Collection de OS de l'écrivain manchot

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Collection de OS de l'écrivain manchot

Message par Lord Penguin le Mer 6 Mai - 14:15

Plop.
Bon bah ayé, j'lance mon thread de OS, parce que l'ellipse se rapproche à grands pas et que j'dois me grouiller.
Donc voila mon premier OS (hors-concours, j'entends). Euh... Bah ouais. C'tout.



Exil


Elle marchait tranquillement, aussi souriante que d’habitude, lorsqu’il l’interpella.
-Je pars. Loin d’ici, loin de Bérilion, loin de tout. Veux-tu m’accompagner ?
Elle marqua un court temps d’arrêt, d'étonnement plus que de réflexion, avant de répondre sans la moindre hésitation et en conservant le même visage.
-Oui.

---

Loin devant eux à l’horizon, l’éclat solaire commençait à s’estomper, teintant le ciel d’un nuancé vermillon. De l’autre côté, la Lune avait déjà bien entamé son ascension, tache immaculée sur la toile écarlate. Sumnum s’arrêta un instant pour contempler la splendeur des terres Nerimazu ainsi sublimées… Et pour laisser le temps à Kowai de le rattraper.
Il leur restait encore une bonne dizaine de kilomètres à parcourir pour atteindre Scarrath et l’idéal aurait été de passer la frontière le soir-même, mais il doutait que l’endurance de sa nouvelle protégée puisse la porter encore bien loin. Elle le ralentissait beaucoup, mais cela, il n’en avait que faire. De toute façon il aimait prendre son temps, d’autant plus lorsqu’il y avait de tels panoramas à admirer. Il passa quelques minutes statique, ses yeux cernés rivés vers l’horizon, se surprenant à penser qu’il aimerait se noyer dans ces rayons pourpres et y laisser son regard plongé pour l’éternité… Si seulement cela ne lui aurait pas brulé les yeux.
Finalement, il se retourna pour juger de l’état de celle qui tentait tant bien que mal de le suivre depuis le matin. Elle se trainait avec peine plusieurs dizaines de mètres en arrière, épuisée par une journée entière de marche. Malgré cela, à aucun moment elle n’avait demandé à faire de pause et Sumnum avait été à l’initiative de chacune de celles qu’ils s’étaient permis. Il doutait fortement que c’était par fierté ou par force de volonté…
En temps normal, Sumnum ne devrait douter de rien en ce qui concerne les motivations et émotions d’autrui. En effet, il possède une capacité innée lui permettant de lire l’esprit. Mais il n’a jamais su la maitriser et s’est donc toujours retrouvé exposé aux pensées de tous ceux alentours, sa haine pour ce don augmentant au fil de son accoutumance à celui-ci. Cependant, Kowai était différente du commun des mortels. Dans l’immédiat elle était hors de son champ d’action, mais même lorsqu’elle se trouvait à côté de lui, il ne pouvait percevoir clairement ses pensées…  Il parvenait tout juste à discerner des murmures, aussi flous que brouillés, et ces derniers semblaient tous en contradiction les uns avec les autres. Sumnum avait déjà été en contact et entendu les pensées de personnes aux psychés complexes, tortueux et torturés, mais cela ne ressemblait en rien à ce qu’il pouvait ressentir avec Kowai… Il y avait vraiment quelque chose d’étrange avec cette jeune fille et peu importe à quel point il y réfléchissait, il ne pouvait pas mettre le doigt dessus. A vrai dire il commençait à être convaincu qu’elle non plus n’en avait aucune idée, et qu’elle n’en savait pas plus que lui sur ce que contenait sa propre tête.
Cependant, cette incapacité à discerner les pensées de Kowai était plus un soulagement qu’autre chose pour Sumnum. Ainsi il pouvait profiter du voyage, voir même de la compagnie de la jeune fille, sans avoir à se soucier de son don. Cela faisait plusieurs journées que tous deux voyageaient ensemble et, ne serait-ce que pour cela, il commençait à l’apprécier. Ou du moins il ne regrettait pas de lui avoir fait la proposition de l’emmener avec lui...
En fait, il avait fait cela spontanément, sur un coup de tête. Alors qu’il s’apprêtait à partir, il avait eu une sensation étrange. La sensation qu’on avait besoin de son aide, qu’on l’avait appelé. Cet appel lui sembla provenir de Kowai, sa jeune supérieure au sein du clan Daflan, qui gambadait joyeusement comme elle paraissait toujours le faire… Il lui proposa de le rejoindre dans son exil, et à sa grande surprise, elle accepta. Elle accepta malgré son large sourire, malgré son père qu’elle laissait derrière, ainsi que toute sa vie, et malgré le fait que ce n’était que la seconde fois que Sumnum lui adressait la parole. Elle ne prit même pas la peine de rassembler des affaires : Ils étaient partis.

Alors que Kowai le rattrapait finalement, il lui annonça :

-Tu peux t’arrêter, nous allons dormir ici. Auparavant, il l’aurait vouvoyé. Mais à présent il n’hésitait pas à la tutoyer : Le clan, c’était du passé.

-D’accord, fit-elle en lui adressant un sourire érodé par la fatigue.

Cette manie de sourire en toute circonstance était assez perturbante pour Sumnum, compte tenu de sa capacité. Il le savait, cela cachait forcément quelque chose. Mais il finirait par s’y habituer…

Une heure plus tard, ils étaient tous deux assis autour d’un feu, mangeant un lapin tout juste attrapé. Le Soleil avait définitivement disparu à l’horizon et l’obscurité aurait été totale si ça n’avait été pour la Lune, qui trônait en lieu et place de son confrère diurne et reflétait sa lumière sur le paysage endormi. Face à celui-ci, et l’admirant autant que précédemment au crépuscule, Sumnum tournait le dos à Kowai qui elle regardait le feu. Son crépitement et le bruissement des feuilles étaient les seuls sons à rompre le silence nocturne, jusqu’à ce que les deux exilés volontaires entament une discussion.

-Demain, nous quitterons Bérilion. Considère cette nuit comme ta dernière dans ce pays, car ni toi ni moi n’y reviendrons… Avant un long moment du moins.
-Oui.

Il avait dit « ce » pays et non « notre » pays. Il ne se considérait plus comme un bérilien et cette nation ne représentait déjà plus grand-chose à ses yeux. Il avait le sentiment qu’il en allait de même pour Kowai, voir même que Bérilion n’avait jamais rien représenté pour elle. Il avait pensé que cette échappée allait lui être plus dure que cela, émotionnellement, mais elle paraissait aller parfaitement bien. Sumnum continua donc :
-Dorénavant, il vaut mieux oublier nos origines. Nous sommes doublement déserteurs et la loi du clan ne nous pardonnera jamais. C’est pourquoi je compte abandonner le nom de Dalfan. De plus, c’est un nom connu et renommé, qui ne manquera pas d’attirer l’attention. Es-tu prête à en faire autant ?
Elle hocha la tête, indifférente. Ou du moins Sumnum le supposait-il, car son faciès était toujours le même.
-… Bien… A compter d’aujourd’hui, nous nous appellerons simplement Fûjiyu, si ce nom te convient.
-Il me convient parfaitement,
répondit-elle.
Elle resta un moment silencieuse avant de continuer.
-Au fait, je ne te l’ai pas encore demandé, mais où allons-nous ?

Cette interrogation étonna Sumnum. Kowai, tout comme lui, n’était pas bavarde. Jusqu’à présent, elle n’avait rien demandé elle-même, et presque rien dit, se contentant uniquement d’approbations à ce qu’on lui disait. Seuls des « oui » et autres « d’accord » étaient sortis de sa bouche.
Mais voilà qu’elle posait soudainement cette question…  Et seulement maintenant ? Devait-il prendre cela comme la marque d’une hésitation naissante ?

-Cela ne m’a pas traversé l’esprit. Nous irons là où nos pas nous porterons.
Sumnum n’avait pas de meilleure réponse à donner.
-Je vois…

Et sur cet échange, ils cessèrent de parler pour la nuit. Cela ne dérangea pas Sumnum qui était, de toute façon, rarement d’humeur à discuter. Kowai sombra la première dans les profondeurs du sommeil, le laissant veiller seul un moment… jusqu’à ce qu’il l’y rejoigne.

---

-Ne t’arrête pas, avait-il dit.

Ils traversaient une ville Scarrath. Avançant au pas dans les rues, ils se frayaient un chemin tant bien que mal parmi les innombrables étales, vendeurs et mendiants. Chacun faisait tout son possible pour obtenir une petite pièce de plus que les autres. Malheureusement pour eux, les deux bériliens étaient fauchés et n’avaient presque aucun Kins sur eux. Pour Sumnum, cet endroit était tout simplement insupportable et il n’avait qu’une envie : Retrouver la quiétude du désert au plus vite, malgré sa chaleur étouffante et son froid glaçant. Mais avant ça, ils devaient se procurer l’eau et les vivres qui leur permettraient de poursuivre leur voyage.
Ils parvinrent finalement à un puit, qui trônait au centre d’une grande place, bondée elle aussi. Comme ils auraient dû s’y attendre, l’eau était « payante pour les étrangers ». Sumnum commençait à cerner la mentalité Scarrath, qui était au total opposé de ce dont il avait l’habitude. Se refusant à payer le prix demandé par le marchand, dont la malhonnêteté lui sautait aux yeux, et n’ayant de toute façon pas de quoi le faire, sa protégée et lui passèrent leur chemin. A Bérilion, il lui aurait suffi de tirer son sabre et de croiser le fer pour se procurer ce dont il avait besoin… Mais ici, il jugea préférable de ne pas trop attirer l’attention. Ils trouveraient de l’eau ailleurs.
Quittant donc la zone marchande, ils se retrouvèrent aussitôt dans des ruelles sombres et sinueuses… Ne voulant pas faire demi-tour, Sumnum continua sa route, toujours suivi de Kowai. Après quelques minutes ils parvinrent à un croisement où se trouvait un vieil homme amputé d’une jambe, remplacée par une prothèse de bois. Il s’avança vers eux en boitant, les deux bras en avant et les mains liées en un geste de quémande… Mais avant même qu’il puisse leur adresser la parole, Sumnum dégaina son sabre et le lui planta dans le cœur. Il n’avait aucune envie de perdre du temps avec de pitoyables bandits… Malheureusement, cela semblait inévitable.

-Ne t’inquiète pas, je m’occupe de tout. Reste simplement en arrière et attends.

Ils progressèrent encore sur quelques mètres, arrivant sur une petite cour, lorsque deux hommes se manifestèrent dans leur dos. Face à eux, il y en avait quatre autres. L’un d’eux s’avança.

-Hey, étranger ! Nous sommes membres de l’Ordre du Cro-…

Sa gorge avait été tranchée. Tous furent stupéfaits et, avant qu’ils aient le temps de reprendre leurs esprits, Sumnum se jeta sur les deux à l’arrière et leur fit subir le même sort.
En restaient trois à l’avant. Ils avaient dégainé leurs cimeterres et se tenaient prêts, mais restaient perturbés par la mort subite de leurs trois compagnons. Ca n’était clairement pas ce qu’ils avaient prévu, et ils espéraient bien que ça n’allait pas être pour rien. Malheureusement pour eux, non seulement leurs « victimes » étaient fauchées, mais en prime ils n’allaient pas être capable de leur soutirer le moindre sou.
Lentement, ils se déployèrent sur les côtés dans l’espoir d’encercler le bérilien et de lui asséner une triple attaque dont il aurait été difficile de se sortir. Mais évidemment, il vit clair dans leur jeu et prit donc l’initiative. Il s’élança et donna un coup vertical sur le bandit de droite. Cependant, celui-ci eut le réflexe de bloquer. Immédiatement, son compère tenta d’attaquer Sumnum dans le dos en espérant l’avoir par surprise, mais celui-ci se retourna avec un large mouvement de sabre et contra l’assaut avant d’asséner une seconde attaque, plus bas cette fois-ci. Le bandit s’écroula, la jambe à moitié coupée et le bérilien enchaina immédiatement avec un coup de pied arrière et un estoc qui eurent raison de son second adversaire. N’en restait plus qu’un en état de combattre, qui prit la fuite alors que Sumnum achevait son camarade à terre.
Il ne savait pas vraiment ce qu’était cet Ordre du Croc Noir, bien que ce nom lui semblait vaguement familier, mais dans tous les cas ces bandits n’en étaient pas membres. Ils avaient voulu tenter un coup de bluff. Cependant, le fuyard était parti chercher des renforts, et cela risquait de poser problème aux deux bériliens.
-On part, dit Sumnum à Kowai, qui avait fait comme on lui avait demandé et était restée tranquillement immobile. Ils ne vont pas tarder à revenir, et bien plus nombreux… Tant pis pour les vivres, il faudra se contenter de ce qu’il nous reste et espérer trouver un autre village aux environs.

Sumnum essuya son arme sur l’un des cadavres, la rengaina, et ils quittèrent la ville aussi vite que possible, reprenant leur route dans le désert aride.

---

Ce n’est que quatre jours plus tard qu’ils commencèrent à sérieusement regretter leur précipitation. Jusque-là, ils n’avaient pas gouté au véritable enfer que pouvait être le désert. En effet, il ne leur avait fallu qu’une journée pour épuiser leurs dernières réserves, qui s’étaient avérées plus maigres qu’ils ne l’avaient pensé, et ils marchaient à jeun depuis maintenant trois jours. La faim, mais surtout la soif, les tiraillaient de plus en plus. A chaque inspiration, leurs gorges asséchées leurs semblaient se déchirer… Même si Sumnum pouvait encore continuer, Kowai ne fut rapidement même plus capable de tenir debout. Elle était si épuisée que son compagnon dut la porter sur son dos pour qu’ils puissent continuer à progresser, mais son endurance s’en retrouva d’autant plus réduite. Lui-même n’en pouvait presque plus. Le soleil lui brulait la peau, il ne sentait plus ses jambes, sa vision se troublait… Il savait qu’il ne tiendrait pas beaucoup plus longtemps. Du haut d’une dune, il scruta l’horizon… Rien. Pas âme qui vive sur des kilomètres.

-Vous cherchez quelque chose ?

Sumnum sursauta et, tournant la tête sur sa droite, il découvrit un grand homme enveloppé d’un large drapé brun.
Comment était-ce possible ? Il ne l’avait ni vu arriver, ni perçu grâce à sa capacité…
L’homme fit un pas en avant et le bérilien eut un mouvement de recul mais, épuisé comme il l’était, il trébucha et tomba à la renverse. Kowai lui échappa et elle roula le long de la pente pour s’arrêter plusieurs mètres en contrebas, inanimée.
Sumnum tenta tant bien que mal de se relever alors que l’homme courrait dans la direction de sa protégée, mais il se sentit soudain défaillir et perdit subitement connaissance...

---

Lorsque Sumnum reprit ses esprits, il constata qu’il était dans une petite pièce obscure. Une fenêtre aux volets entrouverts laissait passer un rayon de soleil qui lui permettait  de distinguer ce qui l’entourait : L’endroit était vide en dehors de sa couchette et d’une autre à sa droite. Il se leva avec peine et constata qu’il n’avait plus soif, mais que sa faim le tiraillait toujours. Il fit quelques pas et ouvrit la porte, laissant pénétrer la lumière, qui l’aveugla immédiatement. Après quelques secondes d’adaptation, le bérilien put ouvrir les yeux et observer son environnement. Il se trouvait manifestement dans un petit village perdu au milieu du désert : Juste une poignée de maisons en terre cuite et, jusqu’à l’horizon, du sable.
Quelques dizaines de mètres devant lui, Sumnum reconnut l’homme du désert. Il était de profil, accroupis, et accompagné de deux enfants Scarrath. De là où il était, il n’entendait pas ce qu’ils disaient et ne pouvait pas lire leurs esprits, mais manifestement, les enfants semblaient bien s’amuser : L’homme faisait des gestes amples et leurs regards s’illuminaient, fascinés. Lorsque finalement il remarqua que le bérilien était debout, il lui fit un signe de main et avança dans sa direction, laissant les enfants aller gambader ailleurs en riant. Alors qu’il s’approchait, Sumnum put mieux le distinguer. C’était un homme de grande taille et à la peau sombre. Ses yeux étaient noirs et leurs contours étaient soulignés, lui donnant un regard perçant, mais aussi bienveillant. Ses cheveux, bouclés, avaient la même teinte et étaient accompagnés d’une courte barbe taillée. Il portait une large cape qui l’enveloppait presque entièrement, laissant simplement sortir ses bras sans laisser voir ce qu’il y a en dessous. Dans sa main gauche, gantée malgré la chaleur, il tenait un bouquet de fleurs multicolores… Chose étonnante car Sumnum aurait juré qu’il ne l’avait pas quelques secondes auparavant.
Mais ce qui lui parut le plus dérangeant, c’était qu’il n’entendait rien. Il ne parvenait pas à détecter la moindre pensée chez cet homme. C’était comme s’il n’était pas là, comme s’il n’avait aucune présence… Sumnum n’avait jamais aimé son pouvoir, mais se retrouver face à quelqu’un qui y était totalement immunisé le perturbait au plus haut point… Cela ne lui plaisait pas, et il avait un mauvais pressentiment par rapport à cet homme. Quelque chose de malsain…
Avec un grand sourire, l’homme leva les bras vers lui en un geste bienveillant.

-Ah, mon ami ! Tu sembles aller pour le mieux ! Enfin, mieux vaut faillir mourir que faillir survivre, comme on dit !
Et il se mit à rire.
-Qui êtes-vous ?
-Haha, je vois. Du genre direct, hein ? Je me nomme Tehlal Ahnapfhol… Mais appelles-moi simplement Tehlal. Je comprends que mon nom soit un peu compliqué, pour vous autres.
-Ou est la jeune fille qui était avec moi ?
-Ne t’inquietes pas, elle va parfaitement bien !

Sumnum dégaina immédiatement son sabre.
-Ou est-elle ?
-Eh bien… Je vois qu’on ne tient pas ses coups en laisse… Sois sans crainte, elle est juste là, dans ce bâtiment.

Rengainant son arme mais gardant l’œil attentif, le bérilien s’avança vers le dit bâtiment, méfiant.  Il ouvrit lentement la porte et y entra… Immédiatement accueilli par un :
-Sumnum ?
Kowai était bel et bien là, assise à une table, une assiette vide posée devant elle. Elle affichait son sourire habituel et portait toujours sa boucle d’oreille argentée. Tout semblait aller pour le mieux.
-Tu vas bien ?
-Ça va, oui.

Tehlal pénétra dans la pièce à son tour. Sa tête cognait presque le cadre de la porte. Il n’avait plus rien en main.
-Rassuré ?
-…
-Allons, cesses d’être si méfiant ! Un repas t’attend, toi aussi. Il doit déjà être froid, mais la faim n’est-elle pas le meilleur des cuisiniers ?


Il y avait effectivement une autre assiette en face de Kowai, pleine de ce qui semblait être des féculents locaux - Rien que Sumnum ait déjà gouté ou même vu –, et l’homme disait vrai : La faim le tenaillait toujours. Il se résigna donc finalement à s’asseoir à la table pour enfin remplir son estomac. Alors qu’il portait la cuillère de bois à sa bouche, il demanda :
-Ou sommes-nous ?
-Dans un petit village perdu dans le désert. Je vous ai amené ici car c’était l’endroit habité le plus proche, et car c’était de toute façon ma destination. Je fais le tour des environs pour apporter mon aide aux plus démunis, et les habitants d’ici manquaient un peu de vivres… Enfin, prenez votre temps pour vous remettre ! Ils sont prêts à vous héberger pour une nuit de plus.
-Non, ça ira,
refusa Sumnum. Nous partirons aussi tôt que possible.
-Soit. Alors je viendrais avec vous, au moins pour vous guider jusqu’à la ville la plus proche.
Cette nouvelle n’enchanta absolument pas le bérilien, mais il était obligé de l’admettre : Sans son aide ils risquaient fort de se perdre dans le désert, et il n’avait aucune envie de revivre ce calvaire. Kowai acquiesça simplement de la tête.
-De plus, il ne vous reste plus rien. Je vous donnerai de quoi tenir le trajet, et j’ai aussi des montures pour le faciliter. A l’avenir, vous feriez mieux d’éviter une traversée du désert sans préparation : Si on vous donne six heures pour couper un arbre, passez en quatre à affuter votre hache.
Sur ces mots, son sourire s’élargit… Sumnum ne savait pas d’où il sortait ses expressions, mais il semblait prendre plaisir à les utiliser. Une question cependant ne quittait pas son esprit, et étrangement, il sentait que Kowai pensait la même chose.
-Pourquoi nous aidez-vous ?
-A-t-on besoin d’une raison pour apporter son aide à quelqu’un ?

Ce fut la seule réponse qu’il put obtenir.
Lorsque Sumnum eut terminé son repas, ils se préparèrent immédiatement à partir. Puisque ce Tehlal semblait vouloir les suivre jusqu’à la ville suivante, eh bien qu’il le fasse. Mais autant aller aussi vite que possible.
Ainsi, moins d’une heure plus tard, ils étaient sur le départ. Kowai et Sumnum attendaient Tehlal – qui saluait les villageois –, montés sur deux de ses chameaux. Le scarrath en possédait quatre, ce qui laissait penser qu’il n’était pas qu’un simple voyageur sans le sou.  En les rejoignant, lui-même monta sur l’une de ses bêtes, la dernière transportant ses effets. Ils partirent donc, entamant leur traversée du désert qui allait, selon les prévisions de Tehlal, durer cinq jours…

---

Au fil de leur voyage, les deux bériliens se rendirent compte de l’aubaine que représentait pour eux Tehlal. Alors que deux jours seulement dans les étendues sableuses les avaient completement épuisés la première fois, cette seconde traversée se passait extrêmement bien, et était presque agréable. Avec des réserves conséquentes, la nourriture qu’il fallait, des montures et des vêtements adéquats, la traversée du désert semblait presque à présent une partie de plaisir. Mais même ainsi équipés, il était facile de se perdre dans les dunes, et sans cet homme providentiel, il n’était pas dit que Kowai et Sumnum seraient parvenus à destination…
Mais cela n’empêchait pas ce dernier de ne pas pouvoir encadrer leur sauveur. Il lui était impossible, malgré tout, de lui faire confiance, d’autant plus après plusieurs jours passé en sa compagnie. Et à la fin du quatrième jour, la tension qui l’habitait atteignit son paroxysme.
Ils avaient monté leur campement au sommet d’une dune et étaient tous trois assis autour du feu, dinant des provisions fournies par Tehlal. Celui-ci s’apprêtait à « montrer quelque chose » aux deux bériliens… Surtout à Kowai, en fait, car Sumnum ne semblait pas vouloir accorder d’attention au Scarrath.

-Regardez bien, dit-il. Fixez mes mains et… Ah, oui, j’oubliais. Je tiens à préciser quelque chose : Il ne s’agit pas de magie. Simplement d’un tour de passe-passe. Je sais comment les arcanes sont vues dans votre culture, mieux vaut prévenir que guérir.

Il ne reçut aucune réponse. Sumnum regardait au loin et Kowai continuait à fixer ses mains, affichant un sourire curieux. Heureux d’avoir au moins une spectatrice, Tehlal commença :

-Je disais donc, regardes bien mes mains, sois très attentive… Il suffit de regarder quelque chose avec attention pour qu’elle devienne intéressante.

Sur ces mots il fit un mouvement de poignet et, sans que Kowai ne capte quoi que ce soit, une fleur pourpre apparut dans sa main droite. Alors que ses yeux s’écarquillaient de stupeur, il fit un second mouvement et une seconde fleur, azur cette fois, rejoignit la première. Il les fit toutes deux passer dans sa main gauche gantée et réitéra le mouvement… Mais cette fois c’est dans la main gauche qu’une troisième fleur, jaune, était apparue, s’ajoutant à ses consœurs. Puis, à l’aide de sa main libre, il écrasa les trois plantes jusqu’à ce qu’on ne les voie plus avant d’ouvrir grand les paumes : Plus rien.
Kowai s’appretait à dire quelque chose mais il l’arrêta net en lui faisant signe de garder le silence. Il se concentra un instant et joignit ses deux poings devant lui, collés l’un à l’autre, avant de les écarter lentement… Dans l’interstice entre les deux mains et à mesure qu’il les éloignait, une dizaine de tiges apparurent et s’allongèrent, jusqu’à ce que Tehlal fasse un large et brusque mouvement du bras gauche, dévoilant tout un bouquet de fleurs multicolores dans sa main opposée. Enfin, il se courba en guise de salut et reçut même quelques applaudissements de sa spectatrice, avant de reprendre sa place autour du feu de camp.
Kowai fit preuve de curiosité et posa quelques questions au scarrath, auxquelles il ne répondit que de manière évasive, expliquant que dévoiler le secret brisait l’intérêt de la chose… Sumnum écoutait en silence. Il fixait Tehlal qui, lui au contraire, ne le regardait absolument pas. Ses yeux étaient entièrement focalisés sur sa jeune interlocutrice, et il ne cillait presque pas. Le bérilien ressentit alors une sensation étrange. Il fut soudain perturbé par le regard que cet homme sur sa protégée, sans pouvoir dire pourquoi… Il n’aimait pas cela du tout, et un mauvais pressentiment refit surface en lui.

-Vous semblez avoir une étonnante capacité, jeune fille, disait Tehlal à Kowai. Vous êtes constamment souriante… Je dois dire que je vous envie. Et ce bijou… Il fronça les sourcils l’espace d’un instant, fixant maintenant la boucle d’oreille de la jeune fille. Il est… Spécial, non ?

Kowai ne répondit pas. Elle n’eut aucune réaction particulière, mais sur ces derniers mots, Sumnum la sentit soudain particulièrement perturbée… Après ces paroles, le scarrath tendit lentement son bras vers le visage de la jeune fille, comme s’il voulait toucher et inspecter lui-même l’objet, mais il fut interrompu par le bérilien. C’en était assez :

-Qu’est-ce que vous manigancez, Tehlal ? lui lança-t-il.

-Puisque je vous ai dit que vous pouviez me tutoy…

-Cessez de tergiverser et répondez-moi !
Il s’était levé et avait à nouveau dégainé son arme, pour la deuxième fois face à cet homme, mais cette fois-ci devant Kowai. Sa seule présence mettait ses nerfs à vif…

-Il n’y a manigances que là où on les imagine.

-REPONDEZ !


Cela faisait des lustres que Sumnum ne s’était pas ainsi énervé. L’esprit du scarrath semblait être pour lui un voile de brume qui brouillait ses perceptions. Il n’arrivait pas à lire en Tehlal et s’en trouvait perturbé. De plus son pressentiment avait encore gagné en intensité et si lui ne se sentait pas bien, c’était surtout pour Kowai qu’il s’inquiétait.
L’homme marqua une pause et poussa un léger soupir. En souriant, il se leva, regardant le guerrier de haut. Il leva les bras comme pour se rendre et dit :

-Je vous l’ai déjà dit, je ne vous veux que du bien, et je vous assure que je n’ai absolument rien derrière la tête en vous aidant… Cependant tu as raison de te méfier. De moi, comme de qui que ce soit à Scarrath en général…

-Alors ? Qui êtes-vous vraiment ? Et répondez-moi sans détour, cette fois.


Puisqu’il semblait vouloir coopérer, Sumnum baissa son sabre. Kowai, silencieuse, semblait plus qu’attentive.

-Ça va, j’ai compris, dit Tehlal. La vie d’un homme fait son identité, mais malheureusement, je doute que vous ayez réellement envie que je vous raconte la mienne… Tout comme je ne souhaite pas vous en parler. Je suis donc au regret de vous annoncer que vous n’en saurez rien. Cependant, sachez que de toutes les choses que j’ai pu vous dire jusqu’à présent, aucune n’était fausse. Je parcours bel et bien Scarrath, aidant qui peut encore l’être selon mes moyens. C’est la seule chose que je « manigance », comme tu le dis. Si vous voulez en savoir un peu plus, je vous avouerai que la misère qui frappe ce pays m’insupporte… Ce qui m’exècre le plus est qu’elle soit devenue, au fil des années, normale, et n’y choque plus personne. J’œuvre pour arranger la situation autant que je le peux.

Les deux bériliens l’avaient écouté attentivement, mais ils n’avaient rien appris de plus… Et Sumnum n’avait pas changé d’opinion quant au scarrath et se sentait toujours aussi mal à l’aise. Alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole, Tehlal l’interrompit.

-Oh, je sais bien ce que tu peux te demander. Il retira son gant et leva sa main gauche, dévoilant une cicatrice béante recouvrant tout le revers et laissant sa chair à ciel ouvert. Voilà pourquoi je porte ce gant : Lorsque tu rencontres quelqu’un, assure-toi de ne lui montrer que tes beaux côtés.

Et effectivement, c’était la question que Sumnum allait poser. Le scarrath marqua une pause avant de reprendre :

-Mais vous me demandez de vous en dire plus sur moi sans m’avoir conté quoi que ce soit sur vous… Dites m’en plus en retour.

-Je refuse.

-La réciprocité est la base de toute relation cordiale,
dit Tehlal en riant. Mais bon, ce n’est pas comme si je vous avais dit grand-chose non plus, ou comme si j’avais besoin que vous me parliez pour vous connaitre, Sumnum Dalfan-Fujiyû et Kowai Dalfan.

Sumnum eut un mouvement de recul. A aucun moment il ne lui avait donné leurs véritables noms.

-Vous avez longtemps vécu au sein du clan Dalfan, mais avez fui ce dernier en suivant un mouvement rebelle… Dirigé par le père de la jeune fille, manifestement. Puis vous avez fuis une deuxième fois, quittant ce même mouvement pour vous lancer dans ce grand voyage…

La stupéfaction se lisait sur le visage du bérilien. Il n’en revenait pas.

-Ah, et bien évidemment, je suis au courant de ta… capacité.

Cette fois, c’était le comble. Il resta plusieurs secondes immobile, les yeux grands ouverts. Tehlal poussa un soupir de déception avant d’afficher à nouveau un sourire.

-Maintenant que j’ai révélé tout cela, je doute pouvoir continuer en votre compagnie plus longtemps... Je vous laisse les deux chameaux, et quelques provisions supplémentaires. Pour rejoindre la prochaine ville, allez vers l’ouest, mais préférez le voyage de nuit. Il est plus facile de se repérer aux étoiles pour ceux qui ne connaissent pas le désert. Sur ces mots il pointa une étoile particulièrement brillante, s’assurant que ses interlocuteurs aient bien vu de laquelle il s’agissait. Suivez celle-ci, et vous arriverez à destination sans aucun problème. Une fois là-bas, vous pourrez laisser les chameaux à l’étable d’une auberge locale. Je saurais les retrouver… Sinon, gardez les si vous le voulez. Je vous les offre.

Et sans dire un mot, il rassembla ses affaires et attela les deux autres chameaux. Juste avant de monter sur le dos du premier, il se retourna.

-Une dernière chose…

D’un nouveau mouvement de poignet, il fit apparaitre un couteau dans sa main. Il semblait tranchant comme un rasoir et brillait sous la lune. Tehlal le fit tournoyer habilement dans sa main avant de le faire disparaitre soudainement.

-A Scarrath, ne faites confiance à personne.

Il jeta un dernier regard, qui dura de longues secondes, vers Kowai avant de grimper sur sa monture et de s’éloigner, lentement, disparaissant dans l’obscurité du désert nocturne.

---

Grace aux fournitures et aux indications de Tehlal, le duo parvint aisément à la ville suivante. Au milieu des provisions, ils trouvèrent une bourse pleine d’aiglons d’or ainsi qu’une lettre de recommandations et d’indications quant au voyage en pays Scarrath. Sumnum se refusa à conserver les bêtes de leur bienfaiteur et les abandonna donc lorsqu’ils eurent atteint la civilisation, conservant cependant tout ce qu’il leur avait laissé d’autre. Suite à cette étrange rencontre, les deux bériliens reprirent donc leur voyage, à nouveau seuls.
Ils avaient encore beaucoup de chemin à parcourir.

__________________________________________________
_____

Les signatures, c'est pour les faibles Noël
avatar
Lord Penguin
Héros Prinny

Messages : 707
Date d'inscription : 29/09/2013
Localisation : Excellente question ._. Il serait temps que je m'informe

Feuille de personnage
Nom des personnages:

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Collection de OS de l'écrivain manchot

Message par Lord Penguin le Sam 29 Aoû - 14:50

Pas faché d'avoir finalement terminé ce OS, qui au final est pour beaucoup composé de dialogues Mignon . J'ai totalement bloqué à plusieurs endroits et ait fait de mon mieux pour que ça reste... fluide ? Et pis attention, y'a des réflexions assez bizarres dedans ? Boh, j'me fais peut être des films, vous verrez bien.



Le Diable et le Chien :


Un instant de flottement qui parut une éternité, plusieurs chocs, puis un bruit sourd accompagné d’un craquement. D’abord sonné, il ne tarda pas à ressentir une douleur fulgurante dans son poignet et poussa un cri. Malgré l’obscurité presque totale, il était évident que son os était brisé… Ses cotes aussi étaient endolories, et il soupçonna de s’en être brisé une. Après un certain temps d’adaptation, il parvint à vaguement discerner ce qui l’entourait et constata qu’il se trouvait dans une grande cavité aux parois rocheuses. Il y faisait frais, presque froid, et l’humidité y était asphyxiante. Levant les yeux, il aperçut une infime lueur… De sa position, elle lui parut très lointaine, et il était inconcevable pour lui d’escalader.
Comment diable était-il arrivé ici ? Lui-même n’arrivait pas à le comprendre. Mais il commençait à s’habituer à ce que ce genre de choses lui tombent dessus, depuis deux ans qu’il errait.
Toujours était-il qu’il allait devoir trouver un moyen de se sortir de là. S’approchant et se collant au mur, il commença à avancer à tâtons, lentement. Sa vue s’était admirablement adaptée et il pouvait vaguement voir ce qui se trouvait dans un rayon de quelques mètres autour de lui… Soit absolument rien, si ça n’était un mur et un plancher rocheux. Au fil de sa progression, qui continua pendant une durée qu’il lui était impossible de déterminer, la faim commença progressivement à se faire sentir, et ce jusqu’à ce qu’il ait l’impression que quelqu’un empoignait directement son estomac. Ses jambes s’endolorirent, et son poignet le lança de plus en plus…
Une heure, un jour, ou une semaine plus tard, il remarqua quelque chose d’anormal sur cette paroi qu’il ne sentait presque plus tant il s’était habitué à son toucher… A l’endroit où il venait de poser la main, la pierre était taillée, et non brute. Il resta un instant immobile avant de continuer d’avancer, mais le sol se déroba sous ses pieds et il fit une nouvelle chute le long d’une pente abrupte et anguleuse, qu’il termina le visage contre le sol. Il se redressa en titubant et posa sa main valide sur son front, sentant un liquide chaud qui s’écoulait doucement. Alors qu’il restait debout, immobile, le son des gouttes de sang s’écrasant au sol commença à résonner dans la silencieuse caverne. Reprenant ses esprits et tentant d’ignorer la douleur intense de son poignet et de son crâne, il constata qu’il venait de dévaler des escaliers grossièrement taillés dans la roche. Il se trouvait à présent dans un couloir clairement façonné par une main humaine. C’était un bon signe. Si l’endroit avait été aménagé, il devait forcément y avoir une sortie quelque part. Animé d’une énergie nouvelle, il poursuivit son chemin pendant un long moment. Un très long moment, même… Et la fatigue le gagna à nouveau, peu à peu. Jusqu’à ce qu’enfin, il aperçoive une lumière. Il n’en crut d’abord pas ses yeux, mais il n’y avait pas de doute possible. Quelque chose brillait, droit devant. Après avoir passé tant de temps dans les ténèbres, cette lueur lui fit comme perdre la tête et il se mit à courir dans sa direction. Cette course effrénée dura de longues minutes, mais sa fatigue semblait comme évaporée. La lumière se rapprocha de plus en plus, jusqu’à ce qu’il puisse la distinguer clairement. Il s’agissait de la flamme d’un flambeau. Il constata aussi que sans même s’en être rendu compte, il avait pénétré une vaste pièce uniquement éclairée par cette faible source lumineuse qui formait un maigre halo en son centre. S’approchant du flambeau, il se surprit à trouver du réconfort dans la chaleur qui en émanait, lorsqu’il remarqua quelque chose… Du côté opposé à celui par lequel il était entré, il pouvait vaguement distinguer une forme. S’écartant du cercle lumineux, il approcha prudemment de ce qui lui semblait de plus en plus ressembler à un trône.
Soudain, il vit deux lueurs jaunes briller dans l’obscurité et sentit une douleur froide et perçante traverser son abdomen avant de s’écrouler lourdement sur la pierre froide du sol.
Son sang chaud se répandit, formant une large flaque autour de son corps alors qu’il se tordait de douleur. Il voulut dire quelque chose, mais sa gorge était pleine de sang et il ne put pousser qu’un grognement guttural. Levant son regard, il vit les deux lumières jaunes le toiser, puis une voix s’élever. Une voix grave et vibrante.

-Etrange…

Et il sentit à nouveau et à plusieurs reprises cette même douleur insupportable. Quelque chose de large et de tranchant lui traversait le torse et cognait contre la pierre. Il voulut hurler mais ne le put toujours pas, poussant un grognement identique au précédent. Ses muscles se tendirent et se crispèrent, si bien qu’il s’arracha plusieurs ongles contre les dalles du sol… A l’instant où il se sentit défaillir, les coups cessèrent, le faisant garder conscience. C’était intenable. Il aurait préféré mourir ici et maintenant plutôt que de devoir subir une telle souffrance… Mais ce ne fut pas le cas. Il ne mourut pas. On venait de lui transpercer la cage thoracique à multiples reprises, mais il vivait toujours.

-Très étrange.

A terre et ne pouvant bouger, impuissant, il se sentit tiré vers les deux orbes jaunes, se rapprochant lentement d’elles avant d’être élevé à leur niveau. Il était maintenant hors du halo lumineux, juste en face de ce qu’il reconnut finalement comme des yeux, dont les pupilles étaient verticales… Ils le fixaient, étrangement captivants, et il se sentit soudain comme un papillon attiré par une lumière. D’abord, son regard s’y perdit. Puis, ce fut son esprit. Et il crut même sentir son âme être aspirée alors qu’il tombait dans un profond coma.

* * *

Lorsqu’il rouvrit les yeux, l’obscurité était toujours totale. Quelque chose lui entravait la gorge, et il se mit à vomir du sang. Il lui fallut un instant de plus pour ressentir à nouveau l’atroce douleur qui perçait toujours sa poitrine. Elle était amoindrie, mais toujours bien présente. Ou était-il ? Il peinait à s’en rappeler… Tentant de se redresser en prenant appui sur sa main valide, il glissa sur une substance épaisse et pâteuse au sol. Son sang, qui avait séché. Depuis combien de temps était-il inconscient ? Une voix l’interpella alors.

-Réveillé ?

Il leva la tête. Les yeux étaient là, ils le regardaient et lui parlaient. Ca y est, ça lui revenait. Il avait glissé, chuté, marché, rampé… Et était finalement arrivé ici, où se trouvaient ces deux lueurs, avant d’être transpercé. Il regarda en arrière, là où se trouvait un flambeau, mais il n’en restait nulle trace. Un frisson de terreur qu’il ne put réprimer lui parcourut l’échine. La faible lueur de ce regard posé sur lui sembla le transpercer de part en part, et la douleur de sa poitrine se raviva. Il se prostra d’autant plus contre le sol, craintif, mais rien ne se produisit.
Finalement, après de longues minutes, la même voix grave qu’auparavant se fit entendre, parlant lentement et marquant de longues pauses entre chacune de ses phrases.

-Tu te demandes certainement ce que je suis. La réponse me semble évidente. Mais j’ai une question infiniment plus intéressante. Toi, qu’es-tu ?

Cette réponse le surprit. Son interlocuteur venait de lui poser une question à laquelle il n’avait lui-même aucune réponse. Il n’en savait rien. C’était un mystère total. Mais une chose était sure, il n’était pas lui… Plus lui. Il n’était pas normal… Plus normal.
La voix reprit, comme lisant dans son esprit.

-Je sais parfaitement que tu l’ignore. Mais je pense avoir une réponse pour toi, Anatole.

Sa première réaction fut la stupeur. La voix connaissait son nom ? Comment était-ce possible ?
Puis il revint à lui. Non. Ca n’était plus son nom.
Mais plus important encore… Elle disait avoir une réponse à ses interrogations.

-Et je sais beaucoup d’autres choses à ton sujet… Mais tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même.

Ce fut comme si il n’avait pas entendu cette seconde remarque. Tout ce qui lui importait dans l’immédiat, c’était la réponse à cette question qu’il se posait depuis maintenant deux années, si bien qu’il perdit toute crainte et demanda, d’une voix faible.

-T… Tu sais ce que je suis ?

La voix marqua un temps de pause et les yeux cessèrent de luire pendant cet instant.

-Je le sais.

-Alors ? Sa voix était fébrile. Qu’est-ce que je suis ?

-… Tu n’es pas toi tout en l’étant... Tu ne peux donc être qu’une seule chose.

La voix s’arrêta là, comme pour le faire languir.

-Continue !

-…Pourquoi le devrais-je ? Qu’as-tu à m'apporter ?

Les yeux le toisaient à nouveau, comme attendant sa réaction. Ils semblaient vouloir quelque chose en échange de cette information. Mais quoi ?

-Q… Qu’est-ce que tu veux ?

Aucune réponse.

-Que veux-tu ?! reprit-il avec véhémence.

-… Rien que tu puisses m’apporter, répondit la voix, comme après un instant de réflexion.

Et les deux lueurs s’éteignirent sans se rallumer, le laissant seul à s’égosiller en vain, car aucune réponse ne vint.

**

Le temps s’écoula. Pendant une durée qu’il ne pouvait déterminer, il resta couché sur ce sol froid, immobile et seul. Il avait d’abord hurlé pour que la voix lui réponde, mais elle n’en avait rien fait, et il finit par prendre peur qu’elle ne lui fasse subir un traitement similaire au précédent. Il s’était donc calmé et, incapable de bouger, s’était mis à réfléchir et à attendre. Qu’était-il ? Cette question le taraudait depuis deux ans. Et il avait été à deux doigts d’en connaitre la réponse… Il avait mal. Horriblement mal. Mais il s’était habitué à cette douleur. Son immobilisme avait engourdi ses membres, si bien qu’il avait des difficultés à faire le moindre mouvement. Et il resta ainsi. Un jour, une semaine, ou peut-être un mois s’écoulèrent. Il ne mangea rien, ne but rien, continua simplement à souffrir, mais ne mourut pas…
Jusqu’à ce qu’une voix s’élève à nouveau.

-Toujours en vie ?

Surpris, il leva les yeux et redécouvrit celles qu’il n’espérait plus…  Après cette éternité passée dans les ténèbres et la douleur, les deux lueurs venaient de reparaitre. Alors qu’auparavant elles ne lui inspiraient que la terreur, il les perçut cette fois comme porteuses d’espoir. Il allait peut être enfin avoir sa réponse.
Mais il avait aussi eu le temps de résoudre une autre question.

-Je sais ce que vous êtes… dit-il d’une voix toujours vacillante. Vous… Etes un vampire.

-… La question ne se posait pas.

-Je peux vous donner mon sang ! Dites-moi ce que je suis !

-… Me penses-tu incapable de le prendre par moi-même ?
répondit la voix. Et que ferais-je de ton sang ? Que ferais-je même du sang d’un humain ?

Il ne sembla pas comprendre cette réponse. Les vampires ne sont-ils pas censés se nourrir de sang ?

-Mais qu’est-ce que tu veux de moi ?!

Il s’énervait quelques peu. Mais la voix l’ignora et lui demanda.

-Dis-moi plutôt. Que fais-tu ici ?

-Pourquoi tu ne le devine pas comme tu l’as fait précédemment ?

-… Je ne sais de toi que ce que tu sais de toi-même,
lui répondit-on.

-Tu devrais donc savoir que je suis arrivé ici par hasard.

-Ce n’est pas ce que je te demandais. Pourquoi es-tu ici, et non pas auprès des tiens ? Il y avait quelqu’un en particulier…
La voix marqua une pause. Esther, c’est cela ?

Il tiqua.

-Tu te trompes.

-… Je te l’ai dit. Je ne sais de toi que ce que tu sais de toi-même. Cesse de te mentir. Ce n’est que faire preuve de faiblesse.

-Je ne suis pas faible !
s’emporta-t-il, toujours statique et couché au sol, mais oubliant toute crainte qu’il ait pu ressentir plus tôt.

-… Oh ? Et fuir ? N’est-ce pas une preuve de faiblesse ? Lui demanda la voix. Tu essaie sans doute de te convaincre que tu es parti pour forger une nouvelle vie, pour suivre un nouvel objectif, mais tu n’avais rien de tel. Tu as monté ces buts de toute pièce pour justifier ta couardise. Tu ne pouvais pas supporter de rester coincé avec les tiens dans cette misère sans nom, toi qui avais des aspirations de grandeur. Tu as usé de ce faux prétexte, car tu n’as jamais cessé d’être toi, pour justifier ta fuite. Tu n’as pas fait face à l’obstacle, tu as préféré modifier ta route plutôt que le surmonter, quitte à abandonner ce qui t’étais cher… Par simple peur. Tu n’as aucune constance. Aucune volonté. Tu es donc faible.

A cela il ne répondit rien, ne pouvant que se taire, réfléchir à ce qui lui avait été dit, et constater le fond de vérité dont ces mots étaient emprunts. A vrai dire, cette réflexion lui avait déjà traversé l’esprit auparavant, mais il ne l’avait jamais laissée se développer… Levant les yeux, il vit les deux lueurs jaunes s’effacer lentement dans l’obscurité et le laisser à nouveau seul. Lorsqu’il voulut les apostropher par la suite, il n’obtint une fois de plus aucune réponse. Elles l’avaient à nouveau laissé seul, étalé sur la pierre froide, livré à ses pensées pour une durée qu’il ne put déterminer. La douleur s’était atténuée, et il ne la sentait presque plus… Il ne tenta même pas de bouger. Il avait à penser. En quelques mots, la voix l’avait entièrement remis en question. S’était-il réellement trompé à ce point ?
Le temps s’écoula. Un jour, une semaine, ou un mois, jusqu’à ce que, rompant le silence, il demande :

-Faites de moi un vampire.

A cet instant, les deux yeux réapparurent et se mirent à le fixer à nouveau, comme si leur curiosité avait été piquée.

-Tu me vouvoie, soudainement ? Tu n’as décidemment aucune constance... Mais tu m’intéresse. Pourquoi le voudrais-tu ?

-Parce que vous avez raison. Je suis faible…

-… Tu n’as décidément rien compris,
répondit la voix après un instant de silence. Lève-toi.

Il n’eut aucune réaction, comme s’il avait du mal à assimiler ces paroles.

-Lève-toi, reprit-elle.

-Je ne peux pas !

-Tu le peux. Force.

Qu’on lui dise ceci le fit porter à nouveau attention à ses membres. Ils étaient engourdis, mais après quelques efforts, il parvint à les sentir à nouveau et à les bouger. Posant ses deux mains sur le sol, il prit appui sur celles-ci, puis sur ses jambes, et parvint sans aucune difficulté à se relever. Il était debout, et à sa grande stupéfaction, il ne ressentit aucune douleur. Touchant son torse, il remarqua que malgré le trou béant dans ses vêtements, sa chair ne semblait avoir subi aucune blessure. Et il se rendit alors compte qu’il avait pris appui sur le même poignet qu’il s’était brisé en arrivant ici, a présent intact.

-Peux-tu me voir ? lui demanda la voix.

Abasourdis, il leva la tête vers les deux lueurs et découvrit petit à petit, stupéfait, qu’il parvenait à discerner des éléments dans cette obscurité totale. En l’espace de quelques secondes, l’ensemble de la salle et de son contenu se révélèrent à lui. Il voyait comme en plein jour. En fait, c’était comme s’il avait toujours été capable de le faire, mais qu’il ne s’en rendait compte que maintenant. En face de lui, il voyait maintenant un homme assis sur un trône de pierre, vêtu d’habits qui, bien que d’allure noble, étaient dans un triste état. Il portait une barbe et des cheveux d’un blond très prononcé, ces derniers étant coiffés en arrière, et sous des sourcils épais lui donnant un air dur, il avait deux yeux jaunes brillants aux pupilles fendues. Cela lui fit un choc. Il découvrait finalement et véritablement son interlocuteur, qui n’avait jusqu’ici été qu’une voix et deux iris.

-Que… Que m’as-tu fait ?

-Je n’ai rien fait.
Son allocutaire sembla frappé par le fait de voir ses lèvres bouger alors qu’il parlait. Tu découvres simplement tes propres capacités… Et ce n’est qu’un début. Tu n’as pas besoin de devenir vampire. Ce n’était de toute façon pas d’une telle faiblesse que je te parlais.

Il regarda ses mains, stupéfait. Il percevait parfaitement chacun des mouvements de ses doigts. Puis il les passa à nouveau sur sa poitrine, vérifiant que sa blessure avait bel et bien disparu. Voir clairement le vampire et avoir retrouvé ses moyens, d’autant plus en se découvrant de nouvelles capacités, lui rendait petit à petit l’assurance et la défiance qui le caractérisaient en temps normal.

-Tu vas enfin me dire ce que je veux savoir ? demanda-t-il au vampire.

Celui-ci le regarda d’un air circonspect, levant un sourcil, et après quelques secondes passées à le toiser, il ferma ses paupières, ce qui fut perçu comme une provocation. Les choses se passaient exactement comme précédemment, et le jeune homme s’égosilla en vain une nouvelle fois, si bien qu’il finit par perdre son sang-froid. Sous le coup de la colère et après, malgré tout, une seconde d’hésitation, il s’avança vers le corps immobile du vampire pour le réveiller et le faire parler de force, mais à peine sa main eut-elle frôlé l’élégante veste du mort-vivant qu’il sentit  quelque chose sous sa gorge… Un objet large et tranchant qu’il reconnut immédiatement à son toucher glacé. L’objet qui l’avait déjà transpercé de part en part à plusieurs reprises. Il fut immédiatement pris d’un frisson irrépressible et rabattit son bras le long de son corps. Baissant les yeux, il put mieux observer cette lame menaçante, et remarqua quelque chose d’étonnant… Elle n’était pas de métal.
Sur ce constat, il entendit un souffle rauque et glacé dans son dos, accompagné d’une odeur pestilentielle. Comprenant que quelque chose d’énorme se trouvait derrière lui, respirant à quelques centimètres de l’arrière de son crâne, il se fit aussi immobile que possible, et resta ainsi statique pendant quelques secondes qui lui parurent une éternité, jusqu’à ce que la lame se retire et que le souffle disparaisse. Alors, il tomba à terre, haletant et en nage, et recula par réflexe de plusieurs mètres. Le vampire n’avait pas fait le moindre mouvement, semblant comme endormi. C’est alors seulement, à présent qu’il la voyait pour ce qu’elle était, qu’il en revint à craindre réellement la créature…
Mais dans l’immédiat, il lui fallut prendre quelques minutes pour se remettre de ses émotions. Il avait déjà vécu cette situation plusieurs fois, et il se doutait que le vampire n’allait pas rouvrir les yeux avant un certain temps. Il entreprit donc, usant de sa nyctalopie nouvellement acquise, d’explorer quelques peu les environs. Il redécouvrit d’abord la salle où il se trouvait, large pièce circulaire au plafond en forme de dôme. En son centre se trouvait bel et bien un porte flambeau métallique, soudé au sol. On trouvait gravé sur les murs de pierre, par endroit, des écritures qu’il ne parvint pas à déchiffrer, ne sachant de toute façon pas lire. La seule issue était le long couloir par lequel il était arrivé, qu’il emprunta en sens inverse, jusqu’à gravir les grossiers escaliers qu’il avait dégringolé et se retrouver dans la caverne qui l’avait mené jusqu’ici. Y voyant comme en plein jour, il découvrit une cavité d’un gigantisme qu’il n’aurait pas soupçonnée à l’aller, semblant s’étendre bien au-delà de ce que serait l’horizon à la surface. Il distingua notamment un large lac en son centre qui semblait lui aussi ne pas avoir de fin. Faisant quelques pas dans la fraicheur et l’humidité qui régnaient en ce lieu, et observant l’eau si calme qu’il crut pouvoir marcher dessus comme sur de la pierre, il se rendit compte qu’il n’avait mangé ni bu depuis une éternité... Il n’en avait aucunement ressenti le besoin, la faim qui le tenaillait au départ avait entièrement disparu, et il en allait de même pour le sommeil. Décidemment…
Continuant son exploration, il se mit en quête d’une éventuelle issue qu’il ne parvint pas à trouver, malgré ses longues recherches… Longues à un point qu’il ne put déterminer. Dans ces ténèbres qui étaient pour lui comme une journée perpétuelle, et en l’absence de sensation de faim ou de fatigue, le temps devenait de plus en plus dur à mesurer. Finalement lassé de ces recherches infructueuses, il entreprit de revenir sur ses pas.
Parvenant finalement dans la salle du trône, car c’était ainsi qu’il la pensait, il trouva le vampire dans l’exacte position dans laquelle il l’avait laissé, semblant n’avoir pas bougé du moindre millimètre. Alors qu’il s’approchait, il vit les paupières de la créature se rouvrir, révélant à nouveau les deux iris solaires qui se mirent aussitôt à le fixer. C’était clairement un monstre, un véritable démon, mais il semblait terriblement humain… Si sa nature n’était trahie par ses yeux surnaturels. En  y repensant, et bien qu’il ne comprit qu’à moitié pourquoi, il se sentit en cet instant étrangement proche du vampire. Les mots qui sortirent de sa bouche eurent de quoi les surprendre, l’un comme l’autre.

- Comment t’appelles-tu ?

Il se passa un nouvel instant de silence, qui semblait caractéristique du vampire et précéder chacune de ses paroles.

-J’ai porté nombre de noms, et tel que tu me vois, l’on m’appelait Orion. Mais Hidalgo serait une plus juste dénomination.

-Et bien…
Il hésita une seconde puis se lança, essayant de rester aussi détendu que possible pour engager la conversation avec cet être qui pouvait probablement lui ôter la vie à tout instant. Hidalgo.  Et si tu me racontais ce que toi tu fais ici ? N’est-ce pas inhabituel pour un vampire de rester dans un tel isolement, s’il leur est nécessaire de s’abreuver de sang ?

-… C’est une longue histoire. Mais pourquoi ce revirement de comportement ?

-Je n’ai aucune idée de comment sortir d’ici, et tu as toujours quelque chose à m’apprendre.

-… Tu sembles finalement avoir compris quelque chose. Mais dis-moi, maintenant que tu es plus calme… Vas-tu répondre à ma question ?

-Quelle question ?

-… Que fais-tu ici ?


Ah, oui. Il s’en rappelait. Mais à vrai dire, il ne comprenait toujours pas où le vampire voulait en venir, dans quelle direction il voulait le pousser… Cependant il n’était pas en situation de discuter, et ne comptait de toute façon pas le faire. D’une part par crainte, et d’autre part car il avait bien compris qu’une quelconque autre méthode ne fonctionnerait pas.

-Tu veux dire… Pourquoi j’ai choisi de quitter ma famille ?

S’ensuivit un silence du vampire et un regard qui l’invitait à continuer, ce qu’il fit.

-Parce qu’ils n’étaient pas ma famille. Ca n’était pas mon foyer. C’étaient les siens. Ceux du garçon auquel j’ai volé l’apparence, la personnalité, les souvenirs… Je n’y avais pas droit.

-…Et quelle différence y a-t-il entre toi et ce garçon ? Si vous partagez la même apparence, la même personnalité, et les mêmes souvenirs ? En quoi es-tu si différent ?

-Je suis différent parce que je sais. Parce que je suis conscient de ne pas être lui… J’ai vu son corps, froid et sans vie. Je me suis rappelé de ce que je lui ai fait. Comment pouvais-je retourner à ma vie tranquille en sachant cela ?

-… Tu le pouvais. Il suffisait de le vouloir. Mais ça n’était pas une vie tranquille qui t’attendait à ton retour. C’était une vie miséreuse, plus bas que terre, mais une vie parmi les tiens. Tu as tout simplement fait le choix d’abandonner ceux auxquels tu tenais, ceux qui comptaient sur toi, au profit de ton propre salut.


C’était la seconde fois que le vampire lui disait cela… Qu’est-ce qu’il cherchait à faire en le lui répétant ? Pourquoi lui faisait-il subir cela ? Comme s’il n’avait pas déjà assez de remords…

-Je…

-… Tu as sacrifié ta famille, sacrifié ta sœur, pour t’en sortir par toi-même. Tu as choisi la voie de l’égoïsme.




Cette dernière phrase alluma comme une lumière dans son esprit. Oui. Il avait choisi cette voie… Délibérément. Il n’y avait pas de remords à avoir. De son plein gré, il avait choisi la voie du mal. C’était sa pensée depuis le départ, mais il ne se rendait compte que maintenant qu’il lui restait énormément de chemin à parcourir.

-Effectivement, lança-t-il au vampire après un long moment de réflexion. J’ai abandonné ma famille, et ma sœur. Je les ai laissés derrière moi, dans une profonde détresse, pour m’offrir un avenir. Cet avenir est fondé sur l’hypocrisie, sur un mensonge fait à moi-même… Mais j’ai aussi fait un choix, le choix d’embrasser une voie sur laquelle l’hypocrisie et le mensonge ne sont rien, puisque faite de meurtres et de destructions. Je peux donc le crier sans honte… Tout ce que je suis, et surtout ce que je serais, n’est fondé que sur du néant… Sur une imposture.

A ces mots, il vit s’afficher un sourire sur le visage du vampire. Un sourire de satisfaction. C’était la première fois qu’une émotion transparaissait sur son visage… La première fois qu’autre chose que ses yeux bougeaient.

-… Eh bien. Tu es finalement capable de faire preuve de constance, on dirait. De t’en tenir à tes convictions. Soit. Je te reconnais finalement du potentiel… Et je vais à mon tour répondre à ta question…

Les yeux du jeune homme s’illuminèrent soudain.

-As-tu déjà entendu parler des doppelgangers ?

-Des… Quoi ?

-…Rien d’étonnant à cela. Un doppelganger est une créature étrange qui copie en tout point un être humain, que ce soit par l’esprit ou par l’apparence, mais qui provoque la mort du modèle dans le processus. L’être nouvellement créé se voit aussi doté de capacités variant selon les individus…

-Tu veux dire que… C’est ce que je suis ?

-…Cela même.

C’était une question qu’il se posait depuis longtemps, mais la réponse le laissait finalement quelques peu de marbre. Il n’avait rien appris, si ce n’était le nom que l’on donnait à ceux de son espèce, et qu’il avait des semblables… Il n’avait jamais su pas à quoi s’attendre, mais il était comme déçu. C’était donc ça. Il était un… Doppelganger ?

- Les doppelgangers sont extrêmement rares, continua Hidalgo, et je n’en ai rencontré que deux durant ma longue existence. Tous les deux très étranges. Mais tu les surpasse, sur ce point. Dis-moi, maintenant que tu sais cela… Que comptes-tu faire ?

-Sortir d’ici... Et entamer mon œuvre de destruction.


Ces mots n’auraient semblé ni très sérieux, ni très convaincants à quiconque les aurait entendus… Risibles, ils n’avaient pas de sens... Même pour lui, qui les prononçait, et qui semblait déjà avoir oublié sa précédente tirade. Le vampire sembla remarquer cela.

-Ecoute, Anatole, commença-t-il. Je suis un être exceptionnel, né pour diriger, gouverner, et être servi… Et c’est ce que j’ai fait. J’ai régné. Régner, c’est être infiniment libre, n’être contraint à rien… N’est-ce pas ce à quoi tous aspirent, humains comme vampires ? J’ai vécu ainsi plus d’un millier d’années. J’ai traversé plus de choses que tu ne peux en imaginer, et j’ai été tout autant de choses. Et il m’a fallu ce millier d’années d’existence pour me rendre compte d’une chose, bien que j’aie longtemps cru le contraire... La vie n’a pas de sens. Du moins n’en a-t-elle pas pour moi. Je ne crois en rien, et peu importe ce que j’accomplis, je n’en retire rien. Mais j’ai aussi pu constater que c’était loin d’être le cas pour tous… Et ceux qui ont un but aussi clair que le tiens à leur existence ne devraient jamais en douter, car c’est une chance. Quant à moi… Je ne me suis découvert capable d’exister qu’au travers d’autrui, et des ambitions d’autrui. Mais comme je l’ai dit, mon existence n’a pas de sens, et rien ne me conviendrait mieux que de suivre un but aussi insensé que le tiens… Viens. Suis-moi.

Il avait regardé le vampire parler, silencieux, absorbé par ses mots, et fut d’autant plus abasourdis en le voyant, sur ces derniers mots, se lever dans de multiples craquements osseux et se mettre à marcher. Il sortit de la pièce et s’avança dans le couloir, le jeune homme lui emboitant le pas machinalement, jusqu’à ce qu’ils pénètrent dans la gigantesque caverne.

-Je vais t’aider. T’aider à tuer, à détruire…  Nous allons faire de toi le plus grand fléau que ce monde ait jamais porté.

Et alors que dans le dos du vampire se déployaient deux imposantes ailes de chauves-souris et qu’il prenait son envol, saisissant le Doppelganger, il lui dit :

-Tu seras le démon, et je serais ton chien.

__________________________________________________
_____

Les signatures, c'est pour les faibles Noël
avatar
Lord Penguin
Héros Prinny

Messages : 707
Date d'inscription : 29/09/2013
Localisation : Excellente question ._. Il serait temps que je m'informe

Feuille de personnage
Nom des personnages:

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Collection de OS de l'écrivain manchot

Message par Lord Penguin le Ven 16 Oct - 20:40

Bon allez, j'ai écris ça pendant mon exil parce que j'en avais l'envie subite. Au fond, c'la même chose que ce qu'a fait Daloka avec Seth. C't'un évênement clé du Background d'un de mes personnages, raconté en un court texte. J'sais pas ce que ça vaut, yolo.




Le monstre au masque d'homme :


Dans la poussière et la misère, il voyait chaque jour ces hautes barrières derrière lesquelles s’étendait un domaine de beauté et de richesse, si proche et pourtant hors de portée. Cela ne lui appartenait pas, il n’avait pas le droit. Et pourtant…
L’y voilà. Par cette nuit nuageuse, il avait transgressé l’interdit, avait escaladé le mur et la façade, avait pénétré dans le manoir. Il n’avait pas le droit d’être là. Il ne devait pas y être. Non… Mais pourquoi auraient-ils droit à tout cela et pas lui ?

L’enfant s’aventura donc dans l’énorme bâtisse, plongée dans l’obscurité. Au fil de ses pas incertains, il découvrit plus de luxe qu’il n’en aurait jamais imaginé depuis ses rues crasseuses. Tout n’était qu’opulence, si bien qu’au fil de sa progression, il se sentit de moins en moins à sa place, dans un univers auquel il n’appartenait pas… Et alors qu’il allait se résigner et prendre la fuite, en proie au doute, le jeune garçon entendit une douce mélodie, distante… presque irréelle. Elle venait de l’étage. Mais les propriétaires ne devaient pas être là, ce soir. Qui pouvait donc jouer ? Pris d’une curiosité dépassant sa crainte et charmé par les subtils accords, il entreprit d’en trouver l’origine. Montant les escaliers de marbre, il atteignit un couloir tapissé de velours, et écoutant à chaque porte, il finit par déterminer d’où provenait le son. Les notes résonnaient contre les murs, le baignaient et l’envoutaient… Il n’en pouvait plus. Il devait savoir.
La porte s’ouvrit donc, révélant une vaste chambre baignée de la pâle et faible lumière lunaire. En grande partie voilée par les nuages, elle pénétrait par l’unique fenêtre, grande ouverte. Juste devant celle-ci, un clavecin, sur lequel se penchait une silhouette masculine dont les doigts glissaient sur le clavier. L’origine de la fantastique musique. Tandis que l’enfant s’approchait, la mélodie prit fin sur un majestueux accord en decrescendo.

-Nous aurions donc un nouvel invité ?

Alors, l’homme se tourna dans sa direction, révélant un visage terrifiant, cauchemardesque, au sourire aigu, tranchant, et surréalistiquement tendu. Le visage d’un monstre. Pris de frayeur, le garçon tomba à terre, jambes tremblantes, incapable de bouger. Mais le monstre, lui, s’approchait à pas de velours, indubitablement. Arrivé juste devant le petit voleur, il porta la main à son visage… Et le retira. Un masque. De derrière cette façade se découvrit un facies enchanteur comme l’enfant n’en avait jamais vu auparavant, et surtout, aux deux perles azurées en guise d’yeux. Deux iris comme des océans, dans lesquels quiconque se noierait.

-Pourquoi trembles-tu, mon enfant ? Dit-il d’une voix doucereuse. Voyons, n’aie pas peur ! Il n’y a rien à craindre. Je ne vais pas te manger… J’ai déjà ris tout mon soûl, ce soir. A moins que ce ne soit pas de moi que tu aies peur ?

Les yeux de l’homme se plongèrent dans ceux du garçon, l’espace d’un instant.

- Oui… Je vois, maintenant. Plus qu’à la peur, tu es en proie à l’hésitation, n’est-ce pas ? Tu ne sais pas si tu as fait le bon choix en venant ici. Cesse donc te t’interroger. J’ai ta réponse. Tu as eu raison, et je suis heureux que tu sois ici ce soir. J’avais envie de parler.

Alors le musicien fit quelques pas et prit place dans un fauteuil, invitant l’enfant à faire de même. C’était chez lui, après tout. Le jeune garçon ne put refuser et se soumit à l’invitation. Depuis cette place, il avait une meilleure vue sur la chambre, bien qu’elle ne fût que faiblement éclairée. Il y avait peu  de mobilier, et en dehors de quelques étagères, on remarquait surtout le clavecin et un superbe lit à baldaquin, dans le fond de la pièce.

-Tu as senti le besoin, l’envie, de pénétrer en ce lieu, n’est-ce pas ? Quelque chose t’y a poussé. Mais maintenant que tu t’y trouve, autre chose te pousse à faire demi-tour… Non, ne dit rien. Je comprends tout. Ecoute-moi. Chacun est fait de deux parties : L’une est ennuyeuse et le restreint… l’autre est joyeuse et le sublime ! On les appelle Raison et Passion, Esprit et Cœur… Peu importe le terme. C’est ton Cœur qui t’a poussé jusqu’ici, et c’est ton Esprit qui veut t’en faire partir. Mais mon enfant, sache que si tu veux être heureux, tu ne devrais écouter que ton Cœur. C’est du Cœur que proviennent toutes les bonnes choses ! La joie, les rires, le désir, l’amour… Le bonheur ! C’est le Cœur qui nous rend passionnés, nous fait aimer! Comme moi avec la musique ! Tandis que l’Esprit ne fait que te restreindre. Il t’alourdit de considérations inutiles, t’empêche de profiter de l’instant présent…

L’enfant ne comprenait pas forcément tout ce qu’on lui disait, mais il était littéralement captivé. L’homme parlait avec tant de passion… Chaque mot qu’il lui adressait se gravait immédiatement au plus profond de lui et de sa mémoire.

-Tandis que le Cœur papillonne, s’amuse, l’Esprit cherche à l’anéantir... Pourquoi ? Car il est son opposé. Par haine. Et par orgueil… Vois-tu, c’est pour se préserver, car il ne supporte pas l’existence d’un être si différent de lui, que l’Esprit cherche à restreindre le Cœur. C’est par passion envers lui-même que l’Esprit veut détruire le Cœur. Ainsi, la fonction même de l’Esprit est née du Cœur. Le Cœur est tout, vérité, et l’Esprit n’est qu’hypocrisie ! Pourquoi, alors, obéirait-on à ce qu’il nous dicte de faire ?

Il marqua une pause, pensif. Ses yeux brillaient, son visage rayonnait, il semblait le plus heureux des hommes. Puis il poussa un soupir, se leva, et marcha en direction de la fenêtre.

-Malheureusement, il est temps pour moi de m’en aller. Je suis demandé ailleurs. Va sans crainte, mon enfant ! Cette maison est toute à toi. Fais-y ce qu’il te plait ! Agis selon ton cœur ! Si tu veux rire, ris ! Si tu veux aimer, aime ! Si tu veux prendre, prends ! Tout ici t’appartient ! Tout en ce monde t’appartient !  


Il se pencha à la fenêtre, semblant sur le point de sauter, mais se tourna une dernière fois vers le garçon et lui lança, affichant un magnifique sourire :

-Rappelle-toi, mon enfant. Un homme est fait d’un Cœur et d’un Esprit. N’écoute jamais que ton Cœur. Ton Esprit tentera toujours de te restreindre.

Et à ce moment, il tira à nouveau son monstrueux masque et, le plaçant dans sa paume face à son visage, il dit en prenant une voix plus aigüe et perçante.

-Et toi ? Qu’en est-il de nous ?

-Nous ?
Se répondit-il avec sa voix habituelle.

-Nous n’avons pas d’Esprit !

-Nous n’avons pas de Raison !

-Sommes-nous un homme ?

-Non. Et nous en sommes bénis !


Alors, l’homme se jeta par la fenêtre et disparut dans l’obscurité, sans le moindre bruit, laissant à nouveau le jeune garçon seul, dans l’immensité du manoir…
Seul, mais changé. Rassuré. Cet homme, bien qu’étrange, s’était avéré bienveillant, et avait trouvé les mots justes pour apaiser le cœur de l’enfant. Ce dernier suivit donc les conseils de cet atypique personnage et revint à ce pourquoi il était ici. Commençant à fouiller les étagères à la recherche de quelque objet précieux, il se rapprocha petit à petit du grand lit et de la table de nuit… Lorsqu’il sentit une étrange odeur.
A cet instant, le vent pénétra la chambre et les nuages s’écartèrent, laissant la Lune éclairer la pièce d’une lumière renouvelée, et dévoilant la scène macabre qui avait eu lieu sur ce lit. Un amoncèlement indescriptible de chair et de sang.
A cette vue, le garçon eut un haut le cœur…

Le masque de cet homme n’était pas une façade… C’était son visage qui était un masque.

__________________________________________________
_____

Les signatures, c'est pour les faibles Noël
avatar
Lord Penguin
Héros Prinny

Messages : 707
Date d'inscription : 29/09/2013
Localisation : Excellente question ._. Il serait temps que je m'informe

Feuille de personnage
Nom des personnages:

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Collection de OS de l'écrivain manchot

Message par Lord Penguin le Mer 10 Aoû - 21:22

//Plus de six mois entre les premières lignes de ce OS et sa conclusion... Ca en dit long sur mon éfficacité Mignon . M'enfin au moins c'est fait.//






Héritage Nocturne :




-Bienvenue dans ma demeure, mademoiselle.
 
Après un court déclic, la porte fut grande ouverte, tenue par le jeune homme qui invitait galamment sa charmante compagne à entrer la première. Dehors, il faisait nuit noire. Le vaste parc entourant le manoir ne baignait que dans la pâle lueur lunaire.
 
-Notre demeure vous voulez dire, répondit la jeune femme en riant.
 
-Excusez-moi, ma douce, les vieilles habitudes ne disparaissent jamais complètement.
 
Et ils quittèrent la sombre nuit pour pénétrer dans le hall qui s’avéra n’être guère plus accueillant que l’extérieur, plongé comme il l’était dans l’obscurité. Le silence était total, pas âme qui vive. Ils étaient comme des intrus apportant la vie dans un monde monochrome de silence et de paix.
Rapidement, l’homme alluma un chandelier et entreprit de  répandre sa lumière dans la pièce, embrasant toutes les bougies à proximité. A mesure qu’il accomplissait son œuvre, le manoir se révélait comme il l’était vraiment : Resplendissant. Chaque lueur de chaque bougie était mille fois reflétée et amplifiée par les innombrables dorures et subtiles fresques qui ornaient murs et mobilier. Ils étaient entrés dans une ruine et en avaient fait un palais.
Chandelier dans la main gauche, il tendit son bras droit à sa partenaire qui l’attrapa d’un geste. Son élégante poitrine se souleva, son visage s’illumina d’un large sourire, et ses yeux saphirs se mirent à briller. La voyant ainsi, il ne put réprimer une réaction similaire.
Ils firent quelques pas, lentement, d’un air solennel, et s’arrêtèrent devant un grand miroir mural. Le regard de chacun se posa alors sur le reflet de l’autre. L’homme portait un costume de velours aux teintes nocturnes, assorti à ses cheveux sombres, coiffés en arrière et noués en chignon à l’exception de deux mèches sur les côtés de son visage. C’était plus ou moins la mode impériale depuis le sacre de Laurence, mais lui pouvait se vanter d’avoir toujours porté cette coiffure. Il avait le visage agréable et charmeur de ceux qui multiplient les conquêtes.
Sa partenaire était vêtue d’une splendide robe blanche aux éclats étoilés, qui semblait presque s’illuminer à la lumière des flammes. Ses cheveux avaient la teinte blanc pur de la haute noblesse, tombant jusqu’au bas de son dos. Quelques peu désordonnés et couplés à son faciès espiègle et curieux, ils lui donnaient un air sauvage, félin.
Tous deux avaient à leur oreille droite la même boucle d’or et d’onyx, à la forme de huit. Côte à côte, ils formaient un splendide duo, et leurs tenues se complétaient à ravir. S’ils avaient été à une réception mondaine, tous les regards seraient posés sur eux. Ils s’en félicitaient.
 
-Vous êtes magnifique ce soir, comtesse, dit-il, comme subjugué.
 
-Comme tous les soirs, vous voulez dire, répondit-elle, lui arrachant un sourire. Elle jouait son rôle. Mais vous ne vous défendez pas mal non plus.
 
-C’est trop d’honneur. Si vous voulez bien me suivre.
 
Et il la guida plus en avant dans le manoir, traversant le long couloir principal. Ils laissaient le hall resplendissant derrière eux pour s’enfoncer dans le reste de la bâtisse, encore obscur. A mesure qu’ils progressaient, les murs s’illuminaient à la faible lumière du chandelier pour s’éteindre après leur passage, comme si les lieux voulaient faire honneur à leur élégance. Finalement, ils parvinrent au bout du couloir, ou les attendait une porte particulièrement décorée. La passant, ils se retrouvèrent dans une vaste salle de réception, aux nombreuses et larges fenêtres et au mobilier plus luxueux encore que dans l’entrée, qui semblait à présent n’avoir été qu’un préface. La clarté lunaire emplissait la pièce d’une douce lueur. Il posa le chandelier et le duo s’avança, toujours aussi lentement, solennellement, jusqu’à atteindre le centre de la pièce. Alors, l’homme lâcha le bras de sa compagne, retira son gant qu’il laissa tomber au sol, et lui tendit la main.
 
-M’accorderez-vous cette danse, mademoiselle ?
 
-Avec joie.
 
Elle saisit ses doigts du bout des siens, donnant l’impression de ne faire que les effleurer, puis il passa sa seconde main autour de sa taille, et au son du silence, ils valsèrent. Seul le bruit des pas se faisait pourtant entendre, mais quelle importance cela avait-il ? Ils pouvaient bien imaginer la musique qui leur plairait. Pour valser, nul besoin d’orchestre. Pour valser, il fallait simplement un partenaire, et c’est tout ce qui leur importait. Etre tous les deux, seuls dans ce silence. Vêtus comme ils l’étaient, leur danse était d’une beauté à couper le souffle, et gagnait en intensité à mesure qu’ils s’y perdaient. Les yeux de chacun plongés dans ceux de l’autre, ils se laissèrent aller à cet instant qui dura de longues minutes, pour finalement s’arrêter. Un instant passa, leurs souffles se rencontrèrent, puis leurs lèvres se joignirent. Lorsqu’ils rompirent leur étreinte, ils arboraient tous deux un large sourire.
 
-Venez.
 
Et il sortit à pas rapides de la pièce, l’entrainant avec lui. En talons, elle peinait à le suivre, le forçant à ralentir quelques peu son allure. Après quelques dizaines de secondes de marche, ils entrèrent dans une pièce plus petite, à l’unique fenêtre. Les murs étaient recouverts d’un papier peint aux motifs particulièrement splendides et plusieurs chaises étaient disposées en rangs ordonnés, mais l’élément qui sautait aux yeux était un magnifique piano à queue qui trônait de l’autre côté. Il le lui désigna d’un mouvement qui l’invitait aussi à s’en approcher.
 
-Toute résidence qui se respecte possède un clavier, dit-il, un sourire satisfait aux lèvres.
 
Le couple s’avança, et l’homme s’assit en face de l’instrument, lâchant avec un regard la main de sa partenaire.
Puis il commença à jouer. Une mélodie douce et envoutante aux accords somptueux, de celles qui vous laissent rêveurs ou vous font monter les larmes aux yeux. Ses doigts dansaient avec virtuosité sur les touches, les caressant élégamment. Le rythme ternaire, balancé, aurait évoqué à un marin le remous des douces vagues d’une mer paisible, à un fermier la caresse du vent sur les plaines... Assise, les paupières closes, elle s’enivra du son de l’instrument, si bien qu’un frisson lui parcourut l’échine. Lorsqu’il eut terminé, elle les rouvrit et lui demanda avec entrain.
 
-Comment connaissiez-vous mon morceau favori ?
 
-C’est étrange, car celui-ci est de ma composition.
 
Ils se lancèrent un regard complice.
 
-Mais ce n’est pas mon préféré, continua-t-il. La douceur est une vertu et il est plaisant de se laisser aller à la paix de temps à autre, mais cela m’ennuie vite. J’ai plus de plaisir à jouer quelque chose de ce genre…
 
A nouveau, il se tourna vers l’instrument et joua. Mais il joua une pièce bien différente et d’un genre peu conventionnel. Si la précédente n’était qu’harmonie et accords parfaits, résonnants, celle-ci était constituée d’une ligne d’accords rapides répétés à intervalles réguliers et cadencés ainsi que d’une mélodie virevoltante qui enchainait nombre de notes sur des hauteurs diverses et à grande vitesse, n’hésitant pas à quitter pour quelques instants ce qui aurait semblé être la gamme du morceau. Le tout s’enchainait sans pause et provoquait en l’auditeur l’étrange mais irrépressible envie de battre la mesure.
Cette fois, pas de silence religieux.
 
-N’est-ce pas plus entrainant ? dit-il tout en jouant.
 
-Je ne puis dire le contraire, répondit-elle en riant et tapant du pied.
 
Et il continua son concert pour la seule attention de sa compagne, dans cette pièce obscure. Après quelques morceaux, paroles, et éclats de rires, l’homme referma le clavier et se leva d’un air solennel. Se tournant vers son auditrice, encore assise, il s’approcha et se pencha lentement vers son cou avant de lui souffler à l’oreille.

-Devrions-nous passer aux choses sérieuses ?
 
-Pourquoi pas, répondit-elle en se levant, puis elle afficha un sourire malicieux. Mais il risque d’être compliqué pour moi de monter les escaliers, chaussée comme je suis.

L’homme rit aux éclats.

-Comme toujours, n’est-ce pas ?

A cela elle ne répondit qu’en tirant la langue et en clignant de l’œil simultanément, le faisant pousser un soupir amusé. Elle tendit les bras et il vint entre eux, se baissant pour l’attraper aux jambes et la soulever comme le ferait un prince avec sa princesse, tandis qu’elle entourait son cou.

-J’adore quand tu fais ça, lui dit-elle.

-Moi aussi.

Il la porta ainsi hors de la salle et dans le couloir jusqu’aux escaliers qu’ils gravirent pour atteindre le palier du premier étage. Le long de celui-ci, plusieurs portes.

- Les choses sérieuses, donc.

Il la déposa alors qu’elle acquiesçait d’un signe de tête. Elle pénétra la première chambre du lot et, après qu’elle y eut disparu, il fit de même avec une autre. C’était une grande pièce spacieuse, comme l’étaient probablement toutes les chambres de l’étage, les domestiques dormant le plus souvent au rez-de-chaussée. A droite de la porte, une commode, sur laquelle trônait un miroir. Sur la gauche, après plusieurs mètres occupés uniquement d’un large tapis de soie, un lit à deux places et quelques meubles supplémentaires. Des tabourets étaient disposés çà et là contre les murs. Tout comme le reste de la demeure, l’endroit respirait le luxe.

L’homme s’avança d’abord vers la commode et en ouvrit les tiroirs. Ils contenaient tous de somptueux bijoux d’or, d’argent et de pierreries, de ceux qui éblouissent les petites gens. Un sourire traversa son visage alors qu’il passait ses mains dans ceux-ci, regardant plus en détails certains d’entre eux. Enfin, il les remit tous en place et referma le tiroir, se dirigeant cette fois vers le lit et la table de chevet. Il n’eut pas à chercher longtemps. Ce qu’il espérait trouver était tout simplement posé sur cette dernière, en évidence. Un coffret couvert de velours sombre et cousu de doré. Il voulut l’ouvrir, mais constata qu’un verrou l’en empêchait : Une clé était nécessaire. Ou du moins elle l’aurait été pour quelqu’un d’autre. De sa manche, il tira un crochet de la taille d’un auriculaire et en l’espace de quelques secondes, le verrou se laissa ouvrir comme si l’on avait utilisé la clé. Dans l’écrin, un anneau d’or cerclé de multiples, minuscules et étincelants rubis qui dessinaient d’élégants motifs en spirale sur sa face externe. C’était vraisemblablement le travail d’un joaillier d’exception, pour être capable de manipuler de si petites pierres et de les disposer avec tant d’harmonie. Le bijou lui-même dégageait le sentiment distinctif de la splendeur discrète, humble. Lui-même l’aurait comparé à une jeune servante dont on aurait remplacé les guenilles par des atours étincelants. Un bijou d’allure rustre dont la véritable beauté avait su être révélée.
Satisfait il reposa l’écrin, prenant même le soin de le refermer à double tour, et revint sur le palier. Au même instant, sa belle le rejoignit, sortant d’une porte un peu plus loin.

-As-tu trouvé quelque chose d’intéressant ? lui demanda-t-il

-Rien, non. Des broutilles.

-Il faut croire que j’ai eu plus de chance, dit-il en lui montrant sa trouvaille.

Il lui tendit la bague qu’elle observa avec attention, sans la toucher, presque religieusement. Ses yeux s’illuminèrent devant tant d’élégance. Lorsqu’elle voulut la prendre dans ses mains, il la lui retira d’un geste vif.

-Non, désolé, mais je l’ai trouvée. Elle m’appartient donc.

-C’est pas juste ! Tu trouves toujours les meilleures pièces !

-C’est l’instinct, ma mie. L’instin-

Avant qu’il n’ait finit sa phrase, elle se jeta sur son bras pour lui arracher l’anneau des mains, mais il fut plus prompt et le retira avant qu’elle ne puisse l’effleurer, lui lançant un regard de défi, souriant. Ils savaient tous deux qu’elle ne pourrait pas le récupérer, mais qu’elle essaierait malgré tout.


-Si tu le veux tant que ça, viens le chercher.

Et effectivement c’est ce qui se produisit. Ses nombreuses tentatives furent toutes des échecs, et leur jeu ressemblait étrangement à la danse qu’ils avaient effectuée plus tôt dans la salle de bal. D’une passe de main, la bague finit au doigt de son détenteur, qui regarda son annulaire en surjouant l’hautaineté.

-De toute manière, elle me sied bien plus qu’à vous.

Tentant d’abord de paraître enragée et de fulminer, elle ne put s’empêcher de pouffer de rire, avant de finalement souffler un grand coup pour prendre le visage le plus attendrissant possible.
 
-Gio, mon doux Gio, n’auriez-vous pas la bonté d’offrir cet humble cadeau à votre dulcinée ?

-Si vous avez quelque chose à offrir en retour, ma douce Evelyne.

-Vous ne serez pas déçu, soyez en certain, répondit-elle en se rapprochant de lui, si bien qu’il se retrouva dos au mur.

Gio sentit son corps frêle collé tout contre le sien et lui rendit son étreinte, qui dériva rapidement en baiser passionné. Sans cesser de s’embrasser, ils glissèrent le long du mur jusqu’à atteindre la porte suivante dont elle chercha la poignée à tâtons. Lorsque sa main la trouva, elle l’ouvrit et tous deux pénétrèrent une nouvelle chambre tout aussi somptueuse que les précédentes et où les attendait un splendide lit qui aurait pu aisément accueillir plus de deux personnes. Cependant, en le voyant, ils se figèrent.

Il était entièrement recouvert d’oiseaux. De corbeaux, plus précisément, qui prirent leur envol et se mirent à virevolter bruyamment dans toute la pièce, formant un tourbillon de plumes. Immédiatement, Gio prit Evelyne entre ses bras pour la protéger d’un éventuel danger, mais la fenêtre s’ouvrit soudain en bourrasque, laissant s’enfuir les corbeaux et revenir le silence.
A présent, quelqu’un était assis sur le rebord du lit, face à eux. Comme une ombre vaguement éclairée par la lumière lunaire, une silhouette les toisait. Quelqu’un vêtu d’habits d’aspect noble et de couleur nuit, mais dont la majorité du corps était recouvert d’une grande cape aux même teintes, lui donnant l’air d’un spectre. Sur sa tête, un large chapeau orné d’une plume, mais ce qui marquait le plus était le masque qui cachait son visage, évoquant une tête de corbeau. Derrière celui-ci, deux pupilles d’un bleu éclatant, semblant luire dans l’obscurité. Ces dernières firent frissonner Gio.
Tenant toujours Evelyne contre lui, il lança un regard cinglant en direction du personnage. Puis, en l’observant plus en détail, il leva un sourcil, sourire en coin.

-Je ne pensais pas que nous avions un invité, lança-t-il à l’inconnu. Et un invité de marque, qui plus est.

Il lâcha alors sa compagne pour saluer de l’ombre d’une révérence.

-Bienvenue en notre demeure, Plume Noire. Faites comme chez vous.

-Je vous sais gré de cette délicatesse, mais je doute fort que vous soyez le maître des lieux, dit le justicier d’une voix à la fois féminine et masculine, semblant venir de tout part.

-Si ce n’est moi, en voyez-vous un autre ? répondit-il en levant les deux bras, semblant désigner l’ensemble du bâtiment. Je suis seul maître en ces lieux.

De son côté, Evelyne écarquillait les yeux de stupeur, semblant trépigner d’excitation. Un large sourire se dessina sur son visage espiègle.

-Gio… C’est… La vraie Plume Noire ? La vraie de vraie ?

-Il y a des signes qui ne trompent pas.

-Mais c’est génial ! Tu te rends compte ? C’est une vraie légende ! dit-elle en s’avançant vers le justicier masqué d’un pas sautillant. J’adore ce que vous faites, vous savez ! Je suis tous vos exploits dans les journ-

-Ne t’approches pas, l’interrompit Gio en la tirant en arrière. L’espace d’un instant, il sembla perdre son sang-froid, ce qui fit réagir la Plume.

-Auriez-vous peur de moi ? demanda-t-elle, amusée.

-Je n’ai pas peur de vous, mais j’ai peur pour elle.

-Vous n’avez rien à redouter de ma part. Je ne cause tort qu’à ceux qui le méritent.

-Ceux qui le méritent, hmm… Pour bien des personnes, nous correspondrions à cette description.

-C’est peut-être vrai, fit la Plume en se levant avec un ample mouvement de cape. Mais je ne suis point n’importe qui, et ma cible diffère ce soir. Je n’ai donc aucun mobile de vous poursuivre tant que vous ne mettez pas de bâtons dans mes roues.

-Oh, nous vous en sommes infiniment reconnaissants, vous savez ? répondit le voleur avec une pointe de défiance, comme s’il doutait de la capacité du justicier à les capturer.

-Cessez vos goguenardises ! fit la Plume en tendant subitement la paume vers les deux amants avant de la refermer d’un geste théâtral qui provoqua l’admiration d’Evelyne. Je pourrais changer d’avis. Je sais qui vous êtes, Gio Elucio, Evelyne Rosentia.

-Vous nous connaissez ?! Mais c’est fantastique ! s’exclama Evelyne avec un entrain qui semblait agacer de plus en plus Gio.

-Il a probablement dû voir nos avis de recherche à côté du sien, c’est tout. Nous ne sommes pas des figures si connues ou si reconnaissables que ça.

-Vous ne l’êtes pas spécialement, il est vrai, Elucio. Mais une haute noble qui prend la fuite… Tous ont déjà ouï d’Evelyne Rosentia.

A ce moment, l’intéressée se faufila jusqu’à la Plume Noire, des étoiles pleins les yeux et commença à l’observer en détail. Lui tournant autour, elle s’intéressa à chaque couture de ses vêtements, chaque détail visible de son anatomie, se permettant même de soulever sa cape. Gio, pas encore totalement en confiance, se retint de la rappeler à l’ordre tant elle semblait heureuse, mais le justicier ne tarda pas à le faire de lui-même.

-Que faites-vous ?! lança-t-il de sa voix multiple, rabattant sa cape contre son corps.

-Je pourrais avoir un autographe ? répondit-elle dans l’instant, un air innocent au visage, laissant la Plume décontenancée et silencieuse. S’il vous plaît !

-Et bien… Si vous y tenez. Quelque chose semblait s’être déclenchée chez la Plume, qui ne parut soudain plus aussi sombre et sérieuse que précédemment. Hem… Attendez, je reviens. 

Et dans une explosion de Plumes, elle disparut aux yeux d’Evelyne, qui resta sur place, hébétée. Une trentaine de secondes plus tard, elle reparut dans la même position et en suivant le même procédé. Dans ses mains, un pot d’encre et une feuille de papier.

-Voilà qui fera l’affaire, dit-elle avant de poser le tout sur une commode et de tirer une plume de son veston. Elle trempa cette dernière et commença à griffonner sur la feuille avant de la tendre à la Rosentia.
« A Evelyne Rosentia, Puisse la nuit guider tes pas ». Le tout accompagné d’un rapide mais élégant dessin représentant son masque surmonté d’une plume sombre. L’efficacité et la rapidité d’exécution semblaient témoigner d’un certain temps passé à s’exercer…

-MERCI ! MERCI INFINIMENT ! explosa la voleuse en prenant le papier des mains de son idole. Elle semblait sur le point de pleurer de joie tant elle était émue. Après l’avoir contemplé pendant de longues secondes, elle le rangea avec précaution dans son corsage. La Plume avait le torse bombé et une posture triomphante qui correspondait peu à l’idée plutôt sombre que l’on pouvait généralement se faire du personnage. Gio, laissé pour compte durant tout ce temps, ne se garda cependant pas de lui gâcher le plaisir.

-Vous venez de faire un aller-retour en courant jusqu’à la chambre d’en face pour récupérer cette feuille, n’est-ce pas ?

-Pardon ? fit la Plume, semblant surprise.

-Je vous ai vu. Les illusions ciblées ne fonctionnent pas sur moi, dit-il en retirant de sous son col un pendentif circulaire marqué de runes. J’ai volé cet artefact à un agent de la Magicae Cohortis, c’est parfois d’une grande utilité. Vous êtes donc un mage ? continua-t-il, une pointe d’amertume dans la voix. Je ne vous cache pas que j’ai peu confiance en vous autres.

La Plume sembla comme rappelée à l’ordre par cette remarque au goût hostile et regagna le sang-froid propre au personnage, continuant en ignorant volontairement le fait que le secret de sa manœuvre de tout à l’heure ait été révélé.

-Je ne puis vous donner tort à ce sujet, mais sachez que je ne mens jamais, même si je cache certaines choses.


-Comme votre identité ? demanda Evelyne, à nouveau instigatrice et envahissante.

-Comme mon identité.

-Vous êtes un noble ?

-Que ne comprenez-vous pas dans les mots « cacher mon identité » ?

-Non, vos cheveux sont noirs…

-M’écoutez-vous ?

-Alors vous seriez quelqu’un du bas peuple ? C’est difficile à croire.

-Il Suffit !

Disant cela d’un ton impérieux, la Plume se tourna subitement vers Evelyne et plongea ses yeux luisants dans les siens. La Rosentia resta un instant immobile, sans voix, puis ses pupilles se contractèrent et elle se mit à hurler. Devenue d’une pâleur affolante, elle tomba à la renverse. Immédiatement et étouffant lui aussi un cri de panique, Gio s’élança vers elle tandis que le justicier masqué l’attrapait doucement et l’allongeait sur le lit. S’asseyant à ses côtés pour juger de son état, il lança un regard mauvais à la Plume.

-Elle déteste les rats, lui annonça-t-il.

-Je le constate, répondit-elle en lui tournant le dos, s’approchant de la fenêtre pour plonger son regard sur un point lointain et indéterminé. Mais ne vous attendez pas au moindre remords de ma part.

-Je n’en demandais pas tant. Elle s’en remettra…

Il se passa quelques secondes de silence, pensives pour chacun, puis Gio reprit en se redressant et avec la pointe de moquerie qui le caractérisait.

-Vous savez, Plume, je n’ai de cesse de penser que votre titre m’eut sied à merveille, si j’en avais voulu. Elégant, mystérieux, quoiqu’un peu ostentatoire… C’est un petit chef d’œuvre en soi.

-Il n’aurait suffi de vous proclamer Plume pour le devenir.

-Ah ? Et que faut-il pour être une Plume digne de ce nom ?

-Etre choisi. C’est un titre dont l’on ne peut s’emparer, ou alors il ne devient que simple vanité.

-Et vous ? Qui vous a choisi ?

-… Le sang de la précédente, répondit-elle, fixant toujours l’extérieur.

Gio eut un petit rire satisfait mais amer. Il se mit à marcher lentement autour de la Plume, maintenant une certaine distance, comme s’il cherchait son regard sans être sur de vouloir le trouver.

-Comme je m’y attendais... Vos yeux. Il s’est un peu terni, mais c’est bel et bien le même éclat qui y brille. Je le reconnaitrais entre mille.

-Ainsi vos routes se croisèrent par le passé. Peut-être notre rencontre était-elle le fruit du destin.

-Le destin, hmm ? Qui sait ? J’ai en effet déjà eu affaire à la précédente Plume. Un personnage aussi terrifiant que fascinant. Vous me semblez cependant bien différent, pour son héritier direct. 
Sur ces mots, Gio finit sa course en s’adossant contre le mur, non loin de la fenêtre, observant le justicier qui ne le regardait toujours pas.

-L'homme que l'on nommait Birkiel Beghilionne fut en effet bien différent de ce que je suis. Mais tout comme il agit à l'opposé de son prédécesseur, la première Plume Noire, j'ai décidé de restaurer les valeurs de cette dernière. Je considère que Birkiel était un homme mauvais, néanmoins il avait une valeur : la liberté. Pour cela, je sais bien que peu lui importeraient les choix de son héritier. J'ai décidé de défendre les opprimés jusqu'à ma mort, qu'on m'en donne le droit ou non. Car telle est la voie que j'ai choisie.

-Ainsi il se nommait Birkiel… Je n'ai jamais su son nom. Je n'ai jamais cherché à le découvrir. Il a disparu de la circulation depuis, j'imagine qu'il est mort ?

-Oui. Il reçut une fin méritée en Scarrath, il y a une dizaine d'année de cela.

-Je vois. Vous prononcez de belles paroles, Plume Noire, mais vous n'avez aucune idée réelle de ce qu'était votre père. Vous ne l'avez jamais rencontré. Vous n'avez jamais vu ses yeux, son sourire. Entendu ses voix et ses rires. Jamais été sous l'enchantement de ses paroles… J'ai connu tout ceci, l'espace d'une nuit seulement, et apprenez que vous vous trouvez devant votre frère, car la précédente Plume, Birkiel, a seul engendré l'homme que je suis aujourd'hui.

Finalement, le personnage masqué daigna se tourner vers son interlocuteur et le regarder de face, semblant le scruter de la tête aux pieds, avant de répondre.

-Et c'est sans doute précisément parce que je ne l'ai jamais connu en personne que je suis devenu ce que je suis. Je ne connais Birkiel que par les récits de ma mère et mes propres recherches. Mais regretter cela n'aurait aucun sens, puisque le moi qui aurait connu cet homme ne serait certainement plus le même individu, n'est-ce pas ? Peut-être qu'en effet, vous êtes comme mon frère. Peut-être même que vous êtes plus son enfant que je ne le suis, mais, en toute franchise, les choses sont bien ainsi. Je ne crois pas que vous êtes mauvais, mais je sais que l'héritage de Birkiel est dangereux.

-Oh, vous avez parfaitement raison de ne rien regretter… Vous êtes perspicaces. La Plume a tracé pour moi une route menant au paradis. Il m'a retiré mes chaînes, sorti de ma détresse, et m'a appris comment vivre. Comment réellement vivre, par « le Coeur ». Pas l’ersatz dont pense profiter la majorité de la population. En suivant ce chemin, je suis devenu le plus heureux du monde ! Savez-vous ce qu'il m'a dit ? « Va sans crainte, mon enfant », « Tout en ce monde t'appartient », « Fais-y ce qu'il te plait »… Aujourd'hui, je possède tout et tout m'appartient. Le don qu'il m'a fait est si magnifique que parfois j'aimerais le retrouver et lui dire toute ma gratitude. J'ai l'impression que si cela se produisait je verrais de la fierté dans ses yeux, celle d'un père contemplant son fils devenu homme accompli en suivant ses dogmes. Il eut un rire triste, semblant se moquer de lui-même, puis déglutit sa salive avant de continuer. Non, ça ne se serait probablement pas passé ainsi. Ses mots furent une glorieuse prophétie… Mais le fait qu'elle soit sortie de sa bouche lui donne un goût amer... Ainsi qu’acide. Un goût de sang. Qu'un être si abject vous conduise au bonheur et à la liberté… Quelque chose de si merveilleux acquis d'une monstruosité sans nom, de ses mains souillées des tripes de ses victimes… Dès que vous jouissez de ces enseignements, vous ne pouvez vous empêcher de vous sentir devenir monstre vous-même. Parfois j'ai le sentiment d'avoir, cette nuit où je l'ai rencontré, pactisé avec un démon qui me fit don d'un cadeau empoisonné. Et dès que j'effleure l'ivresse qu'il m’a apprise, je sens son ombre ramper dans mon dos. Je vois le spectre de son sourire aiguisé tel un rasoir… Et j'ai peur.

S’il essayait de garder sa contenance, l’œil avertit put distinguer au fil de sa tirade que Gio était rongé imperceptiblement par la folie… Une folie de celles qui brisent les esprits et laissent les corps sans vie, toute diffuse, infusant patiemment. Il s’était légèrement prostré et regardait ses mains, qui tremblaient comme celles d’un vieillard. Puis ses yeux se relevèrent et portèrent sur le corps immobile d’Evelyne Rosentia, allongée, et dont le visage affichait un air paisible.

-Heureusement, j'ai trouvé une lumière qui brille suffisamment fort pour éloigner ces ténèbres.

Il se redressa alors, semblant peu à peu reprendre ses esprits.

-Voilà pourquoi je sentais que vous n'êtes point mauvais…

-J’ignore pourquoi je vous raconte tout ça… Je dois me sentir un peu trop proche de vous, avec ces histoires de parent. Je doute qu’il soit bon pour moi de raviver ce genre de souvenirs et de pensées.

 -Parfois, parler a du bon, même si personne ne vous demande de le faire. A votre histoire, je ne réagirais que par ces mots : Surtout, protégez bien cette lumière.

-Ne vous en inquiétez pas, je ne puis plus vivre sans elle. Ma vie dépend de la sienne. Enfin… Assez parlé de moi. C’est normalement le moment où, à votre tour, vous vous mettez à monologuer sur les affres de votre existence.

-Je ne le ferais pas.

-Réaction prévisible de votre part, répondit Gio, à présent complètement remis et s’approchant à pas de velours de la Plume, jusqu’à arriver à portée de bras et à entrer lui aussi dans le faisceau de lumière qui traversait la fenêtre. Vous vous évertuez à respecter votre rôle, mais il devient vite ennuyeux pour un acteur de jouer toujours le même personnage, c’est bien connu... Je crois bien que je vous apprécie. Et j’ai le sentiment qu’il y a des choses extrêmement intéressantes qui se cachent sous la carapace de ce costume… Alors qu’il disait cela, sa main se posa l’épaule du justicier. Mais ce sera pour une autre fois.

Il continua ensuite son chemin jusqu’au lit.

-A bien y réfléchir, j’aurais fait une superbe Plume, mais jamais je ne voudrais de ce titre. Je me sens déjà bien trop proche du monstre pour m’appesantir du fardeau de son nom. Ce serait un poids de trop dans pour mon éternelle fuite, et il finirait par me rattraper… Vous, cependant, pouvez le porter sans cette peine, et semblez en faire bon usage. Je préfère très largement qu’il vous revienne, il vous convient bien. Il tendit alors la main à Evelyne immobile. Et si nous partions, mon amour ?

Alors, la Rosentia se mit à bouger, se positionnant sur le dos, les mains croisées sur sa poitrine, mais les yeux toujours clos.

-Je suis évanouie. Portes-moi.

-Pas cette fois, princesse, répondit-il en déposant un baiser sur ses lèvres. Il est l’heure de te réveiller.

Ouvrant alors les yeux et se redressant sur le rebord du matelas, elle eut un rire malicieux.


-Alors comme ça je suis ta lumière, n’est-ce pas ? Celle qui t’éclaire dans les ténèbres ?

Immédiatement, il posa sa main sur sa bouche pour l’empêcher de parler.

-Chut. Pas un mot de plus.

-PLUME NOIRE ! AU SECOURS ! ON M’AGRESSE ! hurla-t-elle, la voix atténuée par la sourdine du voleur.

Suite à ces mots et spontanément, un de leurs jeux habituels se mit en place.

-Oh non ! Pas la célèbre Plume Noire ! Je dois prendre la fuite ! lança-t-il en s’élançant vers la fenêtre sur laquelle il s’accroupit avant de lancer, l’air faussement haineux. Vous avez gagné pour ce soir, mais nous nous reverrons, justicier masqué. Vous réentendrez parler de moi ! Et tout héros que vous êtes, vous ne vous en sortirez pas à si bon compte !

Et il sauta.
Juste après, et essuyant une larme de rire, Evelyne grimpa à son tour sur le rebord, présentant son dos au vide et faisant face à la Plume.

-Plume Noire, vous avez été tout à fait rustre ce soir, et qui plus est envers une dame de la haute noblesse ! Cependant, moi, Evelyne Rosentia, suis prête à vous pardonner. Vous serez toujours bienvenue en nos demeures… Voir dans notre lit, si vous le souhaitez.

Et en lui adressant un clin d’œil, elle se laissa tomber en arrière par la fenêtre grande ouverte. Le justicier entendit simplement le son étouffé d’un corps tombant dans les bras d’un autre ainsi que les voix des deux malfrats s’éloignant lentement dans le parc…

-C’est hors de question, tu en es bien consciente?

-Tu sais Gio, je me suis toujours dit… Ce serait incroyable que la Plume soit une femme. Tu imagines ? Quelle classe !

-Ça ne change rien aux faits.

-Gio. La prochaine fois nous devrions nous déguis-

-Non.

Les deux voleurs partis et leurs voix évanouies, le manoir sembla replonger dans le sommeil et la ruine où ils l’avaient trouvé. Sans leur lumière tout redevint soudain obscur et le justicier put se recentrer sur la vraie raison de sa présence ici. A présent il en était certain, le réel propriétaire des lieux ne viendrait plus. La Plume suspectait cet homme d’être l’auteur d’un récent meurtre, mais il s’était volatilisé depuis quelques jours. Ce n’était pas la première fois qu’un tel schéma se produisait. Un premier crime, aucun coupable trouvé, puis de mystérieuses disparitions dans la ville concernée… Cette fois-ci, le justicier comptait bien obtenir des réponses quant à ces étranges affaires.
Alors qu’il réfléchissait, il remarqua quelque chose. Il y avait un objet dans sa poche de poitrine. Y plongeant sa main gantée, il en retira une bague d’or sertie de rubis. Un objet splendide… Et probablement un dernier pied de nez de Gio Elucio.
C’était certain. Ils seraient amenés à se revoir.

__________________________________________________
_____

Les signatures, c'est pour les faibles Noël
avatar
Lord Penguin
Héros Prinny

Messages : 707
Date d'inscription : 29/09/2013
Localisation : Excellente question ._. Il serait temps que je m'informe

Feuille de personnage
Nom des personnages:

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Et Youplala ! Voilà le OS annuel !

Message par Lord Penguin le Lun 10 Juil - 19:05

//Et en plus il est pas long//




Le Foyer :


Les imposantes portes du domaine Dalfan étaient grandes ouvertes, comme toujours, mais leurs gardes n’étaient plus à leur poste. De part et d’autres, les murailles de pierre taillée s’étendaient sur des centaines de mètres, donnant à la demeure l’aspect d’une seconde ville trônant au sein de Saestsica.

Devant celle-ci se tenait Kowaï Fûjiyu, de retour après plus d’une décennie sans revoir ces murs. La dernière fois, elle désertait le clan avec son père et ses alliés, devenant une criminelle. La dernière fois, elle n’était pas encore une adulte.
Nombre de choses s’étaient produites, dans sa vie comme dans cette bâtisse. Pour elle comme pour le clan qu’elle avait quitté. S’il avait su que ses ambitions de paix mèneraient à de telles conséquences pour les Dalfan, son père aurait-il agit comme il l’a fait ?

Ne s’accordant qu’un instant de contemplation, elle pénétra dans l’enceinte. En cette matinée, l’ombre que projetaient les remparts sur la grande cour y accentuait la fraîcheur printanière, la rendant glaçante comme le froid hivernal. Indifférente à cela, c’est autre chose qui attira l’attention de la bérilienne. Toujours pas l’ombre d’un garde, d’un guerrier. De quelqu'un. Bien évidemment, les échos du drame n’avaient pas manqué d’atteindre ses oreilles, mais à présent elle le constatait par elle-même.

Dans le dos de la femme, le vent du Sud se mit à souffler et s’engouffra dans les murailles, réchauffant quelques peu l’endroit et émettant un sifflement grave et persistant, de ceux qui font faire demi-tour aux enfants de peur de croiser un fantôme. Kôwai n’était plus une enfant depuis longtemps.
Suivant la brise, elle continua sa progression et s’enfonça dans les couloirs labyrinthiques du domaine. Malgré le temps écoulé, elle les connaissait toujours parfaitement, comme si elle ne les avait jamais quittés. Vagabondant dans le dédale de son enfance, elle constata que rien n’avait changé, sinon le silence qui s’était fait maître des lieux. Chaque planche, chaque mur était aussi propre et entretenu qu’à l’époque. Pourtant, les pièces, places, et jardins centraux qui autrefois fourmillaient de monde étaient à présent déserts. Le feu qui habitait le domaine, celui du clan Dalfan, semblait s’être éteint pour de bon.

Tous ces lieux ravivaient d’anciens souvenirs en celle qui les traversait. Elle retournait en arrière. Autour d’elle se dessinèrent vaguement des visages, puis des corps… Et Kowai se retrouva entourée de silhouettes d’autrefois. Les membres du clan, par dizaines, s’activaient maintenant autour d’elle, comme ils le faisaient une décennie plus tôt.

Toutes ces personnes étaient mortes.

Et cela ne lui faisait ni chaud ni froid.

Les silhouettes s’évanouirent. Elles n’étaient pas la raison de sa venue…
Quelle était la raison de sa venue ? Il s’agissait d’un mystère dont nul ne possédait la réponse. Cela lui avait simplement, peut-être, semblé la chose naturelle à faire : Lorsque l’on ne sait plus où aller, que chercher, lorsque l’on se perd… On revient à son point de départ. Et ces deux dernières années, Kowai était une femme perdue. Cependant, elle commençait à présent à douter de l’intérêt d’une telle visite. Qu’espérait-elle trouver ici ?

A cet instant elle passa une porte coulissante et se retrouva nez à nez avec un jeune homme. Ces yeux cernés, cet air épuisé, étaient reconnaissables entre mille et lui rappelaient le bonheur qu’elle avait cherché toutes ces années. Mais elle préférait ne pas se souvenir. C’était parce qu’elle avait tiré une croix sur lui qu’elle était revenue jusqu’ici, elle passa donc son chemin sans regarder en arrière. L’homme disparut. Elle devait le considérer mort. Aller de l’avant, pas à reculons… C’était ironique de penser cela, vu où elle se trouvait.

Dans les minutes qui suivirent, ses pas la menèrent à une cour de terre battue qui servait de terrain d’entraînement. Ces souvenirs n’étaient pas flous, bien au contraire. Elle vit une jeune fille frêle dont les cheveux bruns étaient attachés en une queue de cheval sur le côté, vêtue de la légère chemise et du bas de toile caractéristiques des Dalfan. Un homme au regard d’acier, à la carrure plus que robuste et dont les muscles saillants semblaient eux aussi de métal, derrière elle, la supervisait. L’adolescente était au milieu d’un exercice physique particulièrement intense, mais son visage rayonnait d’un sourire angélique, comme si tout ceci l’amusait… On ne lui aurait associé un facies différent  en l’imaginant courir des champs fleuris.

Ces souvenirs étaient abominables. Une douleur fantôme parcourut les membres de la Dalfan, réminiscence des journées passées alitées après chacune de ces sessions en compagnie de son oncle... Drogo, l’implacable, l’invincible, le guerrier le plus fort de Bérilion.

Lui aussi était mort.

Et avant le drame : Lors d’un duel avec une rônin…
Sur le visage de Kowai se dessina un sourire amusé. C’était absolument inconcevable, et encore aujourd’hui, elle n’y croyait pas. Une telle mort pour son oncle ? C’était le paroxysme de l’absurdité. Elle se dit même que sachant cela, tout ce qui se produisit par la suite n’avait rien d’étonnant ni de tragique. Ca ne pouvait être qu’une suite logique à cette aberration.

Progressivement, son sourire se transforma en un rire franc. En un sens, c’était amusant… Mais elle se reprit vite. Il était mauvais de rester ici. Elle continua donc sa route, ne croisant toujours personne, pensante.
Pourquoi son oncle s’était-il évertué… Acharné, à l’entraîner ? Il avait bien du remarquer qu’elle était une cause perdue. Avait-ce été par pitié ? Par remord pour la mort de son frère, Amane ? Croyait-il vraiment en son potentiel ? Autant de questions auxquelles elle n’aurait jamais de réponse. Mais une chose était certaine : Au plus profond d’elle, Kowai n’avait jamais haï personne dans tout bérilion autant qu’elle avait haï son oncle. Même après qu’elle ait fuit le pays, il n’avait pas semblé en démordre, puisqu’il prit la vie de son père.
Ces pensées la quittèrent lorsqu’elle entra dans un jardin au milieu duquel trônait un banc de pierre. Le bruit sec et caractéristique d’un shishi odoshi résonnait périodiquement dans l’endroit. Plusieurs oiseaux étaient posés non loin, ignorant totalement ce son censé les effrayer. Sur le banc, Kowai se vit accompagnée d’une fille du même âge, aux cheveux courts et ne portant que des bandages autour de la poitrine : Sa cousine, Mina Dalfan. Elles riaient de bon cœur, parlant de tout et de rien… A leurs côtés, un petit garçon agitait maladroitement un sabre de bois. Shù Dalfan.
Les moments passés avec ces deux-là étaient parmi les rares bons souvenirs qu’elle conservait du domaine, parmi ses rares moments de joie. Mais Mina avait suivi son grand frère sur le front. Quant à Shù…

Shù.

L’évidence même. Kowai savait à présent où ses pas cherchaient à la mener. Mais d’abord, elle devait se rendre en un autre endroit…
C’était terminé. Cette fois ci, elle avait cessé d’errer comme elle l’avait fait pendant dix ans. D’un pas rapide et décidé, elle se rendit chez elle. Son véritable chez elle. Le bâtiment où elle vécut pendant toutes ses jeunes années. Solitaire, plaqué contre l’une des murailles et aucunement connecté aux autres, il trônait au milieu d’un petit clos à l’est du domaine.

La bâtisse était inchangée, comme à l’époque où elle vivait avec son père,  avec ses grands frères et sœurs. Comme à l’époque où elle vivait avec son jumeau. Comme à l’époque où elle vivait avec sa mère. Pour la première fois depuis son arrivée, les souvenirs qui remontèrent en elle étaient douloureux. Réellement douloureux. Douloureux par l’inconditionnel bonheur qu’ils lui remémoraient. Kowai le sentit dans ses entrailles… Rampait en elle une souffrance qu’elle était incapable de toucher et de ressentir, elle sentit le désir implacable mais irréalisable de hurler sa peine et de s’assécher les yeux. Elle le voulait, de tout son être. Elle voulait pleurer, pour honorer la mémoire de ceux qu’elle avait tant aimé. Que la tempête qui dort en elle se déchaîne...

Son regard descendit alors jusqu’à sa main et se posa sur l’anneau d’argent qu’elle portait au majeur.

Mais tout cela n’arriverait pas. Et ce à cause de ce maudit anneau… Ou grâce à lui, elle ne le savait plus. Elle connaissait les conséquences qu’impliquerait la perte de sa Sarth.
Tous ces sentiments bouillonnaient dans les tréfonds de sa personne, pourtant personne n’aurait pu le soupçonner : Elle souriait.
Comme tous les jours, ce jour était le plus beau de son existence, et elle n’avait jamais été plus heureuse.

S’avançant jusqu’au palier, Kowai n’eut malgré tout pas le courage de pénétrer à l’intérieur. Rien ne se produirait si elle le faisait. Elle ne ressentirait rien de particulier… Et c’est peut-être pour cela qu’elle se refusait à le faire.
Mais soudainement, la porte s’ouvrit avec force et un petit garçon en sortit. Ses cheveux bruns étaient attachés en un chignon du côté droit et son visage affichait un regard déterminé et un sourire radieux. Un sourire qui aurait semblé étrangement familier à certains… A sa ceinture pendait un sabre.

-Ils vont voir, dit-il avant de s’élancer vers un point indéterminé du domaine. Lui tenant la main, une petite fille lui emboitait difficilement le pas, entraînée dans sa course folle. Cette fille lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Et cette fille… Cette fille…
Elle ne souriait pas.
Embarrassée et hésitante, elle était visiblement quelques peu paniquée.

-Attends, Amane… Non ! Ce n’est pas la peine !

-Bien sûr que si ! répondit-il. On ne peut pas laisser passer ça ! Et tu sais bien que je ne peux pas me battre sans toi.

Rapidement, les deux enfants disparurent, et quelqu’un d’autre passa la porte, s’arrêtant sur le palier. Une femme. D’allure digne, solide, élégante, et d’une beauté remarquable. Elle disposait du physique exceptionnel de celles qui peuvent passer d’une douceur envoutante à une férocité intimidante en l’espace d’un instant. Ses longs cheveux brun clair tombaient en cascade jusqu’au niveau de ses genoux. Ses yeux marrons, très légèrement en amande - trop peu pour une véritable réfugiée -, suivaient avec bienveillance et amour le parcours du duo. Elle semblait de naturel paisible, pourtant le clan la connaissait pour les ravages qu’elle causait sur le front.
Kowai faisait face à cette femme. Elles faisaient approximativement la même taille. De son point de vue, et même si son regard la traversait en vérité, c’était comme si elle la regardait droit dans les yeux. Comme si tout cet amour lui était dédié, ce qui, au fond, était le cas.

Cette personne, c’était sa mère. Hanabi Dalfan. 

Son modèle. Celle à laquelle elle voulait ressembler.
Celle à laquelle ils voulaient ressembler, à vrai dire. Elle, Kowai, et sa moitié, Amane. C’était leur rêve, leur objectif. Chacun d’eux était une face de la pièce. A eux deux, ils devaient s’approcher de sa splendeur… Mais il en fût décidé autrement.

De longues secondes après que les jumeaux eurent disparu, Hanabi referma doucement la porte, et Kowai fut de nouveau seule dans un domaine fantôme.

Quand sa mère avait péri, son soleil s’était éteint avec elle, et il ne lui avait resté que son frère, son pilier. Mais quand il la quitta à son tour… Toute flamme, toute lueur, s’éteignit en Kowai. Elle ne fut plus qu’une moitié d’être humain, et même moins que cela. Pourtant, elle ne l’avait jamais pleuré, pour une raison évidente.

Les choses étaient de plus en plus claires, les pensées s’enchaînaient, tourbillonnaient.
Tournant les talons, elle se mit à courir.

Lors du jour fatidique où son frère mourut, Kowai s’était éteinte, elle avait été réduite en cendres. Mais tant de temps s’était écoulé depuis… Toutes ces années, et toutes ces aventures… Elle n’était plus la même. Elle n’était plus une moitié d’être humain. Elle s’était reconstruite, reforgée. En cet instant et en ce lieu, elle le sentit : Son frère vivait. Il vivait à nouveau à travers elle. A travers la nouvelle elle. Sa flamme… Leur flamme, brillait de nouveau.

Courant encore, le regard vif de Kowai scrutait rapidement les environs. Elle reconnaissait chaque angle, chaque couloir, chaque planche, et vérifiait qu’elle suivait bien la bonne route. Mais partout où se posaient ses yeux, elle ne voyait que du charbon froid.
Finalement, elle arriva en vue de la Grande Salle. Celle d’où le chef de clan donnait les ordres.
Sans ralentir, elle y entra en grand fracas et prit un instant pour retrouver son souffle. Haletante, elle leva les yeux et scruta la vaste pièce. Partout, des armes finement ouvragées étaient accrochées en guise de décoration, un tapis de soie pourpre et ébène couvrait la majorité du plancher.
Devant Kowaii se trouvait le siège du chef de clan.
Devant Kowaii se trouvaient les dernières braises vacillantes du grand brasier qu’avaient toujours été les Dalfan :

Une dizaine d’enfants la fixaient, ébahis, les mains chargées de différents paquetages. Elle venait manifestement de les interrompre dans quelque tâche… Cependant, ce qui attira son attention fut le jeune homme qui se tenait au milieu d’eux. Aucun doute possible : Shù Dalfan, nouveau leader du clan, se trouvait devant elle.

Il avait le physique vigoureux des Dalfan de cet âge et était vêtu de manière banale, ses vêtements cachant en partie son corps recouvert de bandages. Sa posture droite semblait forcée et bancale, comme s’il tentait tant bien que mal de garder la tête haute malgré une charge titanesque…

Mais ce qui frappait le plus, c’était ses yeux. Ces yeux qu’elle reconnaitrait entre mille. C’étaient les yeux qu’avait Sumnum lorsqu’elle l’avait rencontré pour la première fois, et, elle en était convaincue, les yeux qu’elle aurait eu sans son maudit anneau. En eux transparaissaient la détresse, l’incompréhension, et l’impuissance. En les voyant, quelque chose se serra, quelque part en Kowaii. Elle était comme face à un miroir qui lui renvoyait une image de son propre passé. Son véritable reflet. Son petit cousin n’avait plus rien à voir avec l’enfant enjoué de ses souvenirs.

Une éternité passa sans que le moindre mot ne soit prononcé. Chacun fixait l’autre, l’une souriante, l’autre incrédule. « C’est dans le silence que se retrouvent ceux qui s’aiment si fort que, en ces retrouvailles, leur amour devient la seule chose au monde ». Ces paroles que lui avait un jour confiées Tehlal résonnèrent subitement dans l’esprit de Kowai. En un certain sens, et à sa grande surprise, elle se retrouva en elles.
Ce qui lui faisait face ne lui était que trop intimement familier. Une petite créature fragile et muette, incapable d’hurler sa détresse et de demander l’aide dont elle a tant besoin. Au milieu d’une quête désespérée. Une quête de soutien, de réconfort, et de protection. La quête d’une lumière, d’un phare dans l’obscurité.

Dans une telle situation, le clan avait une coutume. Faisant un pas en avant, l’aînée leva le poing droit en direction du cœur de son cadet, l’invitant à faire de même. Mais lorsque Shù abandonna son statisme, ce fut pour se jeter, en un éclair et sans avertissement, dans les bras de Kowai. De toutes ses forces, il se mit à serrer sa cousine retrouvée, enfouissant la tête dans sa poitrine. Ses jambes semblèrent l’abandonner, comme s’il ne tenait plus que par ses bras et via le support de sa parente. Rapidement, dans le silence de la grande salle résonnèrent des sanglots.

D’abord prise au dépourvu, Kowai finit par répondre à cette étreinte, passant une main dans le dos de Shù et posant l’autre sur sa tête dans un geste réconfortant. Fermant les yeux pour profiter du moment, un large sourire se dessina sur ses lèvres. Ce sourire, bien que ce fût imperceptible, était différent de celui qu’elle affichait habituellement. Ce sourire-là était franc.

Les minutes passèrent et le chef de clan ne semblait pas vouloir relâcher prise. Cela ne dérangeait pas Kowai. Ils resteraient ainsi autant de temps qu’il le faudrait et qu’il le voudrait. Ce n’était pas si désagréable…. Pas si désagréable d’être celle sur laquelle on compte, celle sur laquelle on s’appuie.

Lorsqu’elle avait quitté le clan, Kowai était éteinte. Ces nombreuses années d’exil ont réveillé en elle un feu qu’elle pensait perdu depuis longtemps. Et aujourd’hui, elle rentrait au foyer. Elle rentrait au foyer pour y apporter sa chaleur et sa lumière. Tout était limpide.

C’était son nouveau rôle. A son tour, elle serait le pilier.

Elle rallumerait la flamme.

__________________________________________________
_____

Les signatures, c'est pour les faibles Noël
avatar
Lord Penguin
Héros Prinny

Messages : 707
Date d'inscription : 29/09/2013
Localisation : Excellente question ._. Il serait temps que je m'informe

Feuille de personnage
Nom des personnages:

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Collection de OS de l'écrivain manchot

Message par Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum