One Shot du Daloka des forêts

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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mer 11 Jan - 23:31

Kazhaar, 1858



  Cette nuit là, l'obscurité noircissait totalement la mer des côtes de Cerinorst. L'océan ondulait légèrement, calme et sinistre. Et quelque chose de plus sinistre encore se trouvait dans ses profondeurs… Le corps d'une jeune fille au longs cheveux blancs, dénué de jambes. De ce corps en partie calciné, la partie inférieure était totalement absente. Mais sa chevelure s'agitait, vivante. Elle formait des nageoires. Comme une créature marine, la jeune fille progressait lentement dans les eaux sombres.

  L'inquisiteur l'avait terriblement blessée. Kazhaar pouvait encore sentir la douleur des flammes saintes qui avaient supprimé tout son corps en dessous de son abdomen… La magie empêchait sa régénération de rapidement s'opérer. Si elle avait échoué à fuir elle serait peut-être dans un pire état encore. Et maintenant, à cause de ces deux magiciens, elle était dans ce pitoyable état. Quelle plaie !  Kazhaar songeait à son éventuelle revanche, mais elle avait d'autre priorités. Elle devait retrouver son fils, et avant cela, regagner un état correct.

  Progressant vers la côte, ayant une allure de méduse, Kazhaar pouvait apercevoir une plage à portée. Nager l'épuisait, elle s'empressa donc d'accélérer pour atteindre un niveau ou elle aurait pied. Enfin, si elle en avait. En glissant sous la mer, elle ressentit une agitation non loin dans l'eau. Prudente, Kazhaar tâcha de se faire plus discrète. Afin d'observer la côte, la tête de la vampire émergea de l'écume. Ce qu'elle vit sur la plage lui déplut grandement.
  Une femme aux cheveux blonds se relevait. Elle était visiblement évanouie avant que Kazhaar ne vienne… Cette femme était vêtue d'une armure lourde, marquée de l'emblème de la magicae cohortis. La vampire conclut qu'elle faisait partie des serviteurs de l'empereur qui avaient assaillit la demeure Bielmer, et était bien entendu une mage. Sans sortilège, Kazhaar imaginait que cette pauvre femme qui avait probablement chuté à mer se serait noyée à cause de son armure. Le fait qu'elle était inconsciente prouvait probablement qu'elle s'était évanouie d'épuisement en joignant la côte… La montée de l'eau lors de la marée avait donc fini par la réveiller.

   Kazhaar sourit avec malice. La chance était plus généreuse qu'elle ne l'espérait. Tomber sur cette femme, alors qu'elle était certainement encore faible, était plus qu'une aubaine. Cela était un signe que le destin était avec elle. De par la nature et la gravité de ses blessures, il lui faudrait des mois pour en guérir. Mais cette femme, peu importait son nom, lui offrait l'occasion de pallier à ce problème. Cependant, elle ne devait pas perdre un instant.

  Ses cheveux se réunissant pour former des pattes qui la soulevèrent, elle s'approcha telle une araignée vers sa future victime… La guerrière finit par se retourner. Il semblait qu'elle était encore assez vive pour réaliser sa présence… Ainsi, elle se retrouva nez à nez avec la créature qui sortait de l'eau. Une abomination aux cheveux humides voilant son visage et s'agitant tels des serpents autour d'elle. Deux yeux perçants la dévisageaient, et elle sortit immédiatement sa dague en réflexe. Kazhaar, d'un bond, se jeta sur elle, mais son adversaire avait incanté un sort de barrière et la vampire percuta la bulle protectrice, s'y fracassant brutalement.

-Reculez ! Fit l'agente de la magicae cohortis, affolée. Quoique vous êtes !
  Kazhaar n'avait aucune intention de renoncer. Elle sentait que cette femme était épuisée, même si certes, dans un état plus enviable que le sien. La vampire posa une de ses mains sur la barrière, et ne put s'empêcher de se délecter de l'expression horrifiée de sa cible. Il était vrai qu'elle devait à présent ressembler à une horreur.
  La créature nocturne planta ses griffes dans la bulle protectrice. Ses ongles, au premier abord, ne l'affectèrent nullement. Mais Kazhaar insistait, et tentait de pousser son bras plus loin dans le sort de protection. Acte absurde, mais sa force était colossale, telle que sa main finit par traverser la bulle. Alors, cette dernière fut parcourue d'une aura bleutée qui déchirait sa peau et ses muscles. Pourtant, devant le visage désespéré de la mage, le bras de Kazhaar avança plus loin encore. Plus elle progressait, plus les séquelles étaient violentes. Le membre était inondé de sang, et la peau commençait à en être arrachée par le sort.

   Finalement, la bulle éclata, et le bras écorché de Kazhaar finit par saisir de la main le cou de la mage.
-Quel dommage pour toi, étincela le sourire de la vampire. La combattante ne fléchit pas. Bien que tremblante, elle fixait le monstre avec un regard plein de rage et de détermination. Avant que Kazhaar ne puisse faire autre chose, une puissante décharge électrique fut lancée par la mage. Sans doute avait elle un sort ou enchantement pour s'en isoler, mais ce n'était pas le cas de la vampire et elle était entièrement recouverte d'eau de mer. L'attaque fut dévastatrice, et les éclairs puissants noircirent partiellement sa peau et sa chair, le choc fut telle que quand la foudre se stoppa, sa tête chuta en avant comme si elle était morte, ses cheveux ayant cessé de se mouvoir voilant à nouveau entièrement son visage.
  L'agente de la Magicae Cohortis semblait sauve… Mais le maigre bras aux muscles à vif qui la tenait au cou refusait de lâcher prise, la main ferme comme un étau. Elle tenta donc, à l'aide de sa dague, de trancher ce bras, mais son son poignet se fit immédiatement saisir par l'autre main de la vampire et elle n'eut que le temps d'être surprise avant que son poignet soit écrasé dans son gantelet qui se plia sous la force du monstre. Toujours vivante, Kazhaar émit un lent halètement menaçant et bestial, révélant ses longs crocs, tandis que ses cheveux bougeaient à nouveau, s'enroulant autour du corps de la chevalier, et saisissant la dague que sa main avait relâchée. Glissant dans les articulations de l'armure, la chevelure de Kazhaar se mit à la démonter pièce par pièce tandis que, de sa main gauche, elle prenait la dague pour se trancher le bas de l'abdomen, éliminant le reste de ses chairs brûlées par les flammes saintes.

   La guerrière continuait de se débattre futilement, maintenant enserrée dans les cheveux de la vampire qui l'empêchait de prononcer un seul mot en l'étranglant. Visiblement, la décharge était le dernier tour de cette femme.
-Tu n'as plus aucune échappatoire… Maintenant, je vais prendre ton corps. Peut-être trouveras tu, en cela, une forme d'immortalité…
  Le sourire malsain de Kazhaar, qui avait regagné sa confiance absolue en elle, réapparu, glaçant le sang de la pauvre femme.
-Très sincèrement, j'en doute. La chair n'a pas d'âme.

 A présent qu'elle était débarrassée de son armure, Kazhaar lâcha prise afin d'avoir ses deux mains libres tandis que ses cheveux la retenaient. Ils avaient été eux aussi brûlés par l'attaque de l'inquisiteur, mais cela était suffisant face à cette adversaire affaiblie. Alors qu'elle reprenait son souffle, Kazhaar planta les griffes de ses deux mains dans le ventre de cette dernière, lui faisant pousser un gémissement inhumain. Ses mains creusèrent plus loin dans la chair, et Kazhaar se mit à écarter alors l'immense plaie qu'elle avait faite. Elle déchirait ainsi le corps de la femme en deux, comme l'on déchirait un tissu par un simple trou… Sa victime hurlait de plus belle, incapable de prononcer quoique ce soit de compréhensible tant la douleur était atroce. La force surhumaine de la vampire continuait sa sinistre œuvre, les nerfs lâchant les un après les autres. Parfois, quand une douleur était trop terrible pour être supportée, l'on ne ressentait rien, ainsi Kazhaar se demandait si c'était réellement ses sens qui la poussaient à crier ainsi, ou si il s'agissait de sa réaction en voyant son corps se faire si grotesquement déformer. Il était regrettable qu'elle ne soit pas en état de dialoguer, cela était réellement intriguant.

  Finalement, le corps de la soldate fut séparé en deux. Kazhaar maintint la partie supérieure du corps de ses deux bras, tandis que ses cheveux recueillirent la partie constituée des hanches, du bas ventre et des hanche. Dans l'état de la vampire, il lui serait plus rapide pour regagner ses capacités optimales plus rapidement de remplacer ce qu'elle avait perdue par de la chair vive. Ainsi, ses cheveux cousirent cette partie du corps au sien, tandis qu'elle plantai ses longues dents dans la nuque de son nouveau repas.

   Une fois ce dernier entièrement consommé, et son corps uni au sien, elle relâcha le cadavre desséché qui fut emporté par la mer. Sans doute personne jamais ne le trouverait.

    A présent, Kazhaar avait des jambes. Fort heureusement, sa cible était de petite taille comme elle, néanmoins car son physique restait différent il lui faudrait un certain temps d'adaptation, d'autant plus que les deux parties de son corps n'avaient pas encore bien fusionné. Avec le temps, cette partie inférieure s'adapterait de toute façon parfaitement à son physique, de sorte à ce que personne n'aurait put voir la différence, ce n'était donc pas un souci. Grâce au sang assimilé, ses capacités de guérison regagnaient petit à petit un niveau correct. Les deux mages la forçaient à bien des disgrâces, mais elle s'en était sortie. Elle ne pouvait pas encore marcher et ne sentait pas totalement ses nouvelles jambes, mais ses blessures se refermaient lentement et ses cheveux regagnèrent leur blancheur éclatante. Kazhaar devait maintenant trouver un abri pour attendre que ses blessures guérissent…

   Mais ceci, visiblement, ne serait pas aussi simple. Alors qu'elle traînait sur les galets, elle vit en haut de la plage grise un individu tout de noir vêtu. Grand, probablement un homme, il était recouvert d'un capuchon et d'une grande cape, mais ce qui inquiétait le plus Kazhaar était sa tenue, qu'elle identifiait comme une robe de prêtre. Ce dernier s'avançait vers elle, et elle n'était pas sure de pouvoir le vaincre, ou même de lui échapper. Il s'agissait certainement d'un serviteur de l'empereur, et à son assurance, elle craignait qu'il ne soit aussi talentueux voire plus que ceux qui l'avaient réduit à son misérable statut. Que faire ? Elle n'avait que peu d'options. L'aura que dégageait ce personnage lui déplaisait, mais elle ne ressentait aucune agressivité chez lui… Il avait simplement quelque chose d'inhumain, d'une manière inférieure mais similaire à la sienne.

-Celui qui doit porter la couronne devra être prêt à écraser même les étoiles, à réécrire même les légendes. Il est de nature égale au divin. Il est aussi loin de l'homme que ce dernier ne l'est du singe.
Il est sa propre morale.
  Qu'en pensez vous, Dyra ?

  Kazhaar était pour le moins étonnée. Etait-ce une manière de se railler d'elle avant de tenter de la tuer ? Bien qu'elle appréciait d'habitude cela, elle n'était guère encline à parler philosophie dans cet état.
-Ne portez pas un air si menaçant sur votre visage, fit le prêtre tout en continuant d'avancer. Vous êtes encore apte à tuer un homme, or, je suis votre ami.
  Ce dernier, s'arrêtant à quelques mètres de Kazhaar, sortit de sa cape un livre épais, couvert de pièces métalliques dorées, et clos d'un épais fermoir. Ancien, mais fastueusement orné, le livre lui rappelait fortement celui que le purificateur avait utilisé contre elle…  Mais il était certainement bien plus formidable que ce dernier. La vampire songea sérieusement à retourner dans la mer, ou à le tuer sur le champ.

-Selon vous pourquoi les dogmes doivent ils être si ardemment respectés ?… Il n'en est pas seulement du bien être commun. Les dogmes changent au fil des temps… Pourquoi nous tenons à ce que les grandes règles soient si profondément respectées ? Que les sanctions soient si sévères ? Il s'agit d'une épreuve. D'un test. Des hommes apparaissent toujours un jour pour changer ces règles… Plus elles sont plus enracinées, plus les hommes qui les chamboulent sont exceptionnels. Comprenez vous ? C'est de cette manière que l'on déniche parmi les grands hommes ceux qui furent surhumains.
-Vous devez être bien surhumain dans ce cas, pour tenter de discuter avec une vampire en étant homme d'église !
Rit aux éclats sèchement Kazhaar. Je n'ai de temps à perdre avec votre logorrhée.
-C'est fort dommage. Si je voulais réellement vous tuer, je ne vous laisserais pas tant de temps pour guérir vos blessures. Je suis un romantique, mais pas un imbécile…
  Vous venez de tuer Clothilde Mindfield, n'est ce pas ?
Fit il en ouvrant son livre et en recherchant une page.
-Si vous ne voulez pas m'incinérer, j'imagine que vous allez me demander de prier pour son âme ? Dit elle avec ironie.
-Je ne m'attends pas à ce que vous le fassiez, mais moi seul suffit bien.
-Les vampires ne prient pas… Mais je la remercie pour son corps.

 
   Le prêtre fit un geste de prière et se tut un moment. Kazhaar, agacée, finit par briser son silence.

-L'un des vôtres viens d'incinérer mes jambes, et vous ne semblez pas pressé de finir son travail… Vous moquez vous donc de moi ?
-Vous tuer fait en effet partie de mes ordres. Mais je n'ai aucune intention d'obéir à ces derniers… L'homme qui m'a demandé de vous tuer voit en vous un danger jamais connu. Cependant, j'y vois une opportunité… Voyez, j'ai un différent à régler avec la dame écarlate. Refinia Dyra. Et je sais que vous aussi.
-Vous êtes bien renseigné… Mais pourquoi vous aiderai-je ? Et pourquoi auriez vous besoin de moi en particulier ?
-La maison de vampire qu'a créé Refinia est… Problématique. Je ne veux pas qu'un autre de ses serviteurs la remplace si nous en venons à bout. Il n'y a pas meilleure remplaçante que vous. Les vampires vous traquent, vous devez les hair. Mais vous possédez aussi le sang ancien… Ils pourraient vous respecter, car vous sembleriez à certains plus légitime encore qu'un seigneur vampire. Ainsi, dans la foulée, nous pourrions raser les autres maisons.
-Et, quand ce sera fait ? Cela sera à mon tour, j'imagine.
-Cela ne dépendra que de vous,
fit il en haussant les épaules. Qu'en pensez vous ?
-Je me vois bien obligée de décliner votre offre,
dit Kazhaar en se relevant difficilement.

   Sa priorité était de retrouver son enfant et de le protéger. A côté de cela, les mots du prêtre lui semblaient insignifiants. Elle le dépassa sans le quitter du regard, et il ne bougea pas d'un pouce.
-Ce fut bref dans ce cas, quel dommage. Néanmoins, nos vies sont longues.  N'hésitez pas à me contacter si vous changez d'avis…
-Soit. Quel est votre nom, père ?…
-Eleison.
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mer 18 Jan - 18:02

                                                            Ce que l'on trouve au sommet.   


   Cela faisait déjà 162 jours que les cultistes avaient établi les villages au pied du mont Hiranyakashipu. Ils dérangeaient la population au début, mais, car ils n'étaient guère agressifs et ne leur demandaient rien, les habitants s'habituèrent à leur présence. Ils étaient presque tous d'ethnie préclipsienne, à la peau très foncée, et à l'accent très prononcé. Ils ne parlaient que peu. Tout les neuf jours, quand le soleil se levaient, ils se retiraient ensemble près de la montagne en amenant des grands tambours. Là, ils jouaient en chantant solennellement. Certains résidents tentèrent d'envoyer des plaintes aux bourgeois locaux, mais la région près d'Hiranyakashipu n'intéressait personne, encore moins le duché d'Algor, de par sa faible population et ses ressources peu intéressantes.

 Avant l'aube, encore une fois, ils préparaient l'accomplissement de leur rituel. Enveloppés dans de grandes capes, les scarraths, cependant, restaient inactifs, semblant cette fois ci attendre quelque chose de particulier. Ils étaient une cinquantaine, de différents sexes mais tous adultes. L'absence totale d'enfants étaient pour certains la preuve rassurante que leur passage n'était que temporaire.
   
    Une autre silhouette couverte d'une cape s'approchant d'eux fut aperçue par une des femmes, qui le pointa du doigt en s'adressant à l'un d'entre eux dans leur langue natale. L'Almirian des chamans était plus complexe que le commun, mais ceci, nul n'aurait put le distinguer ici à part eux. L'homme à qui elle parla s'avança à travers ses camarades vers l'inconnu. Grand et bossu, le nouveau venu souleva des murmures parmi la cinquantaine d'almirians, qui le reconnurent. Sous cette cape se dissimulait un corps grand et pourtant squelettique, si affaibli, si âgé qu'il en avait un air difforme. Un grand masque à divers motifs couvrait son visage. Rasoul, le grand ancien, disposait de plusieurs masques selon les occasions : celui ci était de bois noir gravé, les yeux semblant mi clos, l'expression de la bouche neutre. A pas boiteux, s'appuyant sur un grand sceptre orné d'un crâne, il marchait dans le sable à la couleur du cuivre, tandis que l'autre l'homme allant à sa rencontre retirait son capuchon. Garamé, le tuteur du roi d'Almir Gasai, avait lui l'air vigoureux, mais son épaisse barbe blanchie trahissait son âge avancé. Il retira son capuchon, avant de baisser la tête avec humilité.

-Rasoul, cela faisait longtemps.
-Sans doute, fit il de sa voix rauque. Où en êtes vous ?
-Nous échouâmes le premier rite… Aucun ne put monter au sommet de la montagne. Ainsi nous avons tout recommencé une seconde fois.
-Nous n'avons pas tout le temps devant nous… Avant midi, je dois emmener les élus au sommet.
-Sauf votre respect… Cela est-il réellement nécessaire ? Notre roi, je veux dire, Ehir, n'a t-il pas pu grimper au sommet et parler à la rougeoyante sans rite ?
-Ravage n'en a plus le pouvoir, mais fut un temps ou il pouvait se targuer de se tenir à l'égal des dieux. Entre autre, Ravage estime avoir les mêmes privilèges…
-Je vois…
-En vérité… Rit Rasoul avant d'être interrompu par une violente toux. L'air était trop poussiéreux. En vérité, cette créature n'a guère envie de parler à quiconque. Même moi, je ne pourrais l'invoquer ainsi… Mais, sachez que, quand l'on s'adresse poliment à un seigneur, et que même on lui adresse un cadeau, il est plus probable que ce dernier le reçoive.
   Mais assez de tout cela ! Montre les moi.

   Garamé fit avancer deux autres hommes, tous plus grands que lui. Leurs visages étaient couverts de masques reproduisant des crânes d'animaux. Comme le voulait le rite, leur identité resterait inconnue jusqu'à sa fin, mais même sans voir leur visage Rasoul les jaugea, marchant un cercle autour d'eux.
-Assurément ils ne sont ni trop jeunes ni trop vieux. Nous pouvons commencer l'escalade de la montagne…
-Je m'en veux de vous demander un tel service, fit Garamé. Mais vous êtes le plus grand chaman parmi nous.
-Belles flatteries ! Cracha Rasoul avant un autre toussotement. Je ne serais pas toujours là pour aider à ce genre de choses… Et, si je ne voulais pas rencontrer Ravage, jamais je n'y aurais songé. Pensez à l'avenir à mieux former vos disciples, car cela non plus, je ne le ferais pas à votre place.

  Sur ces mots secs, il s'en alla le premier, pestant aux deux guerriers de le suivre. Rasoul connaissait bien le chemin de la montagne, mais, parce que sa marche était lente, ils ne devaient pas perdre de temps. A midi, ils devaient arriver au sommet. Quand l'on observait le soleil au dessus d'Hiranyakashipu à midi, au bout d'un certain cycle, il apparaissait comme rouge. Un événement mystérieux sans véritable explication scientifique… Mais la plupart des religieux attribuaient ce phénomène à la présence d'un dieu sur cette montagne. Et, même si souvent les cultes déformaient la vérité selon leurs dogmes, cela était très certainement l'explication la plus proche de la vérité.

   
   Quand ils s'approchèrent du sommet, les trois hommes masqués furent pris d'un malaise. Mais Rasoul fut le seul à ne pas en être surpris.
-Est-ce là que vous échouèrent à monter la dernière fois ?
-Oui, fit l'un des deux guerriers. Nous tentâmes de progresser malgré tout… Mais ce fut impossible.
-Sans doute avez vous cru que cela était une question de force d'âme. Mais tenterez vous un bras de fer avec un géant ?… Ce n'est pas une épreuve. C'est une interdiction. Seul un véritable immortel est capable de s'approcher de ce sommet quand son maître est en sommeil…
-Comment pouvons nous monter, alors ?
-C'est simple. Il suffit d'obtenir l'autorisation de l'hôte… En étant son ami, ou en demandant poliment.
   
   Faisant un pas en avant, Rasoul prononça à voix haute des paroles auxquelles les deux hommes derrières lui ne comprirent rien. Rasoul, lui même, ne connaissait que sommairement une langue aussi ancienne, mais cela était la moindre des choses pour se faire accepter.
   La pression, après une certaine attente ou Rasoul resta silencieux, disparut totalement, et ils purent reprendre leur marche.


Quand ils arrivèrent au sommet, ils se retrouvèrent nez à nez avec un temple fait de la même pierre rougeatre que la poussière de la montagne. En ruine, il était évident que personne n'habitait l'endroit, et ne l'avait habité pour des générations. Des débris, dont un immense pilier, gisaient au sol.  Le silence qui régnait ici était absolu. Devant le groupe s'étendait un grand escalier aux marches usées et recouvertes de sable, qu'ils gravirent. Ils semblaient qu'ils étaient dans l'intérieur du temple à présent, mais ce dernier n'avait pas de toit, s'il en avait déjà eu un.
-Regardez ! Fit l'un des guerriers en pointant le ciel du doigt. La sphère céleste brillait, comme cela était prévu, d'une lueur rouge surnaturelle.
-Il est temps, constata le chaman.

  Ils finirent par tomber vers ce qu'ils cherchaient. Au milieu d'une immense dalle unique de pierre, ronde et creusée de sillons qui formaient des symboles ésotériques, se trouvait une sorte d'immense sarcophage de pierre.
  En bas, les sorciers devaient jouer du tambour et chanter. Ils ne pouvaient l'entendre, mais Ravage faisait corps avec la montagne. Pour laisser passer Rasoul si simplement malgré l'insistance des autres chamans, la créature devait l'apprécier plus qu'il ne le pensait. Non, sans doute juste se sentait il plus proche de lui que des autres.

-Vous savez quoi faire, dit le sorcier. Devant l'autel. Je serais votre témoin.

  Rasoul s'assit en tailleur, tandis que les deux hommes retirèrent leur cape. Se révélèrent alors leurs corps musculeux et leurs armes luisantes. Dénuées d'armures, se tenant torse nu, la peau couverte de peintures blanches, ils saisirent tout deux leurs épées aux lames dorées. Chacun disposait du même type d'arme, traditionnel d'Almir Gasai. Une épée disposant d'une deuxième lame à l'opposé du manche. La longueur des lames variait souvent, mais ici, les deux étaient de même longueur comme celles de l'arme que Rasoul maniait par le passé. Cela était le signe d'un talent reconnu.

   Les deux combattants, n'ôtant pas leur masques, s'éloignèrent pour être à cinq pas de distance l'un de l'autre, avant de se tenir en position de combat. Un duel était nécessaire pour attirer l'attention de Ravage. Seul le vainqueur aurait le droit de clamer son nom. D'un ordre, Rasoul ordonna le début du duel, et les deux guerriers se lancèrent à l'assaut l'un de l'autre, entrechoquant leurs armes. Leur escrime exigeait une immense dextérité, rapide et acrobatique. Même le cynisme du chaman ne put nier le talent des hommes, qu'il observa dans un parfait silence.

    Leurs corps étaient puissants, mais pas assez massifs pour les ralentir. Ils étaient au sommet de leur forme, leurs muscles se bandant avec aisance pour attaquer comme pour se défendre, leur peau noire luisant sous le soleil écarlate. Leur art martial donnait l'impression qu'ils dansaient, mais pourtant chacun tentait de donner un coup décisif et mortel. Nul ne parvenait à prendre l'avantage. Ces deux hommes étaient véritablement les meilleurs de leur tribu. Sûrement approchaient t-ils son niveau quand il était encore à son apogée. Les lames flottaient dans l'air, les coups de pieds, de coudes et de genoux fusaient avec violence, mais ne faisaient pas chuter les combattants masqués. Quand l'un semblait dominer l'autre, il était forcé de reculer car son opposant redoublait d'effort, de technique et de ruse. Tout leur volonté se plaçait dans chacun de leur geste. Le perdant périrait, mais le gagnant aurait l'honneur de rencontrer un dieu. Chacun avait vécu pour un pareil moment. Ils espéraient tout deux être couverts de gloire, que leur douleur soit reconnue, que leur travail les hisse enfin aux sommets auxquels ils aspiraient ! Sans doute avaient ils été éduqués et entraînés ensemble, mais cela n'avait pas d'importance. Voilà, selon Rasoul, pourquoi l'on les masquait.
      Mais les guerriers ne pouvaient pas se battre éternellement. Suants, leur respiration se faisait plus forte. Leurs corps étaient fatigués. Ils s'engagèrent à nouveau, plus prudents encore cette fois.
   Rasoul vit une faille dans la garde d'un des hommes. Trop basse, son arme ne saurait être levée à temps pour parer un coup haut d'un tel adversaire. L'épuisement multipliait les erreurs, son talent n'était pas à blâmer. Il réalisa rapidement que sa posture n'était pas bonne, mais n'eut pas le temps de la corriger. La lame dorée s'enfonça sous l'épaule dans la poitrine… La seule blessure donnée du combat fut fatale, et le perdant s'écroula. Rasoul se releva en s'appuyant sur son sceptre, tandis que, le bras tremblant, le vainqueur arracha son masque, haletant, ne semblant pas y croire. Ses longs cheveux tressés lui collaient à la peau. Le soleil rouge brillait toujours dans les cieux de la montagne.

-J'ai gagné…  J'ai vaincu ! Moi, Hamir A'Caté, j'ai vaincu ! Cria t-il au ciel en levant les bras, explosant de joie et de rage. Rasoul le dépassa pour s'approcher du sarcophage. Le sang coulait dans les sillons au sol.

-Dans ce cas il est temps, Hamir, dit l'ancien. Nous allons rencontrer Ravage…
   Le sang du vaincu s'étendait dans l'immense dalle, attiré naturellement vers la tombe. Hamir, remarquant ce phénomène, s'éloigna avec prudence de quelques pas. Il avait tué son camarade, mais tentait de ne pas trop y penser, et de se laisser porter par l'ivresse de la lumière rouge. Il verrait une chose bien plus extraordinaire que toute la magie des chamans. Le plus grand des guerriers en personne. Une vue qu'il conterait à ses enfants. Il sera connu comme celui qui a gravit la montagne.

   Mais ses rêves furent interrompus par un bruit sourd, puissant, qui lui sembla résonner jusque dans ses os. Et ce n'était pas le bruit des tambours. Ce son terrible se répéta peu de temps après. Il semblait comme la foudre, mais l'on ne voyait aucun nuage dans le ciel. Cela tonna avec plus de puissance encore. Ces frappes contre le son se firent de plus en nombreuses.
   En bas de la montagne, Garamé et ses disciples contemplèrent le soleil. Il était légèrement plus vif. Ils entendaient également les bruits, qui surpassèrent ceux de leur rituel, et l'on pouvait les ouïr jusqu'à Algor.
-Chef, fit une jeune chamane au vieux Garamé. Que se passe t-il ?
-L'Ancien m'en a parlé. Ces sons… Ce sont ses battements de coeur. Nous avons réussi.
   Mais l'inquiétude les prévenait d'éclater de joie.


   Le sang du vaincu se mit à brûler, et les flammes, rouges comme ce même sang, vinrent ronger son corps. Les battements s'affolaient, s'affolaient, et enfin, se stoppèrent. Cet instant formidable n'avait duré qu'une minute.
   
   Le socle du sarcophage, lentement, dans un bruit de roche, glissa. Une fumée sombre émanait de l'intérieur de la tombe, alors que le couvercle s'écroula sur le sol. Rasoul restait immobile, Hamir, contemplatif. Dans la brume noire qui se dispersait dans le ciel, ils virent une silhouette se lever du cercueil. Immédiatement, les deux Scarrath s'agenouillèrent.

   Un instant, ils virent une lueur rouge émaner de la silhouette, puis, un bruit de claquement de main se fit entendre. D'un seul coup, non seulement la fumée, mais aussi tout le sable qui habitait les ruines autour de la table fut repoussée dans une violente bourrasque.

    Mais la personne qui se révéla alors n'était pas le colosse décoré de trophées que le guerrier imaginait. L'être qui s'avançait avait une apparence humaine, et était une femme au teint olivâtre légèrement plus petite que lui.  Vêtue d'une somptueuse toge blanche et dorée, décorée comme celle d'un empereur, elle portait un large tissu rouge sur ses épaules. De ce grand vêtement ne dépassait que la tête aux cheveux d'un rouge aussi intense que celui du soleil qui brillait au dessus de leur têtes, noués dans un chignon cerclé de perles dorées. Au milieu de son front se trouvait une marque noire et ovale. Elle portait à ses oreilles des bijoux bien singuliers, des boucles portant chacune une longue bande de tissu qui tombait sur ses épaule et s'achevait vers taille en un ornement d'or triangulaire. Chaque pointe de ces bijoux semblait aussi effilée qu'une épée.
   Hamir était troublé. Sans doute allait t-il demander à Rasoul, qui se relevait, stoïque, ce qu'il en était. Mais il n'en fit rien. Le visage de Ravage était jeune et beau, mais ses yeux, quand il les vit, lui ôtèrent tout doute. L'expression de cette face était froide, morbide, dure, sans une once de bonté ni d'espoir, mais dans ses yeux rouges brûlaient une colère ardente, une rage, une violence, un chaos. C'était la guerre qui vivait dans son regard. Etonné, il ne se permit pas de lever le genou comme le chaman.
    La rougeoyante arrêta ses pas en face d'Hamir, et le fixa des ses deux océans de sangs. Honoré, le scarrath leva le menton vers l'être fabuleux. Il ouvrit la bouche pour prononcer un mot.

    La seconde qui suivit cet instant, sa tête vola pour retomber brutalement au sol, et son corps décapité s'éteignait devant son regard surprit. Une hache noire à l'allure sinistre était dans la main droite de l'être à essence, qui jeta un regard dédaigneux vers le cadavre du guerrier.


- … Aucune résistance ? Constata sombrement Ravage. Pas un battement de cil ? Pas un sursaut ?… Pas même... un frémissement ?... Rasoul contemplait cette scène pitoyable avec tristesse, mais s'y attendait.
-Nul n'aurait put stopper ou éviter ce coup après pareil combat, commenta le chaman.
-Voilà pourquoi je l'ai porté, dit Ravage, alors que le métal de sa hache se liquéfiait pour se glisser dans sa manche, retournant à son corps.
   Si ce mortel était incapable de l'impossible, alors il n'a aucun intérêt.
-Tu semble bien ennuyée par cette cérémonie t'honorant, rougeoyante. Pourtant, c'est toi qui demanda à ce qu'on fasse se battre à mort deux guerriers.
-Le sais tu, Namaan ? Tout ceux qui se battent ici ont les même rêves. Ils concernent la gloire, ou bien le pouvoir. Certains s'imaginent obtenir un de mes présents. Ils estiment que leur escalade et leur combat est une valeur suffisante…
    Certains humains semblent croire désespérément qu'ils sont égaux, ou ont le même potentiel. C'est une désillusion réconfortante, il est vrai. Mais ils ne devraient pas ainsi se mentir. Cette génération de mortel ne portera rien de plus valeureux qu'Arweld.
-Vraiment ? Peux tu donc voir l'avenir ?
-Si ce n'est les détails, tout se répète, éventuellement. L'histoire des mondes et de vos civilisations suis ce cycle depuis que j'ai conscience d'exister. Arweld est mort pour tenter d'enrouer un des éléments essentiels de ce cycle… Quelle futilité. Tout le temps que je lui ai donc accordé, au final, a servi dans une tâche folle.
  Mais assez parlé de cela, fit Ravage en dépassant Rasoul, marchant dans le temple en ruine en en observant les pierres. Elles ne s'étaient pas déplacées depuis son dernier réveil. Quel chiffre affiche votre calendrier ?
-1870.
-Alors c'est ainsi. J'ai bien senti que le temps était court… Pourquoi faites vous tant de bruit ?
-Puisque je dois servir de porte parole… C'est au sujet d'Ehir. Je sais que ce dernier est venu il y a une vingtaine d'année et a promit de mettre fin à tes jours.
-C'est vrai. Je m'attendais d'ailleurs à le voir… Mais, j'imagine que ceci t'as rendu furieux ?
-Il a bien mérité son châtiment ! Cracha Rasoul. Je l'ai maudit à devoir marcher au plafond. Mais, il a un devoir envers son peuple. Le trône lui revient, après un millénaire sans roi.


-Qu'attends tu que je fasse ? Fit durement Ravage, se retournant vers Rasoul. Ton disciple est un imbécile. Mais je n'ai aucun désir de refuser son aide.
-Et pense tu sincèrement que cet imbécile pourra t'aider ? Il n'a pas le talent de Mark.
-Assurément, mais Mark était naïf. Il s'est épris d'un être incapable de le comprendre, et s'est laissé duper par une belle enveloppe charnelle… Un homme d'esprit, et pourtant superficiel.
   Ehir est un mortel de nature rare. Aider les gens, les mettre à l'épreuve, ceci est dans sa nature. Sans doute le fait il plus par défi que par empathie… Quand il signa un « contrat » avec moi, sa seule exigence fut mes remerciements. Il aurait put demander à ce que je le rende presque invincible, je l'aurais fait.
   Ton disciple est un cas assez rare pour représenter un semblant d'intérêt.

-Dis moi, Yamato… Pourquoi revêt tu cette apparence, toi qui semble mépriser les humains ?
-Un jour tes questions te vaudront d'être dévoré vivant pour l'éternité, Namaan, dit la femme aux cheveux rouges avec un sarcasme cinglant.
 Je porte cette apparence pour honorer le mortel que j'ai le plus respecté. Par ailleurs, un corps si faible me permet de ne pas souffrir du soleil… Même si aujourd'hui est particulier. Je n'ai, je le crois, pas à t'en dire plus.
   Et donc ? Pensais tu me convaincre de renoncer ?
-Non. Je n'y croyais pas un seul instant, mais je pourrais dire avoir essayé.
-Pourquoi te sens tu si redevable à ton peuple, toi, l'ermite ?…
-Je suis responsable de la chute de la lignée des rois almirians… C'est la raison pour laquelle je suis condamné à cette existence.
   Ravage s'avança vers Rasoul, ne le quittant pas de son regard. C'était à peine si l'être semblait cligner des yeux. Le scarrath le dépassait d'une tête, et pourtant, se sentait mal à l'aise à l'approche de ce dernier.
-Pour un humain, ta vie est bien trop longue. C'est pour cela que tu es l'un des seuls aptes peut-être à me comprendre… Mais, si tu le désire, je peux mettre fin à tes jours. Cela me serait aisé. Qu'en pense tu ?
-Je m'en dispenserais… Je sais quand, et comment je veux périr.
-Alors c'est ainsi… Quand même toi, tu ne seras plus là, ma solitude n'en sera que plus grande. J'espère périr d'ici là.
-Tu ne semble toi même guère y croire.
-Tu sais le nombre de mes essais. Vois tu Namaan, la question me tourmente depuis des lustres… Pourquoi suis-je le seul être né d'essence à vouloir mourir ? L'idée, normalement, ne nous vient pas même à l'esprit, à nous les immortels. Très peu d'entre nous se souviennent de notre début, si il y en a eu un, et aucun n'envisage sa fin… Si ce n'est moi.


  Si je déteste tant les mortels, c'est par jalousie. La fin de votre existence. Votre repos. Votre accès au néant. Un jour, plus jamais vous n'aurez pas à vous lever, plus jamais vous n'aurez de tracas. Il m'est impossible de ne serait-ce que voir l'horizon de ma vie. Chaque incarnation se répète, je vois les même choses, et plus je les vois plus elles me sont amères. Le droit que vous, qui êtes si faibles, avez, m'est refusé. Pire encore : vous ne réalisez pas l'importance de ce don. Car les mortels savent que leur temps est limité, ils profitent plus pleinement de chaque instant de leur existence, et car leur temps est limité, jamais il ne pourront tout accomplir. Un horizon de rêve s'offrira toujours à eux tant qu'ils en ont la volonté. Et pourtant ils geignent et recherchent la force que nous possédons…
   Je ferais couler sur chaque montagne des océans de sang pour renaître en tant que mortel. Mais cela n'est pas simple. C'est aller à l'encontre des lois de l'univers, de ce qui conditionne mon existence.

-Moi aussi, si je le pouvais, je te ferais mourir, fit Rasoul avec amertume en allant s'asseoir au pied d'un pilier. Tu es un fléau pour nous. Les armes que tu as laissé dans ton sillage, les Zigarnes, le codex… Tout ceci nous a causé tant de soucis. Mais je ne peux pour autant te demander de renoncer.
-Les armes que j'ai laissé, j'en suis en effet responsable, bien que je doute que vous regrettiez la mort de Therebor, que vous me devez. Cependant, les Zigarnes sont nés de l'ambition d'un peuple comme le votre. J'ai en effet permis à des mortels d'obtenir la puissance nécessaire en leur faisant don de mon sang, mais c'est eux qui ont créé ces échecs, ces larves, et qui m'ont ensuite demandé à genoux de leur en débarrasser.
-Ils sont morts de leurs erreurs.
-Pas exactement, fit Ravage en esquissant un sourire, le premier depuis son réveil.
Ma déception fut grande en constatant que ce qui était engendré par ma propre essence ne pouvait me tuer. Après avoir détruit ces monstres, j'ai exterminé tout ce peuple. Je n'ai laissé qu'un œuf de créature… Celle que vous avez combattue, si je ne m'abuse.


 Je le reconnais, j'étais en colère ce jour là.

-Ma foi !… Rit Rasoul avant de s'étouffer dans une violente toux. Ta cruauté est bien plus grande que je l'imaginais.
-Cette cruauté, je l'appelle justice. Des mortels ont créé de telles abominations à partir de ma propre essence, ce châtiment était mérité.
-Le referais tu à nouveau ?
-… Non. Je n'en ai plus la motivation. Tuer des mortels n'est guère intéressant, et exterminer des peuples a achevé de me lasser.
-Tu raisonne là comme un enfant.
-Pour vous l'enfance, l'âge adulte et la vieillesse. Il n'y a malheureusement pas d'étape dans la vie d'un immortel… Uniquement l'accumulation sans fin de mémoire. Une mémoire qui n'a plus de sens.
-Voilà bien la différence entre nous deux dans ce cas. Je suis coincé depuis des siècles dans le dernier âge de l'homme…
-N'en éprouve tu pas une immense douleur physique comme spirituelle?
-L'on s'habitue à marcher même sur le feu si l'on a pas d'autres choix. Cela ne diminue pas la douleur, mais permet de vivre avec.
-S'habituer ? J'appelle cela devenir fou.
-Ah. Comme ça, je suis fou ?
-Veux tu que je te tue ?
-Encore une fois, non.
-Alors tu l'es, cela ne fait aucun doute.


  Par ailleurs, j'ai cru t'entendre dire que tu serais prêt à m'aider ?… Toi qui méprisais tant Mark pour sa décision ?…
-Je serais prêt à t'aider par pragmatisme. Et je serais surtout prêt à arranger la manière la moins nocive pour t'aider. Mark créa le codex, avec le désir d'à l'intérieur y récréer le monde et d'y intégrer ta conscience. Mais les sacrifices que son projet demandait étaient trop conséquents, et l'artefact qu'il a laissé derrière lui, bien trop dangereux… Ma mission première est la conservation de l'équilibre. Ce pourquoi j'éloignerais tout moyen susceptible de troubler ce dernier.
-Alors, c'est ainsi ?…

  Soudain, le sol trembla. Rasoul ravala sa salive, il savait avoir irrité Ravage. Emergea de la terre entre lui et la rougeoyante une immense tête de serpent, à la gueule assez large pour l'engloutir dix fois, et aux écailles noirs luisantes, métalliques. Ses yeux brillaient d'un éclat rouge, menaçant. Seul la tête émergeait du sol, mais sa taille laissait imaginer que la créature était immense.   Hiranyakashipu était le serpent de la montagne, le gardien du sommeil de son maître dont il était l'arme. Il émit un sifflement strident, puis ouvrit sa bouche béante, révélant d'imposants crocs. Rasoul ne se leva pas. Ravage le menaçait, et la force ne lui serait contre une telle chose d'aucun usage.
-Ne m'aurais tu pas caché quelques remèdes?…  Pour conserver cet équilibre ?
-Si tu meurs, la fin des temps est le cadet de tes soucis. C'est pour ça que tu es un danger, Yamato.
-Pourquoi te soucie tu tant de l'avenir, toi qui désire aussi le trépas ?…
-Peut-être faut il être humain pour le comprendre. Après moi, le monde ne cessera pas.
-… Si je le pouvais, j'arracherais le savoir à même ton esprit. Mais même détruire ton âme ne me permettrais pas cela.
  Ravage leva la main, et le serpent titanesque recula, refermant sa gueule sans quitter le sorcier de ses yeux rouges.
-Peu importe, dit Ravage avec lassitude. Le serpent retourna lentement sous la terre, qui se fondit comme de l'eau, avant de reprendre sa forme initiale quand le monstre disparut.
   Il ne restait plus aucune trace de son irruption. Comme si rien ne s'était passé, la quasi divinité se baissa vers la tête qui appartenait à Hamir, et la saisit entre ses mains.

Comment comptes tu m'aider ? Fit Ravage en observant mélancoliquement la tête qui lui faisait face.
-Ehir a déjà un plan. Il me suffira de l'arranger.
-Après l'avoir maudit ?
-Je l'ai puni le temps de réfléchir à la question. Et qu'il y réfléchisse également, ce n'était qu'une jeune pousse… Enfin, je ne compte pas retirer ma malédiction pour autant. Il se débrouillera bien tout seul. Par ailleurs, il n'est pas la peine qu'il soit au courant de mon aide.
-Namaan… Toujours aussi fier... et de mauvaise foi.
-J'ai beau affectionner ce sale gamin, il verrait en cela une victoire, grommela le sorcier en se levant lourdement.
-Comme cela, tu l'affectionne ?… Fit Ravage, se redressant pour soulever la tête au dessus de ses yeux, l'observant avec une triste curiosité.
Ce n'est pas l'impression qui m'a été donnée.
-Recevoir de l'affection est aussi peu habituel pour toi qu'en donner.
-Les immortels ne m'approchent pas. Vous mourrez tous tôt. Cela est préférable ainsi.

  Rasoul fit quelques pas à l'aide de son sceptre. Ses membres s'étaient quelques peu reposés, il pourrait bientôt redescendre la montagne. Bien que quitter cet être à l'air perdu l'attristait, il savait que rester serait inutile.
-Va tu retourner dormir ?
-Je viens de me réveiller, Namaan. Mes membres sont encore engourdis, mais cette question est stupide.
-Il vaut mieux que tu ne dorme pas, dans ce cas… Je tenais à te rappeler quelque chose de capital.
Il y a quelqu'un qui tiens à l'équilibre plus que moi. Il est de nature flegmatique, mais est intransigeant sur les grandes règles que tu veux briser. Et, par dessus tout, il a une dent contre toi…
-Est-ce une devinette ? Dit Ravage en fixant Rasoul du coin de l'oeil.
-Il est actuellement sur le même continent que toi, et tu te doute bien qu'il ne tardera pas à tout savoir sur ce qui se trame ici… C'est là l'avertissement que je porte. Je te parle des blanches écailles.

  Lentement, les yeux de Ravage retournèrent vers l'objet dans ses mains, avant de lever à bout de bras au dessus de sa tête.
-Basileus… Marmonnèrent les lèvres du visage de jeune femme, qui s'éclairèrent alors d'un sourire. Un si large sourire que, si l'on comparait ce dernier à son expression habituelle, il semblait lui déchirer les joues. Ses ongles se plantèrent dans la peau de la tête morte, se tâchant de rouge. La pression sur le crâne chevelu d'Hamir se faisait de plus en plus forte, tandis que la bouche de Ravage s'ouvrit très légèrement, révélant une rangée de dents blanches, et que l'expression morte du scarrath se déformait sous la force. La tête finit par éclater dans un immonde craquement organique, inondant de sang le visage de Ravage, qui relâcha les restes d'os et de chair, qui tombèrent à terre.

-Voilà donc une bonne raison pour mon réveil… Je n'avais pas terminé cela, fit l'être d'essence, dans un air satisfait, venant lécher le sang à ses doigts.

 
 Rasoul, sans dire au revoir, s'en alla, laissant Ravage à sa solitude et à sa démence. Malgré son allure calme, morose, ce corps de femme servait d'incarnation à un être sanguinaire, né pour se battre, naturellement enclin à la violence. Et il était impossible pour un immortel de changer ainsi sa nature… Le chaman n'avait pas osé le faire remarquer, mais il savait très bien pourquoi les immortels n'approchaient pas Ravage…
   Ce dernier, il n'en avait aucun doute, voudrait désosser tout être capable de le combattre.
 Telle était la rougeoyante.
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mer 13 Sep - 19:07

De la Genèse à la Fin




  La nuit est celle qui transforme l'univers des hommes en un autre ou l'évidence devient cachée. C'est ce qui rend les hommes perdus et vulnérables, et c'est ce qui leur fait haïr les ténèbres et vénérer la lumière, car une chose leur est essentielle : le savoir. Et pour obtenir ce savoir, leur sens premier est la vue. Voilà pourquoi les hommes ont toutes les raisons de craindre l'obscurité, et pourquoi ils se protègent de flammes dans l'espoir de percer la pénombre.

  Les ombres de cette nuit étaient comme des étendues d'encre qui ne sauraient s'effacer. Telles que Lucius les préférait.

  Les chandeliers brûlaient, des têtes de dragons se dessinant parmi les vaguelettes métalliques et l'émail de leurs décorations. Leur lueur rousse éclairait la jeune femme aux yeux dorés et aux longs cheveux noirs, qui de ses fins doigts déboutonnait soigneusement sa tenue, révélant de blanches épaules et une désirable poitrine à la peau lactescente. Son haut de tissu sombre tomba sur le sol et sa chevelure dans son dos, alors qu'un sourire aguicheur se soulevait sur ses lèvres roses et que son ventre lisse était à l'air libre, offert aux yeux de celui qui goûtait du regard son corps.
 Allongé sur le lit un gobelet de vin dans la main, l'homme en déshabillé ne cachait nullement le désir qui brillait dans son expression pleine d'assurance. Les vêtements qui couvraient le bas de la jeune femme tombèrent à leur tour, et les courbes de ses hanches et la délicatesse de ses jambes cessèrent également d'être un secret. S'allongeant dans les draps, Lucius pressa son corps parfait contre le torse de l'homme, qui se sentait tel un roi.
-Je me réjouis encore de notre réussite, Lucie, dit-il, car c'est ainsi que Lucius aimait être appelé sous cette forme. La famille Friedsang n'est plus que l'ombre d'elle même et le cadavre du Saint est à nous.
-Tu n'as pas l'air de ressentir de remords Gustav, fit elle avec moquerie. C'est ta famille que tu trahis.
-Je suis troisièmement Friedsang, deuxièmement vampirologue, et premièrement rusé, déclara t-il en passant son bras par dessus les épaules de la femme. Tout comme l'inquisition, les chasseurs de vampires sont poussiéreux et n'appartiennent plus à cette époque. Ceci nous empêche de tirer le plein potentiel du corps d'Eleison. Bien sur, ceci est fâcheux, mais ou on est un homme de morale, ou un homme de progrès. Cette lutte avec les vampires est fatigante et contre productive !… Ceci ne signifie pas que je n'ai aucun regret d'avoir perdu de bons éléments et de bons amis. Heilwig Friedsang n'était au courant de rien, parce qu'il était trop loyal selon moi pour un tel renversement, mais il aurait pu grandement contribuer à nos projets.
-Il y a donc bien quelques regrets là, dit-elle, posant sa main nue sur le torse de Gustav. J'ose imaginer comment tu te sens… Voudrais tu que je te console ?
-Jamais je ne dirais non à un corps comme le tiens.
-Quel flatteur !
-Allons, tu coucherais avec toi même si tu le pouvais.
-Qui sait. Pouvoir prendre une apparence masculine ou féminine à ma guise est déjà une forme de complétion en soi, puisque je connais les plaisirs des deux sexes. Sais tu que dans la culture nurenuilienne, la divinité créatrice est associée au sexe féminin, et la destructrice au masculin ? Ce concept est assez intéressant, et dans mon cas, je peux incarner ces deux aspects. N'est-ce pas une sorte de perfection ?
-Je ne pensais pas que tu t'intéressais à cela.
-Les vampires ont le temps de se cultiver. Même si, pour être honnête, c'est Dame Refinia qui m'a apprise cela.
-Nous parlons trop, et n'embrassons pas assez, dit Gustav, visiblement peu captivé par le sujet. Riant à sa remarque, elle posa ses lèvres sur les siennes avant qu'il ne le fasse et ils s'échangèrent un baiser gourmand et enflammé. Le Friedsang n'était pas vilain, et ce n'était guère la première fois qu'ils s'échangeaient de telles caresses. La main de Gustav se promena vers la poitrine de la femme aux cheveux noirs, avant de glisser vers son bas ventre, puis, lâchant les lèvres de Lucie, il abaissa sa bouche pour la poser sur ses tétons.

  Comblée, elle sourit en caressant ses cheveux blonds. Immortels, beaucoup de vampires finissaient par se lasser de l'amour charnel, qui les préoccupait bien moins que les humains. Pour Lucie et Lucius, cela était toujours un plaisir gratifiant peu importe la forme adoptée. Ressentir un puissant stimuli, physique ou émotionnel, lui paraissait même essentiel à son existence, et collectionner les femmes comme les hommes était un loisir pour le moins exaltant. Ce Gustav était très certainement trop fier pour son bien, mais cela n'était pas dérangeant, bien au contraire.

  Après avoir complimenté son corps de ses mains et de ses baisers, le friedsang suait de désir. S'allongeant sur le dos, Lucie invita son amant à ne plus attendre, ouvrant ses deux longues jambes et s'offrant toute à lui. Suivant ce mouvement, Gustav la pénétra et joua des hanches pour satisfaire sa lubricité et l'hédonisme sans fin de sa compagne. Emportés dans leur chaude étreinte, ils soufflaient et soupiraient de plaisir sur les draps. Elle se complaisait dans cette enivrante lascivité qui la faisait à chaque instant flotter sur sa peau, flotter sur son nez, flotter sur son ventre, flotter dans sa bouche, flotter dans les profondeurs de sa chair. Ses gémissements volontaires gonflaient la fierté et le désir de Gustav, mais rendaient aussi son propre plaisir plus grisant.
  Lucie croisa ses bras et ses jambes sur l'homme, l'accrochant à elle. Quand elle le sentit à bout, elle approcha tendrement ses lèvres du cou de Gustav, et y planta sans prévenir ses deux longs crocs. Le friedsang ne se rendit pas de suite compte, plongé dans l'acte, de ce qu'elle venait de faire. Quand il ressentit les dents enfoncées comme des aiguilles dans sa nuque, il paniqua, interrogé, perdu, trompé, et tenta de se débattre. Mais la force de la vampire le retenait bien là où il était, dans la position où il lui faisait l'amour, et elle se délecta de sa surprise et de sa frayeur. La sensation électrisante de la jouissance se mêla au divin plaisir de l'absorption du sang, tandis qu'elle faisait sienne la chaleur humaine de sa victime. Tout son corps en fut récompensé, et celui de Gustav ne tarda guère à devenir un cadavre pâle au traits creux, tombant faiblement sur elle, le regard halluciné.
-Félicitation Gustav, fit-elle en se léchant les canines. C'est le meilleur orgasme que tu m'aies donné.

  Quelle mort ironique pour quelqu'un qui était sensé tout savoir sur les vampire, se dit-elle, repue. Ne pas être au contact direct avec eux, n'était-ce pas une notion de base ?
  Voyant l'état de Gustav et se souvenant de ses réactions quand il s'angoissait entre ses cuisses, la vampire manqua de rire. Donner ce genre de mort l'amusait toujours autant. Causer la fin de l'existence dans un acte supposer provoquer la création…
  C'était comme parodier la vie.


 
*
Quand Lucius s'était éveillé, ce jour de 1796, il était désorienté comme un enfant perdu. Tout les vampires l'étaient, le jour de leur métamorphose. Il voyait, et sentait à l'intérieur de lui, que son corps avait changé. Son sang ne s'écoulait plus naturellement dans son corps, la pompe dans sa poitrine inactive, et ses muscles lui paraissaient engourdis. Adossé sur un lit, le jeune vampire, ne se reconnaissant plus, paniquait et gesticulait sous les regards de ses aînés qui l'observaient avec une certaine curiosité.
« … Le bras s'est bien fixé. »
« Il n'a pas l'air en bon état pour autant... »
« Madame l'a récolté sur un champ de bataille, comprends sa détresse ! Et va appeler Damoiselle Roberta ! »
Il ne pipait mot à ce que ces créatures disaient en le regardant de leurs yeux luminescents, et, craignant pour sa vie, se pressait contre le matelas de peur d'être dévoré. Ou était l'Empire ? Et les rebelles ? Sa mémoire embrumée ne se souvenait que de son bras arraché, de flots de sangs, de ses confrères qui l'avaient abandonné, de la nuit froide qui l'enveloppait, et de cette femme aux cheveux rouges. Elle lui avait tendu une belle main alors qu'il s'accrochait à la vie avec des ongles écorchés. Lucius n'avait guère réfléchi, même si la douce voix lui avait clairement déclaré ses conditions et les conséquences à venir… Lucius voulait survivre.
  Et Lucius survécut. Les créatures lui expliquèrent calmement qu'il était loin du champ de bataille, et était maintenant tout comme eux, un vampire. Les chocs qu'il avait subi l'avaient plongé dans l'inconscience après sa transformation. Ces monstres, car les vampires les plus faibles étaient laids, étaient bien habillés et se comportait de manière tout à fait polie avec lui, le considérant déjà comme l'un des leurs.
  Lucius ne mit que peu de temps à accepter sa nouvelle nature, la surprise passée. Ce qu'il voulait, c'était vivre, et cela n'était qu'une manière comme une autre. La perspective même de boire du sang pour subsister ne le dérangeait pas tant et lui paraissait tout juste étrange. Ainsi allait la vie.

  Il se souvient très clairement de sa première rencontre avec Roberta Hulgens. Une femme maniaque et autoritaire qui tenait à s'imposer dès le début comme sa supérieure. Derrière la maîtresse de maison, c'était elle qui gérait tout, elle ! Et pourtant il voyait une certaine candeur dans cette excentrique obsédée autant par l'ordre que par le tic tac de ses montres. Elle lui fit regretter bien sur, dès le premier jour, de la considérer avec légèreté, et pouvait se montrer pour le moins esclavagiste avec le personnel immortel, mais beaucoup l'affectionnaient et admiraient sa loyauté sans faille envers la maîtresse de maison, pour qui elle avait une abondante adoration. Roberta était un des véritables piliers du manoir de la Reine écarlate et offrait une immense dévotion à son travail. Lucius la trouvait étrange, mais assez charmante.

  Rapidement, ce dernier se fit à sa nouvelle existence et à son nouvel univers, les serviteurs vampires, des gardiens à la vieille lavandière, lui devinrent familier et il oublia sa famille de sang qui l'avait abandonnée à la guerre. Bien sûr, il ne l'aurait sûrement jamais regrettée.
  Au centre de cet univers se trouvait la Dame Vampire, Refinia. Sa sauveuse, celle qui lui avait donné une seconde chance quand tout lui avait échoué. Mais ce n'était pas cela qui impressionnait Lucius, pour qui la reconnaissance n'avait jamais grandement pesé. La femme aux cheveux rouges était vaine, railleuse et précieuse, mais elle avait bel et bien la beauté et la dignité d'une reine. Il le comprit quand sa présence fut demandée et qu'il grava son image dans son regard pour la première fois, et saisit alors tout le profond respect que ses vampires avaient pour elle. Il se souvient que ce jour là, Refinia l'invita poliment à s'asseoir comme un ami, et alors, elle lui raconta pourquoi lui, d'entre tout les mourants, fut choisi pour recevoir sa morsure.
  « Tu es un homme rusé et opportuniste, dit-elle, car il semblait qu'elle connaissait déjà toute son existence. Et tu as gâché ces talents en tentant de tuer ton frère pour un petit héritage. Tu méritais amplement ton châtiment de mourir envoyé en première ligne contre les rebelles, mais… Je voulais offrir une suite à ton histoire. Tes talents me seront utiles. Tu apprendras ici, et au fil de tes je l'espère très longues années, qu'il y a des choses bien plus hautes que l'argent et le pouvoir, bien plus désirables, et bien moins quantifiables. »
« Je ne suis qu'un fils de petite noblesse. N'auriez vous pas d'autres motifs ? »
« Car j'en aurais besoin ?… Si cela te fais plaisir, tu étais beau, et je m'attends à ce que tu le devienne plus encore en tant que vampire affirmé. Il n'y a pas de mal à s'approprier des belles choses. Cependant, tu es aussi un personnage intéressant… Tu accepte les faits avec un flegme, à présent. Tu vas à présent te nourrir de sang humain. Tu vas tuer, et être considéré comme un monstre. Cela ne te dérange pas ? »
« Il est trop tôt pour le dire, mais n'est-ce pas ce que je suis maintenant, un monstre ? Je n'ai guère envie de me détester moi même pour autant. »
« Tu étais bien effrayant, pour un humain… Mais n'importe quel loup se discipline. Tu apprendras, Lucius, que le monde est une chose merveilleuse et que l'observer est comme le posséder. Je suis tout les jours au théâtre, et le rideau ne se ferme jamais. Admirer la pièce sans fin, n'est-ce pas le plus grand don qui soit ? »

  Ainsi commença sa seconde vie. Refinia était pour lui également une excentrique, mais il y avait une certaine dignité dans son point de vue, et une certaine justesse. L'Immortalité était bien meilleure appréciée qu'utilisée. Comme la Dame Vampire l'avait prédit, les luttes pour les possessions perdirent vite pour lui du sens… Une idée nouvelle et insoupçonnée de la direction de son être se développait en lui, tandis qu'il servait sa Dame.
  Et pas un seul jour parmi eux, Lucius ne fut malheureux.


         
*

-Mesdames, je vous présente le véritable Saint Eleison.
  Lucius avait déclamé ceci d'un air fort et théâtral, mais tout ce que Kazhaar Dyra et Naja Naquanda voyaient était un corps desséché en robe poussiéreuse hissé comme un prince sur un grand trône noir. La dizaine de tubes qui se plantaient dans son corps et en extirpaient les fluides, les crocs jaunis de sa bouche, les yeux laiteux et à l'air mort, les fioles qui s'emplissaient de sang… Tout ceci avait un air certainement  macabre.  Autour du corps se trouvaient deux individus encapuchonnés de blanc, qui semblaient l'examiner et vérifier avec soin que toutes les installations étaient bien en ordre.
-Et tu sais comment cette chose fonctionne ? Demanda Kazhaar, hésitante.
-Oh, bien sûr. Un homme fort urbain m'a tout appris avec grand plaisir sur la vampirologie et j'ai avec moi tout les documents traitant de l'étude du corps.
-D'ailleurs, qu'est-il est advenu des vampirologues ? Ajouta Naja. Je ne les ai pas vu depuis l'attaque.
-Disons que la plupart d'entre eux n'étaient plus vraiment utiles ?… J'ai pris l'apparence de Gustav Friedsang, et je m'en suis débarrassé. Mais j'avais quelque chose à vous montrer, puisque vous êtes les deux vraies meneuses des Personnajes.
  Sur ces mots, Lucius claqua des doigts de sa main droite, appelant les deux chercheurs qui, quand ils redressèrent la tête, se révélèrent masqué de noir et de lunettes en gros verres. L'un d'entre s'approcha des vampires.
-Je suppose que tu veux nous parler des trois personnes derrière ce rideau ? Fit Kazhaar, la méfiance dans le regard, en indiquant un grand voile noir auprès des multiples fioles et autres ustensiles alchimiques ou chirurgicaux. La précision de ses sens ne manqua de surprendre Lucius, qui ne pouvait ressentir ce détail dans la salle baignée de l'odeur du sang.
-Touché, répondit il, avant de lancer au chercheur : Ouvrez, ne cachons rien aux dames.
L'ordre fut donné et exécuté. Quand l'épais tissu s'écarta, Kazhaar écarquilla les yeux de surprise et de frayeur. Installés dans des sarcophages ouverts inclinés vers l'arrière se trouvaient trois humains, une femme et deux hommes inconscients, et pour la plupart assez jeunes. Le plus vieux n'avait pas trente ans. Ils avaient beau partager le teint pâle des vampires, il étaient humains et avaient un air bien plus maladif. Voir ces individus ainsi disposés, endormis et vêtus de robes noires, faisait courir des vers de dégoût sur les épaules de Kazhaar, mais Lucius, avec son flegme habituel présenta les dits individus.
-Voici les prêtres de sang, fit il en les désignant un à un de la main qui flottait dans sa manche gauche, qu'il portait plus longue que son bras par excentricité. Ce sont des humains ayant reçu le sang d'Eleison. Par raison de commodité, je n'ai gardé que les trois meilleurs sujets, leur taux de synchronisation et leur résistance étant très élevée.
-Voilà ce qui se trafiquait dans les sous sols du manoirs et dans les sous sols secrets, dit avec intérêt Naja, contemplant les trois humains. Pourquoi les avoir placé dans un sommeil artificiel ?
-Ils sont incapable de trouver naturellement le sommeil à cause du sang qui coule en eux. Ce qui ne signifie pas qu'ils n'en ont pas besoin, cette mesure est donc nécessaire.
-Ce sont toujours des humains ? Que savent ils faire ? Dit Naja, pressée d'en savoir plus, tandis que Kazhaar détournait le regard des trois personnes inertes.
-Ils restent des humains, mais leur sang n'est plus propre à notre consommation alors inutile d'y penser… L'hémomancie est leur principal atout, et ils peuvent résister à un grand nombre de traumatismes physiques. Ils peuvent aussi utiliser des tomes inquisitoriaux, et j'ai d'ailleurs une réplique de l'artefact de Saint Eleison en personne.
-Ils sont donc particulièrement dangereux pour nous… Es tu sur de ton coup ?
-Ces derniers ne jurent que par le cadavre et me sont obéissants… Leur stabilité physique fut la meilleure, mais ils furent les plus atteints mentalement.
-Il suffit ! Clama Kazhaar, levant la voix. Je ne veux pas entendre de telles choses.
-Je ne fais que vous renseigner sur nos atouts, mademoiselle…
-En apprendre plus sur ceci me répugne. Ces expériences sur ces pauvres gens sont…
-Si cela vous répugne tant vous n'avez qu'à les libérer, dit Lucius en haussant les épaules. Personne ne saurait vous en empêcher.
-… Si j'échoue, alors je vous autorise à les utiliser. Cependant, je ne veux pas en voir plus.

  Ces mots ainsi prononcé avec fermeté, elle tourna les talons et s'apprêta à sortir de ce qui était pour elle un musée des horreurs.
-Nous nous reverrons pour le plan d'attaque, lâcha t-elle sans se retourner, avant de disparaître pour de bon. Les yeux de Naja et de Lucius la suivirent jusqu'à ne plus l'apercevoir du tout.

-Notre supérieure est bien sensible, fit la vampire en croisant les bras.
-Ne lui reproche pas cela, dit Lucius un sourire compatissant aux lèvres, sa main gantée de noir venant caresser la joue d'un des sujets inconscients. Elle s'identifie à ces derniers. Et je sens qu'elle a peur qu'on tente de l'utiliser.
-Et cela n'est-il pas vrai ?
-Ne joue pas avec le feu ma chère, tu sais de quoi elle est capable… Cette femme déteste les vampires, tu sais ? Au final, pourquoi ne serait-elle pas celle qui nous trahis ?
-La perspective n'a pas l'air de te déplaire.
-Ne dis pas de bêtises, fit il dans un léger rire. Je considère simplement les possibilités. Mais que dirais-tu d'assister à leur réveil ? Je n'ai guère besoin du regard de notre dame pour te montrer ce qu'ils savent faire.
-Mais ce sera avec plaisir.

  Lucius commanda aux deux vampirologues d'éveiller les trois sujets et ces derniers, l'air soucieux, prévinrent des potentiels risques. Le vampire dit qu'il ne fallait guère s'en soucier, insistant poliment pour qu'on sorte ces derniers de leur stase dès maintenant, et les chercheurs se mirent au travail, commençant les incantations pour les réveiller. Alors qu'ils étaient côtes à côtes devant ces corps dont les muscles frémissaient de nouveau, Naja posa affectueusement sa tête sur l'épaule de Lucius, observant avec attention les futurs prêtres de sang, et il passa doucement son bras autour du cou de la vampire.
  Les yeux des corps s'éveillèrent. Naja désirait l'épanouissement du potentiel de leur race et de leurs capacités, il comprit donc aisément l'intérêt qu'elle avait pour ces personnes qui représentaient une nouvelle possibilité. Kazhaar quand à elle désirait prendre sa revanche sur Refinia, qui lui avait infligé un traitement similaire à ce que les Friedsang firent à ces enfants…
Ce que voulait Lucius était tout autre, et ces finalités n'étaient pour lui que des phares qui lui permettaient de mieux naviguer. Son but, qu'il était bien plus approprié de qualifier de caprice, était bien plus désirable, et bien moins quantifiable.


*


Ce jour là la tour de l'horloge du manoir était habitée par un vacarme bien plus féroce que d'habitude. Quand Lucie entra dans la salle de l'observatoire, elle manqua bien de subir l'attaque involontaire de quelques écrous et rouages qui chutèrent à ses pieds dans un choc métallique, la forçant à esquiver nonchalamment quelques pièces de métal jetées sans grande conscience. Devant elle s'étendait tout un mur de mécanismes complexes auxquels elle ne comprenait guère grand-chose, et partout sur le plancher se trouvaient divers outils et objets d'acier et de verre. La silhouette de Roberta Hulgens se trouvait en haut de ce mur, la tête plongée dans les mécanismes.
« Quoi ? » S'exclama t-elle, irritée, en détournant son visage de son travail pour remarquer Lucie, qui la salua de sa main gauche, agitant dans l'air sa longue manche.
« Tu n'as pas l'air de bonne humeur. »
« Serais tu là pour te moquer de moi, par le plus grand des hasards ?... »
« Non. Même les vampires peuvent avoir des problèmes sentimentaux, surtout une femme sensible comme tu l'es. »
  Roberta était habituée aux taquineries de sa part, mais son visage résigné révélait bien que Lucie avait vu parfaitement juste et cela sans le moindre effort. Pour la gouvernante du manoir, entièrement dédiée à son travail, mettre fin à une relation amoureuse avec un homme était aussi exceptionnel qu'en commencer une, et malgré ses talents, elle ne comprenait que peu de choses à ce qui reliait les gens entre eux, ou même à ses propres émotions. C'était un cas ou Roberta Hulgens était, comparée à sa collègue, impuissante.
« Tu veux faire une pause ? Proposa Lucie dans un sourire amical. On peut en parler, si tu veux. »
« Je ne te permets pas de me traiter comme les mijaurées humaines de mauvaise vie que tu fréquente. Qui plus est tu sais très bien que je ne me fatigue jamais à la tâche. »
« C'est ce que tu ne m'as l'air guère efficace. Vu l'excitation avec laquelle tu manie tout cela, tu pourrais casser quelque chose, et je sais très bien que tu vois la maladresse comme la pire tare du monde. Ne voudrais tu donc pas détendre un peu ce qui pèse sur ton esprit ? »
« … Soit, je t'accorde une heure, pas plus. J'avais prévu de prendre le thé, de toute manière. »
Quel mensonge évident, se dit elle, alors que d'un bond Roberta atterrit sur le plancher. Comme Lucie s'y attendait, sa collègue ne fut guère avare, une fois lancée sur la conversation, pour lui confier ses soucis et ses doutes. Elles parlaient ainsi entre amies, et elle n'hésita pas à lui donner des conseils et encouragement chaleureux. Cela l'amusait un peu de voir cette vampire de presque trois siècles en proie à des troubles relativement triviaux.
  Ce n'était point par hasard également qu'elle avait pris son apparence féminine en vue de cette conversation. Toujours, Lucius choisissait son apparence selon la personne qu'il fréquentait, adoptant le sexe qui mettrait le plus à l'aise cette dernière ou la charmerait le plus. Et c'est en tant qu'amie féminine que Roberta s'ouvrait le plus à lui sur ce genre de soucis, ceci même si elle savait pertinemment qu'elle était née en tant qu'homme. Lucie s'était tant habituée à se prendre au jeu que cela était devenu une seconde nature, son origine n'ayant guère d'importance. Les mensonges devenaient vite des vérités, et les vérités d'autant plus vite des mensonges.
  Lucie se sentait toujours parfaitement honnête en tant que femme, parfaitement honnête en tant que meilleur amie de Roberta, et c'est avec autant de sincérité qu'elle appréciait ces moments d'amitiés.

  Avec Refinia, sa Dame, son rapport était différent mais encore plus étroit. Depuis sa transformation, elle n'avait jamais manqué de conseil envers son protégé, qui devint par la suite un des hommes en qui elle avait le plus confiance. Mais cela était plus que cela encore. Tout comme Refinia aimait Roberta Hulgens comme sa fille, elle était pour Lucius comme une mère. Toujours, il l'avait estimée, aimée, et respectée comme telle. C'était ainsi que son pouvoir était à ses yeux plus puissant que celui des autres seigneurs vampires, car presque jamais il ne voyait sa dame faire usage de la menace ou de la force, et jamais il n'eut de doute que sa Dame était le meilleur maître qui était.

L'Amour qu'il lui portait lui aussi, était sincère.


*
 

Le plan s'était mis en marche. Les quatorze Personajes, avec Kazhaar à leur tête, étaient apparus dans la nuit au manoir de Refinia, loin dans les montagnes de la bordure Tarodienne, et avaient débuté les hostilités. Les serviteurs de la Reine écarlate, qui virent approcher les vampires hostiles masqués et couverts de cape noires, se révélèrent, et les deux forces étaient égales. Un conflit impliquant plus de dix vampires était une rareté à voir, et particulièrement quand ces derniers se trouvaient dans différents camps. Kazhaar semblait exaltée par l'approche de son objectif, mais aussi, Lucius le soupçonnait, par le pouvoir qu'elle détenait à présent. Un pouvoir suffisant pour appeler la Dame à sortir de chez elle pour venir lui parler d'égale à égale.

  Mais Lucius se tenait éloigné de la bataille, observant les événements caché dans les hauteurs montagneuses que côtoyait le manoir. Accroupi dans la roche, là où il pourrait voir et entendre avec aisance tout ce qui se tramait en bas, il attendait avec impatience de voir la grande confrontation. Pour Kazhaar Dyra, c'était peut-être la conclusion d'un histoire qui avait commencé il y avait trente six ans, quand lui même enleva la jeune fille sous ordre de Refinia. La vampire immaculée, couverte de ses cheveux comme d'un habit blanc, attendait avec assurance aux portes du manoir. Mais cette fois, si la Dame ne se montrait pas, elle n'aurait aucune honte à arracher les portes. La rencontre était inéluctable.
  Et finalement, les portes du château s'ouvrirent, et elle apparut suivie de Roberta. Refinia, la reine aux cheveux rouges et à la robe noire, dans toute sa dignité et sa noblesse, daignant exposer sa présence à la jeune Vampire qui l'observait déjà avec un air de victoire. Cependant, le visage de Refinia lui était ferme, signe d'une colère contenue.
  Le rideau s'était ouvert, et cette fois elle ne serait pas la spectatrice, mais l'antagoniste de cette histoire. Il n'y avait pas d'autre issue, et Lucius brûlait d'impatience de voir le déroulement de ce dialogue.
-Quitte ces lieux sur le champ, clama froidement Refinia. Je ne suis guère d'humeur à plaisanter, ma toute petite fille.
-Ne faites pas comme si vous étiez surprise, grand mère, dit Kazhaar, un sourire en coin.
-Je ne m'attendais guère à ce que tu vienne me provoquer ainsi et maintenant. Sans doute ai-je fait l'erreur de te croire plus raisonnable que tu ne l'es.
-Vous n'imaginez pas combien j'ai attendu ce jour, fit la Dyra en observant ses doigts s'agiter dans sa paume. Et me voilà, à présent, devant votre royaume.
-Tu n'observe pas correctement la situation, dit la dame vampire entre ses dents, retirant un à un ses deux longs gants noirs pour les tendre à Roberta, qui les saisit avec respect et crainte, sachant ce qui se préparait.
Il n'y a pas si longtemps, tu me demandais si j'étais rouillée. Tu vas pouvoir le vérifier de tes yeux.

  Ce n'était pas avec sarcasme et dédain qu'elle disait cela, mais avec un visage qui reflétait son impatience devant ce qui était pour elle outrageant. Déjà, ses bras rougissaient, le sang bouillonnant dans ses veines. Lucius n'était pas sur que Kazhaar puisse gagner, mais cela importait peu dans son plan, et ne dérangeait guère l'aspect dramatique de ce combat. Lucius lui même n'avait jamais vu Refinia réellement se battre, et elle ne faisait usage de ses véritables pouvoirs que quand quelqu'un parvenait à la faire sortir de ses gonds.

-Je peux tolérer tes mesquineries, ma toute petite fille, prononça sèchement Refinia, son irritation de  moins en moins contenue. Je peux souffrir tes insultes et tes provocations… Mais que tu vienne m'attaquer, moi, dans ma demeure, ça, non. Je moque de tes nouvelles capacités tout comme de tes nouveaux amis : tu ne t'en sortiras pas indemne...


Dans un sourire plein d'audace, la vampire à l'air juvénile n'attendit pas les prochains mots de la dame pour courir vers elle avec un air félin et hostile. Refinia leva son bras cramoisi vers elle, le sang dans sa chair semblant presque luire, et un éclair rouge fondit de sa main vers Kazhaar, qui l'évita avec aisance d'un bond, semblant presque subitement réapparaître devant la Dame Vampire pour lui donner un coup de poing dans le plexus de bas en haut, la projetant comme un boulet de canon dans le premier étage de son manoir, explosant les pierres noires du mur au passage. Roberta, horrifiée en voyant cela, s'apprêtait à attaquer Kazhaar en réponse, mais fut interrompue par la voix claire et forte de sa propre supérieure.
-Ne viens pas te mêler de cela, Roberta, fit-elle, sa voix se perdant dans les débris et la poussière du mur du noble bâtiment. Punir cette enfant est ma responsabilité. Tu devrais aider le personnel à exterminer la vermine.
-Ce sera fait, Madame, répondit Roberta, s'éloignant sans quitter du regard Kazhaar qui avait l'attention levée vers les dégâts qu'elle avait causé, non pas aux bâtiments mais à la Dame Vampire, que Lucius ne pouvait voir de sa position. Quand Refinia émergea des poussières, sa tenue était déchirée, sa coiffure désordonnée, et son regard enflammé. Elle avait déjà suffisamment guérie pour se relever, et le bas de sa robe s'enflammait, révélant les jambes de Refinia qui, comme ses bras, prirent un aspect fumant et ensanglanté en dessous des cuisses. Entre ses lèvres rouges se découvrit un rictus carnassier, et elle défit ses cheveux pour laissert tomber une cascade sanguine sur ses épaules, dont la couleur semblait irradier. Déchirant l'arrière de sa tenue, des ailes à la coloration organique sortirent de son dos, du sang bouillant coulant également en elles.
  Refinia n'avait plus l'air d'une dame noble et distinguée, et sa nature vampirique ressortait avec une puissance inouïe. Elle avait l'air d'un véritable être infernal, et le rouge qui brûlait sous sa peau s'opposait au blanc pur qui recouvrait celle de Kazhaar. Dans la nuit, les deux superbes vampires étaient un véritable plaisir à voir.
 
  Elles s'élancèrent, comme un démon contre un ange, et le début de l'acte final débuta. Les projectiles sanguins de Refinia voletaient dans l'air et dans toutes les directions, et Kazhaar les évitait en bondissant avec tout autant d'agilité, consciente qu'elle ne pourrait encaisser que peu de ces puissantes attaques. Ceci n'était comme aucun combat que le dit Haut Sang a mené jusqu'alors, car l'orage rubescent qui se déchaînait sur elle l'obligeait à repousser les limites de son corps et de ses réflexes. Il se demandait comment pourrait-elle tenir, mais cette fille était pleine de ressources et de volonté. Une fois de plus, elle parvint à frapper la Dame Vampire qui volait dans les airs, la forçant à se fracasser contre le sol. Le combat se retournait, contre toute attente, à l'avantage de Kazhaar. Elle était définitivement plus vive et plus forte que Refinia, et lui brisa les jambes sur le champ avant que cette dernière ne se relève. Du sang assez chaud pour faire fondre l'acier gicla et s'écoula en flaque sur le sol, poussant Kazhaar a reculer d'un saut en arrière. A terre, l'épaule également ravagée, Refinia exprima un léger rire, qui fit faiblir l'expression de confiance de Kazhaar.

-Bravo, s'exclama t-elle dans une ironie aride. Tu es remarquablement forte. Regarde l'état dans lequel je suis ! N'es tu pas satisfaite ?
-Vous vous moquez de moi ?
-Ai-je l'air de jouer la comédie ? Fit Refinia en bougeant le bras désarticulé qui s'attachait encore à son épaule brisée. Félicitation, Kazhaar Dyra! Ne devrais tu pas être fière des pouvoirs que je t'ai remis ? N'est-ce pas grâce à cela que tout ces chiens te suivent et te nomment Haut Sang ?
-Vous ne récoltez que ce que vous avez semé, dit-elle avec amertume.
-Moi ? Moi, je n'ai fait que te transformer. Le reste n'est pas de mon fait.
  Kazhaar serra les dents et les poings. Les mots de Refinia semblaient véritablement l'attaquer, comme si le combat continuait toujours mettre quand elle était à terre. Et pourtant, c'était elle qui se tenait debout, sans même une éraflure.
-Réalisez vous ce que être le ''Haut Sang'' signifie ? Cela signifie être traquée par des vampires qui voient ce qui coule dans votre chair comme autant de pouvoir que de plaisir, comme autant un grand cru qu'un château. Cela signifie être un sujet d'expérience pour les humains, qui ne me traitent guère différemment d'un monstre ! Savez vous seulement pourquoi j'apprécie le pouvoir que je possède maintenant ? Parce que je n'ai plus à être cachée, ni à être protégée ! Pour ne pas servir d'objet aux autres, je DOIS les dominer. Je n'ai jamais eu le choix. Vous ne m'avez pas laissé le choix ! Pourquoi, parmi tout vos vampires, suis-je la seule à n'avoir eu aucune décision quand à ma transformation ? Pour une vengeance datant d'il y a deux siècles, de laquelle je ne savais rien !
-Tu n'as pas l'air pourtant de mal te porter.
-Je me porterais mieux si je pouvais redevenir humaine !
  Ces mots criés semblaient s'être soudainement échappés de la poitrine de Kazhaar, de manière incontrôlée. Le visage de Refinia devint ferme et stoïque, alors que son regard était fixé vers Kazhaar et que la flaque de sang s'écoulait lentement vers elle.
-… Ce combat n'est pas un combat d'ego comme vous le pensez, reprit Kazhaar, la voix chevrotante. C'est une vengeance, comme votre haine absurde envers les Dyra. Que pensiez vous ? Que votre gentille toute petite fille allait rester patiemment dans son coin, sans faire de vagues, quand vous avez volontairement arraché son humanité dans un rituel douloureux et humiliant ? Vous pensez que ça n'a pas de conséquence, que vous êtes au dessus de tout ça ?
  Il y a tant de choses qui me manquent autant que le soleil et auxquelles je n'ai jamais pu dire adieu… Même le peu que j'ai réussi à construire est en vérité si fragile. Si vous saviez, ce que ca fait d'être découpée en morceaux, puis vivre enfermée et séparée en six pendant des dizaines d'années ! On devient folle, là dedans. Le temps n'a plus de sens, ce que l'on pense non plus, on récupère chaque bruit, chaque sensation, pour tenter de croire qu'on existe encore ! Et j'ai fait tant d'efforts pour prétendre que tout allait bien, juste dans l'espoir de voir un futur heureux devenir réalité.
  Mais il ne le sera jamais. Vous aviez raison, et je ne peux plus mentir là dessus. Je ne pourrais pas obtenir la quiétude, ni regagner mon humanité. Je peux à peine être bonne en tant que mère, en tant que femme, et une part de moi me hurle de pleurer. Mais je peux faire ce que vous voyez ici ! Votre monde nocturne pourri par les vers va s'effondrer, et vous avec! Tristement, je ne pense pas que vous pourriez survivre un séjour entre six boites.
-Tu as donc fini ton discours ? Dit froidement Refinia.
-… C'est tout ce que vous avez à répondre ?
-Je prends cela pour un oui.

  Kazhaar se rendit compte trop tard que ses pieds déjà baignaient dans le sang de Refinia. Ses cheveux ne sauraient absorber une telle quantité d'hémoglobine, et déjà le liquide rouge se glissait dans son armure. Kazhaar était trop secouée pour réagir correctement, et le sang de la Dame Vampire déjà en elle se mit à bouillir tel le magma, circulant dans tout son corps. Dans des atroces cris d'agonie qui laissaient imaginer la douleur qu'elle ressentait, la vampire était brûlée de l'intérieur. Tombant au sol, incapable de faire quoique ce soit, elle convulsa alors que le sang de Refinia détruisait chaque parcelle de sa chair.
  Se relevant et faisant craquer ses os, ses blessures guéries, Refinia s'approcha de la vampire aux cheveux blancs, s'accroupissant devant elle en l'observant souffrir son supplice sans ciller ni en tirer un quelconque plaisir.
-Apprends que j'ai la décence d'écouter les gens jusqu'au bout quand ils parlent, ma chère, et que j'ai bien entendu tout ce que tu as dis. Je suis en effet responsable d'avoir ruiné ta vie, et même responsable de ce que tu es maintenant. Cependant j'ai bien peur que tu n'adresse pas ces paroles à la bonne personne… Je suis Refinia, la Reine écarlate, tu es ici chez moi, et jamais tu n'auras d'excuses de ma part.
 

  Kazhaar, comme Lucius s'y attendait, avait finie dominée par sa dame. Après une tirade passionnée, elle s'était finalement faite vaincre. Cette conclusion n'était pas entièrement déplaisante, et après un combat bref comme furieux Refinia brillait de gloire et de dignité en assumant ainsi ses actes. Même s'il préférait vivre l'action, il avait été exalté par les événements…
Mais ce final manquait d'un retournement dramatique.

  Quand Lucius apparut sur le champ de bataille, Roberta fut la première à le repérer et à accourir près de lui, affolée par la situation. Ces vampires rustres étaient bien organisés et elle ne s'attendait guère à rencontrer une réelle résistance, cependant voir son collègue si soudainement ne pouvait qu'attirer son attention, comme il s'y attendait.
-Je vois que j'arrive à temps, dit il en observant le chaos ambiant.
-Tu es plutôt monstrueusement en retard !
-Je n'étais pas au manoir, justifia Lucius en levant une de ses paumes.
  Refinia, qui s'assurait que Kazhaar était bien inoffensive, leva le regard vers son serviteur dont elle n'attendait pas le retour. Il semblait que dans cette situation, elle ne se demandait pas que faisait il ici et maintenant quand rien ne les informait de l'assaut, car sa présence était avant tout une nouvelle favorable. Kazhaar vaincue, les intrus seraient en effet aisément repoussé, et son visage se détendit en conséquence. Lucius lui rendit son sourire.
-Je te passerais un savon plus tard, prononça sévèrement Roberta. Ces jeunes vampires ont à leur tête Naja Naquanda, tu dois la connaître, non ? Aide moi à m'en débarrasser.
-Bien évidemment.

  Roberta n'attendit guère Lucius pour s'élancer, et il la suivit dans son mouvement. Un pieu de bois émergea alors de sa manche, et, interrompant la course de la vampire en lui attrapant l'épaule droite, il lui transperça le dos, la pointe de l'arme explosant la poitrine pour en ressurgir. Ce n'était ni la douleur, ni l'effroi, ni la colère qui marquait le visage de Roberta Hulgens en observant, le corps secoué de spasmes, le bois qui lui traversait le corps, mais une expression d'absolue incompréhension. Et, avec cette même fascinante figure perdue et anéantie, cette dernière périt, sans même croire à ce qu'il venait de se produire.

  Qu'est-que trahir ? La trahison, c'est avoir fabriqué une image de soi, pour un jour l'invalider, révéler la confiance portée comme sans valeur, dévoiler cette image comme étant à présent fausse. Pourtant cette image a indéniablement existé. Volontairement, ou involontairement, elle a du être faite, car un mensonge sans substance, sans vérité, ne peut convaincre personne. Trahir, c'est créer une chose, pour par la suite la détruire. C'est acquérir le pouvoir de faire et de défaire.

Trahir est un pouvoir divin.

 Refinia venait de voir celle qui était pour elle comme sa propre chair se faire assassiner, sous ses yeux, par l'homme en qui elle avait le plus confiance au monde. Après l'étonnement et l'horreur, ce fut une rage folle qui anima ses traits avant qu'elle ne fonde vers Lucius, semblant presque s'enflammer de pourpre. Mais, dans sa charge, un cercle de runes dorées se traça sous ses pieds, et ses bras s'élevèrent en l'air, maintenus par une force invisible. Le vampire n'avait pas bougé d'un pouce, et tenait toujours le corps inerte de Roberta.

  Trois figures drapées de noirs étaient apparues près de Lucius, semblant surgir du sol dans des flaques de sang. L'une d'entre elle tenait un épais livre à la couverture dans ses mains, et les deux autres avaient levé les deux bras vers Refinia, semblant dans une extrême concentration. La Dame vampire était dans une colère jamais connue encore, et les trois individus semblaient frémir en la réduisant à l'impuissance.
  Et Lucius l'observait, incapable d'en détourner son regard, alors que le corps de Roberta reposait lourdement sur sa poitrine. Le vampire semblait secoué par les émotions qui l'assommaient presque, tant que s'il était humain son visage se serait noyé de larmes.
   Car c'était là le jour pour lequel il avait tant vécu. Cette affirmation de son être éveillait en lui un plaisir puissant et presque physique, une sensation de capacité suprême qu'il ne pouvait obtenir que par la destruction de son précédent être.
  C'était son apothéose.

-Lucius… Siffla Refinia, du sang fumant coulant de ses yeux. Je ne sais pourquoi tu as fait cela mais je jure sur mon honneur que jamais tu ne recevra de pardon !
-Je n'en rechercherai pas, dit il en secouant sa tête, se remettant de ses émotions. Tout ce que je voulais de vous je l'ai obtenu à l'instant…
-Jamais… Jamais je ne t'aurais cru aussi perfide ! Je te faisais confiance, autant qu'elle ! Alors dis moi donc, est-ce par lassitude que tu as fait ça ? Par ambition ? Vas y, mon enfant, crache moi tes réponses avant que je ne te réduise en cendres.
-Madame… C'est vous qui me disiez que nous sommes tous autant que nous sommes, des acteurs. Et quel piètre acteur ne saurait jouer qu'un seul rôle dans sa vie ? L'ironie du sort vous aurait sûrement amusée, si vous n'étiez pas une des héroïnes de cette tragédie… Madame, les sièges de la salle sont vides, maintenant, et nous sommes tous en scène.
-Tu es bien malin… Mais je comprends, en vérité. Je comprends. Tu jouis de tout cela, n'est-ce pas ? Tu en tire du plaisir tordu, et c'est tout ce qui t'intéresse. Tu es une véritable vermine.
-De durs propos, mais bien proches de la vérité en effet.
-Je savais que tu étais fou. Nous les vampires le devenons tous tôt ou tard… Mais penser que tu serais capable de nous tromper, si longtemps !…
-Jamais je ne vous ai dit un mot sans le penser, sourit Lucius en refermant les yeux du cadavre de Roberta. Je tiens à vous remercier pour tout.
-J'accepterais tes remerciements… Quand il ne restera rien de toi ! Ton petit tour est amusant, tout comme tes petits magiciens…
-Je suis surpris que vous ne ressentiez pas le sang d'Eleison qui coule en eux. N'est-ce pas vous qui aviez vampirisé jadis ce prêtre pour vos desseins ?
-Peu me chaut dorénavant toutes ces histoires, tout comme tes fanfaronnades…
  Appuyant ses pieds rouges fermement sur le sol, Refinia insista pour avancer, même quand les mages manipulaient le sang de ses bras. Leurs doigts en l'air étaient secoués de tremblements, et ils peinaient à retenir le sang de la vampire ainsi que sa force extraordinaire, même ses pouvoirs diminués par le cercle du livre. La peau pâle et rosée des coudes de la Dame finit par se déchirer, les fibres de  sa chair lâchant une à une, le cartilage cédant et l'articulation se séparant. Elle répéta le geste avec l'autre bras, l'arrachant de sa seule force physique et quittant le cercle d'or sous ses pieds. Le sang qui coulait à flot de ses bras se divisa en de multiples feus carmins, leur rafale chargeant vers Lucius et les prêtres de sang. Enrageant, elle réalisait que Lucius avait évité, laissant le corps de Roberta derrière lui. Ce n'était pas le cas d'une des figures encapuchonnés à l'air de jeune femme, qui ayant perdu ses jambes gémissait en observant ses moignons fumants. Cela était loin de satisfaire Refinia, et elle chercha des yeux Lucius, ignorant l'humaine à l'agonie. Mais ce dernier n'avait nullement l'intention de faire durer cet affrontement plus longtemps : si Kazhaar n'avait pas pu vaincre Refinia, les prêtres de sang n'avaient pas le niveau suffisant, même en étant préparés. Il était l'heure de s'enfuir.
 
   Sentant la présence dans son dos, Refinia se baissa, projetant un tir de sang vers son adversaire qui s'était déjà prudemment écarté. Elle était recouverte d'une grande cape et avait le visage couvert du masque des personajes, mais restait reconnaissable à sa longue queue blanche qui fouettait l'air. Le drap noir partait en flammes, touché par le sang, et elle dut le retirer, se révélant à Refinia.
-Naquanda… Voyou un jour voyou toujours, fit Refinia dans un sourire plein d'intentions meurtrière. Tu n'as tout de même pas l'intention de te battre contre moi ?
-J'en ai fait assez, j'en ai bien peur.

  Tout à coup Naja recula, et des chaînes d'un or translucide vinrent saisir Refinia en sortant du cercle rituel à côté d'elle, brûlant sa chair au contact dans une brûlure glacée rappelant celle de l'argent. Sacrifier une page contenant un des cinq grands sortilège d'Eleison était fort dommage, mais un prix qu'il avait déjà prévu de payer pour permettre leur fuite.
-Naja, ordonne à tout le monde de battre en retraite et d'achever les ennemis à terre si possible, dit Lucius qui se tenait avec ses deux subordonnés près des portes du manoir. Que personne n'attaque Refinia! Le sortilège serait rompu, et nous avons déjà peu de temps pour partir. Et récupère mademoiselle Dyra.

  La vampire à queue opina du chef, et accomplit les demandes de Lucius, tandis que les deux prêtres de sang allaient à la rescousse de leur camarade agonisant à terre. L'un d'entre, le propriétaire du tome, se tenait le visage douloureusement : il semblait que le sang de Refinia en avait emporté la moitié. Lucius, jetant un regard vers le cadavre de Roberta, s'approcha de sa Dame tout en maintenant la distance de sécurité requise. Si elle se libérait, Lucius savait qu'il ne pourrait que prier, et il n'était guère pieux.
-Madame, fit il dans un air formel, plongeant sa main droite dans sa veste pour en sortir un papier qu'il jeta à ses pieds. Je crois que c'est ici que nos chemins se séparent. Voici ma lettre de démission.
-Un sens pointu de l'ironie, comme toujours.
-Vous m'avez tout appris, dit il, tirant une révérence. Et si je ne m'attache guère aux choses, il faut que vous sachiez que mon amour pour vous est profond. Jamais je n'ai vu de femme plus admirable, et ces moments passés à votre service seront toujours dans ma mémoire.
-Lucius Fledermaus, avant que ne partiez, vous et vos amis, je tiens à vous corriger sur un point…
Nos chemins sont loin de se séparer.
-Oui, en effet, sourit le vampire en abaissant son chapeau sur son visage, se retournant pour partir, les regrets dans l'âme. Des regrets de ne pas pouvoir passer plus de temps avec sa Dame.
-Préparez une grande sépulture pour Roberta, elle le mérite.
-Ne t'en fais pas… Il y aura aussi une tombe pour toi.

  Lucius n'en attendait pas moins.

Il est certes vrai que la nuit est celle qui voile les choses aux hommes, et que les vampires règnent sur cette dernière. Cependant, tout les êtres conscients vivent dans la pénombre éternelle qu'est le théâtre du monde, ou vérité et mensonges s'entremêlent. Faire chuter un masque ne fait qu'en révéler un autre, et car tous se reposent sur les sens pour déceler ce qu'ils pensent être clair et vrai, tous sont aveugles.
  Lucius mentait. Il préférait ses nuits enflammées de torches, projetant des ombres hypnotisantes. Les ombres des fantasmes dont il tirait les ficelles.
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DALOKA
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