One Shot du Daloka des forêts

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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mer 11 Jan 2017 - 23:31

Kazhaar, 1858



  Cette nuit là, l'obscurité noircissait totalement la mer des côtes de Cerinorst. L'océan ondulait légèrement, calme et sinistre. Et quelque chose de plus sinistre encore se trouvait dans ses profondeurs… Le corps d'une jeune fille au longs cheveux blancs, dénué de jambes. De ce corps en partie calciné, la partie inférieure était totalement absente. Mais sa chevelure s'agitait, vivante. Elle formait des nageoires. Comme une créature marine, la jeune fille progressait lentement dans les eaux sombres.

  L'inquisiteur l'avait terriblement blessée. Kazhaar pouvait encore sentir la douleur des flammes saintes qui avaient supprimé tout son corps en dessous de son abdomen… La magie empêchait sa régénération de rapidement s'opérer. Si elle avait échoué à fuir elle serait peut-être dans un pire état encore. Et maintenant, à cause de ces deux magiciens, elle était dans ce pitoyable état. Quelle plaie !  Kazhaar songeait à son éventuelle revanche, mais elle avait d'autre priorités. Elle devait retrouver son fils, et avant cela, regagner un état correct.

  Progressant vers la côte, ayant une allure de méduse, Kazhaar pouvait apercevoir une plage à portée. Nager l'épuisait, elle s'empressa donc d'accélérer pour atteindre un niveau ou elle aurait pied. Enfin, si elle en avait. En glissant sous la mer, elle ressentit une agitation non loin dans l'eau. Prudente, Kazhaar tâcha de se faire plus discrète. Afin d'observer la côte, la tête de la vampire émergea de l'écume. Ce qu'elle vit sur la plage lui déplut grandement.
  Une femme aux cheveux blonds se relevait. Elle était visiblement évanouie avant que Kazhaar ne vienne… Cette femme était vêtue d'une armure lourde, marquée de l'emblème de la magicae cohortis. La vampire conclut qu'elle faisait partie des serviteurs de l'empereur qui avaient assaillit la demeure Bielmer, et était bien entendu une mage. Sans sortilège, Kazhaar imaginait que cette pauvre femme qui avait probablement chuté à mer se serait noyée à cause de son armure. Le fait qu'elle était inconsciente prouvait probablement qu'elle s'était évanouie d'épuisement en joignant la côte… La montée de l'eau lors de la marée avait donc fini par la réveiller.

   Kazhaar sourit avec malice. La chance était plus généreuse qu'elle ne l'espérait. Tomber sur cette femme, alors qu'elle était certainement encore faible, était plus qu'une aubaine. Cela était un signe que le destin était avec elle. De par la nature et la gravité de ses blessures, il lui faudrait des mois pour en guérir. Mais cette femme, peu importait son nom, lui offrait l'occasion de pallier à ce problème. Cependant, elle ne devait pas perdre un instant.

  Ses cheveux se réunissant pour former des pattes qui la soulevèrent, elle s'approcha telle une araignée vers sa future victime… La guerrière finit par se retourner. Il semblait qu'elle était encore assez vive pour réaliser sa présence… Ainsi, elle se retrouva nez à nez avec la créature qui sortait de l'eau. Une abomination aux cheveux humides voilant son visage et s'agitant tels des serpents autour d'elle. Deux yeux perçants la dévisageaient, et elle sortit immédiatement sa dague en réflexe. Kazhaar, d'un bond, se jeta sur elle, mais son adversaire avait incanté un sort de barrière et la vampire percuta la bulle protectrice, s'y fracassant brutalement.

-Reculez ! Fit l'agente de la magicae cohortis, affolée. Quoique vous êtes !
  Kazhaar n'avait aucune intention de renoncer. Elle sentait que cette femme était épuisée, même si certes, dans un état plus enviable que le sien. La vampire posa une de ses mains sur la barrière, et ne put s'empêcher de se délecter de l'expression horrifiée de sa cible. Il était vrai qu'elle devait à présent ressembler à une horreur.
  La créature nocturne planta ses griffes dans la bulle protectrice. Ses ongles, au premier abord, ne l'affectèrent nullement. Mais Kazhaar insistait, et tentait de pousser son bras plus loin dans le sort de protection. Acte absurde, mais sa force était colossale, telle que sa main finit par traverser la bulle. Alors, cette dernière fut parcourue d'une aura bleutée qui déchirait sa peau et ses muscles. Pourtant, devant le visage désespéré de la mage, le bras de Kazhaar avança plus loin encore. Plus elle progressait, plus les séquelles étaient violentes. Le membre était inondé de sang, et la peau commençait à en être arrachée par le sort.

   Finalement, la bulle éclata, et le bras écorché de Kazhaar finit par saisir de la main le cou de la mage.
-Quel dommage pour toi, étincela le sourire de la vampire. La combattante ne fléchit pas. Bien que tremblante, elle fixait le monstre avec un regard plein de rage et de détermination. Avant que Kazhaar ne puisse faire autre chose, une puissante décharge électrique fut lancée par la mage. Sans doute avait elle un sort ou enchantement pour s'en isoler, mais ce n'était pas le cas de la vampire et elle était entièrement recouverte d'eau de mer. L'attaque fut dévastatrice, et les éclairs puissants noircirent partiellement sa peau et sa chair, le choc fut telle que quand la foudre se stoppa, sa tête chuta en avant comme si elle était morte, ses cheveux ayant cessé de se mouvoir voilant à nouveau entièrement son visage.
  L'agente de la Magicae Cohortis semblait sauve… Mais le maigre bras aux muscles à vif qui la tenait au cou refusait de lâcher prise, la main ferme comme un étau. Elle tenta donc, à l'aide de sa dague, de trancher ce bras, mais son son poignet se fit immédiatement saisir par l'autre main de la vampire et elle n'eut que le temps d'être surprise avant que son poignet soit écrasé dans son gantelet qui se plia sous la force du monstre. Toujours vivante, Kazhaar émit un lent halètement menaçant et bestial, révélant ses longs crocs, tandis que ses cheveux bougeaient à nouveau, s'enroulant autour du corps de la chevalier, et saisissant la dague que sa main avait relâchée. Glissant dans les articulations de l'armure, la chevelure de Kazhaar se mit à la démonter pièce par pièce tandis que, de sa main gauche, elle prenait la dague pour se trancher le bas de l'abdomen, éliminant le reste de ses chairs brûlées par les flammes saintes.

   La guerrière continuait de se débattre futilement, maintenant enserrée dans les cheveux de la vampire qui l'empêchait de prononcer un seul mot en l'étranglant. Visiblement, la décharge était le dernier tour de cette femme.
-Tu n'as plus aucune échappatoire… Maintenant, je vais prendre ton corps. Peut-être trouveras tu, en cela, une forme d'immortalité…
  Le sourire malsain de Kazhaar, qui avait regagné sa confiance absolue en elle, réapparu, glaçant le sang de la pauvre femme.
-Très sincèrement, j'en doute. La chair n'a pas d'âme.

 A présent qu'elle était débarrassée de son armure, Kazhaar lâcha prise afin d'avoir ses deux mains libres tandis que ses cheveux la retenaient. Ils avaient été eux aussi brûlés par l'attaque de l'inquisiteur, mais cela était suffisant face à cette adversaire affaiblie. Alors qu'elle reprenait son souffle, Kazhaar planta les griffes de ses deux mains dans le ventre de cette dernière, lui faisant pousser un gémissement inhumain. Ses mains creusèrent plus loin dans la chair, et Kazhaar se mit à écarter alors l'immense plaie qu'elle avait faite. Elle déchirait ainsi le corps de la femme en deux, comme l'on déchirait un tissu par un simple trou… Sa victime hurlait de plus belle, incapable de prononcer quoique ce soit de compréhensible tant la douleur était atroce. La force surhumaine de la vampire continuait sa sinistre œuvre, les nerfs lâchant les un après les autres. Parfois, quand une douleur était trop terrible pour être supportée, l'on ne ressentait rien, ainsi Kazhaar se demandait si c'était réellement ses sens qui la poussaient à crier ainsi, ou si il s'agissait de sa réaction en voyant son corps se faire si grotesquement déformer. Il était regrettable qu'elle ne soit pas en état de dialoguer, cela était réellement intriguant.

  Finalement, le corps de la soldate fut séparé en deux. Kazhaar maintint la partie supérieure du corps de ses deux bras, tandis que ses cheveux recueillirent la partie constituée des hanches, du bas ventre et des hanche. Dans l'état de la vampire, il lui serait plus rapide pour regagner ses capacités optimales plus rapidement de remplacer ce qu'elle avait perdue par de la chair vive. Ainsi, ses cheveux cousirent cette partie du corps au sien, tandis qu'elle plantai ses longues dents dans la nuque de son nouveau repas.

   Une fois ce dernier entièrement consommé, et son corps uni au sien, elle relâcha le cadavre desséché qui fut emporté par la mer. Sans doute personne jamais ne le trouverait.

    A présent, Kazhaar avait des jambes. Fort heureusement, sa cible était de petite taille comme elle, néanmoins car son physique restait différent il lui faudrait un certain temps d'adaptation, d'autant plus que les deux parties de son corps n'avaient pas encore bien fusionné. Avec le temps, cette partie inférieure s'adapterait de toute façon parfaitement à son physique, de sorte à ce que personne n'aurait put voir la différence, ce n'était donc pas un souci. Grâce au sang assimilé, ses capacités de guérison regagnaient petit à petit un niveau correct. Les deux mages la forçaient à bien des disgrâces, mais elle s'en était sortie. Elle ne pouvait pas encore marcher et ne sentait pas totalement ses nouvelles jambes, mais ses blessures se refermaient lentement et ses cheveux regagnèrent leur blancheur éclatante. Kazhaar devait maintenant trouver un abri pour attendre que ses blessures guérissent…

   Mais ceci, visiblement, ne serait pas aussi simple. Alors qu'elle traînait sur les galets, elle vit en haut de la plage grise un individu tout de noir vêtu. Grand, probablement un homme, il était recouvert d'un capuchon et d'une grande cape, mais ce qui inquiétait le plus Kazhaar était sa tenue, qu'elle identifiait comme une robe de prêtre. Ce dernier s'avançait vers elle, et elle n'était pas sure de pouvoir le vaincre, ou même de lui échapper. Il s'agissait certainement d'un serviteur de l'empereur, et à son assurance, elle craignait qu'il ne soit aussi talentueux voire plus que ceux qui l'avaient réduit à son misérable statut. Que faire ? Elle n'avait que peu d'options. L'aura que dégageait ce personnage lui déplaisait, mais elle ne ressentait aucune agressivité chez lui… Il avait simplement quelque chose d'inhumain, d'une manière inférieure mais similaire à la sienne.

-Celui qui doit porter la couronne devra être prêt à écraser même les étoiles, à réécrire même les légendes. Il est de nature égale au divin. Il est aussi loin de l'homme que ce dernier ne l'est du singe.
Il est sa propre morale.
  Qu'en pensez vous, Dyra ?

  Kazhaar était pour le moins étonnée. Etait-ce une manière de se railler d'elle avant de tenter de la tuer ? Bien qu'elle appréciait d'habitude cela, elle n'était guère encline à parler philosophie dans cet état.
-Ne portez pas un air si menaçant sur votre visage, fit le prêtre tout en continuant d'avancer. Vous êtes encore apte à tuer un homme, or, je suis votre ami.
  Ce dernier, s'arrêtant à quelques mètres de Kazhaar, sortit de sa cape un livre épais, couvert de pièces métalliques dorées, et clos d'un épais fermoir. Ancien, mais fastueusement orné, le livre lui rappelait fortement celui que le purificateur avait utilisé contre elle…  Mais il était certainement bien plus formidable que ce dernier. La vampire songea sérieusement à retourner dans la mer, ou à le tuer sur le champ.

-Selon vous pourquoi les dogmes doivent ils être si ardemment respectés ?… Il n'en est pas seulement du bien être commun. Les dogmes changent au fil des temps… Pourquoi nous tenons à ce que les grandes règles soient si profondément respectées ? Que les sanctions soient si sévères ? Il s'agit d'une épreuve. D'un test. Des hommes apparaissent toujours un jour pour changer ces règles… Plus elles sont plus enracinées, plus les hommes qui les chamboulent sont exceptionnels. Comprenez vous ? C'est de cette manière que l'on déniche parmi les grands hommes ceux qui furent surhumains.
-Vous devez être bien surhumain dans ce cas, pour tenter de discuter avec une vampire en étant homme d'église !
Rit aux éclats sèchement Kazhaar. Je n'ai de temps à perdre avec votre logorrhée.
-C'est fort dommage. Si je voulais réellement vous tuer, je ne vous laisserais pas tant de temps pour guérir vos blessures. Je suis un romantique, mais pas un imbécile…
  Vous venez de tuer Clothilde Mindfield, n'est ce pas ?
Fit il en ouvrant son livre et en recherchant une page.
-Si vous ne voulez pas m'incinérer, j'imagine que vous allez me demander de prier pour son âme ? Dit elle avec ironie.
-Je ne m'attends pas à ce que vous le fassiez, mais moi seul suffit bien.
-Les vampires ne prient pas… Mais je la remercie pour son corps.

 
   Le prêtre fit un geste de prière et se tut un moment. Kazhaar, agacée, finit par briser son silence.

-L'un des vôtres viens d'incinérer mes jambes, et vous ne semblez pas pressé de finir son travail… Vous moquez vous donc de moi ?
-Vous tuer fait en effet partie de mes ordres. Mais je n'ai aucune intention d'obéir à ces derniers… L'homme qui m'a demandé de vous tuer voit en vous un danger jamais connu. Cependant, j'y vois une opportunité… Voyez, j'ai un différent à régler avec la dame écarlate. Refinia Dyra. Et je sais que vous aussi.
-Vous êtes bien renseigné… Mais pourquoi vous aiderai-je ? Et pourquoi auriez vous besoin de moi en particulier ?
-La maison de vampire qu'a créé Refinia est… Problématique. Je ne veux pas qu'un autre de ses serviteurs la remplace si nous en venons à bout. Il n'y a pas meilleure remplaçante que vous. Les vampires vous traquent, vous devez les hair. Mais vous possédez aussi le sang ancien… Ils pourraient vous respecter, car vous sembleriez à certains plus légitime encore qu'un seigneur vampire. Ainsi, dans la foulée, nous pourrions raser les autres maisons.
-Et, quand ce sera fait ? Cela sera à mon tour, j'imagine.
-Cela ne dépendra que de vous,
fit il en haussant les épaules. Qu'en pensez vous ?
-Je me vois bien obligée de décliner votre offre,
dit Kazhaar en se relevant difficilement.

   Sa priorité était de retrouver son enfant et de le protéger. A côté de cela, les mots du prêtre lui semblaient insignifiants. Elle le dépassa sans le quitter du regard, et il ne bougea pas d'un pouce.
-Ce fut bref dans ce cas, quel dommage. Néanmoins, nos vies sont longues.  N'hésitez pas à me contacter si vous changez d'avis…
-Soit. Quel est votre nom, père ?…
-Eleison.
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mer 18 Jan 2017 - 18:02

                                                            Ce que l'on trouve au sommet.   


   Cela faisait déjà 162 jours que les cultistes avaient établi les villages au pied du mont Hiranyakashipu. Ils dérangeaient la population au début, mais, car ils n'étaient guère agressifs et ne leur demandaient rien, les habitants s'habituèrent à leur présence. Ils étaient presque tous d'ethnie préclipsienne, à la peau très foncée, et à l'accent très prononcé. Ils ne parlaient que peu. Tout les neuf jours, quand le soleil se levaient, ils se retiraient ensemble près de la montagne en amenant des grands tambours. Là, ils jouaient en chantant solennellement. Certains résidents tentèrent d'envoyer des plaintes aux bourgeois locaux, mais la région près d'Hiranyakashipu n'intéressait personne, encore moins le duché d'Algor, de par sa faible population et ses ressources peu intéressantes.

 Avant l'aube, encore une fois, ils préparaient l'accomplissement de leur rituel. Enveloppés dans de grandes capes, les scarraths, cependant, restaient inactifs, semblant cette fois ci attendre quelque chose de particulier. Ils étaient une cinquantaine, de différents sexes mais tous adultes. L'absence totale d'enfants étaient pour certains la preuve rassurante que leur passage n'était que temporaire.
   
    Une autre silhouette couverte d'une cape s'approchant d'eux fut aperçue par une des femmes, qui le pointa du doigt en s'adressant à l'un d'entre eux dans leur langue natale. L'Almirian des chamans était plus complexe que le commun, mais ceci, nul n'aurait put le distinguer ici à part eux. L'homme à qui elle parla s'avança à travers ses camarades vers l'inconnu. Grand et bossu, le nouveau venu souleva des murmures parmi la cinquantaine d'almirians, qui le reconnurent. Sous cette cape se dissimulait un corps grand et pourtant squelettique, si affaibli, si âgé qu'il en avait un air difforme. Un grand masque à divers motifs couvrait son visage. Rasoul, le grand ancien, disposait de plusieurs masques selon les occasions : celui ci était de bois noir gravé, les yeux semblant mi clos, l'expression de la bouche neutre. A pas boiteux, s'appuyant sur un grand sceptre orné d'un crâne, il marchait dans le sable à la couleur du cuivre, tandis que l'autre l'homme allant à sa rencontre retirait son capuchon. Garamé, le tuteur du roi d'Almir Gasai, avait lui l'air vigoureux, mais son épaisse barbe blanchie trahissait son âge avancé. Il retira son capuchon, avant de baisser la tête avec humilité.

-Rasoul, cela faisait longtemps.
-Sans doute, fit il de sa voix rauque. Où en êtes vous ?
-Nous échouâmes le premier rite… Aucun ne put monter au sommet de la montagne. Ainsi nous avons tout recommencé une seconde fois.
-Nous n'avons pas tout le temps devant nous… Avant midi, je dois emmener les élus au sommet.
-Sauf votre respect… Cela est-il réellement nécessaire ? Notre roi, je veux dire, Ehir, n'a t-il pas pu grimper au sommet et parler à la rougeoyante sans rite ?
-Ravage n'en a plus le pouvoir, mais fut un temps ou il pouvait se targuer de se tenir à l'égal des dieux. Entre autre, Ravage estime avoir les mêmes privilèges…
-Je vois…
-En vérité… Rit Rasoul avant d'être interrompu par une violente toux. L'air était trop poussiéreux. En vérité, cette créature n'a guère envie de parler à quiconque. Même moi, je ne pourrais l'invoquer ainsi… Mais, sachez que, quand l'on s'adresse poliment à un seigneur, et que même on lui adresse un cadeau, il est plus probable que ce dernier le reçoive.
   Mais assez de tout cela ! Montre les moi.

   Garamé fit avancer deux autres hommes, tous plus grands que lui. Leurs visages étaient couverts de masques reproduisant des crânes d'animaux. Comme le voulait le rite, leur identité resterait inconnue jusqu'à sa fin, mais même sans voir leur visage Rasoul les jaugea, marchant un cercle autour d'eux.
-Assurément ils ne sont ni trop jeunes ni trop vieux. Nous pouvons commencer l'escalade de la montagne…
-Je m'en veux de vous demander un tel service, fit Garamé. Mais vous êtes le plus grand chaman parmi nous.
-Belles flatteries ! Cracha Rasoul avant un autre toussotement. Je ne serais pas toujours là pour aider à ce genre de choses… Et, si je ne voulais pas rencontrer Ravage, jamais je n'y aurais songé. Pensez à l'avenir à mieux former vos disciples, car cela non plus, je ne le ferais pas à votre place.

  Sur ces mots secs, il s'en alla le premier, pestant aux deux guerriers de le suivre. Rasoul connaissait bien le chemin de la montagne, mais, parce que sa marche était lente, ils ne devaient pas perdre de temps. A midi, ils devaient arriver au sommet. Quand l'on observait le soleil au dessus d'Hiranyakashipu à midi, au bout d'un certain cycle, il apparaissait comme rouge. Un événement mystérieux sans véritable explication scientifique… Mais la plupart des religieux attribuaient ce phénomène à la présence d'un dieu sur cette montagne. Et, même si souvent les cultes déformaient la vérité selon leurs dogmes, cela était très certainement l'explication la plus proche de la vérité.

   
   Quand ils s'approchèrent du sommet, les trois hommes masqués furent pris d'un malaise. Mais Rasoul fut le seul à ne pas en être surpris.
-Est-ce là que vous échouèrent à monter la dernière fois ?
-Oui, fit l'un des deux guerriers. Nous tentâmes de progresser malgré tout… Mais ce fut impossible.
-Sans doute avez vous cru que cela était une question de force d'âme. Mais tenterez vous un bras de fer avec un géant ?… Ce n'est pas une épreuve. C'est une interdiction. Seul un véritable immortel est capable de s'approcher de ce sommet quand son maître est en sommeil…
-Comment pouvons nous monter, alors ?
-C'est simple. Il suffit d'obtenir l'autorisation de l'hôte… En étant son ami, ou en demandant poliment.
   
   Faisant un pas en avant, Rasoul prononça à voix haute des paroles auxquelles les deux hommes derrières lui ne comprirent rien. Rasoul, lui même, ne connaissait que sommairement une langue aussi ancienne, mais cela était la moindre des choses pour se faire accepter.
   La pression, après une certaine attente ou Rasoul resta silencieux, disparut totalement, et ils purent reprendre leur marche.


Quand ils arrivèrent au sommet, ils se retrouvèrent nez à nez avec un temple fait de la même pierre rougeatre que la poussière de la montagne. En ruine, il était évident que personne n'habitait l'endroit, et ne l'avait habité pour des générations. Des débris, dont un immense pilier, gisaient au sol.  Le silence qui régnait ici était absolu. Devant le groupe s'étendait un grand escalier aux marches usées et recouvertes de sable, qu'ils gravirent. Ils semblaient qu'ils étaient dans l'intérieur du temple à présent, mais ce dernier n'avait pas de toit, s'il en avait déjà eu un.
-Regardez ! Fit l'un des guerriers en pointant le ciel du doigt. La sphère céleste brillait, comme cela était prévu, d'une lueur rouge surnaturelle.
-Il est temps, constata le chaman.

  Ils finirent par tomber vers ce qu'ils cherchaient. Au milieu d'une immense dalle unique de pierre, ronde et creusée de sillons qui formaient des symboles ésotériques, se trouvait une sorte d'immense sarcophage de pierre.
  En bas, les sorciers devaient jouer du tambour et chanter. Ils ne pouvaient l'entendre, mais Ravage faisait corps avec la montagne. Pour laisser passer Rasoul si simplement malgré l'insistance des autres chamans, la créature devait l'apprécier plus qu'il ne le pensait. Non, sans doute juste se sentait il plus proche de lui que des autres.

-Vous savez quoi faire, dit le sorcier. Devant l'autel. Je serais votre témoin.

  Rasoul s'assit en tailleur, tandis que les deux hommes retirèrent leur cape. Se révélèrent alors leurs corps musculeux et leurs armes luisantes. Dénuées d'armures, se tenant torse nu, la peau couverte de peintures blanches, ils saisirent tout deux leurs épées aux lames dorées. Chacun disposait du même type d'arme, traditionnel d'Almir Gasai. Une épée disposant d'une deuxième lame à l'opposé du manche. La longueur des lames variait souvent, mais ici, les deux étaient de même longueur comme celles de l'arme que Rasoul maniait par le passé. Cela était le signe d'un talent reconnu.

   Les deux combattants, n'ôtant pas leur masques, s'éloignèrent pour être à cinq pas de distance l'un de l'autre, avant de se tenir en position de combat. Un duel était nécessaire pour attirer l'attention de Ravage. Seul le vainqueur aurait le droit de clamer son nom. D'un ordre, Rasoul ordonna le début du duel, et les deux guerriers se lancèrent à l'assaut l'un de l'autre, entrechoquant leurs armes. Leur escrime exigeait une immense dextérité, rapide et acrobatique. Même le cynisme du chaman ne put nier le talent des hommes, qu'il observa dans un parfait silence.

    Leurs corps étaient puissants, mais pas assez massifs pour les ralentir. Ils étaient au sommet de leur forme, leurs muscles se bandant avec aisance pour attaquer comme pour se défendre, leur peau noire luisant sous le soleil écarlate. Leur art martial donnait l'impression qu'ils dansaient, mais pourtant chacun tentait de donner un coup décisif et mortel. Nul ne parvenait à prendre l'avantage. Ces deux hommes étaient véritablement les meilleurs de leur tribu. Sûrement approchaient t-ils son niveau quand il était encore à son apogée. Les lames flottaient dans l'air, les coups de pieds, de coudes et de genoux fusaient avec violence, mais ne faisaient pas chuter les combattants masqués. Quand l'un semblait dominer l'autre, il était forcé de reculer car son opposant redoublait d'effort, de technique et de ruse. Tout leur volonté se plaçait dans chacun de leur geste. Le perdant périrait, mais le gagnant aurait l'honneur de rencontrer un dieu. Chacun avait vécu pour un pareil moment. Ils espéraient tout deux être couverts de gloire, que leur douleur soit reconnue, que leur travail les hisse enfin aux sommets auxquels ils aspiraient ! Sans doute avaient ils été éduqués et entraînés ensemble, mais cela n'avait pas d'importance. Voilà, selon Rasoul, pourquoi l'on les masquait.
      Mais les guerriers ne pouvaient pas se battre éternellement. Suants, leur respiration se faisait plus forte. Leurs corps étaient fatigués. Ils s'engagèrent à nouveau, plus prudents encore cette fois.
   Rasoul vit une faille dans la garde d'un des hommes. Trop basse, son arme ne saurait être levée à temps pour parer un coup haut d'un tel adversaire. L'épuisement multipliait les erreurs, son talent n'était pas à blâmer. Il réalisa rapidement que sa posture n'était pas bonne, mais n'eut pas le temps de la corriger. La lame dorée s'enfonça sous l'épaule dans la poitrine… La seule blessure donnée du combat fut fatale, et le perdant s'écroula. Rasoul se releva en s'appuyant sur son sceptre, tandis que, le bras tremblant, le vainqueur arracha son masque, haletant, ne semblant pas y croire. Ses longs cheveux tressés lui collaient à la peau. Le soleil rouge brillait toujours dans les cieux de la montagne.

-J'ai gagné…  J'ai vaincu ! Moi, Hamir A'Caté, j'ai vaincu ! Cria t-il au ciel en levant les bras, explosant de joie et de rage. Rasoul le dépassa pour s'approcher du sarcophage. Le sang coulait dans les sillons au sol.

-Dans ce cas il est temps, Hamir, dit l'ancien. Nous allons rencontrer Ravage…
   Le sang du vaincu s'étendait dans l'immense dalle, attiré naturellement vers la tombe. Hamir, remarquant ce phénomène, s'éloigna avec prudence de quelques pas. Il avait tué son camarade, mais tentait de ne pas trop y penser, et de se laisser porter par l'ivresse de la lumière rouge. Il verrait une chose bien plus extraordinaire que toute la magie des chamans. Le plus grand des guerriers en personne. Une vue qu'il conterait à ses enfants. Il sera connu comme celui qui a gravit la montagne.

   Mais ses rêves furent interrompus par un bruit sourd, puissant, qui lui sembla résonner jusque dans ses os. Et ce n'était pas le bruit des tambours. Ce son terrible se répéta peu de temps après. Il semblait comme la foudre, mais l'on ne voyait aucun nuage dans le ciel. Cela tonna avec plus de puissance encore. Ces frappes contre le son se firent de plus en nombreuses.
   En bas de la montagne, Garamé et ses disciples contemplèrent le soleil. Il était légèrement plus vif. Ils entendaient également les bruits, qui surpassèrent ceux de leur rituel, et l'on pouvait les ouïr jusqu'à Algor.
-Chef, fit une jeune chamane au vieux Garamé. Que se passe t-il ?
-L'Ancien m'en a parlé. Ces sons… Ce sont ses battements de coeur. Nous avons réussi.
   Mais l'inquiétude les prévenait d'éclater de joie.


   Le sang du vaincu se mit à brûler, et les flammes, rouges comme ce même sang, vinrent ronger son corps. Les battements s'affolaient, s'affolaient, et enfin, se stoppèrent. Cet instant formidable n'avait duré qu'une minute.
   
   Le socle du sarcophage, lentement, dans un bruit de roche, glissa. Une fumée sombre émanait de l'intérieur de la tombe, alors que le couvercle s'écroula sur le sol. Rasoul restait immobile, Hamir, contemplatif. Dans la brume noire qui se dispersait dans le ciel, ils virent une silhouette se lever du cercueil. Immédiatement, les deux Scarrath s'agenouillèrent.

   Un instant, ils virent une lueur rouge émaner de la silhouette, puis, un bruit de claquement de main se fit entendre. D'un seul coup, non seulement la fumée, mais aussi tout le sable qui habitait les ruines autour de la table fut repoussée dans une violente bourrasque.

    Mais la personne qui se révéla alors n'était pas le colosse décoré de trophées que le guerrier imaginait. L'être qui s'avançait avait une apparence humaine, et était une femme au teint olivâtre légèrement plus petite que lui.  Vêtue d'une somptueuse toge blanche et dorée, décorée comme celle d'un empereur, elle portait un large tissu rouge sur ses épaules. De ce grand vêtement ne dépassait que la tête aux cheveux d'un rouge aussi intense que celui du soleil qui brillait au dessus de leur têtes, noués dans un chignon cerclé de perles dorées. Au milieu de son front se trouvait une marque noire et ovale. Elle portait à ses oreilles des bijoux bien singuliers, des boucles portant chacune une longue bande de tissu qui tombait sur ses épaule et s'achevait vers taille en un ornement d'or triangulaire. Chaque pointe de ces bijoux semblait aussi effilée qu'une épée.
   Hamir était troublé. Sans doute allait t-il demander à Rasoul, qui se relevait, stoïque, ce qu'il en était. Mais il n'en fit rien. Le visage de Ravage était jeune et beau, mais ses yeux, quand il les vit, lui ôtèrent tout doute. L'expression de cette face était froide, morbide, dure, sans une once de bonté ni d'espoir, mais dans ses yeux rouges brûlaient une colère ardente, une rage, une violence, un chaos. C'était la guerre qui vivait dans son regard. Etonné, il ne se permit pas de lever le genou comme le chaman.
    La rougeoyante arrêta ses pas en face d'Hamir, et le fixa des ses deux océans de sangs. Honoré, le scarrath leva le menton vers l'être fabuleux. Il ouvrit la bouche pour prononcer un mot.

    La seconde qui suivit cet instant, sa tête vola pour retomber brutalement au sol, et son corps décapité s'éteignait devant son regard surprit. Une hache noire à l'allure sinistre était dans la main droite de l'être à essence, qui jeta un regard dédaigneux vers le cadavre du guerrier.


- … Aucune résistance ? Constata sombrement Ravage. Pas un battement de cil ? Pas un sursaut ?… Pas même... un frémissement ?... Rasoul contemplait cette scène pitoyable avec tristesse, mais s'y attendait.
-Nul n'aurait put stopper ou éviter ce coup après pareil combat, commenta le chaman.
-Voilà pourquoi je l'ai porté, dit Ravage, alors que le métal de sa hache se liquéfiait pour se glisser dans sa manche, retournant à son corps.
   Si ce mortel était incapable de l'impossible, alors il n'a aucun intérêt.
-Tu semble bien ennuyée par cette cérémonie t'honorant, rougeoyante. Pourtant, c'est toi qui demanda à ce qu'on fasse se battre à mort deux guerriers.
-Le sais tu, Namaan ? Tout ceux qui se battent ici ont les même rêves. Ils concernent la gloire, ou bien le pouvoir. Certains s'imaginent obtenir un de mes présents. Ils estiment que leur escalade et leur combat est une valeur suffisante…
    Certains humains semblent croire désespérément qu'ils sont égaux, ou ont le même potentiel. C'est une désillusion réconfortante, il est vrai. Mais ils ne devraient pas ainsi se mentir. Cette génération de mortel ne portera rien de plus valeureux qu'Arweld.
-Vraiment ? Peux tu donc voir l'avenir ?
-Si ce n'est les détails, tout se répète, éventuellement. L'histoire des mondes et de vos civilisations suis ce cycle depuis que j'ai conscience d'exister. Arweld est mort pour tenter d'enrouer un des éléments essentiels de ce cycle… Quelle futilité. Tout le temps que je lui ai donc accordé, au final, a servi dans une tâche folle.
  Mais assez parlé de cela, fit Ravage en dépassant Rasoul, marchant dans le temple en ruine en en observant les pierres. Elles ne s'étaient pas déplacées depuis son dernier réveil. Quel chiffre affiche votre calendrier ?
-1870.
-Alors c'est ainsi. J'ai bien senti que le temps était court… Pourquoi faites vous tant de bruit ?
-Puisque je dois servir de porte parole… C'est au sujet d'Ehir. Je sais que ce dernier est venu il y a une vingtaine d'année et a promit de mettre fin à tes jours.
-C'est vrai. Je m'attendais d'ailleurs à le voir… Mais, j'imagine que ceci t'as rendu furieux ?
-Il a bien mérité son châtiment ! Cracha Rasoul. Je l'ai maudit à devoir marcher au plafond. Mais, il a un devoir envers son peuple. Le trône lui revient, après un millénaire sans roi.


-Qu'attends tu que je fasse ? Fit durement Ravage, se retournant vers Rasoul. Ton disciple est un imbécile. Mais je n'ai aucun désir de refuser son aide.
-Et pense tu sincèrement que cet imbécile pourra t'aider ? Il n'a pas le talent de Mark.
-Assurément, mais Mark était naïf. Il s'est épris d'un être incapable de le comprendre, et s'est laissé duper par une belle enveloppe charnelle… Un homme d'esprit, et pourtant superficiel.
   Ehir est un mortel de nature rare. Aider les gens, les mettre à l'épreuve, ceci est dans sa nature. Sans doute le fait il plus par défi que par empathie… Quand il signa un « contrat » avec moi, sa seule exigence fut mes remerciements. Il aurait put demander à ce que je le rende presque invincible, je l'aurais fait.
   Ton disciple est un cas assez rare pour représenter un semblant d'intérêt.

-Dis moi, Yamato… Pourquoi revêt tu cette apparence, toi qui semble mépriser les humains ?
-Un jour tes questions te vaudront d'être dévoré vivant pour l'éternité, Namaan, dit la femme aux cheveux rouges avec un sarcasme cinglant.
 Je porte cette apparence pour honorer le mortel que j'ai le plus respecté. Par ailleurs, un corps si faible me permet de ne pas souffrir du soleil… Même si aujourd'hui est particulier. Je n'ai, je le crois, pas à t'en dire plus.
   Et donc ? Pensais tu me convaincre de renoncer ?
-Non. Je n'y croyais pas un seul instant, mais je pourrais dire avoir essayé.
-Pourquoi te sens tu si redevable à ton peuple, toi, l'ermite ?…
-Je suis responsable de la chute de la lignée des rois almirians… C'est la raison pour laquelle je suis condamné à cette existence.
   Ravage s'avança vers Rasoul, ne le quittant pas de son regard. C'était à peine si l'être semblait cligner des yeux. Le scarrath le dépassait d'une tête, et pourtant, se sentait mal à l'aise à l'approche de ce dernier.
-Pour un humain, ta vie est bien trop longue. C'est pour cela que tu es l'un des seuls aptes peut-être à me comprendre… Mais, si tu le désire, je peux mettre fin à tes jours. Cela me serait aisé. Qu'en pense tu ?
-Je m'en dispenserais… Je sais quand, et comment je veux périr.
-Alors c'est ainsi… Quand même toi, tu ne seras plus là, ma solitude n'en sera que plus grande. J'espère périr d'ici là.
-Tu ne semble toi même guère y croire.
-Tu sais le nombre de mes essais. Vois tu Namaan, la question me tourmente depuis des lustres… Pourquoi suis-je le seul être né d'essence à vouloir mourir ? L'idée, normalement, ne nous vient pas même à l'esprit, à nous les immortels. Très peu d'entre nous se souviennent de notre début, si il y en a eu un, et aucun n'envisage sa fin… Si ce n'est moi.


  Si je déteste tant les mortels, c'est par jalousie. La fin de votre existence. Votre repos. Votre accès au néant. Un jour, plus jamais vous n'aurez pas à vous lever, plus jamais vous n'aurez de tracas. Il m'est impossible de ne serait-ce que voir l'horizon de ma vie. Chaque incarnation se répète, je vois les même choses, et plus je les vois plus elles me sont amères. Le droit que vous, qui êtes si faibles, avez, m'est refusé. Pire encore : vous ne réalisez pas l'importance de ce don. Car les mortels savent que leur temps est limité, ils profitent plus pleinement de chaque instant de leur existence, et car leur temps est limité, jamais il ne pourront tout accomplir. Un horizon de rêve s'offrira toujours à eux tant qu'ils en ont la volonté. Et pourtant ils geignent et recherchent la force que nous possédons…
   Je ferais couler sur chaque montagne des océans de sang pour renaître en tant que mortel. Mais cela n'est pas simple. C'est aller à l'encontre des lois de l'univers, de ce qui conditionne mon existence.

-Moi aussi, si je le pouvais, je te ferais mourir, fit Rasoul avec amertume en allant s'asseoir au pied d'un pilier. Tu es un fléau pour nous. Les armes que tu as laissé dans ton sillage, les Zigarnes, le codex… Tout ceci nous a causé tant de soucis. Mais je ne peux pour autant te demander de renoncer.
-Les armes que j'ai laissé, j'en suis en effet responsable, bien que je doute que vous regrettiez la mort de Therebor, que vous me devez. Cependant, les Zigarnes sont nés de l'ambition d'un peuple comme le votre. J'ai en effet permis à des mortels d'obtenir la puissance nécessaire en leur faisant don de mon sang, mais c'est eux qui ont créé ces échecs, ces larves, et qui m'ont ensuite demandé à genoux de leur en débarrasser.
-Ils sont morts de leurs erreurs.
-Pas exactement, fit Ravage en esquissant un sourire, le premier depuis son réveil.
Ma déception fut grande en constatant que ce qui était engendré par ma propre essence ne pouvait me tuer. Après avoir détruit ces monstres, j'ai exterminé tout ce peuple. Je n'ai laissé qu'un œuf de créature… Celle que vous avez combattue, si je ne m'abuse.


 Je le reconnais, j'étais en colère ce jour là.

-Ma foi !… Rit Rasoul avant de s'étouffer dans une violente toux. Ta cruauté est bien plus grande que je l'imaginais.
-Cette cruauté, je l'appelle justice. Des mortels ont créé de telles abominations à partir de ma propre essence, ce châtiment était mérité.
-Le referais tu à nouveau ?
-… Non. Je n'en ai plus la motivation. Tuer des mortels n'est guère intéressant, et exterminer des peuples a achevé de me lasser.
-Tu raisonne là comme un enfant.
-Pour vous l'enfance, l'âge adulte et la vieillesse. Il n'y a malheureusement pas d'étape dans la vie d'un immortel… Uniquement l'accumulation sans fin de mémoire. Une mémoire qui n'a plus de sens.
-Voilà bien la différence entre nous deux dans ce cas. Je suis coincé depuis des siècles dans le dernier âge de l'homme…
-N'en éprouve tu pas une immense douleur physique comme spirituelle?
-L'on s'habitue à marcher même sur le feu si l'on a pas d'autres choix. Cela ne diminue pas la douleur, mais permet de vivre avec.
-S'habituer ? J'appelle cela devenir fou.
-Ah. Comme ça, je suis fou ?
-Veux tu que je te tue ?
-Encore une fois, non.
-Alors tu l'es, cela ne fait aucun doute.


  Par ailleurs, j'ai cru t'entendre dire que tu serais prêt à m'aider ?… Toi qui méprisais tant Mark pour sa décision ?…
-Je serais prêt à t'aider par pragmatisme. Et je serais surtout prêt à arranger la manière la moins nocive pour t'aider. Mark créa le codex, avec le désir d'à l'intérieur y récréer le monde et d'y intégrer ta conscience. Mais les sacrifices que son projet demandait étaient trop conséquents, et l'artefact qu'il a laissé derrière lui, bien trop dangereux… Ma mission première est la conservation de l'équilibre. Ce pourquoi j'éloignerais tout moyen susceptible de troubler ce dernier.
-Alors, c'est ainsi ?…

  Soudain, le sol trembla. Rasoul ravala sa salive, il savait avoir irrité Ravage. Emergea de la terre entre lui et la rougeoyante une immense tête de serpent, à la gueule assez large pour l'engloutir dix fois, et aux écailles noirs luisantes, métalliques. Ses yeux brillaient d'un éclat rouge, menaçant. Seul la tête émergeait du sol, mais sa taille laissait imaginer que la créature était immense.   Hiranyakashipu était le serpent de la montagne, le gardien du sommeil de son maître dont il était l'arme. Il émit un sifflement strident, puis ouvrit sa bouche béante, révélant d'imposants crocs. Rasoul ne se leva pas. Ravage le menaçait, et la force ne lui serait contre une telle chose d'aucun usage.
-Ne m'aurais tu pas caché quelques remèdes?…  Pour conserver cet équilibre ?
-Si tu meurs, la fin des temps est le cadet de tes soucis. C'est pour ça que tu es un danger, Yamato.
-Pourquoi te soucie tu tant de l'avenir, toi qui désire aussi le trépas ?…
-Peut-être faut il être humain pour le comprendre. Après moi, le monde ne cessera pas.
-… Si je le pouvais, j'arracherais le savoir à même ton esprit. Mais même détruire ton âme ne me permettrais pas cela.
  Ravage leva la main, et le serpent titanesque recula, refermant sa gueule sans quitter le sorcier de ses yeux rouges.
-Peu importe, dit Ravage avec lassitude. Le serpent retourna lentement sous la terre, qui se fondit comme de l'eau, avant de reprendre sa forme initiale quand le monstre disparut.
   Il ne restait plus aucune trace de son irruption. Comme si rien ne s'était passé, la quasi divinité se baissa vers la tête qui appartenait à Hamir, et la saisit entre ses mains.

Comment comptes tu m'aider ? Fit Ravage en observant mélancoliquement la tête qui lui faisait face.
-Ehir a déjà un plan. Il me suffira de l'arranger.
-Après l'avoir maudit ?
-Je l'ai puni le temps de réfléchir à la question. Et qu'il y réfléchisse également, ce n'était qu'une jeune pousse… Enfin, je ne compte pas retirer ma malédiction pour autant. Il se débrouillera bien tout seul. Par ailleurs, il n'est pas la peine qu'il soit au courant de mon aide.
-Namaan… Toujours aussi fier... et de mauvaise foi.
-J'ai beau affectionner ce sale gamin, il verrait en cela une victoire, grommela le sorcier en se levant lourdement.
-Comme cela, tu l'affectionne ?… Fit Ravage, se redressant pour soulever la tête au dessus de ses yeux, l'observant avec une triste curiosité.
Ce n'est pas l'impression qui m'a été donnée.
-Recevoir de l'affection est aussi peu habituel pour toi qu'en donner.
-Les immortels ne m'approchent pas. Vous mourrez tous tôt. Cela est préférable ainsi.

  Rasoul fit quelques pas à l'aide de son sceptre. Ses membres s'étaient quelques peu reposés, il pourrait bientôt redescendre la montagne. Bien que quitter cet être à l'air perdu l'attristait, il savait que rester serait inutile.
-Va tu retourner dormir ?
-Je viens de me réveiller, Namaan. Mes membres sont encore engourdis, mais cette question est stupide.
-Il vaut mieux que tu ne dorme pas, dans ce cas… Je tenais à te rappeler quelque chose de capital.
Il y a quelqu'un qui tiens à l'équilibre plus que moi. Il est de nature flegmatique, mais est intransigeant sur les grandes règles que tu veux briser. Et, par dessus tout, il a une dent contre toi…
-Est-ce une devinette ? Dit Ravage en fixant Rasoul du coin de l'oeil.
-Il est actuellement sur le même continent que toi, et tu te doute bien qu'il ne tardera pas à tout savoir sur ce qui se trame ici… C'est là l'avertissement que je porte. Je te parle des blanches écailles.

  Lentement, les yeux de Ravage retournèrent vers l'objet dans ses mains, avant de lever à bout de bras au dessus de sa tête.
-Basileus… Marmonnèrent les lèvres du visage de jeune femme, qui s'éclairèrent alors d'un sourire. Un si large sourire que, si l'on comparait ce dernier à son expression habituelle, il semblait lui déchirer les joues. Ses ongles se plantèrent dans la peau de la tête morte, se tâchant de rouge. La pression sur le crâne chevelu d'Hamir se faisait de plus en plus forte, tandis que la bouche de Ravage s'ouvrit très légèrement, révélant une rangée de dents blanches, et que l'expression morte du scarrath se déformait sous la force. La tête finit par éclater dans un immonde craquement organique, inondant de sang le visage de Ravage, qui relâcha les restes d'os et de chair, qui tombèrent à terre.

-Voilà donc une bonne raison pour mon réveil… Je n'avais pas terminé cela, fit l'être d'essence, dans un air satisfait, venant lécher le sang à ses doigts.

 
 Rasoul, sans dire au revoir, s'en alla, laissant Ravage à sa solitude et à sa démence. Malgré son allure calme, morose, ce corps de femme servait d'incarnation à un être sanguinaire, né pour se battre, naturellement enclin à la violence. Et il était impossible pour un immortel de changer ainsi sa nature… Le chaman n'avait pas osé le faire remarquer, mais il savait très bien pourquoi les immortels n'approchaient pas Ravage…
   Ce dernier, il n'en avait aucun doute, voudrait désosser tout être capable de le combattre.
 Telle était la rougeoyante.
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mer 13 Sep 2017 - 19:07

De la Genèse à la Fin




  La nuit est celle qui transforme l'univers des hommes en un autre ou l'évidence devient cachée. C'est ce qui rend les hommes perdus et vulnérables, et c'est ce qui leur fait haïr les ténèbres et vénérer la lumière, car une chose leur est essentielle : le savoir. Et pour obtenir ce savoir, leur sens premier est la vue. Voilà pourquoi les hommes ont toutes les raisons de craindre l'obscurité, et pourquoi ils se protègent de flammes dans l'espoir de percer la pénombre.

  Les ombres de cette nuit étaient comme des étendues d'encre qui ne sauraient s'effacer. Telles que Lucius les préférait.

  Les chandeliers brûlaient, des têtes de dragons se dessinant parmi les vaguelettes métalliques et l'émail de leurs décorations. Leur lueur rousse éclairait la jeune femme aux yeux dorés et aux longs cheveux noirs, qui de ses fins doigts déboutonnait soigneusement sa tenue, révélant de blanches épaules et une désirable poitrine à la peau lactescente. Son haut de tissu sombre tomba sur le sol et sa chevelure dans son dos, alors qu'un sourire aguicheur se soulevait sur ses lèvres roses et que son ventre lisse était à l'air libre, offert aux yeux de celui qui goûtait du regard son corps.
 Allongé sur le lit un gobelet de vin dans la main, l'homme en déshabillé ne cachait nullement le désir qui brillait dans son expression pleine d'assurance. Les vêtements qui couvraient le bas de la jeune femme tombèrent à leur tour, et les courbes de ses hanches et la délicatesse de ses jambes cessèrent également d'être un secret. S'allongeant dans les draps, Lucius pressa son corps parfait contre le torse de l'homme, qui se sentait tel un roi.
-Je me réjouis encore de notre réussite, Lucie, dit-il, car c'est ainsi que Lucius aimait être appelé sous cette forme. La famille Friedsang n'est plus que l'ombre d'elle même et le cadavre du Saint est à nous.
-Tu n'as pas l'air de ressentir de remords Gustav, fit elle avec moquerie. C'est ta famille que tu trahis.
-Je suis troisièmement Friedsang, deuxièmement vampirologue, et premièrement rusé, déclara t-il en passant son bras par dessus les épaules de la femme. Tout comme l'inquisition, les chasseurs de vampires sont poussiéreux et n'appartiennent plus à cette époque. Ceci nous empêche de tirer le plein potentiel du corps d'Eleison. Bien sur, ceci est fâcheux, mais ou on est un homme de morale, ou un homme de progrès. Cette lutte avec les vampires est fatigante et contre productive !… Ceci ne signifie pas que je n'ai aucun regret d'avoir perdu de bons éléments et de bons amis. Heilwig Friedsang n'était au courant de rien, parce qu'il était trop loyal selon moi pour un tel renversement, mais il aurait pu grandement contribuer à nos projets.
-Il y a donc bien quelques regrets là, dit-elle, posant sa main nue sur le torse de Gustav. J'ose imaginer comment tu te sens… Voudrais tu que je te console ?
-Jamais je ne dirais non à un corps comme le tiens.
-Quel flatteur !
-Allons, tu coucherais avec toi même si tu le pouvais.
-Qui sait. Pouvoir prendre une apparence masculine ou féminine à ma guise est déjà une forme de complétion en soi, puisque je connais les plaisirs des deux sexes. Sais tu que dans la culture nurenuilienne, la divinité créatrice est associée au sexe féminin, et la destructrice au masculin ? Ce concept est assez intéressant, et dans mon cas, je peux incarner ces deux aspects. N'est-ce pas une sorte de perfection ?
-Je ne pensais pas que tu t'intéressais à cela.
-Les vampires ont le temps de se cultiver. Même si, pour être honnête, c'est Dame Refinia qui m'a apprise cela.
-Nous parlons trop, et n'embrassons pas assez, dit Gustav, visiblement peu captivé par le sujet. Riant à sa remarque, elle posa ses lèvres sur les siennes avant qu'il ne le fasse et ils s'échangèrent un baiser gourmand et enflammé. Le Friedsang n'était pas vilain, et ce n'était guère la première fois qu'ils s'échangeaient de telles caresses. La main de Gustav se promena vers la poitrine de la femme aux cheveux noirs, avant de glisser vers son bas ventre, puis, lâchant les lèvres de Lucie, il abaissa sa bouche pour la poser sur ses tétons.

  Comblée, elle sourit en caressant ses cheveux blonds. Immortels, beaucoup de vampires finissaient par se lasser de l'amour charnel, qui les préoccupait bien moins que les humains. Pour Lucie et Lucius, cela était toujours un plaisir gratifiant peu importe la forme adoptée. Ressentir un puissant stimuli, physique ou émotionnel, lui paraissait même essentiel à son existence, et collectionner les femmes comme les hommes était un loisir pour le moins exaltant. Ce Gustav était très certainement trop fier pour son bien, mais cela n'était pas dérangeant, bien au contraire.

  Après avoir complimenté son corps de ses mains et de ses baisers, le friedsang suait de désir. S'allongeant sur le dos, Lucie invita son amant à ne plus attendre, ouvrant ses deux longues jambes et s'offrant toute à lui. Suivant ce mouvement, Gustav la pénétra et joua des hanches pour satisfaire sa lubricité et l'hédonisme sans fin de sa compagne. Emportés dans leur chaude étreinte, ils soufflaient et soupiraient de plaisir sur les draps. Elle se complaisait dans cette enivrante lascivité qui la faisait à chaque instant flotter sur sa peau, flotter sur son nez, flotter sur son ventre, flotter dans sa bouche, flotter dans les profondeurs de sa chair. Ses gémissements volontaires gonflaient la fierté et le désir de Gustav, mais rendaient aussi son propre plaisir plus grisant.
  Lucie croisa ses bras et ses jambes sur l'homme, l'accrochant à elle. Quand elle le sentit à bout, elle approcha tendrement ses lèvres du cou de Gustav, et y planta sans prévenir ses deux longs crocs. Le friedsang ne se rendit pas de suite compte, plongé dans l'acte, de ce qu'elle venait de faire. Quand il ressentit les dents enfoncées comme des aiguilles dans sa nuque, il paniqua, interrogé, perdu, trompé, et tenta de se débattre. Mais la force de la vampire le retenait bien là où il était, dans la position où il lui faisait l'amour, et elle se délecta de sa surprise et de sa frayeur. La sensation électrisante de la jouissance se mêla au divin plaisir de l'absorption du sang, tandis qu'elle faisait sienne la chaleur humaine de sa victime. Tout son corps en fut récompensé, et celui de Gustav ne tarda guère à devenir un cadavre pâle au traits creux, tombant faiblement sur elle, le regard halluciné.
-Félicitation Gustav, fit-elle en se léchant les canines. C'est le meilleur orgasme que tu m'aies donné.

  Quelle mort ironique pour quelqu'un qui était sensé tout savoir sur les vampire, se dit-elle, repue. Ne pas être au contact direct avec eux, n'était-ce pas une notion de base ?
  Voyant l'état de Gustav et se souvenant de ses réactions quand il s'angoissait entre ses cuisses, la vampire manqua de rire. Donner ce genre de mort l'amusait toujours autant. Causer la fin de l'existence dans un acte supposer provoquer la création…
  C'était comme parodier la vie.


 
*
Quand Lucius s'était éveillé, ce jour de 1796, il était désorienté comme un enfant perdu. Tout les vampires l'étaient, le jour de leur métamorphose. Il voyait, et sentait à l'intérieur de lui, que son corps avait changé. Son sang ne s'écoulait plus naturellement dans son corps, la pompe dans sa poitrine inactive, et ses muscles lui paraissaient engourdis. Adossé sur un lit, le jeune vampire, ne se reconnaissant plus, paniquait et gesticulait sous les regards de ses aînés qui l'observaient avec une certaine curiosité.
« … Le bras s'est bien fixé. »
« Il n'a pas l'air en bon état pour autant... »
« Madame l'a récolté sur un champ de bataille, comprends sa détresse ! Et va appeler Damoiselle Roberta ! »
Il ne pipait mot à ce que ces créatures disaient en le regardant de leurs yeux luminescents, et, craignant pour sa vie, se pressait contre le matelas de peur d'être dévoré. Ou était l'Empire ? Et les rebelles ? Sa mémoire embrumée ne se souvenait que de son bras arraché, de flots de sangs, de ses confrères qui l'avaient abandonné, de la nuit froide qui l'enveloppait, et de cette femme aux cheveux rouges. Elle lui avait tendu une belle main alors qu'il s'accrochait à la vie avec des ongles écorchés. Lucius n'avait guère réfléchi, même si la douce voix lui avait clairement déclaré ses conditions et les conséquences à venir… Lucius voulait survivre.
  Et Lucius survécut. Les créatures lui expliquèrent calmement qu'il était loin du champ de bataille, et était maintenant tout comme eux, un vampire. Les chocs qu'il avait subi l'avaient plongé dans l'inconscience après sa transformation. Ces monstres, car les vampires les plus faibles étaient laids, étaient bien habillés et se comportait de manière tout à fait polie avec lui, le considérant déjà comme l'un des leurs.
  Lucius ne mit que peu de temps à accepter sa nouvelle nature, la surprise passée. Ce qu'il voulait, c'était vivre, et cela n'était qu'une manière comme une autre. La perspective même de boire du sang pour subsister ne le dérangeait pas tant et lui paraissait tout juste étrange. Ainsi allait la vie.

  Il se souvient très clairement de sa première rencontre avec Roberta Hulgens. Une femme maniaque et autoritaire qui tenait à s'imposer dès le début comme sa supérieure. Derrière la maîtresse de maison, c'était elle qui gérait tout, elle ! Et pourtant il voyait une certaine candeur dans cette excentrique obsédée autant par l'ordre que par le tic tac de ses montres. Elle lui fit regretter bien sur, dès le premier jour, de la considérer avec légèreté, et pouvait se montrer pour le moins esclavagiste avec le personnel immortel, mais beaucoup l'affectionnaient et admiraient sa loyauté sans faille envers la maîtresse de maison, pour qui elle avait une abondante adoration. Roberta était un des véritables piliers du manoir de la Reine écarlate et offrait une immense dévotion à son travail. Lucius la trouvait étrange, mais assez charmante.

  Rapidement, ce dernier se fit à sa nouvelle existence et à son nouvel univers, les serviteurs vampires, des gardiens à la vieille lavandière, lui devinrent familier et il oublia sa famille de sang qui l'avait abandonnée à la guerre. Bien sûr, il ne l'aurait sûrement jamais regrettée.
  Au centre de cet univers se trouvait la Dame Vampire, Refinia. Sa sauveuse, celle qui lui avait donné une seconde chance quand tout lui avait échoué. Mais ce n'était pas cela qui impressionnait Lucius, pour qui la reconnaissance n'avait jamais grandement pesé. La femme aux cheveux rouges était vaine, railleuse et précieuse, mais elle avait bel et bien la beauté et la dignité d'une reine. Il le comprit quand sa présence fut demandée et qu'il grava son image dans son regard pour la première fois, et saisit alors tout le profond respect que ses vampires avaient pour elle. Il se souvient que ce jour là, Refinia l'invita poliment à s'asseoir comme un ami, et alors, elle lui raconta pourquoi lui, d'entre tout les mourants, fut choisi pour recevoir sa morsure.
  « Tu es un homme rusé et opportuniste, dit-elle, car il semblait qu'elle connaissait déjà toute son existence. Et tu as gâché ces talents en tentant de tuer ton frère pour un petit héritage. Tu méritais amplement ton châtiment de mourir envoyé en première ligne contre les rebelles, mais… Je voulais offrir une suite à ton histoire. Tes talents me seront utiles. Tu apprendras ici, et au fil de tes je l'espère très longues années, qu'il y a des choses bien plus hautes que l'argent et le pouvoir, bien plus désirables, et bien moins quantifiables. »
« Je ne suis qu'un fils de petite noblesse. N'auriez vous pas d'autres motifs ? »
« Car j'en aurais besoin ?… Si cela te fais plaisir, tu étais beau, et je m'attends à ce que tu le devienne plus encore en tant que vampire affirmé. Il n'y a pas de mal à s'approprier des belles choses. Cependant, tu es aussi un personnage intéressant… Tu accepte les faits avec un flegme, à présent. Tu vas à présent te nourrir de sang humain. Tu vas tuer, et être considéré comme un monstre. Cela ne te dérange pas ? »
« Il est trop tôt pour le dire, mais n'est-ce pas ce que je suis maintenant, un monstre ? Je n'ai guère envie de me détester moi même pour autant. »
« Tu étais bien effrayant, pour un humain… Mais n'importe quel loup se discipline. Tu apprendras, Lucius, que le monde est une chose merveilleuse et que l'observer est comme le posséder. Je suis tout les jours au théâtre, et le rideau ne se ferme jamais. Admirer la pièce sans fin, n'est-ce pas le plus grand don qui soit ? »

  Ainsi commença sa seconde vie. Refinia était pour lui également une excentrique, mais il y avait une certaine dignité dans son point de vue, et une certaine justesse. L'Immortalité était bien meilleure appréciée qu'utilisée. Comme la Dame Vampire l'avait prédit, les luttes pour les possessions perdirent vite pour lui du sens… Une idée nouvelle et insoupçonnée de la direction de son être se développait en lui, tandis qu'il servait sa Dame.
  Et pas un seul jour parmi eux, Lucius ne fut malheureux.


         
*

-Mesdames, je vous présente le véritable Saint Eleison.
  Lucius avait déclamé ceci d'un air fort et théâtral, mais tout ce que Kazhaar Dyra et Naja Naquanda voyaient était un corps desséché en robe poussiéreuse hissé comme un prince sur un grand trône noir. La dizaine de tubes qui se plantaient dans son corps et en extirpaient les fluides, les crocs jaunis de sa bouche, les yeux laiteux et à l'air mort, les fioles qui s'emplissaient de sang… Tout ceci avait un air certainement  macabre.  Autour du corps se trouvaient deux individus encapuchonnés de blanc, qui semblaient l'examiner et vérifier avec soin que toutes les installations étaient bien en ordre.
-Et tu sais comment cette chose fonctionne ? Demanda Kazhaar, hésitante.
-Oh, bien sûr. Un homme fort urbain m'a tout appris avec grand plaisir sur la vampirologie et j'ai avec moi tout les documents traitant de l'étude du corps.
-D'ailleurs, qu'est-il est advenu des vampirologues ? Ajouta Naja. Je ne les ai pas vu depuis l'attaque.
-Disons que la plupart d'entre eux n'étaient plus vraiment utiles ?… J'ai pris l'apparence de Gustav Friedsang, et je m'en suis débarrassé. Mais j'avais quelque chose à vous montrer, puisque vous êtes les deux vraies meneuses des Personnajes.
  Sur ces mots, Lucius claqua des doigts de sa main droite, appelant les deux chercheurs qui, quand ils redressèrent la tête, se révélèrent masqué de noir et de lunettes en gros verres. L'un d'entre s'approcha des vampires.
-Je suppose que tu veux nous parler des trois personnes derrière ce rideau ? Fit Kazhaar, la méfiance dans le regard, en indiquant un grand voile noir auprès des multiples fioles et autres ustensiles alchimiques ou chirurgicaux. La précision de ses sens ne manqua de surprendre Lucius, qui ne pouvait ressentir ce détail dans la salle baignée de l'odeur du sang.
-Touché, répondit il, avant de lancer au chercheur : Ouvrez, ne cachons rien aux dames.
L'ordre fut donné et exécuté. Quand l'épais tissu s'écarta, Kazhaar écarquilla les yeux de surprise et de frayeur. Installés dans des sarcophages ouverts inclinés vers l'arrière se trouvaient trois humains, une femme et deux hommes inconscients, et pour la plupart assez jeunes. Le plus vieux n'avait pas trente ans. Ils avaient beau partager le teint pâle des vampires, il étaient humains et avaient un air bien plus maladif. Voir ces individus ainsi disposés, endormis et vêtus de robes noires, faisait courir des vers de dégoût sur les épaules de Kazhaar, mais Lucius, avec son flegme habituel présenta les dits individus.
-Voici les prêtres de sang, fit il en les désignant un à un de la main qui flottait dans sa manche gauche, qu'il portait plus longue que son bras par excentricité. Ce sont des humains ayant reçu le sang d'Eleison. Par raison de commodité, je n'ai gardé que les trois meilleurs sujets, leur taux de synchronisation et leur résistance étant très élevée.
-Voilà ce qui se trafiquait dans les sous sols du manoirs et dans les sous sols secrets, dit avec intérêt Naja, contemplant les trois humains. Pourquoi les avoir placé dans un sommeil artificiel ?
-Ils sont incapable de trouver naturellement le sommeil à cause du sang qui coule en eux. Ce qui ne signifie pas qu'ils n'en ont pas besoin, cette mesure est donc nécessaire.
-Ce sont toujours des humains ? Que savent ils faire ? Dit Naja, pressée d'en savoir plus, tandis que Kazhaar détournait le regard des trois personnes inertes.
-Ils restent des humains, mais leur sang n'est plus propre à notre consommation alors inutile d'y penser… L'hémomancie est leur principal atout, et ils peuvent résister à un grand nombre de traumatismes physiques. Ils peuvent aussi utiliser des tomes inquisitoriaux, et j'ai d'ailleurs une réplique de l'artefact de Saint Eleison en personne.
-Ils sont donc particulièrement dangereux pour nous… Es tu sur de ton coup ?
-Ces derniers ne jurent que par le cadavre et me sont obéissants… Leur stabilité physique fut la meilleure, mais ils furent les plus atteints mentalement.
-Il suffit ! Clama Kazhaar, levant la voix. Je ne veux pas entendre de telles choses.
-Je ne fais que vous renseigner sur nos atouts, mademoiselle…
-En apprendre plus sur ceci me répugne. Ces expériences sur ces pauvres gens sont…
-Si cela vous répugne tant vous n'avez qu'à les libérer, dit Lucius en haussant les épaules. Personne ne saurait vous en empêcher.
-… Si j'échoue, alors je vous autorise à les utiliser. Cependant, je ne veux pas en voir plus.

  Ces mots ainsi prononcé avec fermeté, elle tourna les talons et s'apprêta à sortir de ce qui était pour elle un musée des horreurs.
-Nous nous reverrons pour le plan d'attaque, lâcha t-elle sans se retourner, avant de disparaître pour de bon. Les yeux de Naja et de Lucius la suivirent jusqu'à ne plus l'apercevoir du tout.

-Notre supérieure est bien sensible, fit la vampire en croisant les bras.
-Ne lui reproche pas cela, dit Lucius un sourire compatissant aux lèvres, sa main gantée de noir venant caresser la joue d'un des sujets inconscients. Elle s'identifie à ces derniers. Et je sens qu'elle a peur qu'on tente de l'utiliser.
-Et cela n'est-il pas vrai ?
-Ne joue pas avec le feu ma chère, tu sais de quoi elle est capable… Cette femme déteste les vampires, tu sais ? Au final, pourquoi ne serait-elle pas celle qui nous trahis ?
-La perspective n'a pas l'air de te déplaire.
-Ne dis pas de bêtises, fit il dans un léger rire. Je considère simplement les possibilités. Mais que dirais-tu d'assister à leur réveil ? Je n'ai guère besoin du regard de notre dame pour te montrer ce qu'ils savent faire.
-Mais ce sera avec plaisir.

  Lucius commanda aux deux vampirologues d'éveiller les trois sujets et ces derniers, l'air soucieux, prévinrent des potentiels risques. Le vampire dit qu'il ne fallait guère s'en soucier, insistant poliment pour qu'on sorte ces derniers de leur stase dès maintenant, et les chercheurs se mirent au travail, commençant les incantations pour les réveiller. Alors qu'ils étaient côtes à côtes devant ces corps dont les muscles frémissaient de nouveau, Naja posa affectueusement sa tête sur l'épaule de Lucius, observant avec attention les futurs prêtres de sang, et il passa doucement son bras autour du cou de la vampire.
  Les yeux des corps s'éveillèrent. Naja désirait l'épanouissement du potentiel de leur race et de leurs capacités, il comprit donc aisément l'intérêt qu'elle avait pour ces personnes qui représentaient une nouvelle possibilité. Kazhaar quand à elle désirait prendre sa revanche sur Refinia, qui lui avait infligé un traitement similaire à ce que les Friedsang firent à ces enfants…
Ce que voulait Lucius était tout autre, et ces finalités n'étaient pour lui que des phares qui lui permettaient de mieux naviguer. Son but, qu'il était bien plus approprié de qualifier de caprice, était bien plus désirable, et bien moins quantifiable.


*


Ce jour là la tour de l'horloge du manoir était habitée par un vacarme bien plus féroce que d'habitude. Quand Lucie entra dans la salle de l'observatoire, elle manqua bien de subir l'attaque involontaire de quelques écrous et rouages qui chutèrent à ses pieds dans un choc métallique, la forçant à esquiver nonchalamment quelques pièces de métal jetées sans grande conscience. Devant elle s'étendait tout un mur de mécanismes complexes auxquels elle ne comprenait guère grand-chose, et partout sur le plancher se trouvaient divers outils et objets d'acier et de verre. La silhouette de Roberta Hulgens se trouvait en haut de ce mur, la tête plongée dans les mécanismes.
« Quoi ? » S'exclama t-elle, irritée, en détournant son visage de son travail pour remarquer Lucie, qui la salua de sa main gauche, agitant dans l'air sa longue manche.
« Tu n'as pas l'air de bonne humeur. »
« Serais tu là pour te moquer de moi, par le plus grand des hasards ?... »
« Non. Même les vampires peuvent avoir des problèmes sentimentaux, surtout une femme sensible comme tu l'es. »
  Roberta était habituée aux taquineries de sa part, mais son visage résigné révélait bien que Lucie avait vu parfaitement juste et cela sans le moindre effort. Pour la gouvernante du manoir, entièrement dédiée à son travail, mettre fin à une relation amoureuse avec un homme était aussi exceptionnel qu'en commencer une, et malgré ses talents, elle ne comprenait que peu de choses à ce qui reliait les gens entre eux, ou même à ses propres émotions. C'était un cas ou Roberta Hulgens était, comparée à sa collègue, impuissante.
« Tu veux faire une pause ? Proposa Lucie dans un sourire amical. On peut en parler, si tu veux. »
« Je ne te permets pas de me traiter comme les mijaurées humaines de mauvaise vie que tu fréquente. Qui plus est tu sais très bien que je ne me fatigue jamais à la tâche. »
« C'est ce que tu ne m'as l'air guère efficace. Vu l'excitation avec laquelle tu manie tout cela, tu pourrais casser quelque chose, et je sais très bien que tu vois la maladresse comme la pire tare du monde. Ne voudrais tu donc pas détendre un peu ce qui pèse sur ton esprit ? »
« … Soit, je t'accorde une heure, pas plus. J'avais prévu de prendre le thé, de toute manière. »
Quel mensonge évident, se dit elle, alors que d'un bond Roberta atterrit sur le plancher. Comme Lucie s'y attendait, sa collègue ne fut guère avare, une fois lancée sur la conversation, pour lui confier ses soucis et ses doutes. Elles parlaient ainsi entre amies, et elle n'hésita pas à lui donner des conseils et encouragement chaleureux. Cela l'amusait un peu de voir cette vampire de presque trois siècles en proie à des troubles relativement triviaux.
  Ce n'était point par hasard également qu'elle avait pris son apparence féminine en vue de cette conversation. Toujours, Lucius choisissait son apparence selon la personne qu'il fréquentait, adoptant le sexe qui mettrait le plus à l'aise cette dernière ou la charmerait le plus. Et c'est en tant qu'amie féminine que Roberta s'ouvrait le plus à lui sur ce genre de soucis, ceci même si elle savait pertinemment qu'elle était née en tant qu'homme. Lucie s'était tant habituée à se prendre au jeu que cela était devenu une seconde nature, son origine n'ayant guère d'importance. Les mensonges devenaient vite des vérités, et les vérités d'autant plus vite des mensonges.
  Lucie se sentait toujours parfaitement honnête en tant que femme, parfaitement honnête en tant que meilleur amie de Roberta, et c'est avec autant de sincérité qu'elle appréciait ces moments d'amitiés.

  Avec Refinia, sa Dame, son rapport était différent mais encore plus étroit. Depuis sa transformation, elle n'avait jamais manqué de conseil envers son protégé, qui devint par la suite un des hommes en qui elle avait le plus confiance. Mais cela était plus que cela encore. Tout comme Refinia aimait Roberta Hulgens comme sa fille, elle était pour Lucius comme une mère. Toujours, il l'avait estimée, aimée, et respectée comme telle. C'était ainsi que son pouvoir était à ses yeux plus puissant que celui des autres seigneurs vampires, car presque jamais il ne voyait sa dame faire usage de la menace ou de la force, et jamais il n'eut de doute que sa Dame était le meilleur maître qui était.

L'Amour qu'il lui portait lui aussi, était sincère.


*
 

Le plan s'était mis en marche. Les quatorze Personajes, avec Kazhaar à leur tête, étaient apparus dans la nuit au manoir de Refinia, loin dans les montagnes de la bordure Tarodienne, et avaient débuté les hostilités. Les serviteurs de la Reine écarlate, qui virent approcher les vampires hostiles masqués et couverts de cape noires, se révélèrent, et les deux forces étaient égales. Un conflit impliquant plus de dix vampires était une rareté à voir, et particulièrement quand ces derniers se trouvaient dans différents camps. Kazhaar semblait exaltée par l'approche de son objectif, mais aussi, Lucius le soupçonnait, par le pouvoir qu'elle détenait à présent. Un pouvoir suffisant pour appeler la Dame à sortir de chez elle pour venir lui parler d'égale à égale.

  Mais Lucius se tenait éloigné de la bataille, observant les événements caché dans les hauteurs montagneuses que côtoyait le manoir. Accroupi dans la roche, là où il pourrait voir et entendre avec aisance tout ce qui se tramait en bas, il attendait avec impatience de voir la grande confrontation. Pour Kazhaar Dyra, c'était peut-être la conclusion d'un histoire qui avait commencé il y avait trente six ans, quand lui même enleva la jeune fille sous ordre de Refinia. La vampire immaculée, couverte de ses cheveux comme d'un habit blanc, attendait avec assurance aux portes du manoir. Mais cette fois, si la Dame ne se montrait pas, elle n'aurait aucune honte à arracher les portes. La rencontre était inéluctable.
  Et finalement, les portes du château s'ouvrirent, et elle apparut suivie de Roberta. Refinia, la reine aux cheveux rouges et à la robe noire, dans toute sa dignité et sa noblesse, daignant exposer sa présence à la jeune Vampire qui l'observait déjà avec un air de victoire. Cependant, le visage de Refinia lui était ferme, signe d'une colère contenue.
  Le rideau s'était ouvert, et cette fois elle ne serait pas la spectatrice, mais l'antagoniste de cette histoire. Il n'y avait pas d'autre issue, et Lucius brûlait d'impatience de voir le déroulement de ce dialogue.
-Quitte ces lieux sur le champ, clama froidement Refinia. Je ne suis guère d'humeur à plaisanter, ma toute petite fille.
-Ne faites pas comme si vous étiez surprise, grand mère, dit Kazhaar, un sourire en coin.
-Je ne m'attendais guère à ce que tu vienne me provoquer ainsi et maintenant. Sans doute ai-je fait l'erreur de te croire plus raisonnable que tu ne l'es.
-Vous n'imaginez pas combien j'ai attendu ce jour, fit la Dyra en observant ses doigts s'agiter dans sa paume. Et me voilà, à présent, devant votre royaume.
-Tu n'observe pas correctement la situation, dit la dame vampire entre ses dents, retirant un à un ses deux longs gants noirs pour les tendre à Roberta, qui les saisit avec respect et crainte, sachant ce qui se préparait.
Il n'y a pas si longtemps, tu me demandais si j'étais rouillée. Tu vas pouvoir le vérifier de tes yeux.

  Ce n'était pas avec sarcasme et dédain qu'elle disait cela, mais avec un visage qui reflétait son impatience devant ce qui était pour elle outrageant. Déjà, ses bras rougissaient, le sang bouillonnant dans ses veines. Lucius n'était pas sur que Kazhaar puisse gagner, mais cela importait peu dans son plan, et ne dérangeait guère l'aspect dramatique de ce combat. Lucius lui même n'avait jamais vu Refinia réellement se battre, et elle ne faisait usage de ses véritables pouvoirs que quand quelqu'un parvenait à la faire sortir de ses gonds.

-Je peux tolérer tes mesquineries, ma toute petite fille, prononça sèchement Refinia, son irritation de  moins en moins contenue. Je peux souffrir tes insultes et tes provocations… Mais que tu vienne m'attaquer, moi, dans ma demeure, ça, non. Je moque de tes nouvelles capacités tout comme de tes nouveaux amis : tu ne t'en sortiras pas indemne...


Dans un sourire plein d'audace, la vampire à l'air juvénile n'attendit pas les prochains mots de la dame pour courir vers elle avec un air félin et hostile. Refinia leva son bras cramoisi vers elle, le sang dans sa chair semblant presque luire, et un éclair rouge fondit de sa main vers Kazhaar, qui l'évita avec aisance d'un bond, semblant presque subitement réapparaître devant la Dame Vampire pour lui donner un coup de poing dans le plexus de bas en haut, la projetant comme un boulet de canon dans le premier étage de son manoir, explosant les pierres noires du mur au passage. Roberta, horrifiée en voyant cela, s'apprêtait à attaquer Kazhaar en réponse, mais fut interrompue par la voix claire et forte de sa propre supérieure.
-Ne viens pas te mêler de cela, Roberta, fit-elle, sa voix se perdant dans les débris et la poussière du mur du noble bâtiment. Punir cette enfant est ma responsabilité. Tu devrais aider le personnel à exterminer la vermine.
-Ce sera fait, Madame, répondit Roberta, s'éloignant sans quitter du regard Kazhaar qui avait l'attention levée vers les dégâts qu'elle avait causé, non pas aux bâtiments mais à la Dame Vampire, que Lucius ne pouvait voir de sa position. Quand Refinia émergea des poussières, sa tenue était déchirée, sa coiffure désordonnée, et son regard enflammé. Elle avait déjà suffisamment guérie pour se relever, et le bas de sa robe s'enflammait, révélant les jambes de Refinia qui, comme ses bras, prirent un aspect fumant et ensanglanté en dessous des cuisses. Entre ses lèvres rouges se découvrit un rictus carnassier, et elle défit ses cheveux pour laissert tomber une cascade sanguine sur ses épaules, dont la couleur semblait irradier. Déchirant l'arrière de sa tenue, des ailes à la coloration organique sortirent de son dos, du sang bouillant coulant également en elles.
  Refinia n'avait plus l'air d'une dame noble et distinguée, et sa nature vampirique ressortait avec une puissance inouïe. Elle avait l'air d'un véritable être infernal, et le rouge qui brûlait sous sa peau s'opposait au blanc pur qui recouvrait celle de Kazhaar. Dans la nuit, les deux superbes vampires étaient un véritable plaisir à voir.
 
  Elles s'élancèrent, comme un démon contre un ange, et le début de l'acte final débuta. Les projectiles sanguins de Refinia voletaient dans l'air et dans toutes les directions, et Kazhaar les évitait en bondissant avec tout autant d'agilité, consciente qu'elle ne pourrait encaisser que peu de ces puissantes attaques. Ceci n'était comme aucun combat que le dit Haut Sang a mené jusqu'alors, car l'orage rubescent qui se déchaînait sur elle l'obligeait à repousser les limites de son corps et de ses réflexes. Il se demandait comment pourrait-elle tenir, mais cette fille était pleine de ressources et de volonté. Une fois de plus, elle parvint à frapper la Dame Vampire qui volait dans les airs, la forçant à se fracasser contre le sol. Le combat se retournait, contre toute attente, à l'avantage de Kazhaar. Elle était définitivement plus vive et plus forte que Refinia, et lui brisa les jambes sur le champ avant que cette dernière ne se relève. Du sang assez chaud pour faire fondre l'acier gicla et s'écoula en flaque sur le sol, poussant Kazhaar a reculer d'un saut en arrière. A terre, l'épaule également ravagée, Refinia exprima un léger rire, qui fit faiblir l'expression de confiance de Kazhaar.

-Bravo, s'exclama t-elle dans une ironie aride. Tu es remarquablement forte. Regarde l'état dans lequel je suis ! N'es tu pas satisfaite ?
-Vous vous moquez de moi ?
-Ai-je l'air de jouer la comédie ? Fit Refinia en bougeant le bras désarticulé qui s'attachait encore à son épaule brisée. Félicitation, Kazhaar Dyra! Ne devrais tu pas être fière des pouvoirs que je t'ai remis ? N'est-ce pas grâce à cela que tout ces chiens te suivent et te nomment Haut Sang ?
-Vous ne récoltez que ce que vous avez semé, dit-elle avec amertume.
-Moi ? Moi, je n'ai fait que te transformer. Le reste n'est pas de mon fait.
  Kazhaar serra les dents et les poings. Les mots de Refinia semblaient véritablement l'attaquer, comme si le combat continuait toujours mettre quand elle était à terre. Et pourtant, c'était elle qui se tenait debout, sans même une éraflure.
-Réalisez vous ce que être le ''Haut Sang'' signifie ? Cela signifie être traquée par des vampires qui voient ce qui coule dans votre chair comme autant de pouvoir que de plaisir, comme autant un grand cru qu'un château. Cela signifie être un sujet d'expérience pour les humains, qui ne me traitent guère différemment d'un monstre ! Savez vous seulement pourquoi j'apprécie le pouvoir que je possède maintenant ? Parce que je n'ai plus à être cachée, ni à être protégée ! Pour ne pas servir d'objet aux autres, je DOIS les dominer. Je n'ai jamais eu le choix. Vous ne m'avez pas laissé le choix ! Pourquoi, parmi tout vos vampires, suis-je la seule à n'avoir eu aucune décision quand à ma transformation ? Pour une vengeance datant d'il y a deux siècles, de laquelle je ne savais rien !
-Tu n'as pas l'air pourtant de mal te porter.
-Je me porterais mieux si je pouvais redevenir humaine !
  Ces mots criés semblaient s'être soudainement échappés de la poitrine de Kazhaar, de manière incontrôlée. Le visage de Refinia devint ferme et stoïque, alors que son regard était fixé vers Kazhaar et que la flaque de sang s'écoulait lentement vers elle.
-… Ce combat n'est pas un combat d'ego comme vous le pensez, reprit Kazhaar, la voix chevrotante. C'est une vengeance, comme votre haine absurde envers les Dyra. Que pensiez vous ? Que votre gentille toute petite fille allait rester patiemment dans son coin, sans faire de vagues, quand vous avez volontairement arraché son humanité dans un rituel douloureux et humiliant ? Vous pensez que ça n'a pas de conséquence, que vous êtes au dessus de tout ça ?
  Il y a tant de choses qui me manquent autant que le soleil et auxquelles je n'ai jamais pu dire adieu… Même le peu que j'ai réussi à construire est en vérité si fragile. Si vous saviez, ce que ca fait d'être découpée en morceaux, puis vivre enfermée et séparée en six pendant des dizaines d'années ! On devient folle, là dedans. Le temps n'a plus de sens, ce que l'on pense non plus, on récupère chaque bruit, chaque sensation, pour tenter de croire qu'on existe encore ! Et j'ai fait tant d'efforts pour prétendre que tout allait bien, juste dans l'espoir de voir un futur heureux devenir réalité.
  Mais il ne le sera jamais. Vous aviez raison, et je ne peux plus mentir là dessus. Je ne pourrais pas obtenir la quiétude, ni regagner mon humanité. Je peux à peine être bonne en tant que mère, en tant que femme, et une part de moi me hurle de pleurer. Mais je peux faire ce que vous voyez ici ! Votre monde nocturne pourri par les vers va s'effondrer, et vous avec! Tristement, je ne pense pas que vous pourriez survivre un séjour entre six boites.
-Tu as donc fini ton discours ? Dit froidement Refinia.
-… C'est tout ce que vous avez à répondre ?
-Je prends cela pour un oui.

  Kazhaar se rendit compte trop tard que ses pieds déjà baignaient dans le sang de Refinia. Ses cheveux ne sauraient absorber une telle quantité d'hémoglobine, et déjà le liquide rouge se glissait dans son armure. Kazhaar était trop secouée pour réagir correctement, et le sang de la Dame Vampire déjà en elle se mit à bouillir tel le magma, circulant dans tout son corps. Dans des atroces cris d'agonie qui laissaient imaginer la douleur qu'elle ressentait, la vampire était brûlée de l'intérieur. Tombant au sol, incapable de faire quoique ce soit, elle convulsa alors que le sang de Refinia détruisait chaque parcelle de sa chair.
  Se relevant et faisant craquer ses os, ses blessures guéries, Refinia s'approcha de la vampire aux cheveux blancs, s'accroupissant devant elle en l'observant souffrir son supplice sans ciller ni en tirer un quelconque plaisir.
-Apprends que j'ai la décence d'écouter les gens jusqu'au bout quand ils parlent, ma chère, et que j'ai bien entendu tout ce que tu as dis. Je suis en effet responsable d'avoir ruiné ta vie, et même responsable de ce que tu es maintenant. Cependant j'ai bien peur que tu n'adresse pas ces paroles à la bonne personne… Je suis Refinia, la Reine écarlate, tu es ici chez moi, et jamais tu n'auras d'excuses de ma part.
 

  Kazhaar, comme Lucius s'y attendait, avait finie dominée par sa dame. Après une tirade passionnée, elle s'était finalement faite vaincre. Cette conclusion n'était pas entièrement déplaisante, et après un combat bref comme furieux Refinia brillait de gloire et de dignité en assumant ainsi ses actes. Même s'il préférait vivre l'action, il avait été exalté par les événements…
Mais ce final manquait d'un retournement dramatique.

  Quand Lucius apparut sur le champ de bataille, Roberta fut la première à le repérer et à accourir près de lui, affolée par la situation. Ces vampires rustres étaient bien organisés et elle ne s'attendait guère à rencontrer une réelle résistance, cependant voir son collègue si soudainement ne pouvait qu'attirer son attention, comme il s'y attendait.
-Je vois que j'arrive à temps, dit il en observant le chaos ambiant.
-Tu es plutôt monstrueusement en retard !
-Je n'étais pas au manoir, justifia Lucius en levant une de ses paumes.
  Refinia, qui s'assurait que Kazhaar était bien inoffensive, leva le regard vers son serviteur dont elle n'attendait pas le retour. Il semblait que dans cette situation, elle ne se demandait pas que faisait il ici et maintenant quand rien ne les informait de l'assaut, car sa présence était avant tout une nouvelle favorable. Kazhaar vaincue, les intrus seraient en effet aisément repoussé, et son visage se détendit en conséquence. Lucius lui rendit son sourire.
-Je te passerais un savon plus tard, prononça sévèrement Roberta. Ces jeunes vampires ont à leur tête Naja Naquanda, tu dois la connaître, non ? Aide moi à m'en débarrasser.
-Bien évidemment.

  Roberta n'attendit guère Lucius pour s'élancer, et il la suivit dans son mouvement. Un pieu de bois émergea alors de sa manche, et, interrompant la course de la vampire en lui attrapant l'épaule droite, il lui transperça le dos, la pointe de l'arme explosant la poitrine pour en ressurgir. Ce n'était ni la douleur, ni l'effroi, ni la colère qui marquait le visage de Roberta Hulgens en observant, le corps secoué de spasmes, le bois qui lui traversait le corps, mais une expression d'absolue incompréhension. Et, avec cette même fascinante figure perdue et anéantie, cette dernière périt, sans même croire à ce qu'il venait de se produire.

  Qu'est-que trahir ? La trahison, c'est avoir fabriqué une image de soi, pour un jour l'invalider, révéler la confiance portée comme sans valeur, dévoiler cette image comme étant à présent fausse. Pourtant cette image a indéniablement existé. Volontairement, ou involontairement, elle a du être faite, car un mensonge sans substance, sans vérité, ne peut convaincre personne. Trahir, c'est créer une chose, pour par la suite la détruire. C'est acquérir le pouvoir de faire et de défaire.

Trahir est un pouvoir divin.

 Refinia venait de voir celle qui était pour elle comme sa propre chair se faire assassiner, sous ses yeux, par l'homme en qui elle avait le plus confiance au monde. Après l'étonnement et l'horreur, ce fut une rage folle qui anima ses traits avant qu'elle ne fonde vers Lucius, semblant presque s'enflammer de pourpre. Mais, dans sa charge, un cercle de runes dorées se traça sous ses pieds, et ses bras s'élevèrent en l'air, maintenus par une force invisible. Le vampire n'avait pas bougé d'un pouce, et tenait toujours le corps inerte de Roberta.

  Trois figures drapées de noirs étaient apparues près de Lucius, semblant surgir du sol dans des flaques de sang. L'une d'entre elle tenait un épais livre à la couverture dans ses mains, et les deux autres avaient levé les deux bras vers Refinia, semblant dans une extrême concentration. La Dame vampire était dans une colère jamais connue encore, et les trois individus semblaient frémir en la réduisant à l'impuissance.
  Et Lucius l'observait, incapable d'en détourner son regard, alors que le corps de Roberta reposait lourdement sur sa poitrine. Le vampire semblait secoué par les émotions qui l'assommaient presque, tant que s'il était humain son visage se serait noyé de larmes.
   Car c'était là le jour pour lequel il avait tant vécu. Cette affirmation de son être éveillait en lui un plaisir puissant et presque physique, une sensation de capacité suprême qu'il ne pouvait obtenir que par la destruction de son précédent être.
  C'était son apothéose.

-Lucius… Siffla Refinia, du sang fumant coulant de ses yeux. Je ne sais pourquoi tu as fait cela mais je jure sur mon honneur que jamais tu ne recevra de pardon !
-Je n'en rechercherai pas, dit il en secouant sa tête, se remettant de ses émotions. Tout ce que je voulais de vous je l'ai obtenu à l'instant…
-Jamais… Jamais je ne t'aurais cru aussi perfide ! Je te faisais confiance, autant qu'elle ! Alors dis moi donc, est-ce par lassitude que tu as fait ça ? Par ambition ? Vas y, mon enfant, crache moi tes réponses avant que je ne te réduise en cendres.
-Madame… C'est vous qui me disiez que nous sommes tous autant que nous sommes, des acteurs. Et quel piètre acteur ne saurait jouer qu'un seul rôle dans sa vie ? L'ironie du sort vous aurait sûrement amusée, si vous n'étiez pas une des héroïnes de cette tragédie… Madame, les sièges de la salle sont vides, maintenant, et nous sommes tous en scène.
-Tu es bien malin… Mais je comprends, en vérité. Je comprends. Tu jouis de tout cela, n'est-ce pas ? Tu en tire du plaisir tordu, et c'est tout ce qui t'intéresse. Tu es une véritable vermine.
-De durs propos, mais bien proches de la vérité en effet.
-Je savais que tu étais fou. Nous les vampires le devenons tous tôt ou tard… Mais penser que tu serais capable de nous tromper, si longtemps !…
-Jamais je ne vous ai dit un mot sans le penser, sourit Lucius en refermant les yeux du cadavre de Roberta. Je tiens à vous remercier pour tout.
-J'accepterais tes remerciements… Quand il ne restera rien de toi ! Ton petit tour est amusant, tout comme tes petits magiciens…
-Je suis surpris que vous ne ressentiez pas le sang d'Eleison qui coule en eux. N'est-ce pas vous qui aviez vampirisé jadis ce prêtre pour vos desseins ?
-Peu me chaut dorénavant toutes ces histoires, tout comme tes fanfaronnades…
  Appuyant ses pieds rouges fermement sur le sol, Refinia insista pour avancer, même quand les mages manipulaient le sang de ses bras. Leurs doigts en l'air étaient secoués de tremblements, et ils peinaient à retenir le sang de la vampire ainsi que sa force extraordinaire, même ses pouvoirs diminués par le cercle du livre. La peau pâle et rosée des coudes de la Dame finit par se déchirer, les fibres de  sa chair lâchant une à une, le cartilage cédant et l'articulation se séparant. Elle répéta le geste avec l'autre bras, l'arrachant de sa seule force physique et quittant le cercle d'or sous ses pieds. Le sang qui coulait à flot de ses bras se divisa en de multiples feus carmins, leur rafale chargeant vers Lucius et les prêtres de sang. Enrageant, elle réalisait que Lucius avait évité, laissant le corps de Roberta derrière lui. Ce n'était pas le cas d'une des figures encapuchonnés à l'air de jeune femme, qui ayant perdu ses jambes gémissait en observant ses moignons fumants. Cela était loin de satisfaire Refinia, et elle chercha des yeux Lucius, ignorant l'humaine à l'agonie. Mais ce dernier n'avait nullement l'intention de faire durer cet affrontement plus longtemps : si Kazhaar n'avait pas pu vaincre Refinia, les prêtres de sang n'avaient pas le niveau suffisant, même en étant préparés. Il était l'heure de s'enfuir.
 
   Sentant la présence dans son dos, Refinia se baissa, projetant un tir de sang vers son adversaire qui s'était déjà prudemment écarté. Elle était recouverte d'une grande cape et avait le visage couvert du masque des personajes, mais restait reconnaissable à sa longue queue blanche qui fouettait l'air. Le drap noir partait en flammes, touché par le sang, et elle dut le retirer, se révélant à Refinia.
-Naquanda… Voyou un jour voyou toujours, fit Refinia dans un sourire plein d'intentions meurtrière. Tu n'as tout de même pas l'intention de te battre contre moi ?
-J'en ai fait assez, j'en ai bien peur.

  Tout à coup Naja recula, et des chaînes d'un or translucide vinrent saisir Refinia en sortant du cercle rituel à côté d'elle, brûlant sa chair au contact dans une brûlure glacée rappelant celle de l'argent. Sacrifier une page contenant un des cinq grands sortilège d'Eleison était fort dommage, mais un prix qu'il avait déjà prévu de payer pour permettre leur fuite.
-Naja, ordonne à tout le monde de battre en retraite et d'achever les ennemis à terre si possible, dit Lucius qui se tenait avec ses deux subordonnés près des portes du manoir. Que personne n'attaque Refinia! Le sortilège serait rompu, et nous avons déjà peu de temps pour partir. Et récupère mademoiselle Dyra.

  La vampire à queue opina du chef, et accomplit les demandes de Lucius, tandis que les deux prêtres de sang allaient à la rescousse de leur camarade agonisant à terre. L'un d'entre, le propriétaire du tome, se tenait le visage douloureusement : il semblait que le sang de Refinia en avait emporté la moitié. Lucius, jetant un regard vers le cadavre de Roberta, s'approcha de sa Dame tout en maintenant la distance de sécurité requise. Si elle se libérait, Lucius savait qu'il ne pourrait que prier, et il n'était guère pieux.
-Madame, fit il dans un air formel, plongeant sa main droite dans sa veste pour en sortir un papier qu'il jeta à ses pieds. Je crois que c'est ici que nos chemins se séparent. Voici ma lettre de démission.
-Un sens pointu de l'ironie, comme toujours.
-Vous m'avez tout appris, dit il, tirant une révérence. Et si je ne m'attache guère aux choses, il faut que vous sachiez que mon amour pour vous est profond. Jamais je n'ai vu de femme plus admirable, et ces moments passés à votre service seront toujours dans ma mémoire.
-Lucius Fledermaus, avant que ne partiez, vous et vos amis, je tiens à vous corriger sur un point…
Nos chemins sont loin de se séparer.
-Oui, en effet, sourit le vampire en abaissant son chapeau sur son visage, se retournant pour partir, les regrets dans l'âme. Des regrets de ne pas pouvoir passer plus de temps avec sa Dame.
-Préparez une grande sépulture pour Roberta, elle le mérite.
-Ne t'en fais pas… Il y aura aussi une tombe pour toi.

  Lucius n'en attendait pas moins.

Il est certes vrai que la nuit est celle qui voile les choses aux hommes, et que les vampires règnent sur cette dernière. Cependant, tout les êtres conscients vivent dans la pénombre éternelle qu'est le théâtre du monde, ou vérité et mensonges s'entremêlent. Faire chuter un masque ne fait qu'en révéler un autre, et car tous se reposent sur les sens pour déceler ce qu'ils pensent être clair et vrai, tous sont aveugles.
  Lucius mentait. Il préférait ses nuits enflammées de torches, projetant des ombres hypnotisantes. Les ombres des fantasmes dont il tirait les ficelles.
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Jeu 1 Mar 2018 - 23:47

Des égoïstes qui désirent voler

  Le dôme paisible de la nuit recouvrait totalement la ville d'Oreonde, uniquement percé par les étoiles et la grande lune à la découpe aussi sublime et effilée qu'un sabre. Il n'y avait à cette heure que des bruits passagers qui s'envolaient dans l'air comme des murmures vivement lâchés, évocateurs d'une vie qui durait même dans le sommeil. Parfois, au loin, on pouvait déceler quelques torches vagabondes, dont la lueur chaude et posée donnait l'impression que des feu follets errants circulaient entre les rues. La cité se transformait en une forêt mystique digne des druides, pleines de mystères, d'esprits errants, et de voix spectrales, et peut-être encore de danger.
  Sur les tuiles d'une maison se trouvait assise une silhouette, une jambe étendue, et une autre repliée sur laquelle se reposait un poignet ganté. La personne en habits de cavalier était une jeune femme aux cheveux noirs comme l'encre du ciel, à la figure digne bien que perdue dans ses pensées, et au regard qui cillait à peine. Ses yeux étaient d'un bleu azur profond, qui dégageait une aura presque surnaturelle, ensorcelante comme l'était celle des astres, et pourtant étaient également vifs, foudroyants. Ces yeux que l'on ne saurait ignorer quand ils se portaient sur quelqu'un étaient rivés vers la ville féerique et inquiétante avec une certaine insistance… Mais ce n'était pas à la ville qu'elle pensait.

-Alors, belle vue ?
  La voix venait d'en bas mais son regard ne bougea nullement. Au pied du bâtiment se trouvait un homme fringuant aux cheveux naturellement blancs et à la barbe finement taillée, coiffé d'un élégant chapeau. Les yeux rivés vers Cornelia, Caliburn Vinnairse portait un manteau et des gants d'hiver, mais avait également une veste étendue sur son bras. L'homme remarqua qu'elle l'ignorait et poussa un soupir qui laissa s'échapper une brume froide de sa bouche, néanmoins il persista bien vite.
-Comment es tu arrivée là haut ? dit-il, autant amusé qu'admiratif. J'ai passé la journée à te chercher.
  Finalement, Cornelia daigna baisser le cou pour lui accorder son regard. Ses paupières se baissèrent légèrement, et sur son visage apparut une certaine contraction de sa lèvre qui révélait son sentiment de culpabilité à l'égard de Caliburn, qui s'était fatigué à fouiller la ville jusqu'à tard le soir. Elle n'eut pas besoin de dire un mot, car il lui renvoya un sourire. Il lui pardonnait, comme à une incorrigible enfant.
-Allez, rentrons, poursuivit-il avant de lever le bras sur lequel reposait la veste sans propriétaire. Tu vas attraper froid ici.
  Cornelia se redressa sur ses deux jambes et marcha jusqu'à la frontière du toit avant de se laisser retomber, se réceptionnant avec aisance sur le rebord du bâtiment plus bas puis sur le sol dans une extraordinaire acrobatie qui ne dura que quelques instants, donnant l'impression qu'elle ne pesait presque rien. Elle atterrit non loin de Caliburn qui haussa un sourcil d'étonnement devant l'agilité de la jeune femme qui, maintenant qu'elle était face à lui, le dépassait de quelques centimètres par sa taille.
-Je n'ai pas besoin de manteau, fit-elle avec une pointe de fierté. Ma mère est une reine du nord, le froid ne m'abattra pas.
-Comme tu voudras,
dit Caliburn en haussant les épaules.
  Ils marchèrent tout deux en descendant vers une rue plus basse, et elle avançait à quelques pas de lui sans lui décrocher un seul mot. Les fenêtres noires ou occultées de rideaux défilaient maintenant sur leurs côtés. Caliburn aurait aimé dire que traîner seule la nuit aux heures où les gardes arpentaient les pavés était une bonne occasion de s'attirer des ennuis, cependant Cornelia aimait la nuit. Il n'aurait pas su l'empêcher lui même de sortir, et ce n'était pas ce qui le tracassait.
-Il faut que je te demande… Commença t-il.
-Tu vas me le reprocher, n'est-ce pas ? L'interrompit-elle avec appréhension. Il tourna le regard et les yeux bleus étaient rivés vers lui.
-Ce n'est pas ça, je veux entendre ta version des faits, dit-il dans un sourire avant de retourner sa tête vers la route. Tu me diras tout quand nous serons chez nous.

  Quand ils passèrent la porte des appartements du Vicomte, ils allumèrent les chandelles et la cheminée du salon pour s'offrir un peu de lumière, et Caliburn, maintenant en chemise dépourvu de son lourd manteau, s'était aussitôt attelé à préparer un morceau de viande accompagné d'herbes et de pommes de terres pour Cornelia qui n'avait pas mangé de la journée. Quand l'assiette fut installée devant elle sur la table, elle dévora le repas sans retenir son appétit d'ogre et Caliburn, qui s'était assit près du feu de cheminée, ne put s'empêcher de la regarder avec un sourire en coin en voyant qu'elle ne contenait pas son plaisir.
-Si il y a bien une chose qui ne fait aucun doute c'est que tu es vraiment un bon cuistot! Dit-elle, bien plus expressive qu'avant, alors que son assiette était maintenant vide et qu'elle passait un mouchoir sur sa bouche.
-Je sais, accepta t-il le compliment. Il n'admettait pas en public être doué à une chose si triviale. Mais à présent que je t'ai préparé un dîner, tu dois me dire ce que je dois savoir !    
-Je suis ton obligée, admit-elle en reposant le mouchoir. Dans ce cas!.. Voilà comment j'ai donné une leçon à ce prétendu chevalier.

  Cela s'était déroulé au matin, quand le givre hivernal venait de fondre et que la terre sous les sabots de son cheval en était humidifiée. Elle ne faisait que revenir de sa balade quotidienne dans la campagne et, sur la route qui la menait vers la ville, elle aperçut un cavalier et sa bande piétonne entourer une charrette où se trouvaient un voyageur en veste brune ainsi que sa famille constituée d'une femme et d'une fille. Cornelia, qui approchait sur sa propre monture, ne put résister à sa curiosité quand elle entendit des bribes de leur dialogue qui s'échauffait. Le cavalier était un homme  n'ayant pas plus de trente ans, habillé d'un beau pourpoint et à la ceinture décorée d'une épée, visiblement quelqu'un de haute condition, et il semblait réclamer à la famille un paiement pour avoir l'autorisation de passer.  Il jouait entre autre les chevaliers gardiens de ponts, mais il n'y avait pas quelqu'un d'armé en face de lui. L'étranger semblait pour le moins perdu  et tentait de négocier un autre moyen de régler les choses, mais le noble était intransigeant. Même si son ton était calme et confiant, il signifiait bien qu'il était capable de le passer à tabac, ou même d'enlever sa fille pour s'amuser avec, car il portait à cette dernière des regards lourds de sens et quelques remarques entre la galanterie et la désobligeance. Il semblait à l'aise, et ses compagnons à terre tout sourires, comme d'une manière faussement rassurante.
  Cornelia apparut alors, le soleil du matin dans le dos, interrompant l'entretien en faisant avancer sa monture près de celle du chevalier. Elle avait la figure haute et le regard plein de jugement. Les bandits se posèrent eux des regards pleins de questions : pourquoi intervenait-elle ? Connaissait-elle ces gens ? Mais leur chef releva lui ses sourcils blonds, et lui adressa la parole d'une voix claire.
« C'est une affaire privée mademoiselle. Qui êtes vous pour intervenir ? »
« Cornelia De la Colline de Glace, répondit-elle de sa voix haute et forte. Et ce que je vois ressemble à s'y méprendre à du brigandage. »
« Vous m'avez l'air d'une personne respectable et de qualité, répondit-il flatteur, avant de pointer du doigt le voyageur et ses pairs. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde ici ! Ces gens là sont des waiens, venus du sud pour installer leur commerce ici on ne sait combien de temps. »
« Et cela pose t-il problème ? »
« Voyez vous cette insigne ? S'exclama t-il, bombant le torse avec suffisance en indiquant un grade qui décorait son vêtement. Je suis chevalier et capitaine de l'armée impériale. Ces chiens démocrates ont perdu par deux fois contre notre nation, il faut leur faire comprendre aussi qu'ils n'y trouveront pas de logis sans en payer un prix élevé. Moi et mes fidèles vassaux avons des parents qui sont morts sous les coups des lances fédérales ! Ce n'est que justice. »
« Vous justifiez votre malfaisance, vous voulez dire, fit sévèrement Cornelia. Ces gens ci présents n'ont pas à payer pour les crimes de leur concitoyens. »
« Voilà de belles paroles ! Mais ma chère soyez assurée que si je pouvais avoir ces coquins de soldats je leur tordrais le cou, cependant, ils sont certainement eux aussi six pieds sous terre. S'exciter contre une tombe ne dissuadera pas ces gueux d'être la vermine qu'ils sont. »
« Je me moque de tout cela, fit Cornelia avec une inflexible fermeté. Ce que vous faites est mal et vous vous attribuez des droits que vous n'avez jamais eu. Que vous vouliez de l'argent, défouler votre colère, ou juste obtenir des services gratuits d'inconnus, vous ne le ferez pas sous mes yeux. »
  Le chevalier réprima un rictus qui signifiait son profond agacement. Ses amis ne souriaient plus, et semblaient même prêt à forcer la digne jeune femme à descendre de sa monture, chose dont ils auraient été bien incapables.
«Ne vous croyez pas toute permise ! S'exprima le grand bandit en laissant parler sa colère. La rapière noire à votre ceinture ne me fait pas peur, et je vous aviserais de passer votre chemin. »
« Je vous défie de m'y forcer. »

  Sur ces mots, les deux cavaliers tirèrent leur épée sous le regard admiratif des bourgeois waiens et des brigands. Leurs montures s'éloignèrent lentement, alors qu'un vent glacé faisait flotter l'herbe dans l'air, n'égalant pas le frisson qui passa dans le corps des spectateurs en attente de ce duel d'anthologie. Le mal déguisé contre le bien insoupçonné, le riche félon contre la belle justicière. Ils se fixaient tout les deux avec l'acier dans le regard, et, avec des voix enragées, crièrent…
« En Garde ! »

-… Ca ne s'est pas vraiment déroulé comme ceci n'est-ce pas ? Fit remarquer Caliburn, qui voyait Cornelia s'emporter sur son récit.
-Herm, non, admit-elle un peu gênée.
-Reprends donc, et sans jouer la comédie cette fois.

  Elle aurait préféré continuer son beau récit mais l'honnêteté était bien plus importante. Cornelia se racla la gorge un instant pour reprendre à partir d'où il avait largement dévié des faits.
«… Et je vous aviserais de passer votre chemin. »
  Entendant ces paroles qui provoquaient sa fierté, Cornelia aurait en effet désiré dégainer et proposer au chevalier de régler ça aux armes. Mais sa main se paralysa au contact du manche de sa rapière, et elle ne put se résoudre à la saisir. Sans doute pouvait-elle se dire que le félon n'accepterait pas de duel, et se livrerait dans un combat inique, cependant la vérité n'était pas là… Cornelia avait peur. Peur d'utiliser cette épée. Alors, quand ses doigts se serrèrent en un poing, elle fixa l'autre cavalier et ses lèvres bougèrent, prononçant une incantation dans un silencieux murmure. L'homme sursauta d'effroi et sa monture paniqua si fortement qu'il chuta à terre, renversé par la force du mouvement et sa perte d'équilibre. Car pour lui, mais aussi pour tout ses camarades, Cornelia paraissait maintenant entourée de serpents aux regards enflammés, elle même comme un cavalier de mort recouverts de plumes grasses et noires, et sa monture crachant du souffre infernal depuis ses narines.
« Partez. Maintenant. » Dit la créature de milles voix d'outre tombes. Le chevalier, maintenant dépourvu de dignité, joua de ses bras et jambes pour ramper au sol à reculons. Ses camarades avaient les armes au poing et les gardaient inclinées vers la chose tout en reculant eux mêmes, quand à leur chef, on aurait dit qu'un spectre avait touché son cœur d'une main glacée. Il pouvait sentir courir sous sa tunique des cafards, et se releva d'un bond, paniquant en déboutonnant son habit.
«Grands dieux ! Pleura t-il, son épée dégainée lui semblant impuissante face à cela. Cessez ! Cessez de suite ! »
« Seulement si vous jurez de rentrer chez vous. »
« Je le jure ! Ordonnez à vos bêtes de se retirer ! »
  Le sortilège d'illusion s'estompant, et le chevalier suait toute l'eau de son corps, touchant sa poitrine pour s'assurer que tout était de nouveau normal. C'était de nouveau une femme, le regardant de haut, qui lui faisait face.
« Vous ne vous en tirerez pas ainsi, sorcière! S'irrita t-il d'un coup, le visage déformé de rage. Pensez vous que c'est là le rôle des démons de rendre justice ? Je préviendrai les autorités. Je préviendrai l'inquisition ! Les honnêtes gens ne sauraient tolérer que des hérétiques fassent leur loi ! »
  Il remonta vivement sur son cheval, et fit comprendre d'un geste sec du menton à sa bande qu'ils se retireraient. Au trot, ils retournèrent à l'intérieur de la ville, néanmoins le regard plein du fureur du noble exprimait bien sa rancune. Il n'oublierait pas cette matinée.

  La famille bourgeoise remercia la jeune femme, bien que n'ayant pas compris grand-chose à l'effroyable magie qui s'était pourtant déroulée sous leurs yeux sans les affecter. On lui proposa même de l'argent en guise de reconnaissance. Mais Cornelia n'en avait cure, et son expression ne se prêtait nullement à la réjouissance. Maintenir son sort sur un groupe était assez éprouvant, et les paroles de l'homme résonnaient encore dans son esprit pris de migraines. Ainsi, elle quitta également les lieux sans demander son reste. Malgré la noblesse de son acte, Cornelia se sentait humiliée et portait en son cœur une profonde honte de l'usage qu'elle avait fait de sa magie. C'est pour cette raison qu'elle erra en ville jusqu'à même la tombée de la nuit…

-… Et où est la partie de l'histoire où tu ramène mon cheval avant de t'éclipser sans te faire remarquer ? Intervint de nouveau Caliburn.
-Ne m'interrompt pas pour un détail! S'énerva la jeune femme. J'ai presque terminé.

 Elle erra ainsi en ville jusqu'à même la tombée de la nuit, recherchant la solitude pour converser avec. Alors que les rues se vidaient de plus en plus des habitants gagnés par la fatigue, Cornelia décida de grimper sur un toit, car la ville ne lui semblait plus si différentes des forêts glacées de Nurenuil, et observa Oreonde de haut comme pour en mieux saisir la substance. Mais elle ne put rien trouver, même alors que le monde se colorait de teintes sombres : elle ne pouvait, en le voyant, que plus fortement penser à ce qui agitait son âme.
-La suite, c'est que tu me retrouve sur ce même toit.
-Tu as l'art de t'attirer des ennuis,
soupira t-il.
-Je ne pouvais pas tolérer ce qui se déroulait sous mes yeux !
-Il pourrait cependant mettre ses menaces à exécution… Je ne pense pas que cela aura de grandes répercussions, tu n'as fait que l'effrayer, mais tu t'es également faite des ennemis et ceci a fait du bruit en ville.
-Tu me le reproche bel et bien !
-Oui je le reproche,
appuya Caliburn avec une sévérité qui n'était pas chez lui habituelle. Tu ne peux pas foncer dans le tas quand quelque chose t'énerve, surtout si tu ne peux pas dégainer ta rapière. Il y aura toujours des méchants et la loi ne récompense pas vraiment ceux qui font justice eux même… Pourquoi veux tu toujours agir ainsi ?
-Tu le sais très bien !
S'exclama Cornelia, furieuse, bondissant de sa chaise et frappant la table de sa paume. Je suis née pour cela. C'est ce que ma mère m'a apprise, et c'est la chose la plus importante qui me reste d'elle ! A quoi bon si je suis capable de voir des méchants agir comme bon leur semble sans réagir ? La loi ne suffit pas, elle agit parfois trop tard, ou bien jamais, c'est pour ça que je dois devenir un héros !
  Cornelia passa sa main dans une des poches de son vêtement, et posa avec violence sur la table un étrange morceau de métal. C'était la moitié d'un masque de fer, qu'elle gardait toujours avec elle. Il représentait un regard plein de malice ainsi qu'un large et effrayant sourire, rendu plus perturbant encore par sa division. Le regard frémissant, elle pointa du doigt cet objet que Caliburn connaissait déjà.
-Mon père, celui qui portait ce masque, était un monstre. Ma mère m'a dit qu'il se moquait des autres, qu'il ne vivait que pour lui, et tuait même pour son bon plaisir, c'est le genre d'homme qu'il était et il a sans doute tué plus de gens que je n'en ai sauvé ! La rapière que je possède a massacré des innocents, je DOIS rétablir l'équilibre. C'est ce que l'on m'a appris.
-Pourtant tu as peur d'utiliser le Blackbec.

  Cornelia serra les dents et les poings, avant de retomber sur sa chaise. Il disait vrai. La perspective de porter une arme qu'elle voyait tâchée d'autant de sang était réellement épouvantable… Que faire si elle ne réussissait pas à accomplir son devoir et devenait comme lui ? Elle avait honte de faire preuve d'autant de faiblesse, mais son corps se tétanisait chaque fois que la lame quittait sa ceinture.
-Je n'y peux rien ! Dit-elle, prenant sa tête entre ses mains. Mais cela ne doit pas m'empêcher de faire ce que je dois faire. Ce n'était qu'un petit méfait, mais qui arrêterait les meurtriers ou les violeurs ? Qui arrêterait les gens les plus corrompus ? Personne ! Je ne peux compter sur personne d'autre, et personne n'a arrêté mon père !
-Tu parle de tes parents, mais pas de toi. Qu'est-ce que TU veux ?
-Ce que je veux n'a aucune importance, Caliburn ! Je n'ai pas envie de ressembler à ceux qui ne font que ce qu'ils désirent !
-Dans ce cas, cela ne te posera pas de problème si je te dis que ce que tu devrais réellement faire si tu étais raisonnable, c'est rester dans le rang.
-Espèce… de…
Enragea Cornelia, les lèvres tremblantes, avant d'exploser. Comment oses tu me dire ça, toi le libertin qui n'écoute jamais rien à rien ! Avant de tenter de me protéger tu devrais te regarder dans la glace. Je ne serais pas oisive comme toi !
  Se levant, elle se précipita vers les marches qui menaient à l'étage, et Caliburn se leva pour tenter de la rattraper. Elle était trop rapide, et déjà en haut de l'escalier, elle le pointa du doigt le vicomte, l'air le plus accusateur du monde. Sa voix impérieuse se souleva.
-Je te méprise !

  Elle disparut, et l'on ne tarda pas à entendre le violent claquement de la porte de sa chambre. Caliburn, renonçant, retourna alors au salon. Elle avait laissé sur la table la moitié de masque qui semblait elle presque se moquer de la situation, et Caliburn la saisit un instant dans sa main, soulevant le demi visage au niveau du sien pour l'observer. Cornelia gardait ceci avec elle, même si c'était un symbole de douleur. Cela lui rappelait d'où elle venait… Oui, ses origines étaient pour elle sacrées. C'est pour ça que quand elle devait se présenter, elle clamait haut et fort son nom : Cornelia De la Colline de Glace.
-Tu as manqué de tact Caliburn, se dit-il en se grattant l'arrière de la tête, sur un ton de reproche. Il va te falloir rattraper ça.

  Quand la lumière du jour regagna la ville et passa à travers le verre de ses fenêtres, Caliburn, du genre matinal, était déjà éveillé, installé un livre à la main. Les bruits qu'il attendait, des pas timides qui se faisaient entendre sur le bois, ne tardèrent pas à venir. Cornelia se présentait à l'entrée de la salle, sans baisser les yeux, mais les deux mains dans le dos comme si elle cherchait un endroit ou les garder en place. Une fois de plus, elle était pleine de honte quand à son comportement.
-… Je ne pensais pas ce que je disais hier Caliburn. Je m'en excuse.
-Je t'ai blessée après tout, et je le comprend,
dit-il, fermant son livre avant de se lever.
-Par contre tu es vraiment un libertin obstiné ! Je voulais juste te dire que je ne te méprise pas pour ça.
-Je sais ce que je suis. Et toi ? Tu vas devenir une héroïne sans oser manier ton épée ?
-Tais toi donc ! J'y arriverai, mais… Je ne sais jamais réellement si j'ai raison d'agir. Si j'ai raison tout court !

  Cornelia marcha vers la table et y récupéra le masque de son père, qu'elle fourra de nouveau dans sa grande poche comme un étrange porte bonheur. Elle eut alors un air songeur un instant, et une allure triste sur ses yeux azurs.
-Lily, la fille qui a tué ma mère… Avait l'air si convaincue d'avoir raison. Ses actes sont tous ceux de la justice. C'est ce qu'elle m'a dit. Il n'y avait aucun doute en elle, absolument aucun ! Alors j'ai peur moi aussi… De n'être pas mieux qu'une criminelle en faisant justice moi même.
-Pourquoi alors ne pas renoncer ? Tu peux avoir une vie stable ici, tu es jolie, cultivée, et forte. Si tu le désire jamais tu n'auras d'ennuis. Tu peux te marier et devenir puissante, tu peux devenir militaire et monter en grade, tu peux aller à l'Académie d'Axaques et être une grande mage, tes possibilités sont immenses ! Pourquoi justicière ?
-Tu le sais très bien,
s'agaça Cornelia dans un mouvement de tête qui fit balancer ses cheveux noirs. C'est ce que ma mère a vu dans les étoiles du sud, avant même de me porter en elle. C'est ce pourquoi j'ai grandi.
-Bon
, fit d'un coup Caliburn en posant son livre sur la table dans un geste puissant. Si tu veux que je te pardonne, tu vas devoir m'accorder une faveur ! Mets ta tenue de domestique, j'ai quelque chose à te montrer en ville.

  Et Cornelia ne démordait jamais quand elle devait se faire pardonner aux yeux de quelqu'un même si c'était elle même. Elle accepta sans aucune hésitation de le suivre dans la ville, ceci jusqu'à un lieu qui ne lui était pas vraiment familier. Une belle maison, guère bien éloignée de la leur car aussi dans les hauts quartiers, à l'intérieur d'une clôture métallique et entourée d'un petit jardin qu'un homme entretenait à l'instant. Debout devant le portail avec Cornelia en robe noire et blanche à ses côtés, Caliburn croisait les bras dans un sourire confiant.
-Je ne crois pas que tu connaisse l'habitant de cette maison… S'interrogea Cornelia. Que faisons nous ici ?
-Comme tu l'as dit j'ai tendance à faire un peu comme je l'entend, et je vais te le montrer aujourd'hui.
 De sa main gantée de soie, le vicomte vint sonner la cloche de la maison. A la fenêtre de la facade, ils purent voir une silhouette, qui aussitôt disparut après les avoir brièvement observés. Peu de temps après débarquait quelqu'un que Cornelia reconnut fraîchement : le chevalier du brigandage ! L'air fâché, mais également fort surprit, il sorti de sa maison pour les rencontrer à l'autre bout du portail noir encore clos.
-La sorcière à l'épée noire !… Que me voulez vous ? Grogna t-il avant de se tourner vers Caliburn, et vous, qui êtes vous ?
-Je suis le Vicomte Caliburn Vinnairse,
dit-il en ôtant son chapeau avec politesse, ce qui révéla ses cheveux blancs et fit d'un seul coup ravaler sa salive au chevalier. J'ai entendu dire que vous aviez eu un accrochage avec ma protégée.
-Votre protégée, monsieur ?…
  Il se faisait maintenant bien plus poli. Compréhensible puisque Oreonde était sur le domaine dans la famille Vinnairse qui en était presque propriétaire.
-Ma domestique en effet. J'ai entendu dire que vous l'aviez offensée.
  Car cela n'était pas exact, Cornelia voulut intervenir, et Caliburn leva la main pour l'en dissuader. Sentant la situation corsée, le chevalier mima étonnement.
-Offensée, moi monsieur ?
-Parfaitement ! Vous l'avez insultée de sorcière et de diablesse, hors, je ne saurais tolérer une telle chose.
-Il y a peut-être méprise, c'est elle qui m'a agressée, et dans ma colère je n'ai pas su peser mes mots…
-Pas de ça avec moi ! Il y a eu une faute et elle sera payée.
-Très bien, très bien !
Céda t-il. Entrez donc, réglons ceci à l'amiable.
-Vous faites erreur,
dit le vicomte en s'avançant, attrapant de sa main un des barreaux du portail en serrant le poing. Son visage faisait face à celui du chevalier. Je ne suis pas venu ici pour négocier, et je ne suis pas venu ici pour vous traîner en justice. Je suis là… Pour vous battre à mort !
-… Pardon ?
  Cornelia était frappée d'un même étonnement. La violence n'était pas le fort de Caliburn ni son moyen de résoudre les problèmes, et il n'avait pas le physique pour cela non plus. Elle était certaine de le vaincre à l'escrime, au poing et à la lutte. Pourtant Caliburn ne démordait pas, et l'expression pleine de colère et le regard brillant de détermination, pointa du doigt l'homme à travers le portail.
-Vous m'avez bien entendu ! Sortez donc de là, et réglons ça ici, à main nue !
-Ce n'est pas une mauvaise auberge, monsieur, c'est une blague…
-Ai-je le visage d'un homme qui plaisante ? Allez ! Si vous êtes un vrai gentilhomme vous ne partirez pas la queue entre les jambes. Je vous attend !


  L'air étonné, le concerné ouvrit son portail et émergea de son domaine. Peut-être n'était il pas spécialement valeureux mais il ne mentait pas en disant être un militaire. Même si il faisait tout juste la taille de Caliburn, il était visiblement plus robuste, et le vicomte qui même si il était loin d'être maladif avait plutôt la réputation d'un beau parleur ne faisait pas le poids. Cornelia ne comprenait pas pourquoi il faisait cela et en était inquiétée, mais elle savait qu'elle ne pouvait pas l'interrompre. Démontrant définitivement son sérieux, il ôta ses gants de tissus blanc pour les fourrer dans la poche de sa veste, tandis que le chevalier semblait lui, non pas effrayé, mais plutôt gêné à l'idée de devoir se battre contre le jeune frère du Comte de la région en personne.
-Allons, en garde ! Fit Caliburn en levant ses poings devant son visage.

  Il passa à l'attaque, et le chevalier interrompit son poing du bras. Il n'était pas meilleur boxeur mais était doté d'une robustesse et de réflexes élémentaires qui lui donnaient un certain avantage, ainsi il endurait sans trop de mal les coups de Caliburn. Mais il ne répliquait pas. A vrai dire il avait l'air de se demander comment avait il débarqué dans une situation pareille. Finalement, il se décida à répliquer d'un coup de poing qui fit mouche directement dans la mâchoire de Caliburn, qui repartit immédiatement à l'attaque. Même s'il se défendait, le chevalier était hésitant et même un peu maladroit, tout le contraire de son adversaire qui faisait preuve d'une volonté jamais vue. Il finit frappé sur le côté du visage, près de l'œil gauche, et Caliburn frappa si fort qu'il sentit presque son poing céder sous la puissance du coup. Pourtant, il en donna d'autres similaires à la joue et au menton. Cornelia elle non plus ne comprenait pas ce qu'il se passait. Le Vicomte avait quelques bleus, et le soldat était maintenant presque en sang. Caliburn, qui n'avait que peu de préoccupation pour des règles, se mettait à lui donner un coup de coude en plein dans les dents, le faisant reculer vivement. Le chevalier vint porter une main à sa bouche d'où s'écoula une bave rougeâtre, mais reçut un coup de poing dans le nez suite à cet instant d'inattention.
-Alors ! Fit Caliburn, pourpre comme un fruit rouge et pris de violents d'essoufflements. Il titubait un peu. C'est tout ce que vous avez ?
-Grâce ! Je m'excuse mais cessons cela !
S'exclama le soldat blessé, frottant les parties endolories de son précédemment noble visage. N'êtes vous pas satisfaits ?
-Oui…
Dit-il t-il avant de reprendre son souffle dans une grande et longue inspiration. Vous voir ainsi me suffit. Mais sachez que cette femme, il la pointa du doigt, cette femme a été clémente de ne pas vous laisser dans un pire état. Que je ne vous revoie plus !

  Ainsi, il se pressa de rentrer chez lui, en ayant visiblement plus qu'assez de cette journée. Cornelia ne put s'empêcher d'éclater de rire tant la situation était absurde et ridicule.
-Grands dieux, dit Caliburn en observant ses mains rougies qui lui lançaient des éclairs de douleur. Je n'ai pas frappé ainsi depuis que j'étais très jeune… J'aurais du me souvenir que cela pouvait faire aussi mal.
-Comment est-ce possible ? Dit Cornelia qui se remettait tout juste de son hilarité. Tu ne te bats jamais.
-Peut-être, mais je suis plusieurs échelons au dessus de lui sur l'échelle sociale. Il n'a jamais frappé aussi fort qu'il le pouvait. Il n'a pas osé. On ne frappe pas un haut noble à mains nues, et surtout pas au visage !
-Mais… C'est une stratégie lâche !

-C'est plus un pari qu'une stratégie, dit il en ajustant son chapeau. Il aurait put autrement me maîtriser ou n'en avoir rien à faire. Je suis content qu'il ait renoncé avant de se sentir en danger, en vérité ! Quand à la lâcheté… Eh bien je ne fais qu'exploiter mon statut, comme lui. N'est-ce pas vrai ?
-C'est peut-être une bonne vengeance, cependant je ne comprend vraiment pas pourquoi tu t'es battu, quand tu pouvais régler la situation de bien d'autres manières. S'il fallait le battre tu aurais pu me laisser faire.

-Cela aurait été plus raisonnable, admit il. Cependant ! La vérité, c'est que je voulais lui enfoncer mon poing dans la figure. Et je suis content de l'avoir fait, non pas pour toi, mais pour moi même. Comme tu l'as si bien dit, j'ai tendance à faire ce que je veux et à parfois oublier les conséquences. Si j'étais raisonnable je serais déjà marié, et j'assisterais mon frère dans le développement du comté,  mais malheureusement je ne peux accomplir quelque chose que si je le désire réellement ! Je suis irresponsable comme ça.
  Toi, en revanche, tu es mon amie. Alors il y a une chose que je veux te faire comprendre, c'est que si tu dois faire n'importe quoi, ignorer la loi, ignorer le bon sens, tu dois désirer faire ce que tu fais de toute ton âme ! Ce que tu veux faire… C'est quelque chose de dur. Si tu n'as que ton sens du devoir et ta culpabilité, tu te détruiras, et c'est hors de question que je te laisse faire. Il y a donc une chose dont je veux réellement être certain Cornelia… Est-ce que tu veux être une justicière ?

  Elle n'avait jamais réellement songé elle même à ce qu'elle désirait. Tout n'était qu'une évidence qui coulait dans son sang et dans les astres du ciel, c'était son destin, sa responsabilité. Mais peut-être ceux qui désiraient agir pouvaient tout de même être justes… Et peut-être même était-ce ce désir qui leur permettait de pousser leurs actes jusqu'au bout. Cette volonté qui permettait d'outrepasser la loi. Cette puissance…  qu'elle aussi, avait.

-Oui, je le veux !
Prononça t-elle hautement et avec détermination, serrant les poings.
-Est-ce que tu désire te battre pour ce en quoi tu crois juste ?
-Oui !
-Est-ce que tu aime voir les crapules punies pour leur méchanceté ?
-OUI !
-Alors, Cornelia de la Colline de Glace, tu peux être une héroïne ! Ca, c'est la première chose que je voulais te dire, et la seconde…

  Disant cela, il se frappa la poitrine du poing.
-C'est que le libertin obstiné, Caliburn Vinnairse, te viendra toujours en aide !


 Ils furent ainsi totalement réconciliés et rentrèrent tout deux chez eux les rires aux lèvres. Pour autant, le combat le plus de Cornelia n'était en rien achevé, mais Caliburn avait affermi la détermination de la jeune femme. Il savait très bien sa force et était convaincu qu'elle surpasserait tôt ou tard ses problèmes, pour devenir ce à quoi elle aspirait véritablement, et peut-être plus tôt que lui même ne l'imaginait...

  Cependant, peut-être ne s'attendait-il pas à être réveillé au beau milieu de la nuit. Alors qu'il avait, après cette longue journée, trouvé paisiblement le sommeil dans les draps de son lit quand presque aucune lumière ne perçait à l'intérieur de sa chambre. Arraché de ses rêves par des bruits agités, il souleva ses paupières qui semblaient crier grâce, et aperçut debout la silhouette de la jeune femme ainsi que ses deux grands yeux bleus qui manquèrent presque de l'effrayer.
-Qu'est-ce qu'il y a Cornelia ? Fit-il avec fatigue, prêt à s'endormir en un instant. Même pour moi il est tard…
-Caliburn, j'ai trouvé !
S'exclama t-elle avec engouement. Une solution !
-Superbe, tu me la diras demain. Sur ce, je rêvais d'être dans les bras de trois belles scarraths parfumées et j'ai ma foi hâte d'y retourner…
  Cornelia ne l'entendit pas vraiment de cette oreille et d'un grand geste, tira les draps et les couvertures, forçant le vicomte à sortir de sa torpeur au contact du froid de l'air qui ne saisissait nullement la femme en robe de chambre.
-Est-ce une manière pour une domestique de traiter le maître de maison ? Râla Caliburn malgré l'enthousiasme de son amie.
-C'est moi qui fait les lits, alors pourquoi pas prendre ça avec moi et te laisser sans couverture ?
-Je suis pris en otage par ma bonne…
Gémit-il en se redressant pour s'asseoir sur son matelas. Bon, je suis éveillé à présent alors je peux bien t'accorder du temps. Que voulais tu me dire ?
-J'ai pris une décision. Observe.

  Elle leva son bras droit, au bout duquel un long trait d'ombre allongeait sa silhouette. La rapière de Birkiel Beghilionne, son père, se trouvait à son poing fermement serré sur la poignée, et Cornelia se plaça dans une position d'escrime comme pour faire la démonstration de sa réussite. Même dans le noir, on pouvait voir que la lame nue tremblait.
-Si je fonçais dans les ennuis comme je l'entend, je nous causerais forcément des soucis à tout deux. Mais il y a une solution à ça. Jadis, mon père se faisait appeler la Plume Noire. Personne ne savait réellement s'il était héros, meurtrier, ou voleur, mais tous étaient effrayés comme fascinés par ce nom. Voilà ce qu'était Birkiel, et tout monstre qu'il fut, il est mon père. Je vais utiliser sa force ainsi que son nom, pour ma propre volonté, et pour cela je dois également devenir un corbeau. Tout comme je dois devenir la sorcière, ainsi que le démon. Personne ne saura que je suis Cornelia car c'est le jour fini que je serais La Plume Noire, frappant comme une ombre. Et ils auront peur d'un humain, seul. Car je ne ferai qu'un avec la nuit, et dans mon envol leurs cauchemars prendront vie.
-C'est bien quelque chose qui te ressemble. Très théâtral.
-Théâtral ! C'est le mot… Mais il me manque encore quelque chose.
-Un costume ?
-Un costume. Et je sais que tu connais les meilleurs tailleurs du pays.
-Intéressant,
dit Caliburn en se relevant de son lit, allant ouvrir les volets de sa fenêtre pour observer le ciel. Les nuits seront longues.
-Elles le seront. Mais je sais que je ne suis pas seule.
-Et je sais que je ne risque pas de m'ennuyer avec toi.


  Au delà du demi volet s'étalait l'étendue de tuiles et de pavés. Calme mais effrayante, superbe mais agitée. Sous le dôme nocturne qui exaltait la liberté des hommes et des femmes pouvaient se produire milles actions inconnues, milles vols, milles amours, milles violences. Même pour ceux qui étaient éveillés et marchaient sur les pavés rendus froids et bleuis par l'heure, le monde était comme dans un rêve, transformé. Un monde de criminels, de démons et de sorcières, un monde de rêveurs où s'envolait un corbeau qui, de ses yeux perçants de rapace, observait la teinte sombre de l'univers comme son gardien, et comme son enfant.
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Dim 8 Avr 2018 - 21:20

Le Gardien Solaire

Une immense masse d'écailles blanches. Un véritable mur semblable à un glacier. Voilà ce que le commun des mortels voyait quand il se trouvait face à Basileus. Car d'aucun ne vit durant son existence de créature plus formidable et plus dangereuse, même les rois et les héros ne pouvaient se permettre telle vanité.

  Pourtant, même lui dormait, et même rêvait. Ces songes longs et complexes ne pouvaient que difficilement être comparés à ce qui habitait les nuits des tête mortelles. Tout au plus, l'on pouvait se représenter ceci comme un voyage mental, et dans un esprit si grand, cela était une trop grande odyssée pour qu'un homme en revienne.
  En vérité le dragon ne perdait pas son temps dans ce sommeil. Ce rêve, qu'il nous serait impossible d'envisager dans son exactitude, était comme un autre plan de ce monde, où l'ancienne bête tenait alors une conversation. Une longue, pénible, et alambiquée délibération. Une délibération d'autant plus futile que Basileus en savait déjà l'issue, tout comme il savait déjà ce qu'il aurait à accomplir. Cette conversation ne se déroulait d'ailleurs pas maintenant, ceux qui lui confièrent sa tâche ne prenant guère la peine de répéter les communications, chose pour eux complexe et contre productive. L'Echange existait depuis longtemps dans son esprit, comme un coffre dont la clef ne pouvait s'utiliser que quand enfin son contenu devenu nécessaire. Cette infinité de coffres incluaient toutes les possibilités, calculées il y a bien longtemps, et tout ces débats qu'il avait déjà entendu aboutissaient à la conclusion qui lui donnerait l'ordre à exécuter.
   Toute cette connaissance des futurs possibles était verrouillée dans les parties de son esprit où sa conscience ne saurait accéder, pour que ce savoir ne soit su que quand la possibilité à l'étude ne se produise dans cette réalité. Même sa conscience si puissante ne saurait supporter tout ces possibles, et l'existence d'un tel être sur ce monde serait de toute façon problématique, faussant tout ces résultats.
   La discussion avec les silhouettes informes et les voix désincarnées s'acheva sur l'inévitable conclusion, et la séance fut levée. Les êtres aussi froids et transparents que le vide disparurent, les nébuleuses et les grésillements de lumières leur servant de robe de juge disparaissant dans le flot de l'esprit du dragon.

   Tiré de son sommeil, Basileus ouvrit son œil vert et leva son long cou vers la voûte céleste, déjà complètement éveillé. Le labeur n'avait jamais été son fort, et il préférait de loin le rôle d'observateur passif dans lequel il s'était conforté tout ces millénaires durant. Quand il observait le monde terrestre avec tout l'intérêt et la curiosité dont il était doté, le dragon comprenait bien qu'il n'avait nulle place dans ce monde. Cela ne lui posait pas de problème. Il était satisfait de laisser les choses évoluer sans intervention supérieure… Et c'était cela précisément qui le galvanisait ici à agir.
  Le Dragon étendit ses larges ailes à la membrane brillante comme le verre, et en un battement qui fit trembler tout le toit du palais impérial, quitta l'Exaccus. Une fois élevé dans le ciel, l'être immense vola vers le sud du continent. Un voyage bref en faisant usage de ses pouvoirs pour multiplier sa vitesse, chose rendue aisée par l'extraordinaire résistance de son corps. S'éloignant de la capitale, il s'accéléra progressivement de manière extraordinaire, ceci jusqu'à devenir un immense trait blanc qui parcourait le ciel comme une comète, transperçant les nuages sur son chemin.

Et au sommet de sa montagne, Ravage l'attendait, dressée comme une statue dans son apparence de mortelle à la chevelure rouge en haut chignon et dans des atours d'empereur d'orient, les deux yeux écarlates rivés vers le ciel. Derrière elle se dressait le temple en ruine qui lui était dédié ainsi que l'immense tombe de pierre où elle avait trouvé le sommeil. Les neuf colonnes brisées s'élevaient avec arrogance vers les nuages malgré leur piteux état, sommets du mont solitaire et escarpé. Le calme de la montagne, parfait, était si solennel que le vent même semblait gêné de siffler… Tout Hiranyakashipu était plus que le territoire de Ravage, une vie qui respirait comme une extension de son être.
   C'est dans une explosion de poussière devant elle que ce calme fut troublé. L'air dégagé par l'impact souleva les débris et repoussa l'air, faisant flotter les pans de la large robe de Ravage, qui semblait inamovible parmi ce chaos et ne cilla pas même un instant. Dans le nuage de pierre rouge qui se dissipait lentement se déplia l'immense dragon dont la gueule était assez large pour engloutir une dizaine d'hommes. La figure toujours stoïque et le regard absolument fixe, Ravage esquissa sur son visage un léger sourire.
-Ainsi tu es enfin venu, dragon.
-Quel honneur que ma présence te ravisse, rougeoyante, répondit-il de sa voix grondante avec un sarcasme sec. Comme le veut le code, je dois t'avertir des raisons de ma visite : tu sais d'ores et déjà que les catastrophes causées par ta présence dans l'histoire ne sauraient être énumérées…. Mais ce qui dérange mes autorités est ton désir de mort. Si jamais les mortels trouvaient un artifice pour altérer l'existence des immortels…Mon devoir serait d'anéantir la civilisation avant qu'ils ne représentent un danger pour l'équilibre imposé. Je ne veux pas me résoudre à cela, mais ton désir encourage leur recherche, comprends tu ? Les choses doivent cesser. Quitte ce monde, ou interrompt ton projet et ne quitte plus jamais cette montagne.
  Basileus était direct. La condescendance amicale qu'il proposait aux mortels n'était plus, et il n'hésitait pas à appuyer ses propos d'une autorité tonnante. Cependant, Ravage ne fut nullement secouée par ces dires. A son regard, il ne semblait même pas qu'elle en eut écouté un seul mot.
-Converser ainsi ne me convient nullement, soupira d'une voix presque inaudible l'être avant de tracer un demi cercle de chacun de ses mains pour qu'elle se rejoignent paume contre paume comme pour une prière. Le sol frémit un instant et sous les pieds de la femme, perçant la terre, apparut la tête d'un immense cobra noir dont les écailles avaient une allure métallique. Le reptile, émergeant du sol, dressa son cou vers le ciel et Ravage, debout sur son crâne, était à présent au niveau des yeux de Basileus. Une langue noire au reflets d'acier surgit un instant de la bouche du serpent, dans un sifflement semblable à un immense grincement de métal.
-Nous pouvons maintenant t'observer avec l'égalité qui convient à cet entretien. J'ai bien entendu tes paroles, quoique je les aies déjà anticipées moi même. Ma réponse est cette dernière : ces automates ne m'intéressent pas. Pas plus que leur volonté, eux qui sont incapables de venir en personne.
-Comprends alors que mon ultimatum est clair.
-Oh ? Cela serait-ce alors une menace à ma personne ? S'esclaffa Ravage, prenant en ses mains une des bandes rouges qui pendaient à ses boucles d'oreilles d'or.
-Tu n'es que l'ombre de toi même. Je suis capable de détruire ce corps et de te bannir, même difficilement.
-Ne pourrais tu point supprimer le mortel qui me vient en aide ? Faire de même pour tout ceux qui voudraient suivre son exemple ne serait guère coûteux non plus.
-C'est une affaire qui pour l'instant nous concerne, répondit Basileus. Te supprimer temporairement évitera dans tout les cas tout les ennuis que tu pourrais causer. Le cas de tes suivants viendra, mais je ne peux pas permettre que tu les défende.
-N'est-ce pas plutôt que mon bannissement te permettrait de ne pas avoir à tuer d'humains ?
-Peut-être. Peut-être suis-je devenu trop doux à force de converser avec des mortels, mais cela n'a aucune importance.
-Au contraire. Je trouve ton existence d'une grande tristesse… Les êtres de ta race que j'ai connu voyaient leur vie liée depuis leur naissance à la terre et à la vie qui s'y trouvaient. On arraché ce lien pour le rattacher au soleil. Je ne sais même pas si tu peux être encore appelé un dragon.
-Pourquoi cela t'intéresse ?
-De l'intérêt ? Cela est plus proche d'un constat. Je n'arrive pas à sentir ta colère, même quand tu es sur mon propre territoire. Ce n'était pas le cas des dragons de mon époque.
  C'est donc pour cela que tu dis être en capacité de me bannir. Néanmoins tu dois éprouver de la rage envers moi, cela est inévitable.
 Elle déclara ceci avec une certitude absolue. Les yeux de Ravage restaient rivés sur Basileus, voyant quelque chose qu'il était lui même incapable de percevoir. Ce regard était la seule chose qui permettait à Basileus de dire que la chose qui se tenait devant lui n'était pas humaine. Il savait que Ravage basait son corps sur celui d'une ancienne mortelle, mais il était incapable de repérer dans cette apparence l'humanité de cette dernière. Il ne pouvait voir qu'un oiseau de proie prêt à déchirer sa chair à la moindre occasion.
-Ce serait mentir que de dire que je n'éprouve aucun satisfaction à l'idée de te massacrer en effet, répliqua Basileus, un souffle ardent s'échappant avec puissance de ses narines un instant. C'était après tout l'un des meurtriers de toute sa race, et elle avait fait de cela une de ses plus grandes gloires.
-Et pourtant, n'est-ce pas hypocrite ? Fit Ravage en étendant les bras, un sourire railleur sur ses lèvres. Tu dois te souvenir de Therebor. Je m'en souviens en tout cas parfaitement : mon excellent marteau, Bali, a porté le coup final sur son crane et l'a brisé pour le laisser agonisant, alors qu'il était manié par cet humain. Therebor était plein de haine alors, envers les humains certes, mais sa dernière pensée vint à toi. Il se demanda pourquoi son frère ne l'avait pas aidé, et il te maudit ce jour  là.
  Parce que tu as voulu rester passif, que ce soit pour respecter ton désir ou les lois qui te brident, tu es dorénavant seul Basileus. Tout comme je le suis.
   Elle dit ces mots avec, dans sa voix humaine, une certaine affection qui répugna le dragon. Il était vrai qu'il aurait été en son pouvoir d'aider Therebor qui, par sa race, était bien comparable à son frère. Même si Basileus n'avait aucun regret quand à sa décision prise il y a longtemps de rester observateur et non acteur, la conscience de cela n'avait jamais été considérée sans culpabilité dans son esprit. Il rumina intérieurement en observant de ses yeux émeraudes le démon à l'apparence de femme et la bête sous ses pieds qui chacun le scrutaient avec ce regard incandescent, lui rappelant malgré tout que Ravage s'estimait être l'aînée d'entre eux, chose à laquelle il n'était guère habitué.
-Force est de constater que ton affection pour les humains est comparable à celle de Therebor pour les runerims, quand bien même s'exprime t-elle d'une manière différente, reprit Ravage. Vous êtes comme les mortels après tout des êtres nés de cette de monde, cette empathie vue sous ce regard est sensée. Les dragons sont, semble t-il, finalement soumis à une sensibilité d'âme similaire.
-Est-ce moi qui affectionne le plus de nous deux les humains ? Tonna t-il avec moquerie. Je n'en revêt pas l'apparence.
  Les yeux de la la femme aux cheveux de feu se plissèrent de quelques cils, son expression devenant plus ferme un bref instant. Alors le grand habit de Ravage prit feu. Mais ces flammes était d'un rouge vif et ne semblaient pas sauvages, mais maîtrisées, dévorant le tissu comme le ferait une intelligence consciente et ordonnée.  Sous ce vêtement, le corps de la femme portait une tenue bien plus adaptée au combat que sa large robe, mais qui exposait toujours la même richesse, le même raffinement  si humain. Les bandes rouges des bijoux à ses oreilles voletaient comme des serpents, et une puissante énergie venait couler sous la peau de ses bras nus.
-Les mortels… Commença t-elle, observant un instant sa main droite. Sont des êtres faibles et capricieux. Tant que j'estime parfois que leurs yeux devraient s'incendier et leur cœurs s'arracher de leur chair quand ils posent leur regard sur moi ou mes trésors. Mais, parce que leur vie est une flamme au vent, ils ont la capacité de chérir ce que je ne tiendrais que comme une chose friable et destructible, parce qu'ils ne comprennent pas ce qui les dirige il leur est impossible de réellement prévoir ce qu'ils vont devenir et où vont ils aller.
  Ravage tourna alors les talons, marchant sur le corps de l'immense serpent noir comme  on le ferait sur un immense chemin qui serait suspendu dans le ciel. Elle ne regardait plus Basileus, et son regard rouge était porté dans le vide alors que ses pieds aux sandales dorées se posaient sur les écailles d'adamantite du monstre qui lui ne cillait pas devant le dragon, prêt à lui sauter à la gorge.
-Je déteste tout ceux qui renient leur nature de mortel et ne profitent pas de ce cadeau qui leur a été donné : la fin de l'être. Ce sont des créatures si contradictoires… Comment peuvent-elles même vivre dans le désespoir tout en étant mortelles? Leur monde s'en porterait bien mieux si tout ceux incapable de profiter de leur temps terrestre, tous sans exception, se donnaient la mort.
-Les choses ne fonctionnent pas ainsi. Chaque mortel, bon ou mauvais, causera de la peine à d'autres par sa mort. Si tout se déroulait comme tu le dis, tous seraient plongés dans le désespoir.
-Quelles créatures capricieuses, soupira Ravage sans arrêter sa traversée sur le si long corps du serpent.
-Selon notre point de vue élevé, très certainement. Tu semble uniquement considérer leur capacité à profiter de l'existence et les jalouser, mais je prend un grand plaisir à observer comment la planète elle existe dans leur regard, quels sens donnent ils à leur chair et à leur âme, et vers où leur voyage s'axe. Les mortels sont une expérience fabuleuse, même si cette expérience ne démontre cet intérêt que quand sa progression n'est pas entravée ou détournée par un être extérieur.
-Alors c'est ainsi ? Répondit Ravage avec ironie, maintenant au bout de la queue du cobra qui s'abaissa pour la laisser poser pieds sur ce sol. La terre est tel un vivarium où évolueraient ces petits êtres attachants…
  Vraiment, laissa t-elle échapper dans un rire. Ton point de vue est trop celui de ceux qui aiment s'appeler dieux et aiment que les mortels vivent pour leur bon plaisir. Tout ceci pour mener à la naissance de civilisations vides de sens, répétant encore, encore, et encore la même séquence d'événements….Voilà ce que tu gagnes par ta hauteur… Tu te demandais pourquoi j'ai une apparence humaine, n'est- ce pas ? J'ai revêtu ce corps afin d'honorer la première mortelle à avoir porté mes armes. Un être d'un foudroyant égoïsme, et qui désirait vivre par dessus tout. Un être extrême, de n'importe quelle manière qui soit, et qui désirait brûler intensément, encore plus que le soleil, précisément parce que sa vie était si courte. Si courte… Cette personne était assurément la plus ''humaine'', que j'ai jamais connue.
 Moi, je suis la rougeoyante, celle qui est née pour détruire. C'est ce que j'ai fait par le passé, c'est ce que je ferai dans l'avenir. Il n'y a pas de surprise, je ne me sens moi même que dans cet état. Il y a peut-être quelques choses dans cet univers que je n'ai pas vu, mais cela n'a que peu d'importance puisque je ne peux changer ce que je suis. Cela est comme si j'avais déjà tout vécu. Alors je suis incapable de comprendre un mortel, vois tu. Je sais comment fonctionne le système qui les maintient en vie, mais des choses comme l'espoir, l'amour, l'amitié, la haine…N'ont le sens qu'ils leur donnent uniquement quand elles sont ressenties. Cela, j'étais incapable de le comprendre jusqu'à ce qu'elle me le dise.
  C'est là que j'ai compris que je ne surpasserais jamais ce que je suis par essence. C'est là que j'ai compris que je devais mettre un terme à tout ceci.

  Sa main droite se souleva lentement dans l'air, comme pour prévenir qu'elle était prête à attaquer. Les griffes luisantes du dragon se plantèrent avec appréhension dans le sol, en attente de la moindre attaque de son adversaire qui sur ses derniers mots comptait couper court au dialogue. Les doigts claquèrent, et le cobra déploya sa collerette dans une posture agressive, se jetant sur la bête mythique qui, reculant vivement, écrasa la tête du reptile noir contre le sol. Ouvrant sa gueule aux crocs de diamants, Basileus cracha une gerbe de flamme sur le crâne d'Hiranyakashipu, mais le serpent coula dans le sol comme si la montagne était liquide, et échappa aisément à son emprise. La tête triangulaire du dragon blanc se releva vers Ravage qui, les bras croisés et les pieds sur les hautes marches de son propre temple, l'observait avec confiance alors que le serpent ressortait de la terre tout comme il y avait plongé précédemment, dressant de son corps un cercle autour de sa propriétaire tout en poussant un sifflement menaçant.
-Si tu as vraiment l'intention de me faire tomber, apporte donc quelque chose d'autre, grogna Basileus.
-Rassure toi, je n'ai nulle intention de te moquer. Au contraire, je compte utilise le plein potentiel qui est autorisé en cette ère et en ce lieu. Il n'y a plus grande manière de t'honorer, ''gardien solaire''.

  Ravage inspira longuement, et, après son expiration, leva les bras au ciel en direction de la tête du grand cobra. Sa voix se souleva alors dans un air solennel.
-Oh, Hiranyakashipu. Mon plus cher trésor, toi qui a façonné cette montagne, ramène nous en notre foyer !
  Le serpent étendit sa collerette poussa un hurlement aigu aux puissants échos métalliques, le museau et les crocs pointés vers la voûte céleste. Basileus pouvait sentir la puissance de la montagne irradier en communion avec celle de Ravage et du serpent, la poussière rouge se soulevant dans une tempête de sable, non seulement sur le pic mais sur tout le mont. Cette brume de fer qui s'étendait des kilomètres aux alentours créait comme un écran qui niait la cohésion de ce monde même. Il savait exactement ce qu'elle faisait, et savait également qu'il n'aurait pas le temps de faire tomber le serpent avant que cela s'achève.

  Les instants qui suivirent, tout ceux qui regardant dans la direction de la montagne, tout les yeux qui pouvaient voir ce qu'on appelait la tombe du plus grand des guerriers, purent découvrir un événement unique. Il se déroulait parfois, et était une véritable curiosité de la montagne. Une des raisons pour lesquelles elle était aussi riche en légende, et qui motivait de nombreux hommes à tenter de la gravir. Les érudits estimaient que cet événement singulier se produisait à cause de la forte présence de fer mais aussi d'adamantite sur la montagne et dans tout l'air environnant, une explication qui échouait totalement à saisir l'absurdité de la chose qui se déroulait actuellement.
Le soleil était rouge sang.
   Le symbole de la défaite de l'immortalité était teint par l'essence de Ravage, un pouvoir qu'elle pouvait manifester sur son territoire tout les 88 jours. Cela ne signifiait pour les humains alentours que peu de choses si ce n'est quelques effrayantes légendes, mais pour Basileus, c'était le déni même de son astre protecteur. Bien entendu, il était mieux placé que tous pour savoir que l'acte de Ravage n'était rien de plus qu'une illusion, et le vestige de sa gloire passé, mais la lumière rougeâtre qui inondait le mont semblait l'insulter. Même si cet artifice ne changeait rien à la protection divine dont il bénéficiait, son malaise était lui bien réel. L'essence de Ravage, dominant les lieux, semblait comme un gigantesque estomac qui tentait de le digérer.

  Ravage, elle, baignait dans cette lumière, et l'essence dans son corps flottait bien plus librement. Marcher sous le soleil ne pouvait pas endommager son corps mortel si elle n'utilisait pas ses pouvoirs, mais lui donnait toujours l'impression d'avoir à marcher au fin fond d'un lac. En soi, c'était pour elle bien plus désagréable que la souffrance de la brûlure, mais la lumière qu'elle avait défiguré caressait sa peau et était à présent docile.
  Cependant, ce corps ne saurait contenir plus de sa force. Si elle voulait offrir un combat à ce dragon, elle devait l'éloigner un peu plus d'elle et le rapprocher plus ce à quoi la rougeoyante, l'Ashura, ressemblait quand elle obtint le titre de Ravage.
  La femme aux cheveux rouge agita ses doigts dans un craquement organique, grandissant petit à petit, pouce par pouce, dans un inquiétant bruit de chair détruite et recréée. Elle ne tarda pas à gagner un pied de haut, et la peau de son dos près de ses omoplates se déchira pour laisser couler un flot de sang, avant qu'en émergent des os munis de doigts, qui s'étendirent comme des ailes. Progressivement, des muscles poussèrent et grimpèrent sur la longueur des os afin de former des bras. La peau suivit pour recouvrir ces membres à l'allure écorchée. Le corps de la femme était dorénavant muni de quatre bras, sa musculature fine était plus prononcée, et elle mesurait à présent plus de trois mètres de haut. Cela était pour Basileus insignifiant, mais un humain qui aurait contemplé ceci aurait vu, quand  bien même elle ressemblait encore à la femme d'auparavant malgré ses traits durcis, que cette chose était inhumaine.  
  Un souffle chaud passa entre les dents maintenant semblables à des crocs de Ravage, semblable à l'expiration d'une bête. Un des bras se tendit vers le serpent, et ce dernier vint approcher sa tête pour que la main se pose sur son museau, et alors en un instant le long corps du reptile docile se tordit comme un chiffon, rétrécissant jusqu'à prendre la forme d'une chaîne noire aux deux extrémités pointues qui vint s'enrouler autour du bras de Ravage, rétrécissant drastiquement en longueur et largeur. Les mouvements de l'arme étaient cependant toujours semblables à ceux d'un serpent,
et l'on pouvait même entendre l'objet émettre ce sifflement distordu par des bruits métalliques. Quand Ravage tendit un autre bras, en surgit alors, perçant à travers sa peau, une longue lance noire qu'elle saisit d'une main, et simultanément un cercle de flamme rouges se traça dans son dos, brillant comme un symbole de divinité.

  Ravage avait déployé trois armes : Hiranyakashipu, la chaîne serpent, Dhenuka, que les humains connaissaient sous le nom de lance de Torgos, et enfin Adhanka. Les flammes transfiguratrices, celles à l'origines de chacune de ses huit autres armes. Chacun des grands artefacts de Ravage incarnait le principe de destruction qui fondait son existence, et étaient en soi plus grande menace que le démon lui même dans son état actuel. Il n'y avait rien étant né sur terre que ces armes ne pouvaient détruire, et pour cela elles pourfendaient sans faillir les dragons. Elles n'avaient pas été conçue pour les tuer : leur puissance était simplement telle.

 D'un pas en avant, elle bougea si rapidement qu'elle ne laissa derrière elle qu'un nuage de poussière rouge. Surgissant en face de Basileus pour une attaque frontale, sa lance frappa le dragon, mais ricocha sur les écailles de son museau en n'y laissant qu'une éraflure. Remarquant l'effet de son attaque, l'entité guerrière à quatre bras fut tirée en arrière par sa chaîne qui s'était accrochée au sol, évitant la cascade de flammes qui surgit de la gueule béante du reptile blanc. La chaleur fut telle que les minéraux touchés devinrent en un instant une boue incandescente. Bien qu'amplifié par des pouvoirs fantastiques, l'enveloppe charnelle de Ravage restait ce qu'elle était : un contact direct et prolongé avec ce feu ne pardonnerait pas. Comprenant cela, elle projeta sa lance vers Basileus, mais cette dernière ne fit que rebondir sur la cuirasse et Basileus, ne daignant pas prendre une position défensive, multiplia sa vitesse à l'aide de sa magie pour foncer vers Ravage à une vitesse qui pour sa masse était incroyable. L'être à essence dut esquiver d'un bond qui la projeta dans l'air, et sa lance vola alors pour revenir dans main. D'un grand geste, elle brisa avec son fer les rochers qui étaient projetés vers elle non pas par l'impact de la bête contre la pierre mais par une sorte de télékinésie.
-Utiliser mon propre territoire contre moi, siffla Ravage en se réceptionnant avec sa chaîne sur une des colonnes du temple. Quelle impudence.
-Je crains que les pierres n'appartiennent à personne, railla Basileus en repoussant la poussière et les débris qui l'entouraient.
  Ravage plissa les yeux d'irritation devant l'insolence de la bête qui étendit ses ailes pour s'élever dans le ciel dans un puissant battement ; il n'avait pas l'intention de laisser une chance au démon de s'en sortir ni de prolonger le combat, et la harcela de gerbes de flammes qui transformaient en magma tout à leur contact. Bien sur, à l'aide de sa chaîne qui s'allongeait et rétrécissait en un éclair, Ravage put exploiter sa mobilité pour éviter ces attaques. Anticiper les coups adverses était pour elle une évidence, mais tout avait une limite : au bout de quelques temps, la chaîne serpent n'avait plus rien à saisir : les colonnes et les pics rocheux avaient été dévastés par les flammes. Cet instant bref d'étonnement quand la pointe d'Hiranyakashipu ne mordit que du vide suffit pour que Basileus s'abatte au sol avec l'intention ferme de la broyer. Il ne put rien saisir, car le démon aux cheveux rouge trouva tout de même le temps de bondir pour éviter de justesse. Mais l'impact l'avait frôlée et blessée en l'envoyant contre les roches incandescentes :  La moitié de ses os avaient été brisés par l'attaque, même s'ils se reconstituaient rapidement. Ses bras tordus se mouvaient d'une manière évoquant des insectes blessés, et elle posa un pied ensanglanté sur la terre brûlante, ne semblant guère effrayée par l'assaut. Sa chaîne l'entoura alors dans un dôme noir, parant la prochaine gerbe de flammes de Basileus qui, comprenant la futilité de ceci, se tint fermement sur ses quatre pattes avec l'attention d'arracher les chaîne de ses crocs. Le dragon n'était pas présomptueux quand il avait clamé être capable de la vaincre en plus de la bannir : le seul avantage dont elle avait fait démonstration était la vitesse, et cela ne permettait pas de rivaliser avec l'immense pouvoir destructeur d'un dragon invulnérable. Néanmoins, Ravage n'avait pas sorti toutes ses cartes. Sous la protection de sa chaîne, elle leva le bras, et une explosion de flamme rouges repoussa Basileus.
-Je dois admettre être subjuguée par ta résistance, dit-elle dans un sourire qui révélait ses poignards de dents. La résistance de tes écailles vaut l'armure de Gloire lui même. Si plus de dragons avaient été bénis par le soleil comme toi, peut-être peupleriez vous encore ce monde.

  Alors qu'il allait lui adresser une réplique piquante, Basileus remarqua que la lumière rouge qui éclairait la montagne s'était intensifiée, et leva le cou pour apercevoir neuf sphères incandescentes flotter au dessus de sa tête comme des petits soleils de flammes sanguines qui mimaient l'aberration qu'était devenu l'astre. Vomissant une hémorragie lumineuse, ces étoiles était chacune des flammes déposées par Ravage, des graines qui poussèrent grâce à l'omniprésence de son essence dans l'environnement. Les comètes, sous un claquement de doigt de Ravage, filèrent vers elle et Basileus,  produisant une explosion apocalyptique qui souleva une colonne rouge de flammes, engloutissant l'entièreté du pic.

   Ce pilier de lumière fut vu par tout ceux qui, au moment de cet affrontements, portaient leurs yeux sur la montagne. Avec effroi ils virent que le soleil rouge qui parfois pointait au dessus du mont était accompagné de cette monstruosité qui se soulevait vers le ciel. Certains prièrent leurs dieux, et d'autres observaient avec fascination, mais tous étaient capable de saisir pourquoi l'accès aux environs de la montagne leur avait été interdit.

   Ce pic quand à lui n'en était plus vraiment un. Il ressemblait plutôt à un immense cratère ; les flammes d'Adhanka, sans chaleur ou combustible, dévoraient purement la matière, ne laissant aucune fumée derrière elles. Basileus lui, n'avait aucun dommage sur son corps quand même l'attaque l'avait intimidé, et même si Ravage continuait de faire pleuvoir une pluie de feu sur lui, son corps se redressa dessous, ignorant ce qui ne faisait que l'érafler sans le blesser.
-Tu as mérité mon éloge, dit Ravage de sa voix impérieuse, alors qu'elle se tenait debout au bord du cratère qu'elle avait creusée. Ses blessures étaient à présent totalement guéries.
-Tu vois bien que tes coups ne suffisent pas. Renonce et épargne moi ce désagréable moment.
-Cela n'est que raisonnable que j'éprouve de la difficulté face à un champion du soleil, répliqua t-elle avec provocation Si ce n'était pas le cas, à quoi servirait ton astre?
 
 Pourquoi Basileus insistait il ? Il n'avait rien à obtenir de ce qui était l'incarnation de l'obstination folle et désespérée. Mais le dragon n'était pas un être habitué à combattre. Presque jamais blessé au cours de son existence, il vivait parmi des êtres qu'il était facile d'impressionner. Même les humains les plus sanguinaires savaient déposer les armes, mais il devait se rappeler que malgré son visage et le sang qui coulait de ses plaie, Ravage n'était qu'un usurpateur. Et ce n'était pas un être avec lequel il était possible de raisonner.

  Basileus était un lâche aux yeux de Ravage, un être plongé dans son laxisme d'observateur qui ne comprenait certainement pas mieux les mortels. Sans doute ne réalisait-il pas quelle insulte cela était de défier la guerre pour lui tourner le dos avec l'était d'esprit d'un vulgaire pacifiste. Quelqu'un qui en vérité détestait les troubles quand ces derniers le concernaient. En pensant à cela, le dragon et le démon s'étaient arrêtés dans leur combat un instant pour se fixer passivement… Les dents pointues de Ravage se serrèrent alors en un rictus de rage qui se tordit dans un sourire animal, presque incontrôlé, faisant trembler les lèvres de son visage humain. Basileus l'interprétait comme du plaisir, mais le combat vitalisait en vérité son essence, l'emplissant sans cesse d'énergie. C'était une pulsion vidée de sens. Quelque chose qu'elle avait répétée tant de fois.
  Ravage n'en voulait plus rien ressentir. Elle ne voulait plus rien ressentir.

  Le dragon repassait à l'attaque en se hissant vers le haut. A ce moment là, avant qu'il ne puisse faire quoique ce soit, elle se jeta sur lui dans un bond qui exploitait sa puissance et son agilité pour la faire arriver les deux pieds sur le museau de Basileus. D'une autre acrobatie, alors que le reptile était en plein vol, elle s'abaissa à sa bouche immense, qu'elle saisit de ses trois mains libres pour l'ouvrir de force, poussant également avec ses pieds pour forcer l'immense gueule à se montrer béante et révéler la chair rose du dragon. Il en fut surpris, car une force colossale était nécessaire pour tenir sa mâchoire, même l'espace d'un instant ! Ravage à présent, tirait son seul bras libre en arrière pour se préparer à projeter sa lance qu'un manteau de flammes rouges entourait, directement dans le corps de sa cible. Mais déjà, les flammes de Basileus elles apparaissaient au fond de la gorge du dragon. Terminer son geste signifiait recevoir l'attaque et Ravage n'avait aucune certitude que l'attaque le tue… Alors, elle sortit de la bouche pour esquiver, mais la patte droite du dragon l'attendait et la frappa violemment pour projeter son corps dans le sol, où elle s'enfonça sous la force du coup. Mais même en plein impact, son corps, bien résistant dans cette forme, n'avait pas éclaté. Observant cela, il s'éleva plus haut dans le ciel, bien au dessus du sommet, et leva le nez au ciel. Il produit un rugissement, un grand cri aux étranges variations, semblables à un chant au rythme syncopé, qu'on entendit à des lieux de là. Ravage, à terre, l'entendit aussi et reconnut bien cela. La terre autour de cette dernière, comme écrasée ou attirée vers l'intérieur de la montagne, s'enfonça, et  elle avec. Son corps était encore plus lourd que ses blessures ne le lui infligeaient déjà, et les roches alentours semblaient se réunir lentement autour du fossé dans lequel était maintenant Ravage.
-Maudit !… Jura Ravage, perdant sa contenance. Sortilège impudent ! Insulte ! Tu ne me vaincras pas en utilisant ton langage, dragon !
  Mais malgré ses paroles, qui étaient totalement effacées par le vacarme de Basileus, la montagne l'enterrait vivante. Pour empêcher cela, les flammes rouges explosèrent en une colonne qui détruisit les roches devant elle, se dirigeant vers Basileus sans le blesser. Avec grande difficulté, elle leva une paume vers le ciel dans sa direction, la figure tremblante de rage, alors qu'un déluge de feu écarlate émanait de son corps.
-Ta langue stupide me vrille les oreilles, Basileus ! Je n'accepterai pas d'être ensevelie sous mes pierres, je n'accepterai pas !…
  Malgré l'orgueil de Ravage, elle fut enterrée dans les profondeurs de la montagne par la puissante télékinésie de Basileus. Bien entendu, elle s'en extirperait assez rapidement… Ce pourquoi, conservant sa hauteur pour avoir le mont bien en vue, le dragon orienta sa tête triangulaire vers les roches, ouvrant de nouveau sa gueule, cette fois pleinement. Les flammes se concentraient dans sa gueule, tant que la lumière dorée en devenait d'un blanc éclatant. Il avait besoin, pour battre Ravage, de l'exterminer d'un seul coup dans cet état de faiblesse.
  Quand il relâcha son attaque, ce fut un véritable rayon de feu qui fonça sur le mont. C'était le plus puissant qu'il pouvait donner, et quand le trait de lumière et de chaleur frappa la montagne, une immense déflagration se produit. Les flammes la détruisirent de manière continue, dans un enfer où la matière se liquéfiait, se désintégrait et volait en éclat
  A la fin de ce fulgurant assaut, il y avait un immense trou dans la montagne. Un cratère bien supérieur à celui de Ravage : à vrai dire presque la moitié de la montagne avait été anéantie, changeant de manière drastique le paysage.

  Et Basileus, pour mieux observer la terre, s'en rapprocha. Son œil vert, incrédule, scruta la montagne fumant et rougeoyant comme une immense braise, en recherche de Ravage. Malheureusement, il remarqua vite ne pas l'avoir réduite à néant : au milieu de la lave se trouvait Hiranyakashipu, la chaîne à nouveau enroulée dans un cocon protecteur qui fumait et craquelait suite à l'attaque. En émergea Ravage, courbée et haletante. Malgré ses grandes inspirations, ses fractures étaient guéries et ce qui restait de ses brûlures disparaissait à vue d'oeil. Plus elle recevait de blessures, plus l'essence de Ravage était revitalisée. Plus elle devenait hardie également. Elle avait donc en vérité une endurance illimitée, ce qui n'était pas le cas de Basileus qui savait qu'il ne pourrait répéter une telle destruction sans finir par se fatiguer… Déjà, Ravage se redressait, remise.

  Remise, mais humiliée. La moitié de sa montagne avait été détruite, et elle avait été repoussée dans son extrême défense. Basileus chercherait de nouveau à en finir rapidement. Le cercle de flammes rouges brillant dans son dos, Ravage saisit dans deux mains sa chaîne, dont l'acier était toujours brûlant. Le dragon constatait avec contentement que la chaîne serpent ne bougeait plus que faiblement par elle même : l'attaque l'avait affaiblie. Mais pour combien de temps ? Si Ravage était remise alors le serpent le serait certainement sous peu… Ravage réfléchissait à un plan d'action, fermement sur ses appuis, et le dragon plissait ses yeux émeraudes.
  Il ne pouvait pas lui accorder plus de temps.
  Basileus, sans prévenir, accéléra son corps dans une puissante charge vers la rougeoyante, et cette dernière fit un saut parfaitement calculé pour l'éviter. Cela n'aurait normalement, pas été un problème, mais en utilisant simplement ses mains, Ravage avait passé dans la charge la chaîne sous le cou du dragon. Maintenant au dessus de sa tête, chaque paire de bras tenant une extrémité de la chaîne, elle la croisa en une boucle qui enserra totalement la gorge de Basileus.
-Tu as manqué de prudence ! Dit-elle dans un sourire dément. Comment as tu pu penser que cette charge me heurterait ?
  Le dragon ne pouvait, d'ici, pas blesser Ravage, et rugit en crachant une gerbe de feu. Cette chaîne pouvait-elle le blesser quand tout avait échoué ? Il sentait sur son cou une sensation malsaine.
-Nul ne résiste à ma bien aimée chaîne, clama t-elle en tirant de plus belle. Nul ne s'en échappe. Le venin d'Hiranyakashipu sape la force… Sa mort n'est pas immédiate, mais ton armure, dirait-on, ne t'en protège pas !
-Dans ce cas… Nous verrons qui tiendra le plus longtemps de nous deux, Ravage !

  Alors, il prit son envol, se dirigeant droit vers le ciel. Il avait une dernière carte à jouer. Basileus vola si vite vers les hauteurs que Ravage eût toutes les difficultés du monde à maintenir sa prise. La force dégagée par les frottements de l'air aurait dû la faire lâcher depuis longtemps mais elle était une aberration, incomparable avec la logique. Mais, bientôt, ils quittèrent le rayon de la montagne… Loin, à des kilomètres au dessus du territoire de Ravage, le soleil rouge ne faisait plus effet. Le véritable astre, de sa lumière d'or, brûlait à présent l'être à essence. Deux de ses bras disparurent, le vent en emportant les cendres, son corps diminua de taille, et le cercle de feu sur son dos s'éteignit. La mâchoire serrée, Ravage perdait sa domination sur Basileus mais pourtant, ne lâchait pas. Le dragon allait plus haut, encore plus haut, aussi rapidement que possible. Ravage refusait de lâcher. Ses bras devraient être arrachés, son corps incapable de prendre souffle, mais, comme ne faisant qu'un avec l'arme qui reprenait de sa force, elle semblait impossible à briser. Basileus ne comprenait pas. Pourquoi ? Devait-il atteindre le vide pour la mettre à bout ? Il aurait dû y penser plus tôt car déjà ses forces ne lui permettaient pas d'aller aussi vite qu'auparavant… Pour la première fois depuis très longtemps, il sentait ses membres engourdis, sont esprit en proie au trouble également. Ravage tenait-elle toujours, ou bien sa chaîne avait prise sa suite ? Il n'en savait rien, mais il n'avait plus la force de la déloger… Quelle honte.  Dans son esprit embrumé, il se dit avec ironie que cela ne l'avait jamais intéressé de gagner un affrontement… Mais pourtant… Il avait une fierté malgré tout. Ah… Quelle mauvais gardien il faisait.
  Sans qu'il ne le réalise, les ailes de Basileus le laissèrent finalement tomber, tout comme sa magie. Il était à présent en chute libre, ne ressentant ni la pression des maillons, ni le vent sur ses écailles. Les pensées, lentes dans son esprit, échappaient à son contrôle, et l'attiraient lentement dans un sommeil plus blanc que les nuages. Les yeux émeraudes faiblissaient, leurs paupière se plissant. Il ne pouvait dormir… Pas maintenant…

  Pourtant, le dragon n'en avait plus la force. Les yeux étaient déjà clos. Ravage se tenait toujours, les membres incapables de bouger. Sa chaîne si fidèle avait retrouvé assez de force et volonté pour redevenir un cobra, l'avalant et la protégeant tout en se maintenant contre le corps du dragon. Ce corps mortel avait été poussé bien au-delà de ses limités. Le dragon tombait, et elle avec, le paysage céleste défilant à une vitesse fulgurante. Ravage a eut un sourire non pas cruel, mais plein d'une étrange nostalgie, un sourire presque humain.
  Elle se demandait à quoi pouvait-il bien rêver.

    Quelques instant plus tard, l'indestructible dragon s'écrasa contre le sol, tel un météore.  Hiranyakashipu, l'immense serpent noir, s'étala lui aussi sur le sol, sur le dos et dans l'impuissance. Le compagnon de Ravage, à bout, était couvert de fêlures et incapable du moindre mouvement. Elle sortit de la bouche ouverte du reptile, et félicita intérieurement son ami pour sa loyauté. Elle le rappela, et il fondit en bouillie noire, retournant dans son corps avec les autres armes qu'elle possédait. Le métal liquide s'enfonça dans la paume de sa main jusqu'à ce qu'il ne reste rien du serpent.
   Ravage se tourna ensuite vers Basileus. Sur le ventre, les ailes abattues, son corps pourtant intact était inerte. Quand à elle, son enveloppe charnelle était dépourvue de force. Les habits qu'elle portait étaient dorénavant en lambeaux, et son chignon s'était détachée. Sa chevelure rouge retombant sur son visage, à moitié nue, elle se plaça debout devant la tête de Basileus, démesurée face à elle, et posa une main sur le museau du dragon avec un air d'empathie. Il mourrait.  Tant d'années d'existences atteignaient ici leur fin, et il était actuellement à la frontière de l'oubli… Ravage trouvait cela magnifique. Elle était, réellement, émue.
-Ne me touche pas avec cet air… Gronda la voix de Basileus dans un soufflement, alors que ses yeux s'ouvraient légèrement. Ca me dégoûte. Que me veux tu encore ?...
-Peux tu me dire, Basileus… Peux tu me dire quelles pensées, quelles sentiments te viennent à l'esprit ? Peux tu me dire… Ce tu ressens en expirant…
  Sa voix posée avait un fond d'air suppliant. C'était sa meurtrière, mais pourtant, Basileus ne put s'empêcher de ressentir pour elle un fond de pitié. Quelle demande capricieuse… Et pourtant il allait y répondre.
-Je regrette de ne pas pouvoir rester longtemps… Certaines choses ne peuvent pas être corrigées, mais j'aimais de tout mon coeur voir ce monde. Là encore, je me souviens d'un humain aux cheveux blancs plein de rêves, d'un aux cheveux blonds plus hardi encore. Et bien d'autres avant eux. J'aurais aimé rencontrer d'autres êtres similaires.
-Même s'ils se ressemblent ?
-Même s'ils se ressemblent… Je revivrais cette vie autant de fois que possible, si je le pouvais. Oui, même si je dois répéter les mêmes erreurs…
-… Comme c'est étrange. Je ne le comprend pas.
-Oui… C'était à prévoir.
  Vois tu Ravage… J'ai fait une grande erreur. Une erreur que je n'admettais pas au fond de moi même, mais que je reproduirais certainement.
  J'ai cru que tu pouvais être humaine.

Basileus ferma ses yeux. Il ne les rouvrit plus jamais, et Ravage, sans ciller, le regarda mourir.
  Elle voudrait le croire elle aussi.
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