One Shot du Daloka des forêts

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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mer 11 Jan - 23:31

Kazhaar, 1858



  Cette nuit là, l'obscurité noircissait totalement la mer des côtes de Cerinorst. L'océan ondulait légèrement, calme et sinistre. Et quelque chose de plus sinistre encore se trouvait dans ses profondeurs… Le corps d'une jeune fille au longs cheveux blancs, dénué de jambes. De ce corps en partie calciné, la partie inférieure était totalement absente. Mais sa chevelure s'agitait, vivante. Elle formait des nageoires. Comme une créature marine, la jeune fille progressait lentement dans les eaux sombres.

  L'inquisiteur l'avait terriblement blessée. Kazhaar pouvait encore sentir la douleur des flammes saintes qui avaient supprimé tout son corps en dessous de son abdomen… La magie empêchait sa régénération de rapidement s'opérer. Si elle avait échoué à fuir elle serait peut-être dans un pire état encore. Et maintenant, à cause de ces deux magiciens, elle était dans ce pitoyable état. Quelle plaie !  Kazhaar songeait à son éventuelle revanche, mais elle avait d'autre priorités. Elle devait retrouver son fils, et avant cela, regagner un état correct.

  Progressant vers la côte, ayant une allure de méduse, Kazhaar pouvait apercevoir une plage à portée. Nager l'épuisait, elle s'empressa donc d'accélérer pour atteindre un niveau ou elle aurait pied. Enfin, si elle en avait. En glissant sous la mer, elle ressentit une agitation non loin dans l'eau. Prudente, Kazhaar tâcha de se faire plus discrète. Afin d'observer la côte, la tête de la vampire émergea de l'écume. Ce qu'elle vit sur la plage lui déplut grandement.
  Une femme aux cheveux blonds se relevait. Elle était visiblement évanouie avant que Kazhaar ne vienne… Cette femme était vêtue d'une armure lourde, marquée de l'emblème de la magicae cohortis. La vampire conclut qu'elle faisait partie des serviteurs de l'empereur qui avaient assaillit la demeure Bielmer, et était bien entendu une mage. Sans sortilège, Kazhaar imaginait que cette pauvre femme qui avait probablement chuté à mer se serait noyée à cause de son armure. Le fait qu'elle était inconsciente prouvait probablement qu'elle s'était évanouie d'épuisement en joignant la côte… La montée de l'eau lors de la marée avait donc fini par la réveiller.

   Kazhaar sourit avec malice. La chance était plus généreuse qu'elle ne l'espérait. Tomber sur cette femme, alors qu'elle était certainement encore faible, était plus qu'une aubaine. Cela était un signe que le destin était avec elle. De par la nature et la gravité de ses blessures, il lui faudrait des mois pour en guérir. Mais cette femme, peu importait son nom, lui offrait l'occasion de pallier à ce problème. Cependant, elle ne devait pas perdre un instant.

  Ses cheveux se réunissant pour former des pattes qui la soulevèrent, elle s'approcha telle une araignée vers sa future victime… La guerrière finit par se retourner. Il semblait qu'elle était encore assez vive pour réaliser sa présence… Ainsi, elle se retrouva nez à nez avec la créature qui sortait de l'eau. Une abomination aux cheveux humides voilant son visage et s'agitant tels des serpents autour d'elle. Deux yeux perçants la dévisageaient, et elle sortit immédiatement sa dague en réflexe. Kazhaar, d'un bond, se jeta sur elle, mais son adversaire avait incanté un sort de barrière et la vampire percuta la bulle protectrice, s'y fracassant brutalement.

-Reculez ! Fit l'agente de la magicae cohortis, affolée. Quoique vous êtes !
  Kazhaar n'avait aucune intention de renoncer. Elle sentait que cette femme était épuisée, même si certes, dans un état plus enviable que le sien. La vampire posa une de ses mains sur la barrière, et ne put s'empêcher de se délecter de l'expression horrifiée de sa cible. Il était vrai qu'elle devait à présent ressembler à une horreur.
  La créature nocturne planta ses griffes dans la bulle protectrice. Ses ongles, au premier abord, ne l'affectèrent nullement. Mais Kazhaar insistait, et tentait de pousser son bras plus loin dans le sort de protection. Acte absurde, mais sa force était colossale, telle que sa main finit par traverser la bulle. Alors, cette dernière fut parcourue d'une aura bleutée qui déchirait sa peau et ses muscles. Pourtant, devant le visage désespéré de la mage, le bras de Kazhaar avança plus loin encore. Plus elle progressait, plus les séquelles étaient violentes. Le membre était inondé de sang, et la peau commençait à en être arrachée par le sort.

   Finalement, la bulle éclata, et le bras écorché de Kazhaar finit par saisir de la main le cou de la mage.
-Quel dommage pour toi, étincela le sourire de la vampire. La combattante ne fléchit pas. Bien que tremblante, elle fixait le monstre avec un regard plein de rage et de détermination. Avant que Kazhaar ne puisse faire autre chose, une puissante décharge électrique fut lancée par la mage. Sans doute avait elle un sort ou enchantement pour s'en isoler, mais ce n'était pas le cas de la vampire et elle était entièrement recouverte d'eau de mer. L'attaque fut dévastatrice, et les éclairs puissants noircirent partiellement sa peau et sa chair, le choc fut telle que quand la foudre se stoppa, sa tête chuta en avant comme si elle était morte, ses cheveux ayant cessé de se mouvoir voilant à nouveau entièrement son visage.
  L'agente de la Magicae Cohortis semblait sauve… Mais le maigre bras aux muscles à vif qui la tenait au cou refusait de lâcher prise, la main ferme comme un étau. Elle tenta donc, à l'aide de sa dague, de trancher ce bras, mais son son poignet se fit immédiatement saisir par l'autre main de la vampire et elle n'eut que le temps d'être surprise avant que son poignet soit écrasé dans son gantelet qui se plia sous la force du monstre. Toujours vivante, Kazhaar émit un lent halètement menaçant et bestial, révélant ses longs crocs, tandis que ses cheveux bougeaient à nouveau, s'enroulant autour du corps de la chevalier, et saisissant la dague que sa main avait relâchée. Glissant dans les articulations de l'armure, la chevelure de Kazhaar se mit à la démonter pièce par pièce tandis que, de sa main gauche, elle prenait la dague pour se trancher le bas de l'abdomen, éliminant le reste de ses chairs brûlées par les flammes saintes.

   La guerrière continuait de se débattre futilement, maintenant enserrée dans les cheveux de la vampire qui l'empêchait de prononcer un seul mot en l'étranglant. Visiblement, la décharge était le dernier tour de cette femme.
-Tu n'as plus aucune échappatoire… Maintenant, je vais prendre ton corps. Peut-être trouveras tu, en cela, une forme d'immortalité…
  Le sourire malsain de Kazhaar, qui avait regagné sa confiance absolue en elle, réapparu, glaçant le sang de la pauvre femme.
-Très sincèrement, j'en doute. La chair n'a pas d'âme.

 A présent qu'elle était débarrassée de son armure, Kazhaar lâcha prise afin d'avoir ses deux mains libres tandis que ses cheveux la retenaient. Ils avaient été eux aussi brûlés par l'attaque de l'inquisiteur, mais cela était suffisant face à cette adversaire affaiblie. Alors qu'elle reprenait son souffle, Kazhaar planta les griffes de ses deux mains dans le ventre de cette dernière, lui faisant pousser un gémissement inhumain. Ses mains creusèrent plus loin dans la chair, et Kazhaar se mit à écarter alors l'immense plaie qu'elle avait faite. Elle déchirait ainsi le corps de la femme en deux, comme l'on déchirait un tissu par un simple trou… Sa victime hurlait de plus belle, incapable de prononcer quoique ce soit de compréhensible tant la douleur était atroce. La force surhumaine de la vampire continuait sa sinistre œuvre, les nerfs lâchant les un après les autres. Parfois, quand une douleur était trop terrible pour être supportée, l'on ne ressentait rien, ainsi Kazhaar se demandait si c'était réellement ses sens qui la poussaient à crier ainsi, ou si il s'agissait de sa réaction en voyant son corps se faire si grotesquement déformer. Il était regrettable qu'elle ne soit pas en état de dialoguer, cela était réellement intriguant.

  Finalement, le corps de la soldate fut séparé en deux. Kazhaar maintint la partie supérieure du corps de ses deux bras, tandis que ses cheveux recueillirent la partie constituée des hanches, du bas ventre et des hanche. Dans l'état de la vampire, il lui serait plus rapide pour regagner ses capacités optimales plus rapidement de remplacer ce qu'elle avait perdue par de la chair vive. Ainsi, ses cheveux cousirent cette partie du corps au sien, tandis qu'elle plantai ses longues dents dans la nuque de son nouveau repas.

   Une fois ce dernier entièrement consommé, et son corps uni au sien, elle relâcha le cadavre desséché qui fut emporté par la mer. Sans doute personne jamais ne le trouverait.

    A présent, Kazhaar avait des jambes. Fort heureusement, sa cible était de petite taille comme elle, néanmoins car son physique restait différent il lui faudrait un certain temps d'adaptation, d'autant plus que les deux parties de son corps n'avaient pas encore bien fusionné. Avec le temps, cette partie inférieure s'adapterait de toute façon parfaitement à son physique, de sorte à ce que personne n'aurait put voir la différence, ce n'était donc pas un souci. Grâce au sang assimilé, ses capacités de guérison regagnaient petit à petit un niveau correct. Les deux mages la forçaient à bien des disgrâces, mais elle s'en était sortie. Elle ne pouvait pas encore marcher et ne sentait pas totalement ses nouvelles jambes, mais ses blessures se refermaient lentement et ses cheveux regagnèrent leur blancheur éclatante. Kazhaar devait maintenant trouver un abri pour attendre que ses blessures guérissent…

   Mais ceci, visiblement, ne serait pas aussi simple. Alors qu'elle traînait sur les galets, elle vit en haut de la plage grise un individu tout de noir vêtu. Grand, probablement un homme, il était recouvert d'un capuchon et d'une grande cape, mais ce qui inquiétait le plus Kazhaar était sa tenue, qu'elle identifiait comme une robe de prêtre. Ce dernier s'avançait vers elle, et elle n'était pas sure de pouvoir le vaincre, ou même de lui échapper. Il s'agissait certainement d'un serviteur de l'empereur, et à son assurance, elle craignait qu'il ne soit aussi talentueux voire plus que ceux qui l'avaient réduit à son misérable statut. Que faire ? Elle n'avait que peu d'options. L'aura que dégageait ce personnage lui déplaisait, mais elle ne ressentait aucune agressivité chez lui… Il avait simplement quelque chose d'inhumain, d'une manière inférieure mais similaire à la sienne.

-Celui qui doit porter la couronne devra être prêt à écraser même les étoiles, à réécrire même les légendes. Il est de nature égale au divin. Il est aussi loin de l'homme que ce dernier ne l'est du singe.
Il est sa propre morale.
  Qu'en pensez vous, Dyra ?

  Kazhaar était pour le moins étonnée. Etait-ce une manière de se railler d'elle avant de tenter de la tuer ? Bien qu'elle appréciait d'habitude cela, elle n'était guère encline à parler philosophie dans cet état.
-Ne portez pas un air si menaçant sur votre visage, fit le prêtre tout en continuant d'avancer. Vous êtes encore apte à tuer un homme, or, je suis votre ami.
  Ce dernier, s'arrêtant à quelques mètres de Kazhaar, sortit de sa cape un livre épais, couvert de pièces métalliques dorées, et clos d'un épais fermoir. Ancien, mais fastueusement orné, le livre lui rappelait fortement celui que le purificateur avait utilisé contre elle…  Mais il était certainement bien plus formidable que ce dernier. La vampire songea sérieusement à retourner dans la mer, ou à le tuer sur le champ.

-Selon vous pourquoi les dogmes doivent ils être si ardemment respectés ?… Il n'en est pas seulement du bien être commun. Les dogmes changent au fil des temps… Pourquoi nous tenons à ce que les grandes règles soient si profondément respectées ? Que les sanctions soient si sévères ? Il s'agit d'une épreuve. D'un test. Des hommes apparaissent toujours un jour pour changer ces règles… Plus elles sont plus enracinées, plus les hommes qui les chamboulent sont exceptionnels. Comprenez vous ? C'est de cette manière que l'on déniche parmi les grands hommes ceux qui furent surhumains.
-Vous devez être bien surhumain dans ce cas, pour tenter de discuter avec une vampire en étant homme d'église !
Rit aux éclats sèchement Kazhaar. Je n'ai de temps à perdre avec votre logorrhée.
-C'est fort dommage. Si je voulais réellement vous tuer, je ne vous laisserais pas tant de temps pour guérir vos blessures. Je suis un romantique, mais pas un imbécile…
  Vous venez de tuer Clothilde Mindfield, n'est ce pas ?
Fit il en ouvrant son livre et en recherchant une page.
-Si vous ne voulez pas m'incinérer, j'imagine que vous allez me demander de prier pour son âme ? Dit elle avec ironie.
-Je ne m'attends pas à ce que vous le fassiez, mais moi seul suffit bien.
-Les vampires ne prient pas… Mais je la remercie pour son corps.

 
   Le prêtre fit un geste de prière et se tut un moment. Kazhaar, agacée, finit par briser son silence.

-L'un des vôtres viens d'incinérer mes jambes, et vous ne semblez pas pressé de finir son travail… Vous moquez vous donc de moi ?
-Vous tuer fait en effet partie de mes ordres. Mais je n'ai aucune intention d'obéir à ces derniers… L'homme qui m'a demandé de vous tuer voit en vous un danger jamais connu. Cependant, j'y vois une opportunité… Voyez, j'ai un différent à régler avec la dame écarlate. Refinia Dyra. Et je sais que vous aussi.
-Vous êtes bien renseigné… Mais pourquoi vous aiderai-je ? Et pourquoi auriez vous besoin de moi en particulier ?
-La maison de vampire qu'a créé Refinia est… Problématique. Je ne veux pas qu'un autre de ses serviteurs la remplace si nous en venons à bout. Il n'y a pas meilleure remplaçante que vous. Les vampires vous traquent, vous devez les hair. Mais vous possédez aussi le sang ancien… Ils pourraient vous respecter, car vous sembleriez à certains plus légitime encore qu'un seigneur vampire. Ainsi, dans la foulée, nous pourrions raser les autres maisons.
-Et, quand ce sera fait ? Cela sera à mon tour, j'imagine.
-Cela ne dépendra que de vous,
fit il en haussant les épaules. Qu'en pensez vous ?
-Je me vois bien obligée de décliner votre offre,
dit Kazhaar en se relevant difficilement.

   Sa priorité était de retrouver son enfant et de le protéger. A côté de cela, les mots du prêtre lui semblaient insignifiants. Elle le dépassa sans le quitter du regard, et il ne bougea pas d'un pouce.
-Ce fut bref dans ce cas, quel dommage. Néanmoins, nos vies sont longues.  N'hésitez pas à me contacter si vous changez d'avis…
-Soit. Quel est votre nom, père ?…
-Eleison.
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mer 18 Jan - 18:02

                                                            Ce que l'on trouve au sommet.   


   Cela faisait déjà 162 jours que les cultistes avaient établi les villages au pied du mont Hiranyakashipu. Ils dérangeaient la population au début, mais, car ils n'étaient guère agressifs et ne leur demandaient rien, les habitants s'habituèrent à leur présence. Ils étaient presque tous d'ethnie préclipsienne, à la peau très foncée, et à l'accent très prononcé. Ils ne parlaient que peu. Tout les neuf jours, quand le soleil se levaient, ils se retiraient ensemble près de la montagne en amenant des grands tambours. Là, ils jouaient en chantant solennellement. Certains résidents tentèrent d'envoyer des plaintes aux bourgeois locaux, mais la région près d'Hiranyakashipu n'intéressait personne, encore moins le duché d'Algor, de par sa faible population et ses ressources peu intéressantes.

 Avant l'aube, encore une fois, ils préparaient l'accomplissement de leur rituel. Enveloppés dans de grandes capes, les scarraths, cependant, restaient inactifs, semblant cette fois ci attendre quelque chose de particulier. Ils étaient une cinquantaine, de différents sexes mais tous adultes. L'absence totale d'enfants étaient pour certains la preuve rassurante que leur passage n'était que temporaire.
   
    Une autre silhouette couverte d'une cape s'approchant d'eux fut aperçue par une des femmes, qui le pointa du doigt en s'adressant à l'un d'entre eux dans leur langue natale. L'Almirian des chamans était plus complexe que le commun, mais ceci, nul n'aurait put le distinguer ici à part eux. L'homme à qui elle parla s'avança à travers ses camarades vers l'inconnu. Grand et bossu, le nouveau venu souleva des murmures parmi la cinquantaine d'almirians, qui le reconnurent. Sous cette cape se dissimulait un corps grand et pourtant squelettique, si affaibli, si âgé qu'il en avait un air difforme. Un grand masque à divers motifs couvrait son visage. Rasoul, le grand ancien, disposait de plusieurs masques selon les occasions : celui ci était de bois noir gravé, les yeux semblant mi clos, l'expression de la bouche neutre. A pas boiteux, s'appuyant sur un grand sceptre orné d'un crâne, il marchait dans le sable à la couleur du cuivre, tandis que l'autre l'homme allant à sa rencontre retirait son capuchon. Garamé, le tuteur du roi d'Almir Gasai, avait lui l'air vigoureux, mais son épaisse barbe blanchie trahissait son âge avancé. Il retira son capuchon, avant de baisser la tête avec humilité.

-Rasoul, cela faisait longtemps.
-Sans doute, fit il de sa voix rauque. Où en êtes vous ?
-Nous échouâmes le premier rite… Aucun ne put monter au sommet de la montagne. Ainsi nous avons tout recommencé une seconde fois.
-Nous n'avons pas tout le temps devant nous… Avant midi, je dois emmener les élus au sommet.
-Sauf votre respect… Cela est-il réellement nécessaire ? Notre roi, je veux dire, Ehir, n'a t-il pas pu grimper au sommet et parler à la rougeoyante sans rite ?
-Ravage n'en a plus le pouvoir, mais fut un temps ou il pouvait se targuer de se tenir à l'égal des dieux. Entre autre, Ravage estime avoir les mêmes privilèges…
-Je vois…
-En vérité… Rit Rasoul avant d'être interrompu par une violente toux. L'air était trop poussiéreux. En vérité, cette créature n'a guère envie de parler à quiconque. Même moi, je ne pourrais l'invoquer ainsi… Mais, sachez que, quand l'on s'adresse poliment à un seigneur, et que même on lui adresse un cadeau, il est plus probable que ce dernier le reçoive.
   Mais assez de tout cela ! Montre les moi.

   Garamé fit avancer deux autres hommes, tous plus grands que lui. Leurs visages étaient couverts de masques reproduisant des crânes d'animaux. Comme le voulait le rite, leur identité resterait inconnue jusqu'à sa fin, mais même sans voir leur visage Rasoul les jaugea, marchant un cercle autour d'eux.
-Assurément ils ne sont ni trop jeunes ni trop vieux. Nous pouvons commencer l'escalade de la montagne…
-Je m'en veux de vous demander un tel service, fit Garamé. Mais vous êtes le plus grand chaman parmi nous.
-Belles flatteries ! Cracha Rasoul avant un autre toussotement. Je ne serais pas toujours là pour aider à ce genre de choses… Et, si je ne voulais pas rencontrer Ravage, jamais je n'y aurais songé. Pensez à l'avenir à mieux former vos disciples, car cela non plus, je ne le ferais pas à votre place.

  Sur ces mots secs, il s'en alla le premier, pestant aux deux guerriers de le suivre. Rasoul connaissait bien le chemin de la montagne, mais, parce que sa marche était lente, ils ne devaient pas perdre de temps. A midi, ils devaient arriver au sommet. Quand l'on observait le soleil au dessus d'Hiranyakashipu à midi, au bout d'un certain cycle, il apparaissait comme rouge. Un événement mystérieux sans véritable explication scientifique… Mais la plupart des religieux attribuaient ce phénomène à la présence d'un dieu sur cette montagne. Et, même si souvent les cultes déformaient la vérité selon leurs dogmes, cela était très certainement l'explication la plus proche de la vérité.

   
   Quand ils s'approchèrent du sommet, les trois hommes masqués furent pris d'un malaise. Mais Rasoul fut le seul à ne pas en être surpris.
-Est-ce là que vous échouèrent à monter la dernière fois ?
-Oui, fit l'un des deux guerriers. Nous tentâmes de progresser malgré tout… Mais ce fut impossible.
-Sans doute avez vous cru que cela était une question de force d'âme. Mais tenterez vous un bras de fer avec un géant ?… Ce n'est pas une épreuve. C'est une interdiction. Seul un véritable immortel est capable de s'approcher de ce sommet quand son maître est en sommeil…
-Comment pouvons nous monter, alors ?
-C'est simple. Il suffit d'obtenir l'autorisation de l'hôte… En étant son ami, ou en demandant poliment.
   
   Faisant un pas en avant, Rasoul prononça à voix haute des paroles auxquelles les deux hommes derrières lui ne comprirent rien. Rasoul, lui même, ne connaissait que sommairement une langue aussi ancienne, mais cela était la moindre des choses pour se faire accepter.
   La pression, après une certaine attente ou Rasoul resta silencieux, disparut totalement, et ils purent reprendre leur marche.


Quand ils arrivèrent au sommet, ils se retrouvèrent nez à nez avec un temple fait de la même pierre rougeatre que la poussière de la montagne. En ruine, il était évident que personne n'habitait l'endroit, et ne l'avait habité pour des générations. Des débris, dont un immense pilier, gisaient au sol.  Le silence qui régnait ici était absolu. Devant le groupe s'étendait un grand escalier aux marches usées et recouvertes de sable, qu'ils gravirent. Ils semblaient qu'ils étaient dans l'intérieur du temple à présent, mais ce dernier n'avait pas de toit, s'il en avait déjà eu un.
-Regardez ! Fit l'un des guerriers en pointant le ciel du doigt. La sphère céleste brillait, comme cela était prévu, d'une lueur rouge surnaturelle.
-Il est temps, constata le chaman.

  Ils finirent par tomber vers ce qu'ils cherchaient. Au milieu d'une immense dalle unique de pierre, ronde et creusée de sillons qui formaient des symboles ésotériques, se trouvait une sorte d'immense sarcophage de pierre.
  En bas, les sorciers devaient jouer du tambour et chanter. Ils ne pouvaient l'entendre, mais Ravage faisait corps avec la montagne. Pour laisser passer Rasoul si simplement malgré l'insistance des autres chamans, la créature devait l'apprécier plus qu'il ne le pensait. Non, sans doute juste se sentait il plus proche de lui que des autres.

-Vous savez quoi faire, dit le sorcier. Devant l'autel. Je serais votre témoin.

  Rasoul s'assit en tailleur, tandis que les deux hommes retirèrent leur cape. Se révélèrent alors leurs corps musculeux et leurs armes luisantes. Dénuées d'armures, se tenant torse nu, la peau couverte de peintures blanches, ils saisirent tout deux leurs épées aux lames dorées. Chacun disposait du même type d'arme, traditionnel d'Almir Gasai. Une épée disposant d'une deuxième lame à l'opposé du manche. La longueur des lames variait souvent, mais ici, les deux étaient de même longueur comme celles de l'arme que Rasoul maniait par le passé. Cela était le signe d'un talent reconnu.

   Les deux combattants, n'ôtant pas leur masques, s'éloignèrent pour être à cinq pas de distance l'un de l'autre, avant de se tenir en position de combat. Un duel était nécessaire pour attirer l'attention de Ravage. Seul le vainqueur aurait le droit de clamer son nom. D'un ordre, Rasoul ordonna le début du duel, et les deux guerriers se lancèrent à l'assaut l'un de l'autre, entrechoquant leurs armes. Leur escrime exigeait une immense dextérité, rapide et acrobatique. Même le cynisme du chaman ne put nier le talent des hommes, qu'il observa dans un parfait silence.

    Leurs corps étaient puissants, mais pas assez massifs pour les ralentir. Ils étaient au sommet de leur forme, leurs muscles se bandant avec aisance pour attaquer comme pour se défendre, leur peau noire luisant sous le soleil écarlate. Leur art martial donnait l'impression qu'ils dansaient, mais pourtant chacun tentait de donner un coup décisif et mortel. Nul ne parvenait à prendre l'avantage. Ces deux hommes étaient véritablement les meilleurs de leur tribu. Sûrement approchaient t-ils son niveau quand il était encore à son apogée. Les lames flottaient dans l'air, les coups de pieds, de coudes et de genoux fusaient avec violence, mais ne faisaient pas chuter les combattants masqués. Quand l'un semblait dominer l'autre, il était forcé de reculer car son opposant redoublait d'effort, de technique et de ruse. Tout leur volonté se plaçait dans chacun de leur geste. Le perdant périrait, mais le gagnant aurait l'honneur de rencontrer un dieu. Chacun avait vécu pour un pareil moment. Ils espéraient tout deux être couverts de gloire, que leur douleur soit reconnue, que leur travail les hisse enfin aux sommets auxquels ils aspiraient ! Sans doute avaient ils été éduqués et entraînés ensemble, mais cela n'avait pas d'importance. Voilà, selon Rasoul, pourquoi l'on les masquait.
      Mais les guerriers ne pouvaient pas se battre éternellement. Suants, leur respiration se faisait plus forte. Leurs corps étaient fatigués. Ils s'engagèrent à nouveau, plus prudents encore cette fois.
   Rasoul vit une faille dans la garde d'un des hommes. Trop basse, son arme ne saurait être levée à temps pour parer un coup haut d'un tel adversaire. L'épuisement multipliait les erreurs, son talent n'était pas à blâmer. Il réalisa rapidement que sa posture n'était pas bonne, mais n'eut pas le temps de la corriger. La lame dorée s'enfonça sous l'épaule dans la poitrine… La seule blessure donnée du combat fut fatale, et le perdant s'écroula. Rasoul se releva en s'appuyant sur son sceptre, tandis que, le bras tremblant, le vainqueur arracha son masque, haletant, ne semblant pas y croire. Ses longs cheveux tressés lui collaient à la peau. Le soleil rouge brillait toujours dans les cieux de la montagne.

-J'ai gagné…  J'ai vaincu ! Moi, Hamir A'Caté, j'ai vaincu ! Cria t-il au ciel en levant les bras, explosant de joie et de rage. Rasoul le dépassa pour s'approcher du sarcophage. Le sang coulait dans les sillons au sol.

-Dans ce cas il est temps, Hamir, dit l'ancien. Nous allons rencontrer Ravage…
   Le sang du vaincu s'étendait dans l'immense dalle, attiré naturellement vers la tombe. Hamir, remarquant ce phénomène, s'éloigna avec prudence de quelques pas. Il avait tué son camarade, mais tentait de ne pas trop y penser, et de se laisser porter par l'ivresse de la lumière rouge. Il verrait une chose bien plus extraordinaire que toute la magie des chamans. Le plus grand des guerriers en personne. Une vue qu'il conterait à ses enfants. Il sera connu comme celui qui a gravit la montagne.

   Mais ses rêves furent interrompus par un bruit sourd, puissant, qui lui sembla résonner jusque dans ses os. Et ce n'était pas le bruit des tambours. Ce son terrible se répéta peu de temps après. Il semblait comme la foudre, mais l'on ne voyait aucun nuage dans le ciel. Cela tonna avec plus de puissance encore. Ces frappes contre le son se firent de plus en nombreuses.
   En bas de la montagne, Garamé et ses disciples contemplèrent le soleil. Il était légèrement plus vif. Ils entendaient également les bruits, qui surpassèrent ceux de leur rituel, et l'on pouvait les ouïr jusqu'à Algor.
-Chef, fit une jeune chamane au vieux Garamé. Que se passe t-il ?
-L'Ancien m'en a parlé. Ces sons… Ce sont ses battements de coeur. Nous avons réussi.
   Mais l'inquiétude les prévenait d'éclater de joie.


   Le sang du vaincu se mit à brûler, et les flammes, rouges comme ce même sang, vinrent ronger son corps. Les battements s'affolaient, s'affolaient, et enfin, se stoppèrent. Cet instant formidable n'avait duré qu'une minute.
   
   Le socle du sarcophage, lentement, dans un bruit de roche, glissa. Une fumée sombre émanait de l'intérieur de la tombe, alors que le couvercle s'écroula sur le sol. Rasoul restait immobile, Hamir, contemplatif. Dans la brume noire qui se dispersait dans le ciel, ils virent une silhouette se lever du cercueil. Immédiatement, les deux Scarrath s'agenouillèrent.

   Un instant, ils virent une lueur rouge émaner de la silhouette, puis, un bruit de claquement de main se fit entendre. D'un seul coup, non seulement la fumée, mais aussi tout le sable qui habitait les ruines autour de la table fut repoussée dans une violente bourrasque.

    Mais la personne qui se révéla alors n'était pas le colosse décoré de trophées que le guerrier imaginait. L'être qui s'avançait avait une apparence humaine, et était une femme au teint olivâtre légèrement plus petite que lui.  Vêtue d'une somptueuse toge blanche et dorée, décorée comme celle d'un empereur, elle portait un large tissu rouge sur ses épaules. De ce grand vêtement ne dépassait que la tête aux cheveux d'un rouge aussi intense que celui du soleil qui brillait au dessus de leur têtes, noués dans un chignon cerclé de perles dorées. Au milieu de son front se trouvait une marque noire et ovale. Elle portait à ses oreilles des bijoux bien singuliers, des boucles portant chacune une longue bande de tissu qui tombait sur ses épaule et s'achevait vers taille en un ornement d'or triangulaire. Chaque pointe de ces bijoux semblait aussi effilée qu'une épée.
   Hamir était troublé. Sans doute allait t-il demander à Rasoul, qui se relevait, stoïque, ce qu'il en était. Mais il n'en fit rien. Le visage de Ravage était jeune et beau, mais ses yeux, quand il les vit, lui ôtèrent tout doute. L'expression de cette face était froide, morbide, dure, sans une once de bonté ni d'espoir, mais dans ses yeux rouges brûlaient une colère ardente, une rage, une violence, un chaos. C'était la guerre qui vivait dans son regard. Etonné, il ne se permit pas de lever le genou comme le chaman.
    La rougeoyante arrêta ses pas en face d'Hamir, et le fixa des ses deux océans de sangs. Honoré, le scarrath leva le menton vers l'être fabuleux. Il ouvrit la bouche pour prononcer un mot.

    La seconde qui suivit cet instant, sa tête vola pour retomber brutalement au sol, et son corps décapité s'éteignait devant son regard surprit. Une hache noire à l'allure sinistre était dans la main droite de l'être à essence, qui jeta un regard dédaigneux vers le cadavre du guerrier.


- … Aucune résistance ? Constata sombrement Ravage. Pas un battement de cil ? Pas un sursaut ?… Pas même... un frémissement ?... Rasoul contemplait cette scène pitoyable avec tristesse, mais s'y attendait.
-Nul n'aurait put stopper ou éviter ce coup après pareil combat, commenta le chaman.
-Voilà pourquoi je l'ai porté, dit Ravage, alors que le métal de sa hache se liquéfiait pour se glisser dans sa manche, retournant à son corps.
   Si ce mortel était incapable de l'impossible, alors il n'a aucun intérêt.
-Tu semble bien ennuyée par cette cérémonie t'honorant, rougeoyante. Pourtant, c'est toi qui demanda à ce qu'on fasse se battre à mort deux guerriers.
-Le sais tu, Namaan ? Tout ceux qui se battent ici ont les même rêves. Ils concernent la gloire, ou bien le pouvoir. Certains s'imaginent obtenir un de mes présents. Ils estiment que leur escalade et leur combat est une valeur suffisante…
    Certains humains semblent croire désespérément qu'ils sont égaux, ou ont le même potentiel. C'est une désillusion réconfortante, il est vrai. Mais ils ne devraient pas ainsi se mentir. Cette génération de mortel ne portera rien de plus valeureux qu'Arweld.
-Vraiment ? Peux tu donc voir l'avenir ?
-Si ce n'est les détails, tout se répète, éventuellement. L'histoire des mondes et de vos civilisations suis ce cycle depuis que j'ai conscience d'exister. Arweld est mort pour tenter d'enrouer un des éléments essentiels de ce cycle… Quelle futilité. Tout le temps que je lui ai donc accordé, au final, a servi dans une tâche folle.
  Mais assez parlé de cela, fit Ravage en dépassant Rasoul, marchant dans le temple en ruine en en observant les pierres. Elles ne s'étaient pas déplacées depuis son dernier réveil. Quel chiffre affiche votre calendrier ?
-1870.
-Alors c'est ainsi. J'ai bien senti que le temps était court… Pourquoi faites vous tant de bruit ?
-Puisque je dois servir de porte parole… C'est au sujet d'Ehir. Je sais que ce dernier est venu il y a une vingtaine d'année et a promit de mettre fin à tes jours.
-C'est vrai. Je m'attendais d'ailleurs à le voir… Mais, j'imagine que ceci t'as rendu furieux ?
-Il a bien mérité son châtiment ! Cracha Rasoul. Je l'ai maudit à devoir marcher au plafond. Mais, il a un devoir envers son peuple. Le trône lui revient, après un millénaire sans roi.


-Qu'attends tu que je fasse ? Fit durement Ravage, se retournant vers Rasoul. Ton disciple est un imbécile. Mais je n'ai aucun désir de refuser son aide.
-Et pense tu sincèrement que cet imbécile pourra t'aider ? Il n'a pas le talent de Mark.
-Assurément, mais Mark était naïf. Il s'est épris d'un être incapable de le comprendre, et s'est laissé duper par une belle enveloppe charnelle… Un homme d'esprit, et pourtant superficiel.
   Ehir est un mortel de nature rare. Aider les gens, les mettre à l'épreuve, ceci est dans sa nature. Sans doute le fait il plus par défi que par empathie… Quand il signa un « contrat » avec moi, sa seule exigence fut mes remerciements. Il aurait put demander à ce que je le rende presque invincible, je l'aurais fait.
   Ton disciple est un cas assez rare pour représenter un semblant d'intérêt.

-Dis moi, Yamato… Pourquoi revêt tu cette apparence, toi qui semble mépriser les humains ?
-Un jour tes questions te vaudront d'être dévoré vivant pour l'éternité, Namaan, dit la femme aux cheveux rouges avec un sarcasme cinglant.
 Je porte cette apparence pour honorer le mortel que j'ai le plus respecté. Par ailleurs, un corps si faible me permet de ne pas souffrir du soleil… Même si aujourd'hui est particulier. Je n'ai, je le crois, pas à t'en dire plus.
   Et donc ? Pensais tu me convaincre de renoncer ?
-Non. Je n'y croyais pas un seul instant, mais je pourrais dire avoir essayé.
-Pourquoi te sens tu si redevable à ton peuple, toi, l'ermite ?…
-Je suis responsable de la chute de la lignée des rois almirians… C'est la raison pour laquelle je suis condamné à cette existence.
   Ravage s'avança vers Rasoul, ne le quittant pas de son regard. C'était à peine si l'être semblait cligner des yeux. Le scarrath le dépassait d'une tête, et pourtant, se sentait mal à l'aise à l'approche de ce dernier.
-Pour un humain, ta vie est bien trop longue. C'est pour cela que tu es l'un des seuls aptes peut-être à me comprendre… Mais, si tu le désire, je peux mettre fin à tes jours. Cela me serait aisé. Qu'en pense tu ?
-Je m'en dispenserais… Je sais quand, et comment je veux périr.
-Alors c'est ainsi… Quand même toi, tu ne seras plus là, ma solitude n'en sera que plus grande. J'espère périr d'ici là.
-Tu ne semble toi même guère y croire.
-Tu sais le nombre de mes essais. Vois tu Namaan, la question me tourmente depuis des lustres… Pourquoi suis-je le seul être né d'essence à vouloir mourir ? L'idée, normalement, ne nous vient pas même à l'esprit, à nous les immortels. Très peu d'entre nous se souviennent de notre début, si il y en a eu un, et aucun n'envisage sa fin… Si ce n'est moi.


  Si je déteste tant les mortels, c'est par jalousie. La fin de votre existence. Votre repos. Votre accès au néant. Un jour, plus jamais vous n'aurez pas à vous lever, plus jamais vous n'aurez de tracas. Il m'est impossible de ne serait-ce que voir l'horizon de ma vie. Chaque incarnation se répète, je vois les même choses, et plus je les vois plus elles me sont amères. Le droit que vous, qui êtes si faibles, avez, m'est refusé. Pire encore : vous ne réalisez pas l'importance de ce don. Car les mortels savent que leur temps est limité, ils profitent plus pleinement de chaque instant de leur existence, et car leur temps est limité, jamais il ne pourront tout accomplir. Un horizon de rêve s'offrira toujours à eux tant qu'ils en ont la volonté. Et pourtant ils geignent et recherchent la force que nous possédons…
   Je ferais couler sur chaque montagne des océans de sang pour renaître en tant que mortel. Mais cela n'est pas simple. C'est aller à l'encontre des lois de l'univers, de ce qui conditionne mon existence.

-Moi aussi, si je le pouvais, je te ferais mourir, fit Rasoul avec amertume en allant s'asseoir au pied d'un pilier. Tu es un fléau pour nous. Les armes que tu as laissé dans ton sillage, les Zigarnes, le codex… Tout ceci nous a causé tant de soucis. Mais je ne peux pour autant te demander de renoncer.
-Les armes que j'ai laissé, j'en suis en effet responsable, bien que je doute que vous regrettiez la mort de Therebor, que vous me devez. Cependant, les Zigarnes sont nés de l'ambition d'un peuple comme le votre. J'ai en effet permis à des mortels d'obtenir la puissance nécessaire en leur faisant don de mon sang, mais c'est eux qui ont créé ces échecs, ces larves, et qui m'ont ensuite demandé à genoux de leur en débarrasser.
-Ils sont morts de leurs erreurs.
-Pas exactement, fit Ravage en esquissant un sourire, le premier depuis son réveil.
Ma déception fut grande en constatant que ce qui était engendré par ma propre essence ne pouvait me tuer. Après avoir détruit ces monstres, j'ai exterminé tout ce peuple. Je n'ai laissé qu'un œuf de créature… Celle que vous avez combattue, si je ne m'abuse.


 Je le reconnais, j'étais en colère ce jour là.

-Ma foi !… Rit Rasoul avant de s'étouffer dans une violente toux. Ta cruauté est bien plus grande que je l'imaginais.
-Cette cruauté, je l'appelle justice. Des mortels ont créé de telles abominations à partir de ma propre essence, ce châtiment était mérité.
-Le referais tu à nouveau ?
-… Non. Je n'en ai plus la motivation. Tuer des mortels n'est guère intéressant, et exterminer des peuples a achevé de me lasser.
-Tu raisonne là comme un enfant.
-Pour vous l'enfance, l'âge adulte et la vieillesse. Il n'y a malheureusement pas d'étape dans la vie d'un immortel… Uniquement l'accumulation sans fin de mémoire. Une mémoire qui n'a plus de sens.
-Voilà bien la différence entre nous deux dans ce cas. Je suis coincé depuis des siècles dans le dernier âge de l'homme…
-N'en éprouve tu pas une immense douleur physique comme spirituelle?
-L'on s'habitue à marcher même sur le feu si l'on a pas d'autres choix. Cela ne diminue pas la douleur, mais permet de vivre avec.
-S'habituer ? J'appelle cela devenir fou.
-Ah. Comme ça, je suis fou ?
-Veux tu que je te tue ?
-Encore une fois, non.
-Alors tu l'es, cela ne fait aucun doute.


  Par ailleurs, j'ai cru t'entendre dire que tu serais prêt à m'aider ?… Toi qui méprisais tant Mark pour sa décision ?…
-Je serais prêt à t'aider par pragmatisme. Et je serais surtout prêt à arranger la manière la moins nocive pour t'aider. Mark créa le codex, avec le désir d'à l'intérieur y récréer le monde et d'y intégrer ta conscience. Mais les sacrifices que son projet demandait étaient trop conséquents, et l'artefact qu'il a laissé derrière lui, bien trop dangereux… Ma mission première est la conservation de l'équilibre. Ce pourquoi j'éloignerais tout moyen susceptible de troubler ce dernier.
-Alors, c'est ainsi ?…

  Soudain, le sol trembla. Rasoul ravala sa salive, il savait avoir irrité Ravage. Emergea de la terre entre lui et la rougeoyante une immense tête de serpent, à la gueule assez large pour l'engloutir dix fois, et aux écailles noirs luisantes, métalliques. Ses yeux brillaient d'un éclat rouge, menaçant. Seul la tête émergeait du sol, mais sa taille laissait imaginer que la créature était immense.   Hiranyakashipu était le serpent de la montagne, le gardien du sommeil de son maître dont il était l'arme. Il émit un sifflement strident, puis ouvrit sa bouche béante, révélant d'imposants crocs. Rasoul ne se leva pas. Ravage le menaçait, et la force ne lui serait contre une telle chose d'aucun usage.
-Ne m'aurais tu pas caché quelques remèdes?…  Pour conserver cet équilibre ?
-Si tu meurs, la fin des temps est le cadet de tes soucis. C'est pour ça que tu es un danger, Yamato.
-Pourquoi te soucie tu tant de l'avenir, toi qui désire aussi le trépas ?…
-Peut-être faut il être humain pour le comprendre. Après moi, le monde ne cessera pas.
-… Si je le pouvais, j'arracherais le savoir à même ton esprit. Mais même détruire ton âme ne me permettrais pas cela.
  Ravage leva la main, et le serpent titanesque recula, refermant sa gueule sans quitter le sorcier de ses yeux rouges.
-Peu importe, dit Ravage avec lassitude. Le serpent retourna lentement sous la terre, qui se fondit comme de l'eau, avant de reprendre sa forme initiale quand le monstre disparut.
   Il ne restait plus aucune trace de son irruption. Comme si rien ne s'était passé, la quasi divinité se baissa vers la tête qui appartenait à Hamir, et la saisit entre ses mains.

Comment comptes tu m'aider ? Fit Ravage en observant mélancoliquement la tête qui lui faisait face.
-Ehir a déjà un plan. Il me suffira de l'arranger.
-Après l'avoir maudit ?
-Je l'ai puni le temps de réfléchir à la question. Et qu'il y réfléchisse également, ce n'était qu'une jeune pousse… Enfin, je ne compte pas retirer ma malédiction pour autant. Il se débrouillera bien tout seul. Par ailleurs, il n'est pas la peine qu'il soit au courant de mon aide.
-Namaan… Toujours aussi fier... et de mauvaise foi.
-J'ai beau affectionner ce sale gamin, il verrait en cela une victoire, grommela le sorcier en se levant lourdement.
-Comme cela, tu l'affectionne ?… Fit Ravage, se redressant pour soulever la tête au dessus de ses yeux, l'observant avec une triste curiosité.
Ce n'est pas l'impression qui m'a été donnée.
-Recevoir de l'affection est aussi peu habituel pour toi qu'en donner.
-Les immortels ne m'approchent pas. Vous mourrez tous tôt. Cela est préférable ainsi.

  Rasoul fit quelques pas à l'aide de son sceptre. Ses membres s'étaient quelques peu reposés, il pourrait bientôt redescendre la montagne. Bien que quitter cet être à l'air perdu l'attristait, il savait que rester serait inutile.
-Va tu retourner dormir ?
-Je viens de me réveiller, Namaan. Mes membres sont encore engourdis, mais cette question est stupide.
-Il vaut mieux que tu ne dorme pas, dans ce cas… Je tenais à te rappeler quelque chose de capital.
Il y a quelqu'un qui tiens à l'équilibre plus que moi. Il est de nature flegmatique, mais est intransigeant sur les grandes règles que tu veux briser. Et, par dessus tout, il a une dent contre toi…
-Est-ce une devinette ? Dit Ravage en fixant Rasoul du coin de l'oeil.
-Il est actuellement sur le même continent que toi, et tu te doute bien qu'il ne tardera pas à tout savoir sur ce qui se trame ici… C'est là l'avertissement que je porte. Je te parle des blanches écailles.

  Lentement, les yeux de Ravage retournèrent vers l'objet dans ses mains, avant de lever à bout de bras au dessus de sa tête.
-Basileus… Marmonnèrent les lèvres du visage de jeune femme, qui s'éclairèrent alors d'un sourire. Un si large sourire que, si l'on comparait ce dernier à son expression habituelle, il semblait lui déchirer les joues. Ses ongles se plantèrent dans la peau de la tête morte, se tâchant de rouge. La pression sur le crâne chevelu d'Hamir se faisait de plus en plus forte, tandis que la bouche de Ravage s'ouvrit très légèrement, révélant une rangée de dents blanches, et que l'expression morte du scarrath se déformait sous la force. La tête finit par éclater dans un immonde craquement organique, inondant de sang le visage de Ravage, qui relâcha les restes d'os et de chair, qui tombèrent à terre.

-Voilà donc une bonne raison pour mon réveil… Je n'avais pas terminé cela, fit l'être d'essence, dans un air satisfait, venant lécher le sang à ses doigts.

 
 Rasoul, sans dire au revoir, s'en alla, laissant Ravage à sa solitude et à sa démence. Malgré son allure calme, morose, ce corps de femme servait d'incarnation à un être sanguinaire, né pour se battre, naturellement enclin à la violence. Et il était impossible pour un immortel de changer ainsi sa nature… Le chaman n'avait pas osé le faire remarquer, mais il savait très bien pourquoi les immortels n'approchaient pas Ravage…
   Ce dernier, il n'en avait aucun doute, voudrait désosser tout être capable de le combattre.
 Telle était la rougeoyante.
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