilant l’intégralité de sa dentition. Sa respiration se fit lourde, et ses doigts tapèrent sur la table de manière incontrôlée.
« Bien sur. Si je pouvais les faire couiner, je le ferai avec plaisir. Je me délecterai de la souffrance puis de la mort de chaque chasseur, de chaque purificateur, et de chaque recrue de cette institution de malheur.  Mais c’est un trop gros poisson pour moi seul, et j’ai d’autres priorités. L’Inquisition est une chose, mais ils n’ont jamais été mes alliés. S’il y a une unique personne dont je veux la mort… C’est ma femme. Cette infâme salope ! La trahison est le pire des actes, impardonnable, et il n’y a aucun contexte qui puisse excuser ce qu’elle a fait à notre fils ! ».
L’esprit de Rasco fonctionnait à toute allure. Il ignorait l’existence de ce fils. Cela lui démangeait d’ouvrir son carnet et de prendre des notes. Rapidement, il reconstitua mentalement ce qui s’était probablement produit, essayant d’intégrer les pièces qu’il venait de recevoir à l’image mentale qu’il s’était déjà constituée.

« Si je pouvais l’atteindre, elle serait déjà morte. » acheva finalement Padommay. Et un silence s’installa, durant lequel il finit par se décrisper, soupirant de manière sonore. « Je me fiche de tes affaires de familles. Tout ça, ces soi-disant liens, c’est de la merde. Il n’y a que les gens dignes de confiance, et les autres. Mais cette épée reste un souvenir d’un être cher. Qu’est-ce que j’y gagne, moi ? »
Rasco n’eut pas besoin de réfléchir. La bonne réponse vint d’elle même jusqu’à ses lèvres. La seule chose qu’il devait dire en cet instant précis s’il voulait que tout aille dans son sens. S'il voulait être certain que son parent allait coopérer avec lui.
« Ta femme. Je pourrais t’aider à mettre la main dessus. »
Padommay, qui n’avait jusqu’à maintenant pas touché à la choppe qu’on lui avait servi, saisit alors celle de Rasco et la porta à ses lèvres, la vidant totalement en l’espace de quelques secondes avant de la reposer avec fracas.

« Je t’écoute. »


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Message par Lord Penguin le Sam 16 Fév - 22:42

Automne 1861 :

« Et comment ça s’est passé ?
-Ça me démangeait de lui sauter à la gorge…
-Je m’en doute bien, mais ce n’est pas la question !
 »
Padommay, toujours vêtu de son attirail habituel, était assis sur un rondin, occupé à éplucher des pommes de terres à l’aide de l’un de ses couteaux. Avec lui, allumant un feu, une jeune fille aux courts cheveux noirs. Elle parlait avec un mélange d’amusement et d’agacement, semblant parfois presque le réprimander. Pourtant, elle devait facilement êtres trois fois moins âgée que le guerrier barbu, devant avoisiner la quinzaine.

« Comment ça s’est passé ?
-Bien, bien…
grogna-t-il. Un peu TROP bien, même.
-Pas grâce à toi, j’imagine !
-Hmpf. Négocier avec le Fondateur ne m’aurait jamais traversé l’esprit. Je me suis contenté de me contenir et de me taire. Rasco s’est occupé du reste.
-… Encore ?
 » soupira-t-elle alors que le petit bois s’embrasait et que le feu prenait forme.
« Eh. Après tout, cette histoire là ne m’importe pas. Ramener sa Méortis à la vie… Il a insisté pour que je l’accompagne, mais en vérité, j’ai à peine suivi la discussion.  Cependant, je dois au moins l’admettre : Rasco avait raison depuis le départ. On dirait bien que ce n’est pas un simple fantasme. Son objectif devient de plus en plus tangible.
-Cela fait plus de 4 ans. A-t-il eu une seule fois tort depuis que tu l’as rencontré ?
 » Fit-elle remarquer en commençant à faire bouillir de l’eau sur le feu, y jetant quelques herbes.
« Il a tort par défaut, avec ses discours vaseux. C’est un imbécile doublé d’un idéaliste. » Padommay élevait la voix, mais sans animosité.

« Tu parles encore ainsi de lui après plus de quatre ans passés à le fréquenter ?
-C’est la pure vérité. Il est dérangé ! D’abord, je déteste sa manie de s’intéresser à tout et de tout noter dans ses fichus carnets. Mais surtout, il m’accorde une importance maladive… Ça me dépasse. Tu sais, l’an dernier, son père est mort. De maladie. Une poignée de jours avant une date à laquelle nous devions nous retrouver, et à laquelle il devait me faire un compte rendu de recherches sur les sorcières du Nord… Et bien figure-toi que cet abruti est quand même venu au rendez-vous. Il a enterré son père en bonne et due forme, achevé toutes les recherches que je lui avais demandé, et a en plus bouclé les travaux d’archivage sur lesquels trimait son paternel en l’espace de ces quelques jours. Et ce sans dormir. Lorsque je l’ai vu, il était dans un état déplorable. Son corps était voûté par la fatigue, et ses yeux rougis par les larmes. Tout ça pour me donner ses putain de notes en main propre…
 »

Padommay soupira ensuite, marquant un long moment de pause, fixant le vide. « Un fou. Fou à lier. 
-Il a l’air de quelqu’un de fiable
 », fit la jeune fille, indiquant d’un signe de menton à Padommay qu’il serait judicieux de reprendre l’épluchage des patates. « Quand est-ce que je pourrai le rencontrer ? Je suis curieuse de voir à quoi ressemble le dernier autre membre de la famille !
-Je ne sais pas,
hésita-t-il. Je ne sais pas si tu devrais le rencontrer. Quand tout sera terminé, peut-être.
-Papa ! A qui veux-tu faire confiance sinon à un ami doublé d’un parent ?
-Ecoute, Vestea. » Il posa sa main sur son épaule. « Tu es ma seule et unique famille, la personne à laquelle je tiens le plus au monde. Je ne sais pas si je fais entièrement confiance à Rasco, et je ne le saurai pas tant qu’il n’aura pas tenu sa parole.
-Quelle parole ? T’aider à tuer ma mère ? Ça fait une éternité que tu es obsédé par ça ! Aussi loin que je me souvienne...
-Et dans quelques mois, j’y arriverai.
-Pourquoi tu ne veux pas lâcher l’affaire ? Je m’en fiche, tu sais. D’elle, et de ce qu’elle devient. Je veux juste que tu arrête de te faire du mal. Elle a déjà bien assez payé. Ils l’ont torturée, papa ! Laisse-la mourir par elle-même !
-Je sais bien ce que tu en pense. Mais je ne le fais pas pour toi. Ce n’est pas ton histoire, Vestea. Ton histoire n’est pas aussi sanglante. C’est uniquement entre elle, et moi. Une affaire d’adultes », ajouta-t-il, se voulant rassurant. « Ne t’en fais pas, ce sera bientôt du passé. Je te le promets.
-Papa…
»

Vestea fixait son père. Elle voulait croire à cette promesse, mais ne le pouvait pas. Lorsque ses yeux s’humidifièrent de larmes, Padommay l’entoura de ses bras, avec amour.
Et l’eau, abandonnée sur le feu, se mit à bouillir, débordant de son conteneur.


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Message par Lord Penguin le Mar 19 Fév - 16:12

Printemps 1862:

Il lui avait fait confiance…
Malgré tout ce qu’il avait dit, malgré ses apparences méfiantes, au fond de lui, Padommay avait fait confiance à Rasco. Sinon, tout ceci ne se serait pas produit. Il ne se serait pas laissé avoir aussi facilement. Ç’avait été une monumentale erreur. Il n’aurait jamais dû.
Padommay courait, de toutes ses forces, ses muscles alimentés par la rage qui bouillonnait en lui. La fatigue n’existait pas. Dans ses veines, du magma.
Il avait du abandonner sa monture à l’orée de la forêt pour rejoindre le lieu de rendez-vous à pied. Finalement, sa présence lors de la rencontre avec Fryma se révélait utile.
Le soleil s’était déjà couché depuis un bon moment, et il ignorait depuis combien de temps lui-même courait, mais il ne pouvait pas avoir de doute. S’il continuait ainsi, il arriverait à temps. S’il continuait ainsi, il les retrouverait…

Et il sembla qu’il ne se trompait pas. Approchant de la vieille chaumière, il entendit des cris retentir dans les bois, qui s’éteignirent peu de temps après. Padommay accéléra le pas, et enfin, déboula dans la clairière. En son centre, la maison en ruine, comme on la lui avait décrite. C’était bien de l’intérieur de celle-ci que provenaient les hurlements. Une gerbe de flamme s’échappa d’une fenêtre, embrasant au passage l’un des vieux murs de bois, puis l’ensemble de la bâtisse. Padommay se doutait de qui était à l’œuvre là dedans. Mais autre chose, juste devant lui, nécessitait toute son attention.

Rasco.
Frys à sa ceinture, il soutenait une femme qui avait manifestement du mal à marcher. Une femme aux cheveux noirs, d’environ son âge, au visage creusé et au corps maigre. La femme de Padommay.
« Phérianne…
-Attends, Padommay. Ce n’est pas elle. Ta femme est déjà morte.
-Pas un mot de plus, vipère ! 
» Réagit alors le guerrier, tirant une hache d’un geste brutal.
« Qui est-ce ? »
Phérianne avait parlé, s’adressant à Rasco en fixant Padommay avec insistance. Ce dernier cessa de bouger.
Ce n’était pas que sa voix était différente… Mais son ton était très particulier. Ce n’était pas celui de sa femme. Ni le ton enjoué qu’elle avait à l’époque, ni le ton fébrile qui l’avait remplacé avec la folie. Non, ses mots étaient de glace. A présent qu’il s’y attardait, la fixant à son tour, il en allait de même pour son expression. Et pour tout son corps. C’était bien elle, il n’y avait pas de doute, alors pourquoi ne la reconnaissait-il absolument pas ?

« C’est lui aussi l’un de vos descendants, répondit Rasco à la femme. Padommay… Je te présente Méortis, notre ancêtre. »
Ce qu’il disait n’avait pas d’importance. En vérité, chaque mot prononcé par Rasco ne faisait que le rendre plus furieux. Comment pouvait-il encore lui parler aussi calmement après l’avoir ainsi poignardé dans le dos ?
Sans plus attendre, le guerrier se mit à charger, et la main de Rasco se recouvrit d’une énergie noire.
« Attends ! »
Mais Padommay avait déjà tiré un de ses couteaux, le lançant droit vers le front de la femme affaiblie. D’un geste rapide, Rasco intercepta la lame en plaçant sa main devant sa protégée, laissant l’arme se planter dans sa paume. Cependant, et surprenamment, le couteau qui aurait du traverser entièrement sa chair ne fit que s’y planter sur quelques centimètres avant de tomber au sol.

Phérianne, elle, ne réagit que d’un léger mouvement de sourcil. Quelque chose dans la maison se mit à bouger, et une seconde plus tard, une quatrième personne surgit entre Padommay et ses deux cibles.
Un homme, enveloppé dans une cape noire et incandescente, venait tout simplement de bondir jusqu’à eux depuis la chaumière incendiée. Mais cet homme n’avait plus de tête, cette dernière ayant manifestement été sectionnée d’un coup de lame net. Pourtant, il bougeait, et la première chose qu’il fit fut de se débarrasser de sa cape en proie aux flammes. C’est en voyant le large collier d’os qui se cachait dessous que Padommay le reconnut : Il s’agissait de l’un des mages qui les avaient aidés à récupérer sa femme dans le domaine des sorcières… A présent soumis à l’influence de la magie noire. Padommay avait déjà été confronté à de la nécromancie. Il devait être capable de gérer la situation.

Cependant, le cadavre prit l’initiative, marchant vers lui et tentant de lui asséner un coup du poing gauche. Il était surprenamment agile pour un zombie, mais malgré l’étonnement, le guerrier parvint à saisir son bras. Puisqu’il ne pourrait pas le tuer, il fallait commencer par l’empêcher de se mouvoir. Mais lorsqu’il voulut le faire chuter d’un coup de pied dans le genou, Padommay se trouva comme face à un mur, inamovible.
Ses jambes étaient trop fortes pour qu’il puisse lui faire perdre appui. Un instant d’inattention, et c’est le zombie qui se mit à le soulever, malgré son armure, avant de le jeter au sol comme une vulgaire planche de bois.
« S’il vous plaît, ne le blessez pas », dit Rasco à celle qu’il soutenait, ignoré par Padommay, trop occupé par son adversaire immédiat.
Ce mage fragile n’aurait clairement jamais été capable de telles prouesses de son vivant, pourtant dans la mort... C’était absurde. Ça n’avait rien à voir avec la nécromancie à laquelle il avait déjà fait face. Malgré tout, le guerrier Hivéléus se reprit rapidement, tirant un nouveau couteau qu’il enfonça jusqu’au manche dans la cuisse de son adversaire, juste au dessus du genou. Cette fois, la jambe lâcha, forçant le zombie à s’accroupir, ce qui devait lui laisser une opportunité pour frapper... Mais le cadavre décapité réagit immédiatement.
Aucunement perturbé par une douleur qu’il ne ressentait évidemment pas, et dans son mouvement de chute, il parvint à saisir Padommay qui était déjà à son contact. Ses mains enserrèrent la gorge du Hivéléus. L’étreinte était puissante, lui coupant toute arrivée d’air et de sang au crâne tout en l’empêchant de reprendre de la distance.

En hâte, il lui asséna de violents coups de hache dans le flanc et l’épaule, mais le zombie ne lâcha pas prise. Saisissant le manche de sa hache plus haut, Padommay voulut s’attaquer directement aux bras, mais sa vision commençait déjà à se brouiller et sa force à le quitter.
« S’il vous plaît ! »
Mettant tout son poids dans ce coup d’épée, Rasco trancha net les deux bras du cadavre, redonnant sa liberté à son parent.
Il avait déposé délicatement Phérianne au sol avant de s’élancer, cette dernière restant en position accroupie, incapable de se redresser par elle même. Mais même une fois les membres tranchés, l’étreinte ne perdit pas en intensité. Indépendamment du reste du corps, les deux mains continuaient à serrer le cou du Hivéléus.

Constatant cela, Rasco se jeta à son secours, tentant de le libérer de la poigne mortelle, paniqué, mais peu importait à quel point il tirait et forçait, rien n’y faisait.
« Calme-toi », dit alors Phérianne de sa voix froide. « Si j’avais voulu le tuer, je lui aurais déjà brisé la nuque.
-Un problème ? 
»
Une nouvelle voix résonna dans les oreilles du groupe, grave et profonde. Celle du Grand Fondateur, Fryma. Le colosse, dans son armure épaisse, sortait juste du bâtiment qu’il venait de carboniser, sa grande lame encore couverte du sang des mages dont il s’était débarrassé.
Il jeta à Padommay un regard plein de dédain, parfaitement indifférent à son sort. Pourtant, il l’avait déjà rencontré et connaissait sa relation à Rasco. Il ne semblait simplement pas considérer que ce conflit avait la moindre chose à voir avec lui, ni qu’il avait besoin d’en connaître les détails.
« N… Non », répondit Rasco, se relevant et reculant avec hésitation alors que son parent se débattait en vain au sol. Il redressa Phérianne, la portant sur son dos cette fois ci.
« Alors ne perdons pas plus de temps. Partons. »

Perdant de plus en plus de ses forces, Padommay ne put que regarder l’image floue de ces trois êtres qu’il haïssait s’éloigner, impuissant.
Ses sens l’abandonnaient et sa conscience s’effaçait alors que les autres rejoignaient la forêt, disparaissant entre les pins. 
Il vit Rasco se retourner une dernière fois vers lui.
Ce traître. Il souriait. Oui, il le voyait d’ici, avec clarté, son rictus moqueur…
Rasco…

Phérianne…

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Message par Lord Penguin le Mar 19 Fév - 22:28

Printemps 1866 :

« Merci », dit Rasco au cuisinier en soulevant avec difficulté le large plateau remplit de victuailles.
Quittant la cuisine, il rejoignit l’une des cours de la citadelle des Gardiens de Fer.
Il avait beaucoup plu ces derniers jours, et l’air était humide. Aujourd’hui, le ciel était dégagé et le soleil rayonnait. A cette altitude, il frappait d’autant plus fort, mais sa chaleur était équilibrée par la fraîcheur environnante, elle aussi caractéristique de ces hauteurs montagneuses.
Rasco appréciait ce contraste, qu’il trouvait des plus agréables.

Il leva les yeux, posant son regard sur une tour qui prenait de haut tous les autres bâtiments de la citadelle, puis le descendit sur ce qu’il transportait. Considérant le chemin qu’il allait devoir parcourir ainsi chargé, il soupira.
Il y avait là largement de quoi nourrir 5 ou 6 personnes, et en le voyant porter telle charge, on aurait aisément supposé qu’il rentrait nourrir sa famille. Femme, parents, enfants… Effectivement, il l’apportait à sa famille, mais elle n’était pas si nombreuse. Une seule personne, simplement son ancêtre. Sa Dame, comme il l’appelait désormais avec respect.
Près de la moitié du contenu du plateau était constituée de viandes . Deux poulets cuisinés, et plusieurs pièces de bœuf, rares dans les environs. Une montagne d’oeuf cuits et de céréales diverses formait la seconde moitié du plateau, exempt de verdure à l’exception de deux ou trois fruits. Ce festin exceptionnel n’allait constituer qu’un repas, pour une personne.
Son repas hebdomadaire, pour être exact.

Méortis passait l’entièreté de son temps enfermée dans son laboratoire. On lui préparait ses repas, et par son statut particulier dans l’organisation, on lui avait proposé de les lui porter. Cependant, la mage refusait d’être dérangée aussi souvent pour le simple prétexte de lui porter à manger. Les Gardiens avaient alors commencé à déposer ses repas devant sa porte, mais ils finissaient par s’accumuler et pourrir car Méortis ne l’ouvrait pas pendant plusieurs jours d’affilées. A présent, c’était elle qui annonçait directement à Rasco quand elle voulait manger, et il se chargeait de lui apporter son repas, suffisamment copieux pour compenser ses nombreuses journées de jeun.
Malgré tout ses caprices, on continuait de la traiter avec des égards, et bien qu’elle-même n’était pas exigeante sur la qualité, le cuisinier faisait toujours un effort dans la préparation. Il semblait prendre tout ceci comme un genre de défi.
Parfois, elle avait des requêtes. Il lui arrivait notamment de réclamer une certaine sauce faite d’épices waiennes, qu’elle affectionait particulièrement. Mais pas aujourd’hui.

Non loin, un groupe de Gardiens observaient le trajet de Rasco du coin de l’oeil. C’était une chose courante, à vrai dire, particulièrement dans ce contexte.
Après la résurrection de Méortis, Fryma avait souhaité la garder sous contrôle, et avait « proposé », à sa manière, qu’elle rejoigne les Gardiens de Fer. Cette organisation, dirigée par le grand forgeron Sum Nimium, était spécialisée dans la protection des populations et la gestion des... cas particuliers. Ainsi, il comptait s’assurer qu’elle ne causerait pas de tort, voir même qu’elle contribue au maintien de l’ordre.
A priori, le choix ne lui avait pas vraiment été donné, mais Méortis avait accepté. Peut-être car ces conditions lui convenaient, peut être en guise de remerciement pour celui qui avait permis son retour, ou simplement car elle n’avait alors pas la force de s’opposer à lui.
Mais depuis qu’elle était agent des Gardiens, Méortis n’avait pas accompli la moindre mission. C’était Rasco qui s’en chargeait à sa place, même si lui même n’était pas réellement membre de l’organisation.

L’immense majorité des occupants de la citadelle n’avaient tout simplement jamais vu Méortis, et le peu qui l’avaient fait lui accordaient d’étranges comportements. Rapidement, de multiples rumeurs avaient commencé à circuler à son propos, et elle acquit le statut de quasi-légende urbaine dans l’organisation.
Pourtant, une bonne partie des Gardiens étaient eux même loin de correspondre à la normalité. Certains répondaient même purement à la description de monstre. Et ceux qui observaient Rasco en ce moment ne dérogeaient pas à la règle. Sur les quatre, l’un avait une articulation supplémentaire à chaque bras et trois longues griffes en guise de doigts qui descendaient jusque sous ses genoux. Une autre, de la taille d’un enfant, ressemblait à l’impossible rejeton d’un humain et d’un insecte.
Le Hivéléus lui-même était amis avec certains des Gardiens et était presque l’un des leurs, au fond, mais sa connexion à Méortis et le fait qu’il soit le seul à la « connaître » lui attirait ce genre de regards.
A cet instant, il était pour eux l’homme de main de l’invisible sorcière, et ils le regardaient comme ils l’auraient probablement regardée elle. Après tout il était véritablement, en un sens, l’extension de son ancêtre parmi les Gardiens.
Cependant, lors des missions qu’il accomplissait, tout ceci était oublié, et malgré le nombre de conversations qu’il avait eu avec eux, presque aucun agent ne posait la moindre question à Rasco sur Méortis. Il ne leur en voudrait de toute façon pas.

Ignorant simplement les quatre observateurs, il poursuivit sa route, arrivant bientôt au pied de la tour, dont l’entrée était verrouillée. Tant bien que mal, il tira sa clé de sa poche pour se faufiler à l’intérieur.
Après ce court trajet, l’impact du poids du plateau commençait déjà à se faire sentir dans ses bras, et il allait maintenant devoir parcourir verticalement cette même distance. Il regrettait la période où Méortis était installée en sous-sol, quand il descendait au lieu de monter. Mais elle avait demandé à déplacer son laboratoire en hauteur, pour des « raisons expérimentales »… Au moins, elle avait maintenant droit à un peu de lumière naturelle.

C’est donc en soupirant que Rasco entama son ascension. Il devait avouer détester ce bâtiment et ses escaliers. Ancienne tour de garde et de guet, la seule pièce qu’elle contenait était à son sommet. Il n’y avait aucun étage, et sur toute sa hauteur, les seules arrivées de lumière étaient de minces ouvertures au travers desquelles on ne pouvait que difficilement voir. Ainsi, l’ascension de cet escalier en spirale laissait toujours Rasco perdu, incapable de savoir où il en était, à quelle hauteur.
Il n’avait jamais su estimer le temps de cette montée.
Non… Il montait simplement, et subitement, il arrivait au laboratoire.
Mais c’était une fois en haut que la confusion devenait véritable. Méortis était à l’image de ces escaliers, et avec elle, Rasco ne savait jamais non plus où il se trouvait.
Il sentait cette connexion avec elle, ce lien, mais elle le laissait étrangement incertain, parfois même mal à l’aise. Le mot famille n’avait vraisemblablement pas de sens pour elle, ou du moins certainement pas le même que pour lui.
Il ne savait simplement pas qui il était à ses yeux.

Rasco avait tant sacrifié pour elle, et continuait à lui être entièrement dévoué. Malgré cela, il n’avait jamais reçu le moindre remerciement de sa part. Elle le traitait avec une telle indifférence… Et pourtant, paradoxalement, il pouvait aisément prétendre être l’être le plus proche d’elle en ce monde. Il ne la comprenait pas, mais était celui qui la connaissait le plus.
C’était là qu’il trouvait satisfaction. Dans cette légère, infime proximité.
Il l’avait appris, Méortis était exceptionnelle et immensément talentueuse. Plus encore que n’auraient pu le croire les Hivéléus, qui la glorifiaient pourtant. En ce sens, il n’était aucunement déçu, et avait rapidement développé une admiration sans faille pour son ancêtre, ainsi qu’une fierté plus prononcée encore d’être issu de sa lignée.
Il lui avait montré l’obscuromancie, la magie qu’il utilisait et que son grand-père avait conceptualisée. Il avait fallut à Rasco 25 ans de sa vie pour la maîtriser au point de son aïeul, et ses années de recherche autour d’elle ne l’avaient pas conduit bien loin. A Méortis, cela ne prit que trois ans. Et déjà, elle maîtrisait et comprenait cette magie bien mieux que lui, capable avec elle d’accomplir des choses que Rasco n’aurait jamais même imaginé.

Il y avait quelque chose de magnifique dans la passion avec laquelle elle pratiquait les arcanes, et lorsqu’elle tolérait sa présence, il appréciait l’observer dans ses expériences.
Mais c’était la seule et unique chose qui intéressait Méortis.
Rien d’autre n’existait.

Rasco ignorait ce qu’il avait espéré, exactement, mais il paraissait évident que la situation actuelle n’y correspondait pas. Restaurer l’honneur des siens, leur dignité, où encore la gloire du nom Hivéléus… Ramener Méortis était censé correspondre à cela, et son retour était bel et bien l’accomplissement ultime que quelqu’un portant ce nom eut jamais pu accomplir. Pourtant, Rasco avait le sentiment qu’il n’en était rien, et que Méortis ne contribuait aucunement à ces objectifs.
Cette peur, cette insatisfaction… Elles le hantaient. Mais même s’il continuait à s’accrocher à son ancêtre comme à une bouée, ce qui occupait ses pensées, c’était la suite.
La génération suivante. Il ne pourrait pas compter sur elle pour cela, c’était devenu évident, et lui même avait passé l’âge du mariage. En d’autres circonstances, il aurait probablement déjà eu plusieurs enfants… Quel parti pouvait-il trouver, et qu’avait-il à offrir, sinon un nom bafoué ?
L’éventualité d’épouser la première roturière venue s’écrasa sur la porte en bois qui venait de surgir de l’obscurité.
Il était arrivé.

Derrière l’encadrure branlante, les escaliers continuaient encore sur quelques mètres. A l’origine, rien ne séparait la pièce de ces derniers. Ce seuil avait été maladroitement monté et mis en place par Rasco lui-même, sur demande de son aïeule. Il n’était pas fier de son travail, mais cela semblait suffire à la bénéficiaire qui ne s’en était jamais plainte.
Entrant, il gravit les marches restantes, accompagné du grincement de la porte qui se refermait. Le laboratoire était une grande pièce circulaire, désespérément vide en son centre, mais bardée d’étagères et de bibliothèques en tout genre à proximité des murs.
Le chaos général restait le même, mais chaque fois qu’il y entrait, Rasco constatait que certains objets avaient été déplacés, remplacés, où avaient disparu. De nouvelles curiosités trônaient ci et là, et des titres inconnus s’inséraient dans les rangées de tomes poussiéreux. Parfois, c’était lui qui lui apportait ce dont elle avait besoin. D’autres fois, elle s’en chargeait elle même… On pouvait s’étonner de cela, étant donné sa réputation et sa propension à rester cloîtrée, mais Rasco était assez certain de ne jamais lui avoir apporté les multiples morceaux humains qui patientaient sous une de ses tables, figés magiquement dans la glace. Quelques mains, mais principalement des yeux, qui ne manquaient pas de forcer le visiteur à détourner le regard.
Il ignorait l’utilité qu’elle en avait, mais la présence de ce dispositif rudimentaire de conservation rafraîchissait significativement l’ensemble de la pièce.
Plus loin, la cage qu’il lui avait apportée. Il lui sembla cependant que certains des lapins qu’elle contenait initialement manquaient à l’appel. Juste à côté et reposant sur elle pour certaines, une dizaines d’armes de toutes sortes tenaient compagnies aux rongeurs, tranchantes comme contondantes. D’après ce qu’il savait, Méortis détestait l’usage d’armes, mais elles étaient nécessaires à ses expériences, ce pourquoi il lui avait confié cet arsenal.
A son ancêtre, Rasco ne posait que rarement de questions, ce qui ne l’empêchait pas de parfois s’inquiéter.
Cette fois ci, ce qui attira surtout son attention étaient les traces de brûlures sur le sol et le plafond au centre de la pièce, comme si on y avait allumé un brasier. Des morceaux de pierre leurs avaient aussi été arrachés par de violents chocs. Un jour, une de ses expériences ferait s’effondrer la tour. C’était probablement inévitable.

Méortis elle-même était assise à une table de travail. Comme d’habitude, elle portait une robe noire, qu’elle ne changeait d’ailleurs que rarement. Ses cheveux lâchés en arrière descendaient en pagaille jusqu’au bas de son dos. Malgré une plume entre les doigts, elle n’écrivait pas, main sur le menton. Plusieurs piles de pages manuscrites occupaient son espace de travail. Elles auraient pu au premier abord sembler désordonnées, en pagaille, mais chaque pile était en fait composée de plusieurs regroupements de feuilles empilées selon des angles différents, ce qui permettait à la mage de s’y retrouver rapidement. Chaque sous-tas était orienté avec 60 degrés de décalage, très exactement, chose que Rasco avait déjà pu vérifier par lui-même.
Méortis ne se retourna pas vers son descendant. Même sans la voir, il pouvait aisément imaginer son visage.

Fryma l’en avait prévenu, et Rasco s’y était habitué depuis, mais il avait été perturbant de voir comme ce corps avait petit à petit changé. Depuis sa renaissance, son apparence avait été sujette à plusieurs modifications dépassant la simple attitude. Son nez s’était affiné, de même que son menton. Son front s’était élargi, et ses cheveux assombris. Elle avait gagné en poids et en chair, et ses formes s’en retrouvaient plus généreuses et voluptueuses. Mais récemment, le changement le plus important avait été le tatouage qu’elle s’était faite sur la joue gauche.
Une croix, qui allait de la pommette jusqu’à la mâchoire. Chacune de ses branches se terminait en une sorte de flèche, et elle reposait sur un cercle qui en reliait les trois pointes supérieures. La signification en était obscure, tout autant que la raison de ce subite changement de style. Cela avait plus attisé sa curiosité que de raison et il avait donc tenté d’en apprendre plus à ce sujet, mais il n’avait obtenu qu’une unique réponse…
« J’ai toujours eu ce tatouage ».
Était-ce là sa raison ? Rasco ne comprenait pas, mais avait là aussi cessé d’insister.

Toujours fixant son bureau et ses papiers, elle lui désigna le sol à sa gauche d’un mouvement de doigt.
« Dépose tout cela ici. »
Garder son plat par terre ne la dérangeait aucunement. Soupirant, Rasco s’avança pour déposer les victuailles, soulageant finalement ses bras engourdis de ce poids. Ce faisant, il observa son ancêtre. De son visage, il ne pouvait voir qu’un morceau de joue et de son fameux tatouage, qui lui était désormais caractéristique. Elle ne lui accorda pas un geste, un regard, ni un mot de plus.
Pendant quelques secondes, il resta debout, immobile et hésitant. Il se demandait quelle expression elle avait en cet instant. Etait-elle de marbre froid, ou affichait-elle ce sourire incontrôlé qui la prenait parfois lors de ses expériences ?
« Hmm… » fit Rasco, réfléchissant.
-…
-T… Vous...
-…
-Bon, je… Vais vous laisser...
-Oui. 
»

Méortis avait répondu sèchement, laissant à peine le temps à son descendant d’achever sa phrase. Une fois de plus, boule au ventre, Rasco fit volte-face. D’un pas lent, il rejoignit les escaliers.
Ce… N’était pas la dernière fois qu’il la verrait de toute façon. Elle avait l’air concentrée, il valait mieux la laisser seule et tranquille pour aujourd’hui.
« Attends. »
Pied sur la première marche, il s’interrompit. Méortis n’avait toujours pas bougé.
« Oui ?
-L’homme qui est apparu, le jour ou tu m’as ramenée. Qui était-ce déjà ? 
»
Elle devait parler de Padommay… Oublier Fryma Braam aurait été chose étrange, même pour elle.
« Un autre de vos descendants. Padommay Hivéléus.
-… Je vois.
 » Elle changea légèrement de position sur sa chaise et, après avoir marqué une pause, elle reprit. « Je ne veux plus entendre parler de lui. Jamais. »
Et le silence s’installa de nouveau, laissant Rasco s’interroger. Pas à voix haute, car Méortis lui fit signe de partir. Sa présence n’étant manifestement plus requise, il ne s’attarda pas plus et commença à descendre la spirale de pierre.

Il comprenait de moins en moins. Par l’Empereur Dieu, pourquoi formulerait-elle une telle requête ?
Ses pensées retournèrent en arrière, vers Padommay.
En vérité, Rasco pensait souvent à lui, et le devenir de son parent mercenaire était l’une de ses préoccupations majeures, bien qu’il n’en ait jamais touché mot à Méortis. Il était quelques peu antipathique et bourru, et lors de leur seule rencontre il avait tenté de la tuer, mais cela justifiait difficilement qu’elle l’évoque de cette manière, d’un seul coup, aujourd’hui.
Au fond, Padommay n’était pas un mauvais bougre. Rasco avait développé une grande proximité avec lui. Il sourit, se remémorant certains de leurs moments ensemble…
C’était avant ce fameux jour. Depuis, aucune nouvelle, malgré de nombreuses lettres. Ils s’étaient séparés sur un conflit, mais Rasco ne pensait pas que cela aurait raison de leurs liens. Les morceaux étaient si durs à recoller… Il n’avait jamais voulu ça !
Et surtout, il n’avait pas eu le choix. Il le connaissait : S’il lui en avait parlé avant, les choses auraient pris une tournure encore pire. De plus, il avait besoin que ce soit cette femme. Criminelle, condamnée, perdue, faible d’esprit… Mage. Elle était le réceptacle parfait.
Et puis après tout, il avait honoré sa part. Il l’avait aidé. Phérianne était morte et enterrée, même son corps n’était plus, à ce stade. Pourquoi fallait-il que Padommay soit une telle tête de mule ? A présent, il semblait que c’était terminé.
Pour de bon.

Rasco quitta finalement la tour du laboratoire, les yeux plissés à cause du soleil. Il se retourna ensuite pour fermer la porte. Une fois dehors, l’intérieur de la bâtisse ne paraissait être qu’un puits de ténèbres, dont on ne distinguait rien.
Doucement, il fit glisser le bois sur ses gonds et verrouilla de nouveau la forteresse de solitude de son ancêtre, reprenant le cours de sa journée.

Le ciel était clair, la pluie était passée.


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Message par Lord Penguin le Mar 19 Fév - 22:33

Janvier 1870

Rasco n’espérait personne, seul dans sa pièce monotone.
Plus le temps passait et plus elle lui paraissait grande. Trop grande pour lui. Dehors, un ciel couvert et une atmosphère pâle. Les volets à peine entrouverts laissaient entrer un unique filet de lumière matinale, qui diffusait faiblement dans la chambre. Le rayon principal, visible grâce aux nombreuses poussières en suspension, enveloppait un petit autel improvisé sur lequel trônait la statuette d’un aigle.

Rasco soupira.
Il revenait d’une mission menée en lieu et place ainsi qu’au nom de sa Dame, son incroyable ancêtre qui était toujours enfermée telle la princesse de contes dont elle était aux antipode. Cela avait été une opération des plus risquées, pour laquelle le Hivéléus avait faillit perdre la vie… Maintenant qu’il était rentré sain et sauf, il restait simplement effaré sur son lit. Pas soulagé, mais stupéfait de l’aisance avec laquelle, au moment décisif, il avait accepté la perspective de sa propre mort. Si son camarade ne l’avait sauvé au dernier instant, il serait parti sur cette dernière pensée : « Je ne laisse rien derrière moi. Je ne regretterai rien. »
C’est ce constat qui le terrifiait, et qui confirmait la pensée diffuse qui l’habitait depuis déjà longtemps. Il ne se levait encore que pour le devoir aliénant qu’il estimait avoir envers Méortis. Ses carnets dormaient, poussiéreux, sur une étagère.

Ces derniers mois, des souvenirs lui revenaient, et ils n’avaient jamais été aussi présents qu’aujourd’hui. Les souvenirs de la fille qu’il n’avait jamais eu. Un cadeau superbe mais empoisonné, hérité lors d’une mission quelques années plus tôt, face à un mage issu d’une autre époque. Les sorts d’illusion étaient dangereux. Celui-ci était d’une puissance stupéfiante, et la mémoire de Rasco en avait été altérée de manière permanente. En dépit des incohérences, de l’improbabilité, même s’il savait que tout était faux, et malgré un travail sur lui même… Il n’avait jamais cessé de croire à l’enfant qu’on lui avait enlevé. Myridia.
Le besoin de retrouver sa fille, de la serrer dans ses bras, n’avait jamais été aussi fort, et c’était dans ces pensées qu’il se réfugiait lorsqu’il était seul. S’il était si douloureux pour lui de perdre un enfant qu’il n’avait jamais eu, alors il ne voulait pas imaginer la souffrance de Padommay. Il le trouvait excessif, à l’époque. Maintenant, il ne pouvait que difficilement lui reprocher son comportement, au vu de ses circonstances…
Fallait-il donc qu’il perde tous ceux de sa famille ? Il semblait devoir être le dernier. Résigné. Isolé.


Mais durant cette même journée, un miracle qu’il n’espérait plus se produisit.
On lui communiqua l’arrivée d’un visiteur, et voilà que Padommay se retrouva là, devant lui. Pourquoi ? Il l’ignorait, mais il ne fit preuve d’aucune méfiance.
C’était comme voir un fantôme, et rien n’aurait pu être aussi inattendu que cette visite. Cependant, la stupeur fit rapidement place à une autre émotion. Dans cette pièce sombre, symbole de sa solitude, la présence de cet homme apportait une chaleur qu’il n’avait pas ressenti depuis longtemps, et Rasco ne pouvait s’empêcher de sourire.
Pourtant, son parent affichait une mine sombre, ne semblant pas aussi enthousiaste, ni même dans un état convenable de santé. Il le voyait pour la première fois sans ses armes et ses protections, en vêtements civils. Cette tenue plus fine laissait deviner un physique assez inquiétant. Padommay avait perdu en chair sur l’ensemble de son corps et s’était considérablement amaigri. Ses cheveux et sa barbe restaient les même, en bataille, mais encadraient maintenant un visage creusé. La cicatrice qui formait une tranchée sur sa joue paraissait conséquemment s’être étendue. La rage et l’arrogance qui pouvaient le caractériser par le passé semblaient envolées, il avait le visage d’un homme pris par la peine et la lassitude. Cela finit par frapper Rasco, qui ne put pas pas pour autant cesser de sourire.
Son parent paraissait avoir été rattrapé par son âge, mais aussi assaillit par la vie. 8 ans d’écartement rendaient visibles chaque détail et chaque changement, sur quelques plans que ce soit. Ce n’était pas le Padommay qu’il avait rencontré plus d’une décennie plus tôt, ni celui qu’il avait abandonné dans cette forêt. Rasco se demandait ce qu’il en était de lui-même, mais le regard de son parent ne lui permettait pas de le deviner, ce dernier semblant se refuser à lever les yeux vers lui.
Finalement, c’est le visiteur qui parla le premier.

« J’ai lu tes lettres… » S’ensuivit un nouveau silence. Rasco fronça les sourcils, incompréhensif. Il était persuadé qu’elles ne l’avaient jamais atteint, ou qu’il s’en débarrassait sans les ouvrir. C’est pour cela qu’il avait fini par arrêter.
« Mais… Pourquoi n’y as-tu pas répondu ? 
-Je ne pouvais pas…
 » répondit-il d’une voix hésitante. Ses lèvre tremblèrent un instant, ce qu’il s’apprêtait à dire nécessitait vraisemblablement un effort de sa part. Il se forçait certainement à parler. « Je ne pouvais pas répondre, de la même manière que je n’ai pas pu les détruire. Je l’ai voulu, pourtant. Chaque fois que je les recevais, j’enrageais et me voyais déjà les jetant dans les flammes. Mais je les ai toutes conservées. Et j’ai fini par toutes les lire. Dedans, tu t’excusais, et tu m’expliquais jusqu’aux changements physiques que son corps avait subi. Tu sais, depuis tout ce temps, je n’ai jamais pu m’ôter de l’esprit l’image de Phérianne… De Méortis. J’étais furieux, tu m’avais trompé, mais m’avais-tu trahis ? Dès que la haine montait, je voyais cette femme. Cette femme qui n’avait que son physique de commun avec la mienne. Et si tu avais raison ? Et si Phérianne était bien morte, si elle avait disparu pour de bon… C’était peut être même cette perspective, le fait que tu ais pu la tuer, qui me rendait aussi furieux.
Si j’avais du répondre à tes lettres… La seule réponse que j’aurais pu formuler aurait constitué un piège dans lequel tu te serais jeté, et je ne sais pas ce que j’aurais fait une fois face à toi.
Au fil de ces années, et de ces lettres, je crois que j’ai fini par me sentir mieux. Au fond de moi, ce que tu as fait commençait à m’apaiser. Ce n’était peut être pas ce que je souhaitais, mais cela me forçait à avancer. Simplement, je ne voulais pas l’admettre. Je m’y refusais.
-Alors tu es venu pour me voir ? Pour qu’on mette finalement les choses au clair et qu’on reparte du bon pied ?
sourit Rasco.
-Je suis venu jusqu’ici pour vous tuer, » annonça-t-il sèchement. « C’était mon objectif, et j’ai emporté tout le nécessaire à cette fin. Même si cela devait me coûter la vie, ni toi ni elle n’auriez vu le crépuscule. Malgré mes doutes, j’étais convaincu que je devais et que j’allais aller jusqu’au bout, d’une manière ou d’une autre, qu’il fallait que je me débarrasse de vous pour être en paix. Mais une fois si proche de ma destination finale, déposer les armes m’a simplement paru comme une évidence. Je suis devenu trop léger pour m’enfoncer encore dans ce bourbier. Je le vois, maintenant, et clairement. Tout ce que tu m’as apporté, les bienfaits que ta présence a eu sur ma vie. Presque 20 ans, c’est le temps que j’ai passé dans l’erreur, à ruminer ma haine et mes désirs de vengeance… »

Son visage se décomposa en une expression que Rasco ne l’avait jamais vu afficher. Sous son front plissé, ses sourcils se rapprochèrent l’un de l’autre en deux arcs ascendants. Ses lèvres se serrèrent et se tordirent, tombant vers son menton et déformant le reste de son visage jusqu’à ses oreilles. De ses yeux vairons perlèrent des larmes… Rasco resta alors fixé sur son œil gauche, fasciné par un détail anodin. Les yeux de Méortis avaient le bleu et la beauté d’un vaste et profond océan, mais celui de Padommay avait la teinte azurée d’un ciel d’été. « 20 ans… C’est long, pour une seule vie. »
Cette fois ci, quand Rasco tendit les bras, Pad’ accepta l’étreinte. Ils restèrent ainsi, comme deux parents se retrouvant. C’était ce qu’ils étaient, enfin. Le sourire de Rasco s’était effacé, plus tôt, mais il reparut plus large encore durant ce moment de familiarité, accompagné d’un nœud dans sa poitrine. « C’est terminé, maintenant. Tu t’en es sorti. Tu en as eu la force... »

Après de nombreuses minutes silencieuses passées à s’enlacer, Padommay finit par sécher ses larmes. Il n’avait tout simplement pas été capable de prononcer le moindre mot durant tout ce temps.
« Pardon pour tout, Rasco. Et merci. Mais, j’aurais une dernière requête... »
De nouveau face à son parent, Rasco le fixa droit dans les yeux. Il était prêt à accepter n’importe quoi, il voulait tout faire pour l’aider. Mais tout au fond de lui, quelque chose s’agitait. Une intuition.
« Je veux la voir. Je veux voir Méortis. Confirmer de mes propres yeux tout ce que tu m’as dit, et ce que j’ai pu constater ce jour là. Alors je pourrai enfin affirmer que tout ceci est derrière moi ».

Cela venait des tripes. Mais quelle en était la cause ? Évidemment, Padommay était un homme déterminé qui n’hésitait pas à user de n’importe quel stratagème pour atteindre ses objectifs. Ce sentiment étrange fit se poser une question à Rasco. Et si tout ceci n’était qu’une mascarade ? S’il ne voulait qu’atteindre Méortis ? Immédiatement, le Hivéléus s’en voulut d’avoir formulé une telle pensée. Padommay était totalement désarmé, il n’avait rien de dangereux sur lui et tous ses équipements étaient à l’extérieur de la citadelle. Comment pouvait-il ainsi soupçonner ce précieux membre de sa famille, qui venait de s’adresser à lui à cœur ouvert, de vider son sac, et de lui faire entrevoir la lumière ?
« Je comprends, Pad’. Suis-moi. »

Non, il n’y avait aucun risque. Et puis, il devait le présenter à Méortis en bonne et due forme, maintenant qu’ils étaient réconciliés.
A travers la citadelle des Gardiens de Fer, Padommay suivit Rasco en direction de la tour qu’occupait encore Méortis.
20 ans depuis le massacre au manoir, 20 ans que Rasco rêvait d’une nouvelle famille unie. Toutes ces années de doute, à se torturer l’esprit. A se questionner sur chacun de ses choix, chaque jour. Il n’avait rien pu faire pour le reste des Hivéléus. Ils étaient morts. Tous. Et lui, il leur avait survécu, comme il avait survécu au fils de Padommay. Il avait laissé son père mourir seul, sans rester à son chevet. Sacrifié la femme de son parent, et son lien avec lui, le dernier qu’il lui restait. A chaque seconde, il se demandait ce qu’il aurait pu faire de plus. Différemment. Comment les choses se seraient-elles déroulées alors ? Il avait même fini par admettre que tous ses actes, tous ses efforts, n’avaient été qu’une succession d’erreurs. Par admettre qu'il s’était trompé sur toute la ligne. Que sa quête avait été vaine…
Rasco et Padommay entrèrent finalement dans la tour de leur ancêtre, le premier guidant le second d’un pas rythmé dans cette ascension. Il courait presque, passant les marches deux par deux.
Il s’était fourvoyé. Il n’avait pas fait le mauvais choix. Il avait eu raison. C’est ce que Padommay était venu lui dire aujourd’hui, ce que le monde lui annonçait. Cela avait pris plus longtemps que prévu, mais les Hivéléus repartaient sur de nouvelles bases. La vision dont Rasco rêvait depuis toutes ces années s’accomplissait aujourd’hui. Ce jour en serait le point de départ. Oui, ils y étaient. Enfin, et en dépit de tout.

Sans aucune cérémonie, Rasco finit par débouler dans le laboratoire de Méortis, au sommet de la tour, à moitié épuisé. Comme toujours, inamovible, Méortis se trouvait là. Il ne pouvait en être autrement. Quelque peu surprise, elle observa son descendant de son air froid, semblant chercher une explication à son comportement, lui qui était d’ordinaire si précautionneux et respectueux. Elle se figea lorsque parut Padommay, achevant à son tour de monter le long escalier en colimaçon.

La montée avait été ardue pour lui, ne sachant pas ce qui l’attendait au sommet.
Finalement, les choses étaient telles que Rasco les lui avait décrites. L’homme aux yeux vairons se trouvait de nouveau face à Méortis, et scruta attentivement chaque parcelle de son corps et de son être. La vérité sautait aux yeux, mais sa conclusion devait être absolue.
Rasco ne lui avait pas menti. Son physique avait effectivement changé…
Quelques secondes supplémentaires lui suffirent, et ses épaules s’abaissèrent de soulagement. Malgré la ressemblance, cette femme ne pouvait pas être Phérianne. Pas avec ce corps, mais surtout pas avec cette expression vide et froide, cette attitude altière, et cette posture droite et statique. Il en était désormais certain.

« Je suis Padommay Hivéléus », dit-il finalement, se présentant pour la première fois en bonne et due forme.
Mais il ne reçut aucune réponse. Simplement, la femme s’avança vers lui, d’un pas lent. Elle le fixait comme il l’avait fixée, et son faciès était parfaitement statique. Seuls ses yeux, lentement, s’écarquillaient…

Puis un flash et un choc brûlant.
Padommay ne comprit que quelques secondes plus tard qu’une explosion de flammes avait enveloppé le laboratoire, le renversant sur le dos au passage. Lorsqu’il reprit ses esprits et put constater des dégâts, il vit la pierre de la tour noircie tout autour de lui. Une bonne portion du mobilier et des ouvrages qui s’accumulaient partout dans la pièce avaient pris feu, créant un contraste écarlate avec le charbon des murs et du sol. Contre une étagère, Rasco était sonné, brûlé au visage, qu’il n’avait pu que partiellement protéger de ses mains. Comme par miracle, lui, n’était pas blessé.

« Padommay... » Une voix féminine à l’intonation bien particulière résonna dans le laboratoire. Fébrile, vibrante, passionnée. Ce nom ne provenait pas simplement de cordes vocales, mais prenait sa source plus profondément encore, au cœur de l’être qui le prononçait. Lentement, avec un pied puis l’autre, Méortis se plaça au dessus du Hivéléus. Elle marquait des pauses prononcées entre chaque section de phrase, accentuant chaque nouveau départ.
« Padommay. Padommay. Padommay. Oh, mon amour, tu m’as tellement, tellement, terriblement manqué ». Le faciès de la mage avait drastiquement changé, déformé en un masque fantasque de bonheur et d’extase. Comme un second visage, caché jusqu'alors, qui venait de remplacer le premier. Un masque que Padommay ne connaissait que trop bien. Celui de sa folie. La folie de Phérianne.
Sa femme vivait.

La mage s’accroupit, descendant jusqu’au sol pour chevaucher le corps de Padommay. A travers leurs vêtements respectifs, il pouvait ressentir le contact de ses fesses sur son bas-ventre. Ses mains fines se posèrent sur lui, partant de son nombril pour remonter lentement vers son torse. Ces caresses le firent frissonner. Avec elles, une ombre commença à ramper le long de son tronc, se dirigeant vers ses bras. C’était la magie qu’utilisait Rasco, et il savait le danger qu’elle pouvait représenter.
Mais Padommay pouvait encore agir, il pouvait encore bouger. Sous sa manche droite se trouvait un parchemin bien spécifique, qu’il avait mis trois ans à se procurer. Il pouvait la priver de sa magie, et alors elle serait vulnérable. Il ne lui resterait plus qu’à… Qu’à…
Avec tendresse, les caresses de Phérianne atteignirent le col du vêtement de Padommay, effleurant finalement sa peau. La respiration de la femme se fit saccadée alors qu’elle glissait ses mains sous le tissu, pour étreindre ses épaules.
« Pourquoi ? » demanda-t-il d’une voix faible. Il n’était pas furieux, et toujours aucune rage ne transparaissait sur son visage. Son cœur était comme compressé dans une cage qu’il tentait de briser en se débattant furieusement. « Pourquoi as-tu fait tout cela ? Pourquoi notre fils ? Pourquoi avoir pris la fuite ? P… Pourquoi es-tu revenue ? Pourquoi es-tu encore en vie ? Phérianne, tu…
Si tu savais comme tu m’as manqué…
»

Padommay resta parfaitement immobile. Il ne bougea pas, alors que les ténèbres rampaient et atteignaient ses membres. Il ne pourrait plus désormais, même s’il le voulait.
Lentement, les mains revinrent aux clavicules, suivirent les carotides pour remonter jusqu’au menton, puis se posèrent délicatement sur son visage.
« Si tu savais comme je t’aime ! Infiniment ! Infiniment, mon amour ! Pour l’éternité ! Tu as tellement souffert, pauvre amour… Tellement… »
Amoureusement, elle se pencha au dessus de lui et approcha ses lèvres des siennes. Lorsqu’elles se joignirent, Padommay retrouva une sensation qu’il avait perdu depuis longtemps. Celle des jours heureux. Instinctivement, l’esprit embrumé, comme ivre, il voulut lever ses bras pour l’enlacer à son tour, mais il ne le pouvait pas.
Totalement obnubilé, il ne remarqua pas que Rasco avait repris conscience et les fixait, tétanisé et tremblant, lui aussi incapable de détourner le regard.
Ce n’est que lorsque leurs deux visages se décollèrent qu’il remarqua le goût étrange qui avait accompagné ce baiser. Un goût désagréable, faisandé et âcre, qui s’accentuait et persistait sur ses papilles. Vint ensuite l’odeur nauséabonde, putride, pestilentielle, qui s’infiltra dans ses narines. Il ne sentait plus les mains de sa femme sur son visage… Il ne sentait plus son visage. Sur les lèvres de Phérianne, un morceau étrange, d’une couleur laiteuse et verdâtre. Un morceau de chair. Ce dernier disparut d’un coup de langue, comme celui d’un loup qui nettoierait ses babines du sang de sa proie.

La tête de Padommay lui tournait. Sans douleur, il vit le pouce de sa femme se poser sur son œil gauche, sentit sa vision se brouiller, et ressentit le doigt s’enfoncer dans son orbite. Lentement, sans résistance, comme dans un pavé de beurre abandonné au soleil.
De son œil restant, Padommay vit l’autre main de Phérianne quitter son visage, recouverte de poils de barbe et de viande putréfiée par la magie. Alors que sa conscience l’abandonnait, sa dernière vision fut cette même main, saisissant le tissu de la robe noire de Méortis et le relevant jusqu’au dessus de la taille de sa femme. Son dernier regard fut pour ces jambes et ces hanches nues, qui s’agitaient au dessus de lui. Indépendamment de sa volonté, de sa situation et de son état, il sentit une chaleur prendre son bas-ventre.
Fermant son œil, il s’abandonna aux ténèbres. La main s’enfonçait toujours plus dans son visage puis son crâne.
« Padommay… Padommay… Je t’aime, Padommay... »

Je t’aime.


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Message par Lord Penguin le Mar 19 Fév - 22:36

Cher Rasco,

Je t’écris finalement cette lettre, après toutes ces années. J’entends parler de toi depuis ce jour où tu as rencontré mon père, bien que lui ne t’ait jamais parlé de moi.
Nous ne nous sommes jamais rencontrés, mais j’ai l’impression de te connaître. De connaître ta curiosité, ton intelligence, ta bonté, ta franchise et ta générosité. De connaître tes manies et tes envies.
Quand je vois une scène, je sais comme tu y aurais réagi. Quand je ferme les yeux, je vois ton visage.
Je ressens ce lien.

L’obsession de mon père n’a jamais cessé. Depuis toujours, il est obnubilé par ses idées noires. Il n’y a rien d’autre pour lui que sa vengeance, et ses plans pour l’accomplir. Il ne comprend pas. Il ne comprendra jamais. Il ne veut pas comprendre.
Tout devait s’arranger. Mais depuis ce jour où c’était censé se terminer, son état a empiré.
D’après lui, c’était de ta faute, il était obligé de continuer.
Je ne l’ai jamais cru.
S’il y avait un problème, il était dans sa tête. Ses accents de rage, toutes ces fois où il parlait seul...
Mon père est fou, lui aussi. Fou à lier.

Il ne voulait pas que je le remarque, mais je l’ai vu avec ces lettres. Je l’ai vu les cacher, et les lire en secret. Dès que je m’en suis rendue compte, j’ai su qu’elles venaient de toi. Et finalement, je les ai trouvées. Et je les ai lues à mon tour.

Rasco. Merci pour ce que tu as fait pour lui. Pour nous.
Merci pour ces 5 années passées avec lui, malgré ses défauts. Ta présence lui faisait du bien.
Merci aussi pour ce que tu as fait à ma mère.
Rien de tout ça n’était une erreur, tu as toujours eu raison, et lui toujours eu tort. Jamais tu ne l’as trahis, comme il le prétend. Tu l’as délesté de son boulet, mais il s’y est raccroché, il a refusé la liberté.

Aujourd’hui, mon père est partis. Cette fois, c’est pour de bon.
J’aimerais pouvoir te demander de faire quelque chose pour lui, de le sauver, mais je n’y crois plus moi même.
C’est terminé. Je pars. Je ne veux plus jamais le revoir. Je ne le supporte plus, ce n’est plus possible. Il me fait trop de mal.

Fais attention à toi. Merci encore, du fond du cœur.
J’espère pouvoir te rencontrer bientôt.


Vestea Hivéléus

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Message par Lord Penguin le Sam 4 Mai - 1:49

Cette salle était beaucoup trop solaire pour des créatures de la nuit.

Quelque chose y dérangeait Khazaar Dyra sans qu’elle sache quoi exactement. Peut-être était-ce trop grandiose, gigantesque pour elle. Tellement que s’y tenir était désagréable.
Imposant et circulaire, le diamètre de la pièce aurait probablement pu contenir l’entièreté du manoir où elle avait passé son enfance. Et partout sur cette surface, des richesses. Tous les métaux et pierres précieuses de ce monde et d’ailleurs devaient être ici représentées. Tous les trésors aussi, mirifiques, inconcevables. Innombrables devises de tous les pays, bijoux, œuvres d’arts, et anciens artefacts. La valeur de ces biens n’était pas que monétaire, mais un seul d’entre eux aurait largement fait la fortune d’un homme en Haynailia. Sous toutes ces richesses transparaissait parfois un sol de pierre ocre taillée, où l’on pouvait distinguer des bribes de gravures qui ne correspondaient à aucune culture humaine. Aux extrémités de la pièce, cette pierre changeait d’orientation pour devenir un haut dôme qui servait de plafond. Ce dôme était lui aussi décoré, orné de fresques tracées en filins d’or et qui devenaient de plus en plus denses à mesure que l’on s’élevait. Les derniers mètres étaient entièrement recouverts du métal, et tout au sommet se trouvait un astre. Un astre qu’il était difficile de fixer sans être éblouis. Un astre embaumant tout alentours de ses rayons et faisant scintiller les milles et unes merveilles du roi. Un astre artificiel qui ne cessait de luire depuis des siècles, alimenté par une ancienne magie dont les hommes n’avaient pas le secret.
Droit sous cet astre, directement illuminé par lui et en plein centre de la demi-sphère qui honorait le soleil, un promontoire. En vérité, c’était toute l’infrastructure et pas seulement cette salle qui gravitait et s’organisait autour de ce dernier. Il soutenait à l’origine le sarcophage d’un empereur oublié, qui régnait sur le sud bien avant l’arrivée des humains. Un temple dédié au soleil, et un soleil dédié à un seigneur. Mais même s’il était encore peuplé par des morts, il ne s’agissait plus d’un tombeau. Non, c’était un trône qui se dressait ici.
Le palais du Roi Souterrain évoquait en tout point la surface et la lumière du jour. Cela en disait long sur sa prétention à régner sur tout, et non seulement sur les buveurs de sang.

Cet être, qui occupait le trône, se nommait Sharkaan Jugurtha. Le seigneur vampire du Sud, qui supplantait tous les êtres dans cette pièce. Vêtu uniquement d’un large sarouel de vigogne blanche, ce seul tissu qu’il portait était d’une telle finesse et beauté qu’il rejoignait aisément le lot des trésors du Roi. Le physique était rarement significatif de la force dans le monde des vampires, mais la carrure de cette créature pouvait difficilement laisser de marbre. Dépassant confortablement les deux mètres en taille, sa silhouette massive laissait transparaître chaque ligne de chacun de ses muscles hypertrophiés, visibles comme à travers sa peau. Son corps semblait inaltérable, monolithique, comme fait de métal, et il avait probablement le toucher du roc. Cela laissait présager d’une chose : Sharkaan était déjà un monstre avant de mourir.
Par sa peau sombre et sa position surélevée, il ressortait dans son palais doré et était la seule chose sur laquelle le regard pouvait se poser lorsqu’on pénétrait la salle du trône. Il était le centre, le cœur, le point culminant de ce tableau, et tout ici n’existait que pour le sublimer. Autour de son cou, de ses poignets et de ses doigts, les plus magnifiques des bijoux se superposaient, enserrant ses membres épais au point qu’ils semblaient faire partie de lui. Seul un long collier pendait sur son large torse, et il s’agissait originellement d’une ceinture. Chacun de ces ornements avait appartenu à un roi de l’ancien temps, et seuls eux étaient digne de reposer sur le corps de celui qui se voyait comme le Roi des rois. Recouvrant en partie son épaule et son bras gauche, des tatouages aux motifs et au sens obscurs remontaient sur sa nuque et glissaient sur son crâne rasé, faisant comme l’office d’une couronne qu’il ne portait pas. Dessous, un visage carré qui dégageait une beauté brutale, sauvage. Avachis nonchalamment sur son trône, on comprenait à son expression confiante et son sourire narquois qu’il s’amusait de la situation actuelle. Mais dans ses yeux, dorés comme ses bijoux, c’était la faim qui transparaissait. Un appétit insatiable, celui de tout posséder.
Somme toute, il était à peu de choses près tel que Khazaar l’avait imaginé. Un être qui transpirait la dominance et l’ambition, qui ne régnait pas que sur quelques dizaines de monstres, mais aussi sur le Croc Noir, et Scarrath tout entier... Un vampire à l’ego suffisamment surdimensionné pour oser occuper ce genre de repère.

Non loin sur ce même promontoire, une autre figure masculine que Khazaar devina aisément être le fameux Draugar, seigneur de l’Est. Celui dont les actes récents étaient en grande partie la cause de cette extraordinaire réunion. Sa tenue n’avait rien de grandiloquent, particulièrement face aux bijoux de Sharkaan. C’était là les vêtements qu’aurait porté un seigneur nurenuilien, quoiqu’un seigneur d’il y a quelques siècles. Un ensemble fait de tissus et de cuirs souples dans des tons sobres, accompagnés d’une cape de fourrure dont les deux pans étaient liés par des broches d’étain. Altier et élégant, d’aspect noble, mais pas opulent. Sobre. Le strict nécessaire pour témoigner de son statut sans particulièrement l’appuyer. Bien que de grande taille, son physique robuste ne se remarquait aucunement en présence de celui qui occupait le trône. De même, ses remarquables cheveux à la couleur de l’or, courts et soigneusement plaqués en arrière, paraissaient ici comme un trésor de plus dont le Roi Souterrain aurait pu s’emparer. Son faciès anguleux et pointu était marqué par une moustache et une barbe taillées ainsi que par d’épais sourcils qui assombrissaient ses cavités oculaires, soulignant ses iris brillants et ses pupilles verticales. Un visage sévère et dépourvu d’émotion, impénétrable, dont les yeux ne faisaient que daigner vous regarder. Sa posture partageait ces caractéristiques. Parfaitement statique, buste droit et tête haute, ses bras croisés dans son dos ajoutaient à son air autoritaire. Son corps semblait ancré au sol, comme si une force à laquelle il s’était adapté tentait en permanence de l’y écraser, comme s’il pesait si lourd qu’il se devait de verrouiller ainsi sa posture et de garder son centre de gravité parfaitement vertical.
D’apparence plus vieille et possédant moins de ce charme si particulier aux seigneurs, Draugar était un personnage bien moins impressionnant que Sharkaan. Il y avait pourtant chez lui quelque chose d’inquiétant. Sharkaan était impossible à rater, sa personne rayonnait partout alentours, sans détours. Draugar était l’opposé. Il donnait au contraire une impression étrange… Celle de ne pas être là. Son physique était beaucoup trop fonctionnel, comme s’il avait été précisément conçu pour le siège de seigneur. Un sentiment étrange et dur à formuler, une fonction et non une personne, comme s’il n’était pas lui-même, qu’il s’obscurcissait. Il était un mur, un voile. Incompréhensible, impénétrable, et en conséquence, préoccupant.
Khazaar comprenait pourquoi Refinia le trouvait dur à cerner.

Refinia, qui venait d’ailleurs en troisième. La Dame de l’Ouest, qu’elle connaissait bien. Celle qui avait transformé Khazaar en monstre, celle qu’elle avait accompagné à cette réunion, et celle dont elle voulait absolument la mort.
Une femme aux formes plantureuses et à la beauté si insoutenable que le terme beauté même ne suffisait pas à la décrire. La jeune Dyra ne l’admettrait jamais, mais rien chez sa très lointaine « grand mère » ne laissait indifférent et chaque forme de son corps parfait était un délice pour les yeux. Il ne lui aurait fallu que peu d’efforts pour faire son esclave d’un homme du commun. Recouvrant ses courbes, une magnifique robe sans manche d’aristocrate haynailienne, faite sur mesure. Aux teintes basiques d’ivoire et d’ébène, la finesse, l’élégance et la précision de sa coupe rendaient évident l’incommensurable talent de qui l’avait confectionnée, et ce vêtement n’avait pas à pâlir devant les extravagantes robes qu’on pouvait trouver à la cour impériale. Il faisait autant, et même plus, avec moins. Les bras de la Dame étaient recouverts de longs gants de velours noirs, qui remontaient jusqu’au dessus de ses coudes, cachant ses mains. Mais le détail le plus frappant chez elle était sa chevelure soyeuse, coiffée de manière sophistiquée… Et couleur carmin. Tout comme le rouge qui couvrait ses lèvres, ses cheveux avaient l’aspect du sang, le même ton vibrant, comme tout juste sorti d’une plaie. Ils faisaient sa fierté et rendaient son physique plus précieux encore. Mais aussi plus brutal, constituant une touche percutante qui achevait de la magnifier. Refinia était une femme qui accordait énormément d’importance à l’étiquette, et aux « bonnes manières ». Mais l’air hautain et mesquin qu’affichait habituellement son fin visage était actuellement remplacé par une moue agacée et impatiente, dont Khazaar se délectait de là où elle se trouvait. Elle s’amusait aussi de voir sa vieille parente, si fière de son grand manoir impeccablement tenu par ses serviteurs, ici, paraissant si petite et insignifiante dans ce palace aux inimaginables beautés. La demeure de la Dame Ecarlate faisait bien pâle figure en comparaison. La réponse qu’aurait Refinia à une telle réflexion était cependant évidente : « Sharkaan n’a aucun goût et son palais est d’un vulgarité sans nom », opinion que Khazaar devait avouer partager.

Ainsi, les trois seigneurs vampires se retrouvaient en un même lieu, sur ce même promontoire, sous ce même halo lumineux. Une assemblée telle qu’il ne s’en était pas tenue depuis de nombreux siècles, réunissant trois êtres qui comme l’astre diurne culminaient aussi haut que l’on pouvait espérer se tenir. Trois lunes qui illuminaient le monde de la nuit.
Car malgré leurs apparences, Khazaar ne s’y trompait pas. Il s’agissait de trois rois, mais surtout de trois démons. Trois véritables monstres inarrêtables, et un seul d’entre eux pouvait venir à bout d’armées entières. Cela ne faisait pas l’ombre d’un doute.
Khazaar était habituée à la présence de Refinia et connaissait ses capacités, ce qui lui permettait de rester sereine en sa présence malgré le gouffre qui existait encore entre elles. Mais il en était autrement pour les deux autres… Elle ne savait rien ou presque d’eux, ni de leurs forces et potentialités, ni de leurs personnalités. Et pourtant, elle sentait qu’il ne leur faudrait pas une minute pour se débarrasser d’elle, et que des mois ne lui suffiraient pas pour en venir à bout. L’espace d’un instant, le regard carnassier de Sharkaan se posa sur elle, et un frisson lui parcourut l’échine. En arrivant sur les lieux, Refinia s’était moquée d’elle. « A partir de maintenant, laisse parler les grandes personnes », avait-elle dit d’un ton moqueur. Ç’aurait dû la pousser à se montrer impertinente, mais elle comprenait à quel point ce serait chose stupide. Elle ne devrait pas faire de vagues. Pas encore. Elle n’était là qu’en spectatrice après tout. C’était pour cela qu’elle avait volontairement provoqué et poussé sa vieille grand-mère à organiser cette rencontre. La faire danser un instant dans sa paume était chose satisfaisante, mais elle voulait observer et en apprendre plus sur ceux qui allaient, à n’en pas douter, devenir ses ennemis, et se tenait donc à l’écart sur la seule allée dégagée qui menait au trône.
Non loin, parmi les trésors, une dizaine d’hommes et de femmes patientaient, silencieux et immobiles, vêtus uniquement de draps blancs, presque transparents. Chacun d’eux était d’une beauté remarquable, même sans égaler le charisme surnaturel de Refinia ou Sharkaan. Il s’agissait d’esclaves, d’humains bien vivants à l’entière disposition du roi, et Khazaar imaginait aisément l’usage qu’il leur trouvait. Aucune chaîne ne les retenait, cela n’était pas nécessaire. Ceux là servaient avec volition et soulagement, prêts à tout accomplir et tout accepter. Jamais ils n’envisageraient de fuir. Cette servitude faisait leur bonheur.
Dans l’allée avec elle, un autre vampire, dont le visage était entièrement recouvert d’un turban. Dans son dos, un drapé noir semblable à première vue à une cape… Mais il n’en était rien. Curse aux Ailes d’Obsidienne, le bras droit du Roi Souterrain, laissait les deux membres auxquels il devait son surnom reposer sur ses épaules comme un vêtement. Malgré sa réputation, Khazaar ne se sentait pas inquiétée par lui, mais sa présence derrière elle l’agaçait. Elle détestait se sentir ainsi surveillée, comme une enfant. Pourtant, le regard du vampire majeur, seule part visible de son visage, ne se posait que rarement sur la jeune Dyra. Non, il était constamment fixé vers le halo, vers son seigneur, comme s’il ne pouvait s’empêcher de le contempler. Le genre de personnages qui faisait grincer Khazaar des dents.

Sur le promontoire, un silence persistait. Les discussions n’avaient pas commencé, et aucun des seigneurs ne disait mot, et ce depuis déjà de longues minutes. C’était la raison pour laquelle Refinia s’impatientait, tapant presque du pied, et pour laquelle Sharkaan souriait autant. En sa demeure, c’était à lui de présider l’assemblée, et ils le savaient tous les trois. Tant qu’il ne l’annonçait pas, le conseil ne commençait pas, et parler en premier relevait de l’affront. Compte tenu du tempérament du Seigneur du Sud, la Dame Vampire aurait préféré n’importe quel autre endroit, mais elle savait aussi parfaitement que jamais il n’aurait accepté de se déplacer. Elle était forcée de subir cela. Draugar, lui, ne laissait rien transparaître. Il attendait patiemment.
Et finalement, c’est dans un éclat de rire que le Seigneur du Sud se décida à prendre la parole.

« Même vous savez rester à votre place dans le palais d’un Roi.
-Suffisamment de concessions t’ont été faites, Sharkaan, n’abuse pas de ma patience.
 » Refinia était partie au quart de tour, et déjà la tension montait.
« Tu es plus belle quand tu es obéissante, tu sais…
-Venons-en aux faits 
», les interrompit Draugar. Si c’était ainsi que la vieille gérait les affaires diplomatiques, elle faisait une bien piètre meneuse, pensa Khazaar, moqueuse. Bien évidemment, c’était sa présence qui la rendait aussi tendue.
« Oui, poursuivit Sharkaan. C’est une intéressante anomalie que tu m’as apporté, Refinia. J’accepte ce cadeau avec joie ». Le sourire de Khazaar s’effaça lorsque celui du Roi Souterrain reparut, révélant toutes ses dents ivoire. Ça n’était même pas une question, il se voyait déjà disposant d’elle à sa guise. Pour lui, c’était comme si elle lui appartenait déjà, et constater de cela lui laissa une mine effarée qui supplanta l’inquiétude qui pouvait l’habiter.
« Khazaar n’est pas ici pour te servir d’en-cas. C’est mon adorable toute petite fille, et elle est venue pour apprendre. C’est le devoir d’un adulte d’assurer l’éducation de sa descendance, et il est grand temps pour elle de recevoir une leçon.
-Son odeur est pourtant terriblement alléchante... Tellement que j’en perdrais l’appétit pour mes esclaves. Il ne s’agit très clairement pas d’une banale vampire majeure.
-Effectivement. Elle est issue d’une expérience que j’ai mené pour tenter de créer un être semblable aux vampires originels des légendes. Le succès a été au rendez-vous, et même si je dois avouer que le résultat est bien moins impressionnant que je l’aurais espéré, Khazaar est conséquemment bien différente d’un vampire classique. Notamment car elle est vivante. Son odeur provient de son sang, bien particulier. Je l’appelle le Haut-Sang.
-C’est donc la fille dont le sang vaut celui de cent humains.
 » Khazaar grommela. Sharkaan connaissait déjà les propriétés de son sang. Compte tenu de son influence, les chances qu’il ait pu accéder à cette information, ne serait-ce que sous forme de rumeur, avaient toujours existé. Mais elle se rendait à présent compte que c’était une éventualité qu’elle aurait préféré éviter. « Une pièce exceptionnelle. Elle me revient de droit !
-Je t’ai déjà dit qu’elle n’était pas pour toi.
-Que tu le veuille ou non, c’est pourtant la raison pour laquelle tu l’as créée. Et elle, qu’a-t-elle à dire à propos de tout ceci ?
 »

Depuis le début de la discussion, Khazaar s’était habituée à les entendre parler d’elle à la troisième personne malgré sa présence. Elle ne comprit donc pas l’apostrophe que venait de lui adresser Sharkaan, du moins jusqu’à ce que Curse ne lui touche l’épaule et, une fois son attention captée, lui fasse comprendre la situation d’un signe de tête. Le vampire majeur transpirait le fanatisme, mais contrairement à ce que Khazaar aurait pu supposer, il communiquait ici de manière digne et pleine de considération, et cela se sentait même sans qu’il ne prononce un mot. Civilisé et humble, lui même n’estimait pas devoir s’exprimer en présence de cette assemblée, mais la jeune vampire comprit qu’on attendait d’elle qu’elle prenne la parole. Le Roi Souterrain voulait l’entendre.
C’était une occasion qui pouvait représenter beaucoup. Quelle impression voulait-elle donner, ici, à cet instant, face à ces personnes ? Instinctivement de grands coups d’éclats lui vinrent à l’esprit, de quoi rappeler à l’ordre ces seigneurs qui ne la voyaient que comme un objet ou une enfant, leur montrer quel genre de personne elle était.
« Je ne suis pas sous les ordres ou la juridiction de Refinia, ni sous ceux de personne. Si je suis ici, c’est pour voir de mes yeux si les grands seigneurs vampires sont dignes de leur réputation ».
Elle n’avait pas osé se laisser aller. Ou plutôt, elle s’était retenue de le faire. C’eut été bien trop imprudent, et elle le savait. Pourtant, une part d’elle regrettait de ne pas avoir dit plus, l’accusant d’avoir cédé à la crainte.

« C’est un cas très intéressant. » La voix profonde de Draugar résonna de nouveau, prononçant des mots qui n’arrangèrent rien à la tension qui rampait en Khazaar. De son regard sombre et opaque, il fixait alternativement Refinia et l’observatrice, poursuivant finalement sa réplique. « Je suppose que cette fille est la raison de la tenue de cette assemblée. » Elle sursauta. Que voulait-il dire par là, exactement ? Était-il vraiment si perspicace ? « Il semble, Refinia, que tu ais le don pour t’attirer l’antipathie de ta descendance. Jack Dyra te salue. 
-Oh… Alors ce pauvre petit garçon s’est enfin décider à arrêter de bouder ? Comme il a du grandir ! Tu seras aimable de le féliciter pour moi. Mais tu fais erreur sur mes objectifs,
poursuivit-elle. J’ai simplement voulu organiser cette petite fête pour célébrer en grandes pompes ton retour ! Puisque manifestement, tu tenais à ce qu’il se fasse remarquer ». Elle avait semble-t-il décidé de passer aux choses sérieuses. Draugar ne répondit pas, toisant toujours Refinia de son même air sévère. Il attendait qu’elle poursuive, indifférent au reproche qui commençait à se dessiner. « Non content de disparaître nul ne sait où pendant deux siècles, abandonnant tes responsabilités et laissant ton territoire en proie au chaos,  ton premier réflexe en revenant fut de mener une chasse massive dans une zone sous ma juridiction… Et une décennie plus tard, maintenant que tu es de retour au pouvoir, tu continue à faire des vagues en massacrant des villages entiers. Ton exil t’aurait-il fait oublier le Pacte des seigneurs ? Voilà la raison pour laquelle j’ai souhaité organiser ce sommet. Draugar… Qu’est ce que tu cherches à accomplir ? »

Draugar n’eut aucune réaction, fixant son interlocutrice, figé comme un tableau où une statue. Qui pouvait dire ce qui se passait dans son esprit à cet instant précis ? Certainement pas Khazaar. Ni Refinia, au vu de la mine qu’elle tirait. Elle gardait la tête haute, le buste droit et le regard défiant. Finalement, le Seigneur de l’Est parla.
« Je comprends quel est ton objectif en disant cela. Tu as fait beaucoup d’efforts en organisant cette réunion pour une chose aussi futile ». Cette fois-ci plus de doute. Draugar comprenait clairement ce qui avait mené à cette rencontre, et il avait deviné le rôle que Khazaar jouait. Elle ignorait ce qui l’avait amené exactement à cette conclusion, et cela ne changerait rien, mais il avait visé juste et c’était pour elle un coup reçu que d’être lue aussi aisément. A l’inverse, elle ne put saisir quoi que ce soit à son sujet. « Ce que, moi, je recherche me paraît évident. Mes actes se justifient et parlent d’eux même. Tu ne comprends pas, mais tu es justement déjà plus proche de la réponse que tu ne le seras jamais. Quant au Pacte, il est surprenant que tu y accordes de l’importance.
-Indépendamment de toute règle, il est irritant de penser que tu te sois offert un tel festin, chez moi, et sans mon accord. Cependant, le Pacte reste l’élément qui maintient un semblant de stabilité dans le monde de la nuit. Nous en avons tous besoin.
-Je reconnais là des propos qu’aurait tenu Byron. Comme lui, peut-être ne saisis-tu pas la nature véritable du Pacte. La stabilité et la pérennité du monde des vampires n’en ont jamais été le propos ni l’objectif. Une limite de 3 seigneurs, auxquels sont inféodés la majorité des individus, le contrôle et la régulation des activités des quelques indépendants récalcitrants, le maintien de la discrétion et de la modération générale, et même la séparation précise des territoires où l’interdiction de les outrepasser. Toutes ces règles ont été conçues par un seul, et dans une seule optique. Son nom était Vangis. A l’époque, alors que vous deux n’étiez même pas nés en tant qu’humains, nous étions sept seigneurs vampires, et il était peut-être le plus fort d’entre nous. Il n’y avait pas de régulation particulière et les vampires étaient bien plus nombreux qu’aujourd’hui. Avec la crise du neuvième siècle vint une époque décisive pour notre avenir, et alors que les évènements prenaient une tournure qui leur vaudrait la nomination de « Purge des vampires », Vangis resta parfaitement inactif. Ou plutôt, il contribua activement au massacre. Quand il ne resta plus que trois d’entre nous et que la situation se fut calmée, alors que le monde vampirique était en lambeaux, il jugea que son heure était arrivée et imposa ce Pacte par la force. Je n’ai moi-même pas eu le choix, acculé, et ai manqué de périr ce jour là.
 » Refinia eut un rire narquois, comme se moquant de la faiblesse de Draugar, incapable de défendre son propre libre arbitre. Sharkaan écoutait simplement en silence et avec intérêt. Il paraissait trouver dans cette histoire des choses uniquement visibles à ses yeux. « Ces règles devaient figer le monde de la nuit le temps qu’il ait les moyens d’en prendre le contrôle total. Tout y est conçu et justifié pour que le seigneur en place conserve son pouvoir sans que les autres ne puissent interférer avec ses affaires. Mais elles n’existaient que pour que Vangis puisse lui même les briser ensuite.
-Aucune règle ne m’aurait empêché d’écraser cette bonne vieille Djinn,
s'amusa un instant Sharkaan.
-Qabal’Djinn s’est pliée aisément aux idées de Vangis, mais elle ne les a que vaguement suivies. La Purge n’avait rien arrangé à sa folie et sa paranoïa. Tous les vampires qui refusaient de la rejoindre étaient éliminés, et il en allait de même pour ceux qui gagnaient trop en puissance au sein même de sa faction. C’était une extermination plus qu’une régulation, et cela a fini par lui coûter la vie. Elle se fichait bien du Pacte, au fond. Tout ce qui lui importait, c’était sa sécurité. Vangis, lui, suivait la marche inverse. Il a pris trop de risques et a trop multiplié ses forces. C’est quand il a brisé sa propre règle des trois, en aidant Byron a devenir un seigneur, qu’il a signé son arrêt de mort. D’ailleurs Byron lui-même a violé la clause de modération quand il a décidé d’accélérer ta croissance, et pourtant il était un fervent défenseur du Pacte. Il ne lui aura pas fallu grand-chose pour le renier. Ces règles auxquelles tu parais être si attachée n’ont toujours été qu’une supercherie, même alors qu’elles n’étaient qu’une idée qui germait dans l’esprit d’un vampire ambitieux. Personne n’y a jamais sincèrement accordé d’importance. »
Son propos avait le mérite d’être clair. Draugar n’avait que du mépris à exprimer pour le Pacte. Refinia lui répondit avec calme, et une clarté semblable.

« Le motif qui se dégage de tout ceci me paraît plutôt évident. Chaque fois que les commandements ont été outrepassés, cela a mené à la perte du responsable. Ce que pensait son concepteur ou ce que les autres seigneurs en ont fait, voilà ce qui n’a aucune importance. Même pensé à l’usage d’ambitions personnelles, le Pacte est fonctionnel, et les idées qu’il contient assurent que tout se passe pour le mieux dans le monde qui est le nôtre. Nul besoin de chercher plus loin.
-Tu surestime l’utilité des lois de Vangis. Peut-être crées-tu aussi une relation entre deux choses qui sont en réalité indépendantes. Sont ils morts parce qu’ils ont dérogé au Pacte, ou parce que leur heure était simplement arrivée, parce que le cycle devait perdurer? Quand bien même l’auraient ils suivi, à qui cela aurait-il profité ? A eux ? Aux vampires ? Au monde ? L’inverse peut tout autant être vrai. Leur demander de suivre aveuglément des règles arbitraires ne pouvait rien apporter de bon, au contraire. Le monde fonctionnait tout aussi bien avant la Crise et la mise en place du Pacte, et ce malgré un nombre de seigneurs et de vampires supérieur. Nous n’en avions pas besoin pour coexister, et ils n’auraient rien empêché des évènements de la Purge. J’irais même jusqu’à dire qu’il n’y a pas besoin de seigneurs en tant que tel. Notre fonction est parfaitement dispensable, et si nous disparaissions, peu de choses changeraient. La situation serait équivalente. Mon territoire n’a pas souffert de mon absence et s’est très bien porté sans moi. Si tu venais à disparaître, ton manoir et Haynailia n’en seraient pas moins bien tenus.
-Effectivement, tes subordonnés ont su mieux gérer l’Est que tu n’aurais jamais pu espérer le faire. Dommage qu’il ait fallut que tu te débarrasse d’eux à ton retour.
-Et c’était là l’acte légitime d’un roi, qui ne nécessite aucune justification. Ou aurais-tu eu le moindre égard pour leur vie dans ma situation ? Qu’est-ce qui passe en premier ? Toi ou ton soi-disant devoir, Refinia ? Tu parles de règles, de bien commun, mais tu joues toi-même avec le feu en permanence. Comment pourrais-tu prétendre le contraire, alors que tu as littéralement amené avec toi une preuve flagrante de tes actes ? Ce que tu as fait de ta descendante ne me paraît pas être une ode à la stabilité.
»

C’était Refinia qui se trouvait à présent dans une situation délicate, et cela fit de nouveau rire Khazaar. Draugar n’avait pas tort, et l’ancêtre aurait des difficultés à se sortir de cette impasse-ci. Peut-être n’avait-elle pas assez réfléchi avant de se lancer, mais il était trop tard pour faire demi tour. Elle avait pris une position, et elle n’en démordrait pas. Non... Ce serait bien trop humiliant pour elle ; Pourtant, la Dyra savait pertinemment que son ancêtre était la dernière personne qui s’alourdirait de règles établies par un autre, même si elle trouvait peut être un réel sens et usage au Pacte. Au final, l’écarlate ignora la dernière remarque de Draugar.
«Hmpf. Tu as tort, mais j’ai bien compris ta vision de la chose. Et je devine ce qu’en pense Sharkaan sans qu’il ait besoin de l’énoncer, ses propres actions récentes parlent par elles même. C’est pourquoi, aujourd’hui, j’ai une proposition à vous faire. Je vous propose de renégocier le Pacte et ses règ- »
La Dame Vampire n’eut pas l’occasion d’achever sa phrase, interrompue par un acte qui brisa immédiatement son flegme. Avec dédain, Sharkaan avait craché, sa salive piquant entre les deux autres seigneurs en contrebas. Mais l’affront n’atteignit jamais le sol, vaporisé en plein vol avec un sifflement. Instantanément, Refinia s’était tournée vers le Roi Souterrain, un regard mortel au visage. L’espace d’un instant, toute la beauté de l’écarlate s’était évaporée en laissant place à un véritable monstre, mais elle retrouva rapidement un calme relatif. Son regard exigeait des explications, mais le Roi Souterrain semblait tout aussi agacé qu’elle.

« Ne te crois pas intouchable ni à l’abri, Sharkaan.
-Vous êtes ridicules. Vous vous prétendez seigneurs dans mon monde, mais vous venez jusqu’en ma demeure pour débattre de vulgaires conventions. Des règles ? Un pacte ? De telles discussions n’ont aucune raison d’être, car un Roi n’obéit à rien de tout cela. Ces choses ne devraient même pas exister pour vous, elles sont l’affaire des serviteurs.
-En quoi un seigneur ne devrait-il suivre aucune règle ?
Rétorqua Refinia, véhémente. Tes propos sont absurdes. Bien au contraire, le seigneur est celui parmi tous qui se doit d’avoir un jeu de règles, de préceptes qu’il suit à la lettre. Une étiquette.
-Et quel intérêt la moindre de ces limitations peut-elle avoir pour qui est déjà au sommet ?
-Atteindre le sommet n’est qu’une étape, et un trône s’entretient. Tout ceci nécessite des efforts, la seigneurie se mérite, et le travail est perpétuel pour continuer à construire de manière stable. C’est là qu’interviennent les règles, peu importe qui les a conçues. Elles sont un code autour duquel jouer pour s’assurer de toujours être digne, et de toujours accomplir l’unique devoir d’un roi envers ses sujets : Celui de les guider et de les inspirer. Un certain code vient avec mon titre de Dame. Le seigneur est rayonnant, magnifique, car ses sujets doivent l’admirer et l’aimer du plus profond de leur cœur. Il est grandiose et il brille plus que tout autre, par ses désirs, par sa force et par sa beauté, par son amour et par son égoïsme, par sa bonté et par sa cruauté. L’étiquette, les règles, sont un plan visant à la construction de ceci. Je me dois et je m’impose d’être ce que je suis.
-Si ce genre de préceptes te sont nécessaires pour être admirée et respectée par autrui, c’est que ta carrure n’est pas celle d’un Roi
, rit Sharkaan. Un véritable seigneur se reconnaît au fait que, même dans la passivité, même s’il ne fait rien ou ne se force à rien faire, son existence est admirée et supplante celle d’autrui. C’est dans sa nature même, pas une construction ou le fruit d’un effort. La vérité doit paraître évidente à tous, dès le premier regard. Un être fait, par essence, pour régner sur les autres.
-Ce n’est pas qu’une question de dominance. Je te parle d’un lien qui existe entre eux et moi, unique à chaque sujet. En tant que Dame, j’insuffle un souffle nouveau en chacun de mes sujets, je les fais avancer et grandir en traçant pour eux un chemin d’excellence, au bout duquel je me trouve. Admiratifs, attirés, et animés par une force qui les dépasse, mes sujets grandissent et évoluent en tentant d’être à la hauteur de leur reine. Ils deviennent meilleurs par le seigneur et pour le seigneur. Une relation de bénéfice mutuelle, fondée sur quelque chose qu’aucun de vous ne pourra jamais obtenir : L’affection et l’amour sincères de mes sujets envers moi.
-Tu ne fais que confirmer mes dires. Les sujets d’un véritable seigneur ne peuvent pas imaginer pouvoir marcher vers lui, sur sa route, ou même se rapprocher de lui. Ces choses doivent leur être inconcevables, inatteignables… Car elles le sont. Jamais ils ne seront à sa cheville, et jamais ils ne le mériteront, ni ne mériteront de le servir. Il est donc inutile de tenter de les élever ou les faire grandir. Le Roi n’a pas à se rabaisser à cela, car il offre déjà bien plus à son peuple : Il est indispensable à leur existence même. Tout sous son égide ne dépend que de lui et de sa volonté. En son absence, sans lui, tout s’effondre. Seul le seigneur compte, pas les sujets ou un quelconque lien entre eux, car la vie des sujets découle de celle du seigneur, et il n’a aucune considération supplémentaire à avoir pour eux. Voilà ce que représente vraiment le statut de Roi. Et toi tu prétends parler d’amour... Un sujet ne peut pas aimer son Roi comme il aime un congénère. Il n’y a pas d’amour entre eux, et encore moins réciproque. Ils s’offrent à lui, le prient, l’adorent, le vénèrent, mais jamais ils ne l’aiment.
Tout comme on ne peut aimer un dieu. 
»

Khazaar resta pantoise devant un tel discours. Ce monstre était plus fou encore qu’elle ne l’avait cru au premier abord. Son premier réflexe fut de se tourner vers Curse, qui se tenait toujours derrière elle. Il avait ces mêmes yeux hallucinés, braqués sur Sharkaan comme s’il était tout ce qu’un homme pouvait désirer. Un être tel que le Roi Souterrain le décrivait ne pouvait pas exister, et pourtant… Ce regard. Était-ce de l’amour ?
Sur le promontoire, Refinia semblait elle aussi sidérée. Pourtant, elle était supposée connaître le Seigneur du Sud. Une telle perspective était probablement trop absurde pour imaginer qu’on puisse l’adopter. L’espace d’un instant, les yeux de la Dame croisèrent ceux de Draugar, cherchant sans doute à discerner ce que lui pensait de ces absurdités. Pour la toute première fois, de manière presque imperceptible, Draugar souriait. Il n’avait eu aucune réaction depuis le début des discussions, n’avait jamais quitté son expression sévère. N’avait même pas daigné cligner des yeux lorsque Sharkaan avait craché, une telle injure à sa personne l’ayant laissé d’un marbre parfait… Et finalement, pour une raison que personne ne comprenait dans l’assemblée, il souriait. Khazaar réprima un frisson.

« Cette réunion s’est montrée plus intéressante que je ne l’aurais cru, commenta le Seigneur de l’Est. C’était une bonne initiative, Refinia. Mais il me semble que tout a été dit. »
D’un pas lourd qui résonnait dans la pièce et faisait presque vibrer le sol, il descendit les marches du promontoire et s’avança vers Khazaar et Curse, et donc vers la sortie. Il semblait considérer n’avoir plus rien à faire ici.
« Attends, » l’interrompit Refinia. Draugar obéit, se retournant vers les deux seigneurs, attendant d’entendre ce qu’elle avait à dire. « Et toi ? »
La Dame n’avait rien à ajouter, et elle aussi avait d’ores et déjà tiré sa conclusion de cette réunion. Simplement, en cet instant, elle refusait d’achever ce sommet sur la note sinistre de Sharkaan, et peut-être Draugar pouvait-il corriger cela. Sans une seconde de réflexion, il se mit à répondre à l’interrogation de Refinia.
« Le seigneur est un être exceptionnel, unique, qui est au dessus de tout et est capable de tout accomplir. Que ce soit par sa nature ou par acquis, même si le devenir signifie en un sens en faire sa nature, il ne se définit que par cela. Ce n’est pas un rôle à jouer, un devoir à accomplir, et encore moins une fonction nécessaire que quelqu’un doit occuper. Fondamentalement il n’y rien de plus que cela, aucun sens supplémentaire : Une basique hiérarchie de valeur des individus, au sommet de laquelle il trône. Par cette position, le seigneur seul décide de ce qu’est le monde et de ce qu’il veut en faire, car il est seul à le pouvoir. Sujets et seigneurs sont totalement différents, et il n’existe pas de lien entre eux, simplement une supériorité unidirectionnelle, écrasante en touts points, de laquelle découle naturellement l’allégeance. Un gouffre le sépare des autres êtres, il ne peut donc vivre que par lui-même et pour lui-même, et ne doit rien à qui que ce soit… Pas même à lui-même. Cela signifie cependant que, s’il le souhaite, il peut se créer un devoir, de même qu’un rôle. Il peut s’assujettir, vivre pour autrui… Ou il peut décider de tout détruire. Cela ne concerne que lui. Seule compte et parle sa nature exceptionnelle. Par conséquent votre querelle, bien qu’intéressante, est bénigne et insignifiante. »

Une telle conclusion conviendrait-elle à Refinia ? Khazaar en doutait. Elle n’était même pas certaine de savoir si elle préférerait cela à la version de Sharkaan. Son expression était difficile à déchiffrer, en cet instant précis, mais la Dame vampire ne tarda pas à laisser parler ses actes. D’un bond élégant, elle dépassa Draugar et rejoignit Khazaar et Curse, faisant signe à sa descendante de s’apprêter à la suivre.
« Je suis en désaccord avec ce que tu as dit plus tôt, Draugar. Cette réunion n’a eu aucun intérêt, et il n’y a rien à en retirer. J’aurais du m’abstenir. Et j’espère ne pas avoir à vous revoir de si tôt. »
Et faisant claquer ses fins talons, sans se retourner, Refinia quitta la salle du trône et s’enfonça dans le large complexe qu’était le palais du Roi Souterrain. Manifestement, elle était confiante en sa capacité à retrouver la sortie. Khazaar jeta un dernier regard aux deux seigneurs qui les regardaient partir, avant de marcher à la suite de la Dame Vampire.
Le couloir de pierre qu’elles suivaient à présent laissait imaginer le grandiose de la salle qu’elles venaient de quitter. Sa largeur pouvait aisément accueillir une rangée de vingt hommes, et ses parois éclairées à la torche étaient elles aussi décorées de fresques étincelantes. Refinia, de dos devant Khazaar, paraissait immensément seule. Marchant au centre de l’allée, la lumière des torches peinait à l’illuminer.

Cette réunion avait été un fiasco pour l’écarlate, mais Khazaar n’en était que d’autant plus satisfaite. Tout ceci aurait difficilement pu mieux se passer pour elle, et elle savait à présent à quoi s’attendre venant des autres seigneurs vampires... Ou du moins, quels genres de personnages ils étaient. Sa présence avait été capitale, car il lui paraissait maintenant évident que des récits seuls ne lui auraient pas donné une image suffisamment proche de la réalité, qui lui paraissait d’ailleurs toujours surréaliste.
Pendant de longues secondes, seuls les bruits de pas ponctuèrent leur marche. Mais comme cédant à une tentation, Refinia prit la parole, sortant Khazaar de ses réflexions.
« Ce sont des abrutis finis. Des fous furieux. »
Khazaar eut un léger rire. Cela lui avait échappé, mais il était vrai qu’elle avait là une occasion superbe de savourer sa victoire. Le fait que son ancêtre se confie ouvertement à elle sur son ressenti en disait long sur la frustration et la colère que lui avait inspiré cette réunion. Ils avaient vraiment dû la pousser à bout pour qu’elle s’adresse à elle sans condescendance. Manifestement, la Dame de l’Ouest n’était pas habituée à traiter dans une position de faiblesse.
« Et bien, grand-mère ? Ça ne s’est pas passé comme vous l’auriez souhaité ?
-Je ne sais pas ce que j’espérais obtenir d’eux, ils sont au-delà de toute rédemption. En particulier Draugar, et sa façon de me prendre de haut.
-Je vous accorde qu’ils semblent avoir de… Fortes personnalités.
-S’ils ne veulent pas entendre raison et continuer leurs actes insensés, qu’il en soit ainsi. Je les aurais prévenu, mais je ne compte pas faire la charité. Qu’ils brûlent. L’issue demeure certaine.
 » Khazaar écoutait Refinia tenter d’extérioriser son ressenti. Elle brûlait sans doute d’envie de tout détruire dans ce palais. Sharkaan et Draugar n’étaient pas rationnels, et surtout incroyablement dangereux. Tous les seigneurs vampires l’étaient, la jeune Dyra l’avait bien compris, mais elle souriait malgré tout.
« Quand tout sera terminé, je me tiendrais debout sur leurs dépouilles. »

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Message par Lord Penguin le Dim 5 Mai - 23:27

Figée dans le temps, l’immense salle du trône n’était perturbée par aucun mouvement. Elle n’était qu’un immense globe ocre, doré et chamarré. Une plage tranquille ou les joyaux s’échouaient, abandonnés par une marée qui ne viendrait jamais les remporter. Le Roi Souterrain était une statue dans ce décor, immobile sur son siège, comme absorbé pour de bon par sa propre fresque. Sa massive souche d’ébène avait poussé seule sur ce sable, jusqu’au ciel, et y stagnait à présent sans autre vie pour lui tenir compagnie.
Des esclaves auraient du se trouver ici, baignant dans les métaux précieux et s’y confondant par leur beauté, admirant leur éternel seigneur… Mais il n’en restait plus aucun. La faim de Sharkaan s’était accrue dernièrement, au même titre que ses pulsions : Certains avaient eu la chance de nourrir leur Roi, la vie des autres s’était éteinte lors d’un usage trop brutal.

L’énorme main du vampire tenait un calice, vidé de toute substance. Une pièce de sa collection, et peut être l’un de ses plus beaux trésors. Un véritable Graal à la découpe ceinturée de gemmes aux reflets étoilés. Malgré un aspect si faste qu’il en devenait presque indécent, ce joyau de la couronne paraissait un jouet d’enfant en de telles mains.
Et d’un mouvement compulsif de celle qui le tenait, il se brisa. Dans ce qui sembla n’être qu’un frémissement, un acte visant à se dégourdir les muscles, les doigts de Sharkaan avaient écrasé la divine coupe. En cet instant, et avec un inaudible froissement métallique, ses subtiles courbes et savants motifs furent anéantis. La découpe élégante de son or fut réduite à une approximative sphère, imparfaite, pleine d’aspérités. Une vulgaire feuille d’un papier blond qu’on aurait froissé. Les pierres elles mêmes, prises dans l’étreinte, embrassèrent le sol sous la forme de poussières colorées.

La scène se figea de nouveau pour quelques secondes, devenant un tout autre tableau auquel l’élément central donnait un sens nouveau. Quelques secondes qui furent celles nécessaires à Sharkaan pour remarquer ce qui venait de se produire. Il redressa sa tête jusque là appuyée contre son poing et ses doigts s’écartèrent légèrement, laissant glisser et s’échapper le socle de la coupe qui se mit à rouler comme une pièce. Le disque dévala les marches du promontoire pour choir sur la pierre ocre de l’allée, faisant résonner son tintement caractéristique, puis dansa un instant avant de cesser de se mouvoir. Le regard du roi quitta le vide pour se poser sur le carnage qui occupait maintenant sa paume. La minute précédente, il s’était agit de l’une de ses plus précieuses possessions.
D’un geste nonchalant, le Seigneur du Sud se débarrassa du métal froissé en le jetant au hasard. La disgracieuse boule s’envola par dessus le dossier du trône, et le son qui s’ensuivit indiqua qu’elle parvint à retrouver une place dans le coffre, entourée d’objets qui hier faisaient pâle figure, mais à présent la dépassaient en beauté.

La paume désormais vide de Sharkaan se leva, de même que son menton, s’élevant vers un ciel invisible. Yeux grands ouverts, le vampire fixa l’astre artificiel qui éclairait son palais. Sa main vint se placer entre son regard et le soleil, assombrissant son visage. Lentement, fermement, ses doigts se refermèrent comme saisissant l’étoile. Son poing seul suffisait à l’éclipser, l’envelopper, l’assombrir. A plusieurs reprises, il s’ouvrit et se clôt. Chaque fois, la lumière disparaissait.
En vérité, sa main englobait plus que le soleil, que le monde. Oui, il pouvait prendre plus, infiniment plus. Il lui suffisait de tendre le bras. Tout ceci était déjà dans sa paume, et y restait encore.
Il n’avait aucun doute. Pourtant…

Coupant le Roi Souterrain dans ses réflexions, le lac stagnant de ses richesses fut parcouru d’une onde fébrile qui fit tinter et scintiller son eau flavescente. La marée suivait le rythme de pas singuliers et reconnaissables entre tous. Des pas qui gagnaient en lourdeur à mesure qu’ils s’approchaient. Finalement, une silhouette familière entra dans le halo du Roi, dont la blondeur se  mariait admirablement avec l’environnement. Draugar, le Seigneur de l’Est, s’arrêta à mi-chemin du trône, observant les alentours de son regard sourcilleux.
« Personne n’était là pour m’ouvrir la porte, alors je me suis invité. Rassure-toi, j’ai essayé de ne pas faire trop de grabuge. L’accueil des invités importants n’est-il pas le rôle d’Ailes d’Obsidiennes ? Je ne le vois nulle part. »
Sharkaan aurait probablement dû entrer dans une colère terrible à la vue d’un intrus si loin dans son antre, mais étrangement, il se contenta de s’enfoncer plus profondément contre son trône en un geste de lassitude. Son bras retomba contre son flanc, sa main empoigna l’accoudoir et son doigt se mit à gratter le métal.
« Tu n’as jamais posé pied ici des siècles durant, et voilà ta deuxième visite en quelques mois. Retournes d’où tu viens, vieillard. 
-Ton influence s’amenuise, tes alliés se raréfient et tes forces s’épuisent. L’Empereur et ses armées viennent pour toi. Si Curse n’est pas à tes côtés en cette période de crise, je ne peux que deviner ce qu’il est advenu de lui. Ta situation est inextricable, Sharkaan. Tu n’en sortiras pas seul.
Je suis venu te proposer mon aide. »

Le Roi Souterrain se leva subitement de son trône, surplombant Draugar de toute sa stature. Descendant de son piédestal, il s’avança vers le serpent qui s’était faufilé dans sa demeure. Son ombre, invisible jusqu’alors, se mit à s’étendre en direction du Seigneur de l’Est, menaçant de l’envelopper.
« L’Empereur. Je n’ai aucune raison de les craindre, que ce soit lui où la fille de l’Iris. J’ai déjà tâté de leurs troupes, et ce n’est qu’un ramassis de couards et de faibles. Ils ne peuvent rien face à moi, et je les écraserai, même si je devais finir seul sur la montagne de leurs cadavres. »

L’instant suivant, l’avancée de Sharkaan fut interrompue. Une énorme tête de reptile, plus grande encore qu’il ne l’était lui-même, percuta le roi de plein fouet, le renvoyant directement sur son siège où il retrouva une position assise. Il n’eut pas le temps d’être surpris que le corps du gigantesque animal s’était enroulé autour de lui et que ses crocs s’abattaient sur sa chair. Dans un craquement osseux, les crochets affûtés se brisèrent contre l’épiderme du vampire, le laissant immaculé, sans la moindre égratignure. Peu importait la violence de l’assaut, rien de conventionnel ne pouvait le blesser.
Sharkaan lança un regard noir à l’intrus. La créature qui venait vainement de l’assaillir, aussi gargantuesque était-elle, provenait du corps de Draugar. Elle avait surgit de sa jambe et y était toujours liée, comme une extension de son corps. Un cinquième membre. Les yeux du reptile étaient en tous points semblables à ceux de son maître, lames jaunes surgies de l’obscurité, et ses écailles avaient un aspect étrange. Elles étaient sombres, d’un noir de geais, mais on pouvait y distinguer d’intrigants reflets. Sous cette ombre si profonde, on retrouvait des couches irisées. La pureté de ces ténèbres était issue de l’amoncellement d’innombrables mues pigmentées, de la superposition de toutes les couleurs. Un impossible arc-en-ciel vu du dessus. Il s’agissait d’une vision à l’élégance subtile, inattendue sur l’épiderme d’un tel monstre. Les coffres du Roi n’avaient cependant pas besoin d’être remplis.
« A quoi tout cela rime-t-il ?
-Tu es fort, Sharkaan. Cela ne fait aucun doute. »
Draugar répondait avec une voix puissante, presque impérieuse. « Cependant tes capacités offensives ne seront pas suffisantes pour vaincre avant que l’inverse ne se produise. Tu te repose trop sur ta singularité et ton invulnérabilité. Si j’avais été l’Empereur, tu serais déjà mort. Mon coup aurait été plus rapide encore, et aurait aisément transpercé ta poitrine. Tu ne te rends simplement pas compte. Tu n’as pas vu Haynailia se battre de tes yeux. La bataille qui approche est un combat que tu n’as aucune chance de gagner. Tu perdras, et tu mourras. »

Lorsque Draugar eut terminé, le Roi Souterrain jusqu’ici immobile se mit à bouger. Il avait daigné le laisser parler sans l’interrompre, mais il paraissait à présent évident que l’étreinte du serpent ne suffirait pas à le restreindre : Les muscles bandés du seigneur vampire ne tardèrent pas à forcer la créature à desserrer l’étau, et ses doigts traversèrent ses écailles d’acier, plongeant à travers sa carne froide. Le reptile ne pouvait pas lutter alors que Sharkaan, désormais libéré, le soulevait au dessus de sa tête en lui déchirant lentement la chair. En ce qui semblait être la seule issue restante, le monstre disparut tel qu’il était venu, replongeant à sens inverse dans le corps de Draugar et disparaissant comme sous une étendue d’eau.
Le Seigneur du Sud, de nouveau auréolé par son astre, étira ses épaules et sa nuque.

« Je comprends. Tu souhaites mourir. C’est pour cela que tu es venu jusqu’ici.
-Je le répète, je suis venu te proposer mon aide.
-Tu n’as que ce mot à la bouche. Ton "aide". Je n’ai que faire de l’aide d’un spectre tel que toi, ni des raisons qui te poussent à me la proposer. Tu crois peut-être que la perte de mes subordonnés me laisse dans un si piètre état, au point que j’aie besoin de ton soutien. Tu te trompes. Je brille plus que jamais, Draugar. De l’éclat de la rage. Ce gamin, ce soi-disant Empereur, pense savoir ce qu’est le soleil. Il croît en être l’incarnation. Je vais lui apprendre. Que le soleil est tout, qu’il donne vie au monde, qu’il le fait se mouvoir. Qu’en son absence, rien n’existe. Ce Laurence peut-il prétendre être cela ? Impossible. »

Sharkaan s’était redressé, désormais debout sur son propre trône. Sa silhouette sombre absorbait la lumière. Cette dernière épousait ses formes et gravitait autour de sa personne, si bien que l’ombre qu’il était finit par étinceler, se confondant tant avec la clarté qu’elle semblait en devenir la source. Le Roi Souterrain était sur le point d’accomplir quelque divine ascension, devant le regard draconien de son interlocuteur. Il se retrouvait.
« Tu sembles effrayé, Draugar, par les pouvoirs de cet enfant. Si toi, parmi tous les autres, tu le prends au sérieux, je devrais certainement faire de même. Peut être que tu as raison. L’Empereur... L’Empereur-Dieu. Qu’il vienne. Qu’il pénètre dans le palais du Roi des rois. Après tout lui aussi, tout comme toi, n’existe que pour mon plaisir. Il ne fait que jouer son rôle dans l’accomplissement de mon destin et de celui de mon monde. Ce sera l’ultime affrontement. Oui, l’ultime.
-J’en conclus que tu n’accepteras mon aide sous aucun prétexte ni condition, »
Draugar comprenait que son long voyage, comme il l’avait déjà supposé, ne porterait aucun fruit. « Cela est fort dommage. Je viens à peine d’apprendre à t’apprécier, Sharkaan, mais tu t’obstines à poursuivre une lutte perdue d’avance.
-Non. Tu ne comprends pas. Même s’ils me tuent, même s’ils détruisent tout ce que j’ai construit, même s’ils m’effacent des mémoires… Ils ne pourront sortir vainqueurs d’un tel affrontement. Leur défaite est la seule, l’unique, l’inéluctable conclusion. »


Draugar quitta son stoïcisme, dévoilant toutes ses dents en une expiration incontrôlée. A deux reprises ensuite, son souffle sembla lui échapper et quitter son corps contre son gré, passant par sa bouche et son nez en soulevant au passage sa poitrine et ses épaules. Deux spasmes qui résonnèrent comme des sifflements. A la troisième itération, son rictus s’élargit, et ses dents se desserrèrent, dévoilant l’intérieur de sa bouche et permettant à un nouveau son de prendre la fuite. Une étincelle vocale, un ricanement d’abord solitaire, qui se répéta à intervalles irréguliers. Chaque fois s’allongeant, chaque fois s’intensifiant. Gagnant peu à peu en force et en volume. Draugar pouffa un instant, comme tentant de se contenir, mais toute retenue sembla tomber chez lui, alors que l’hilarité le consumait comme un brasier. Il s’esclaffa, définitivement pris dans un incontrôlable et retentissant fou rire, à peine ponctué d’imperceptibles respirations. Les échos de ce feu et la voix glacée du vampire se propagèrent dans toute la pièce, puis dans le palais, réverbérés par chaque paroi jusqu’à devenir un assourdissant bourdonnement qui n’en finissait pas. Ce timbre, d’ordinaire terne et impénétrable, vibrait partout avec une exaltation nouvelle. Il conservait pourtant son tranchant, qui ne faisait que s’aiguiser et s’accentuer par la superposition et la répétition. Un choral dérangé, aberrant, violent et insupportable, chanté à une voix.

D’abord impassible, Sharkaan observa longuement son homologue se désopiler dans une posture enfantine qui ne correspondait en rien à son apparence de vieux loup… Et il finit par sourire à son tour. Le visage lumineux, il se rassit sereinement sur son trône, là où était sa place. Il ignorait ce qui se tramait dans ce diable d’esprit, mais ce rire… Cet orage. Il sonnait doux aux oreilles du Seigneur du Sud. Une apaisante symphonie, ode à sa grandeur qui ne semblait pouvoir s’arrêter.

Draugar aussi, n’était qu’une partie de lui. Peu importait l’issue, toutes les choses se déroulaient comme elles le devaient. Par et pour lui. Lui, le Roi des Rois.
Sharkaan Jugurtha.
Oui… Qu’elle vienne. Il l’attendrait de pied ferme.

La fin du monde.

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