One Shot du Daloka des forêts

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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mer 11 Jan - 23:31

Kazhaar, 1858



  Cette nuit là, l'obscurité noircissait totalement la mer des côtes de Cerinorst. L'océan ondulait légèrement, calme et sinistre. Et quelque chose de plus sinistre encore se trouvait dans ses profondeurs… Le corps d'une jeune fille au longs cheveux blancs, dénué de jambes. De ce corps en partie calciné, la partie inférieure était totalement absente. Mais sa chevelure s'agitait, vivante. Elle formait des nageoires. Comme une créature marine, la jeune fille progressait lentement dans les eaux sombres.

  L'inquisiteur l'avait terriblement blessée. Kazhaar pouvait encore sentir la douleur des flammes saintes qui avaient supprimé tout son corps en dessous de son abdomen… La magie empêchait sa régénération de rapidement s'opérer. Si elle avait échoué à fuir elle serait peut-être dans un pire état encore. Et maintenant, à cause de ces deux magiciens, elle était dans ce pitoyable état. Quelle plaie !  Kazhaar songeait à son éventuelle revanche, mais elle avait d'autre priorités. Elle devait retrouver son fils, et avant cela, regagner un état correct.

  Progressant vers la côte, ayant une allure de méduse, Kazhaar pouvait apercevoir une plage à portée. Nager l'épuisait, elle s'empressa donc d'accélérer pour atteindre un niveau ou elle aurait pied. Enfin, si elle en avait. En glissant sous la mer, elle ressentit une agitation non loin dans l'eau. Prudente, Kazhaar tâcha de se faire plus discrète. Afin d'observer la côte, la tête de la vampire émergea de l'écume. Ce qu'elle vit sur la plage lui déplut grandement.
  Une femme aux cheveux blonds se relevait. Elle était visiblement évanouie avant que Kazhaar ne vienne… Cette femme était vêtue d'une armure lourde, marquée de l'emblème de la magicae cohortis. La vampire conclut qu'elle faisait partie des serviteurs de l'empereur qui avaient assaillit la demeure Bielmer, et était bien entendu une mage. Sans sortilège, Kazhaar imaginait que cette pauvre femme qui avait probablement chuté à mer se serait noyée à cause de son armure. Le fait qu'elle était inconsciente prouvait probablement qu'elle s'était évanouie d'épuisement en joignant la côte… La montée de l'eau lors de la marée avait donc fini par la réveiller.

   Kazhaar sourit avec malice. La chance était plus généreuse qu'elle ne l'espérait. Tomber sur cette femme, alors qu'elle était certainement encore faible, était plus qu'une aubaine. Cela était un signe que le destin était avec elle. De par la nature et la gravité de ses blessures, il lui faudrait des mois pour en guérir. Mais cette femme, peu importait son nom, lui offrait l'occasion de pallier à ce problème. Cependant, elle ne devait pas perdre un instant.

  Ses cheveux se réunissant pour former des pattes qui la soulevèrent, elle s'approcha telle une araignée vers sa future victime… La guerrière finit par se retourner. Il semblait qu'elle était encore assez vive pour réaliser sa présence… Ainsi, elle se retrouva nez à nez avec la créature qui sortait de l'eau. Une abomination aux cheveux humides voilant son visage et s'agitant tels des serpents autour d'elle. Deux yeux perçants la dévisageaient, et elle sortit immédiatement sa dague en réflexe. Kazhaar, d'un bond, se jeta sur elle, mais son adversaire avait incanté un sort de barrière et la vampire percuta la bulle protectrice, s'y fracassant brutalement.

-Reculez ! Fit l'agente de la magicae cohortis, affolée. Quoique vous êtes !
  Kazhaar n'avait aucune intention de renoncer. Elle sentait que cette femme était épuisée, même si certes, dans un état plus enviable que le sien. La vampire posa une de ses mains sur la barrière, et ne put s'empêcher de se délecter de l'expression horrifiée de sa cible. Il était vrai qu'elle devait à présent ressembler à une horreur.
  La créature nocturne planta ses griffes dans la bulle protectrice. Ses ongles, au premier abord, ne l'affectèrent nullement. Mais Kazhaar insistait, et tentait de pousser son bras plus loin dans le sort de protection. Acte absurde, mais sa force était colossale, telle que sa main finit par traverser la bulle. Alors, cette dernière fut parcourue d'une aura bleutée qui déchirait sa peau et ses muscles. Pourtant, devant le visage désespéré de la mage, le bras de Kazhaar avança plus loin encore. Plus elle progressait, plus les séquelles étaient violentes. Le membre était inondé de sang, et la peau commençait à en être arrachée par le sort.

   Finalement, la bulle éclata, et le bras écorché de Kazhaar finit par saisir de la main le cou de la mage.
-Quel dommage pour toi, étincela le sourire de la vampire. La combattante ne fléchit pas. Bien que tremblante, elle fixait le monstre avec un regard plein de rage et de détermination. Avant que Kazhaar ne puisse faire autre chose, une puissante décharge électrique fut lancée par la mage. Sans doute avait elle un sort ou enchantement pour s'en isoler, mais ce n'était pas le cas de la vampire et elle était entièrement recouverte d'eau de mer. L'attaque fut dévastatrice, et les éclairs puissants noircirent partiellement sa peau et sa chair, le choc fut telle que quand la foudre se stoppa, sa tête chuta en avant comme si elle était morte, ses cheveux ayant cessé de se mouvoir voilant à nouveau entièrement son visage.
  L'agente de la Magicae Cohortis semblait sauve… Mais le maigre bras aux muscles à vif qui la tenait au cou refusait de lâcher prise, la main ferme comme un étau. Elle tenta donc, à l'aide de sa dague, de trancher ce bras, mais son son poignet se fit immédiatement saisir par l'autre main de la vampire et elle n'eut que le temps d'être surprise avant que son poignet soit écrasé dans son gantelet qui se plia sous la force du monstre. Toujours vivante, Kazhaar émit un lent halètement menaçant et bestial, révélant ses longs crocs, tandis que ses cheveux bougeaient à nouveau, s'enroulant autour du corps de la chevalier, et saisissant la dague que sa main avait relâchée. Glissant dans les articulations de l'armure, la chevelure de Kazhaar se mit à la démonter pièce par pièce tandis que, de sa main gauche, elle prenait la dague pour se trancher le bas de l'abdomen, éliminant le reste de ses chairs brûlées par les flammes saintes.

   La guerrière continuait de se débattre futilement, maintenant enserrée dans les cheveux de la vampire qui l'empêchait de prononcer un seul mot en l'étranglant. Visiblement, la décharge était le dernier tour de cette femme.
-Tu n'as plus aucune échappatoire… Maintenant, je vais prendre ton corps. Peut-être trouveras tu, en cela, une forme d'immortalité…
  Le sourire malsain de Kazhaar, qui avait regagné sa confiance absolue en elle, réapparu, glaçant le sang de la pauvre femme.
-Très sincèrement, j'en doute. La chair n'a pas d'âme.

 A présent qu'elle était débarrassée de son armure, Kazhaar lâcha prise afin d'avoir ses deux mains libres tandis que ses cheveux la retenaient. Ils avaient été eux aussi brûlés par l'attaque de l'inquisiteur, mais cela était suffisant face à cette adversaire affaiblie. Alors qu'elle reprenait son souffle, Kazhaar planta les griffes de ses deux mains dans le ventre de cette dernière, lui faisant pousser un gémissement inhumain. Ses mains creusèrent plus loin dans la chair, et Kazhaar se mit à écarter alors l'immense plaie qu'elle avait faite. Elle déchirait ainsi le corps de la femme en deux, comme l'on déchirait un tissu par un simple trou… Sa victime hurlait de plus belle, incapable de prononcer quoique ce soit de compréhensible tant la douleur était atroce. La force surhumaine de la vampire continuait sa sinistre œuvre, les nerfs lâchant les un après les autres. Parfois, quand une douleur était trop terrible pour être supportée, l'on ne ressentait rien, ainsi Kazhaar se demandait si c'était réellement ses sens qui la poussaient à crier ainsi, ou si il s'agissait de sa réaction en voyant son corps se faire si grotesquement déformer. Il était regrettable qu'elle ne soit pas en état de dialoguer, cela était réellement intriguant.

  Finalement, le corps de la soldate fut séparé en deux. Kazhaar maintint la partie supérieure du corps de ses deux bras, tandis que ses cheveux recueillirent la partie constituée des hanches, du bas ventre et des hanche. Dans l'état de la vampire, il lui serait plus rapide pour regagner ses capacités optimales plus rapidement de remplacer ce qu'elle avait perdue par de la chair vive. Ainsi, ses cheveux cousirent cette partie du corps au sien, tandis qu'elle plantai ses longues dents dans la nuque de son nouveau repas.

   Une fois ce dernier entièrement consommé, et son corps uni au sien, elle relâcha le cadavre desséché qui fut emporté par la mer. Sans doute personne jamais ne le trouverait.

    A présent, Kazhaar avait des jambes. Fort heureusement, sa cible était de petite taille comme elle, néanmoins car son physique restait différent il lui faudrait un certain temps d'adaptation, d'autant plus que les deux parties de son corps n'avaient pas encore bien fusionné. Avec le temps, cette partie inférieure s'adapterait de toute façon parfaitement à son physique, de sorte à ce que personne n'aurait put voir la différence, ce n'était donc pas un souci. Grâce au sang assimilé, ses capacités de guérison regagnaient petit à petit un niveau correct. Les deux mages la forçaient à bien des disgrâces, mais elle s'en était sortie. Elle ne pouvait pas encore marcher et ne sentait pas totalement ses nouvelles jambes, mais ses blessures se refermaient lentement et ses cheveux regagnèrent leur blancheur éclatante. Kazhaar devait maintenant trouver un abri pour attendre que ses blessures guérissent…

   Mais ceci, visiblement, ne serait pas aussi simple. Alors qu'elle traînait sur les galets, elle vit en haut de la plage grise un individu tout de noir vêtu. Grand, probablement un homme, il était recouvert d'un capuchon et d'une grande cape, mais ce qui inquiétait le plus Kazhaar était sa tenue, qu'elle identifiait comme une robe de prêtre. Ce dernier s'avançait vers elle, et elle n'était pas sure de pouvoir le vaincre, ou même de lui échapper. Il s'agissait certainement d'un serviteur de l'empereur, et à son assurance, elle craignait qu'il ne soit aussi talentueux voire plus que ceux qui l'avaient réduit à son misérable statut. Que faire ? Elle n'avait que peu d'options. L'aura que dégageait ce personnage lui déplaisait, mais elle ne ressentait aucune agressivité chez lui… Il avait simplement quelque chose d'inhumain, d'une manière inférieure mais similaire à la sienne.

-Celui qui doit porter la couronne devra être prêt à écraser même les étoiles, à réécrire même les légendes. Il est de nature égale au divin. Il est aussi loin de l'homme que ce dernier ne l'est du singe.
Il est sa propre morale.
  Qu'en pensez vous, Dyra ?

  Kazhaar était pour le moins étonnée. Etait-ce une manière de se railler d'elle avant de tenter de la tuer ? Bien qu'elle appréciait d'habitude cela, elle n'était guère encline à parler philosophie dans cet état.
-Ne portez pas un air si menaçant sur votre visage, fit le prêtre tout en continuant d'avancer. Vous êtes encore apte à tuer un homme, or, je suis votre ami.
  Ce dernier, s'arrêtant à quelques mètres de Kazhaar, sortit de sa cape un livre épais, couvert de pièces métalliques dorées, et clos d'un épais fermoir. Ancien, mais fastueusement orné, le livre lui rappelait fortement celui que le purificateur avait utilisé contre elle…  Mais il était certainement bien plus formidable que ce dernier. La vampire songea sérieusement à retourner dans la mer, ou à le tuer sur le champ.

-Selon vous pourquoi les dogmes doivent ils être si ardemment respectés ?… Il n'en est pas seulement du bien être commun. Les dogmes changent au fil des temps… Pourquoi nous tenons à ce que les grandes règles soient si profondément respectées ? Que les sanctions soient si sévères ? Il s'agit d'une épreuve. D'un test. Des hommes apparaissent toujours un jour pour changer ces règles… Plus elles sont plus enracinées, plus les hommes qui les chamboulent sont exceptionnels. Comprenez vous ? C'est de cette manière que l'on déniche parmi les grands hommes ceux qui furent surhumains.
-Vous devez être bien surhumain dans ce cas, pour tenter de discuter avec une vampire en étant homme d'église !
Rit aux éclats sèchement Kazhaar. Je n'ai de temps à perdre avec votre logorrhée.
-C'est fort dommage. Si je voulais réellement vous tuer, je ne vous laisserais pas tant de temps pour guérir vos blessures. Je suis un romantique, mais pas un imbécile…
  Vous venez de tuer Clothilde Mindfield, n'est ce pas ?
Fit il en ouvrant son livre et en recherchant une page.
-Si vous ne voulez pas m'incinérer, j'imagine que vous allez me demander de prier pour son âme ? Dit elle avec ironie.
-Je ne m'attends pas à ce que vous le fassiez, mais moi seul suffit bien.
-Les vampires ne prient pas… Mais je la remercie pour son corps.

 
   Le prêtre fit un geste de prière et se tut un moment. Kazhaar, agacée, finit par briser son silence.

-L'un des vôtres viens d'incinérer mes jambes, et vous ne semblez pas pressé de finir son travail… Vous moquez vous donc de moi ?
-Vous tuer fait en effet partie de mes ordres. Mais je n'ai aucune intention d'obéir à ces derniers… L'homme qui m'a demandé de vous tuer voit en vous un danger jamais connu. Cependant, j'y vois une opportunité… Voyez, j'ai un différent à régler avec la dame écarlate. Refinia Dyra. Et je sais que vous aussi.
-Vous êtes bien renseigné… Mais pourquoi vous aiderai-je ? Et pourquoi auriez vous besoin de moi en particulier ?
-La maison de vampire qu'a créé Refinia est… Problématique. Je ne veux pas qu'un autre de ses serviteurs la remplace si nous en venons à bout. Il n'y a pas meilleure remplaçante que vous. Les vampires vous traquent, vous devez les hair. Mais vous possédez aussi le sang ancien… Ils pourraient vous respecter, car vous sembleriez à certains plus légitime encore qu'un seigneur vampire. Ainsi, dans la foulée, nous pourrions raser les autres maisons.
-Et, quand ce sera fait ? Cela sera à mon tour, j'imagine.
-Cela ne dépendra que de vous,
fit il en haussant les épaules. Qu'en pensez vous ?
-Je me vois bien obligée de décliner votre offre,
dit Kazhaar en se relevant difficilement.

   Sa priorité était de retrouver son enfant et de le protéger. A côté de cela, les mots du prêtre lui semblaient insignifiants. Elle le dépassa sans le quitter du regard, et il ne bougea pas d'un pouce.
-Ce fut bref dans ce cas, quel dommage. Néanmoins, nos vies sont longues.  N'hésitez pas à me contacter si vous changez d'avis…
-Soit. Quel est votre nom, père ?…
-Eleison.
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mer 18 Jan - 18:02

                                                            Ce que l'on trouve au sommet.   


   Cela faisait déjà 162 jours que les cultistes avaient établi les villages au pied du mont Hiranyakashipu. Ils dérangeaient la population au début, mais, car ils n'étaient guère agressifs et ne leur demandaient rien, les habitants s'habituèrent à leur présence. Ils étaient presque tous d'ethnie préclipsienne, à la peau très foncée, et à l'accent très prononcé. Ils ne parlaient que peu. Tout les neuf jours, quand le soleil se levaient, ils se retiraient ensemble près de la montagne en amenant des grands tambours. Là, ils jouaient en chantant solennellement. Certains résidents tentèrent d'envoyer des plaintes aux bourgeois locaux, mais la région près d'Hiranyakashipu n'intéressait personne, encore moins le duché d'Algor, de par sa faible population et ses ressources peu intéressantes.

 Avant l'aube, encore une fois, ils préparaient l'accomplissement de leur rituel. Enveloppés dans de grandes capes, les scarraths, cependant, restaient inactifs, semblant cette fois ci attendre quelque chose de particulier. Ils étaient une cinquantaine, de différents sexes mais tous adultes. L'absence totale d'enfants étaient pour certains la preuve rassurante que leur passage n'était que temporaire.
   
    Une autre silhouette couverte d'une cape s'approchant d'eux fut aperçue par une des femmes, qui le pointa du doigt en s'adressant à l'un d'entre eux dans leur langue natale. L'Almirian des chamans était plus complexe que le commun, mais ceci, nul n'aurait put le distinguer ici à part eux. L'homme à qui elle parla s'avança à travers ses camarades vers l'inconnu. Grand et bossu, le nouveau venu souleva des murmures parmi la cinquantaine d'almirians, qui le reconnurent. Sous cette cape se dissimulait un corps grand et pourtant squelettique, si affaibli, si âgé qu'il en avait un air difforme. Un grand masque à divers motifs couvrait son visage. Rasoul, le grand ancien, disposait de plusieurs masques selon les occasions : celui ci était de bois noir gravé, les yeux semblant mi clos, l'expression de la bouche neutre. A pas boiteux, s'appuyant sur un grand sceptre orné d'un crâne, il marchait dans le sable à la couleur du cuivre, tandis que l'autre l'homme allant à sa rencontre retirait son capuchon. Garamé, le tuteur du roi d'Almir Gasai, avait lui l'air vigoureux, mais son épaisse barbe blanchie trahissait son âge avancé. Il retira son capuchon, avant de baisser la tête avec humilité.

-Rasoul, cela faisait longtemps.
-Sans doute, fit il de sa voix rauque. Où en êtes vous ?
-Nous échouâmes le premier rite… Aucun ne put monter au sommet de la montagne. Ainsi nous avons tout recommencé une seconde fois.
-Nous n'avons pas tout le temps devant nous… Avant midi, je dois emmener les élus au sommet.
-Sauf votre respect… Cela est-il réellement nécessaire ? Notre roi, je veux dire, Ehir, n'a t-il pas pu grimper au sommet et parler à la rougeoyante sans rite ?
-Ravage n'en a plus le pouvoir, mais fut un temps ou il pouvait se targuer de se tenir à l'égal des dieux. Entre autre, Ravage estime avoir les mêmes privilèges…
-Je vois…
-En vérité… Rit Rasoul avant d'être interrompu par une violente toux. L'air était trop poussiéreux. En vérité, cette créature n'a guère envie de parler à quiconque. Même moi, je ne pourrais l'invoquer ainsi… Mais, sachez que, quand l'on s'adresse poliment à un seigneur, et que même on lui adresse un cadeau, il est plus probable que ce dernier le reçoive.
   Mais assez de tout cela ! Montre les moi.

   Garamé fit avancer deux autres hommes, tous plus grands que lui. Leurs visages étaient couverts de masques reproduisant des crânes d'animaux. Comme le voulait le rite, leur identité resterait inconnue jusqu'à sa fin, mais même sans voir leur visage Rasoul les jaugea, marchant un cercle autour d'eux.
-Assurément ils ne sont ni trop jeunes ni trop vieux. Nous pouvons commencer l'escalade de la montagne…
-Je m'en veux de vous demander un tel service, fit Garamé. Mais vous êtes le plus grand chaman parmi nous.
-Belles flatteries ! Cracha Rasoul avant un autre toussotement. Je ne serais pas toujours là pour aider à ce genre de choses… Et, si je ne voulais pas rencontrer Ravage, jamais je n'y aurais songé. Pensez à l'avenir à mieux former vos disciples, car cela non plus, je ne le ferais pas à votre place.

  Sur ces mots secs, il s'en alla le premier, pestant aux deux guerriers de le suivre. Rasoul connaissait bien le chemin de la montagne, mais, parce que sa marche était lente, ils ne devaient pas perdre de temps. A midi, ils devaient arriver au sommet. Quand l'on observait le soleil au dessus d'Hiranyakashipu à midi, au bout d'un certain cycle, il apparaissait comme rouge. Un événement mystérieux sans véritable explication scientifique… Mais la plupart des religieux attribuaient ce phénomène à la présence d'un dieu sur cette montagne. Et, même si souvent les cultes déformaient la vérité selon leurs dogmes, cela était très certainement l'explication la plus proche de la vérité.

   
   Quand ils s'approchèrent du sommet, les trois hommes masqués furent pris d'un malaise. Mais Rasoul fut le seul à ne pas en être surpris.
-Est-ce là que vous échouèrent à monter la dernière fois ?
-Oui, fit l'un des deux guerriers. Nous tentâmes de progresser malgré tout… Mais ce fut impossible.
-Sans doute avez vous cru que cela était une question de force d'âme. Mais tenterez vous un bras de fer avec un géant ?… Ce n'est pas une épreuve. C'est une interdiction. Seul un véritable immortel est capable de s'approcher de ce sommet quand son maître est en sommeil…
-Comment pouvons nous monter, alors ?
-C'est simple. Il suffit d'obtenir l'autorisation de l'hôte… En étant son ami, ou en demandant poliment.
   
   Faisant un pas en avant, Rasoul prononça à voix haute des paroles auxquelles les deux hommes derrières lui ne comprirent rien. Rasoul, lui même, ne connaissait que sommairement une langue aussi ancienne, mais cela était la moindre des choses pour se faire accepter.
   La pression, après une certaine attente ou Rasoul resta silencieux, disparut totalement, et ils purent reprendre leur marche.


Quand ils arrivèrent au sommet, ils se retrouvèrent nez à nez avec un temple fait de la même pierre rougeatre que la poussière de la montagne. En ruine, il était évident que personne n'habitait l'endroit, et ne l'avait habité pour des générations. Des débris, dont un immense pilier, gisaient au sol.  Le silence qui régnait ici était absolu. Devant le groupe s'étendait un grand escalier aux marches usées et recouvertes de sable, qu'ils gravirent. Ils semblaient qu'ils étaient dans l'intérieur du temple à présent, mais ce dernier n'avait pas de toit, s'il en avait déjà eu un.
-Regardez ! Fit l'un des guerriers en pointant le ciel du doigt. La sphère céleste brillait, comme cela était prévu, d'une lueur rouge surnaturelle.
-Il est temps, constata le chaman.

  Ils finirent par tomber vers ce qu'ils cherchaient. Au milieu d'une immense dalle unique de pierre, ronde et creusée de sillons qui formaient des symboles ésotériques, se trouvait une sorte d'immense sarcophage de pierre.
  En bas, les sorciers devaient jouer du tambour et chanter. Ils ne pouvaient l'entendre, mais Ravage faisait corps avec la montagne. Pour laisser passer Rasoul si simplement malgré l'insistance des autres chamans, la créature devait l'apprécier plus qu'il ne le pensait. Non, sans doute juste se sentait il plus proche de lui que des autres.

-Vous savez quoi faire, dit le sorcier. Devant l'autel. Je serais votre témoin.

  Rasoul s'assit en tailleur, tandis que les deux hommes retirèrent leur cape. Se révélèrent alors leurs corps musculeux et leurs armes luisantes. Dénuées d'armures, se tenant torse nu, la peau couverte de peintures blanches, ils saisirent tout deux leurs épées aux lames dorées. Chacun disposait du même type d'arme, traditionnel d'Almir Gasai. Une épée disposant d'une deuxième lame à l'opposé du manche. La longueur des lames variait souvent, mais ici, les deux étaient de même longueur comme celles de l'arme que Rasoul maniait par le passé. Cela était le signe d'un talent reconnu.

   Les deux combattants, n'ôtant pas leur masques, s'éloignèrent pour être à cinq pas de distance l'un de l'autre, avant de se tenir en position de combat. Un duel était nécessaire pour attirer l'attention de Ravage. Seul le vainqueur aurait le droit de clamer son nom. D'un ordre, Rasoul ordonna le début du duel, et les deux guerriers se lancèrent à l'assaut l'un de l'autre, entrechoquant leurs armes. Leur escrime exigeait une immense dextérité, rapide et acrobatique. Même le cynisme du chaman ne put nier le talent des hommes, qu'il observa dans un parfait silence.

    Leurs corps étaient puissants, mais pas assez massifs pour les ralentir. Ils étaient au sommet de leur forme, leurs muscles se bandant avec aisance pour attaquer comme pour se défendre, leur peau noire luisant sous le soleil écarlate. Leur art martial donnait l'impression qu'ils dansaient, mais pourtant chacun tentait de donner un coup décisif et mortel. Nul ne parvenait à prendre l'avantage. Ces deux hommes étaient véritablement les meilleurs de leur tribu. Sûrement approchaient t-ils son niveau quand il était encore à son apogée. Les lames flottaient dans l'air, les coups de pieds, de coudes et de genoux fusaient avec violence, mais ne faisaient pas chuter les combattants masqués. Quand l'un semblait dominer l'autre, il était forcé de reculer car son opposant redoublait d'effort, de technique et de ruse. Tout leur volonté se plaçait dans chacun de leur geste. Le perdant périrait, mais le gagnant aurait l'honneur de rencontrer un dieu. Chacun avait vécu pour un pareil moment. Ils espéraient tout deux être couverts de gloire, que leur douleur soit reconnue, que leur travail les hisse enfin aux sommets auxquels ils aspiraient ! Sans doute avaient ils été éduqués et entraînés ensemble, mais cela n'avait pas d'importance. Voilà, selon Rasoul, pourquoi l'on les masquait.
      Mais les guerriers ne pouvaient pas se battre éternellement. Suants, leur respiration se faisait plus forte. Leurs corps étaient fatigués. Ils s'engagèrent à nouveau, plus prudents encore cette fois.
   Rasoul vit une faille dans la garde d'un des hommes. Trop basse, son arme ne saurait être levée à temps pour parer un coup haut d'un tel adversaire. L'épuisement multipliait les erreurs, son talent n'était pas à blâmer. Il réalisa rapidement que sa posture n'était pas bonne, mais n'eut pas le temps de la corriger. La lame dorée s'enfonça sous l'épaule dans la poitrine… La seule blessure donnée du combat fut fatale, et le perdant s'écroula. Rasoul se releva en s'appuyant sur son sceptre, tandis que, le bras tremblant, le vainqueur arracha son masque, haletant, ne semblant pas y croire. Ses longs cheveux tressés lui collaient à la peau. Le soleil rouge brillait toujours dans les cieux de la montagne.

-J'ai gagné…  J'ai vaincu ! Moi, Hamir A'Caté, j'ai vaincu ! Cria t-il au ciel en levant les bras, explosant de joie et de rage. Rasoul le dépassa pour s'approcher du sarcophage. Le sang coulait dans les sillons au sol.

-Dans ce cas il est temps, Hamir, dit l'ancien. Nous allons rencontrer Ravage…
   Le sang du vaincu s'étendait dans l'immense dalle, attiré naturellement vers la tombe. Hamir, remarquant ce phénomène, s'éloigna avec prudence de quelques pas. Il avait tué son camarade, mais tentait de ne pas trop y penser, et de se laisser porter par l'ivresse de la lumière rouge. Il verrait une chose bien plus extraordinaire que toute la magie des chamans. Le plus grand des guerriers en personne. Une vue qu'il conterait à ses enfants. Il sera connu comme celui qui a gravit la montagne.

   Mais ses rêves furent interrompus par un bruit sourd, puissant, qui lui sembla résonner jusque dans ses os. Et ce n'était pas le bruit des tambours. Ce son terrible se répéta peu de temps après. Il semblait comme la foudre, mais l'on ne voyait aucun nuage dans le ciel. Cela tonna avec plus de puissance encore. Ces frappes contre le son se firent de plus en nombreuses.
   En bas de la montagne, Garamé et ses disciples contemplèrent le soleil. Il était légèrement plus vif. Ils entendaient également les bruits, qui surpassèrent ceux de leur rituel, et l'on pouvait les ouïr jusqu'à Algor.
-Chef, fit une jeune chamane au vieux Garamé. Que se passe t-il ?
-L'Ancien m'en a parlé. Ces sons… Ce sont ses battements de coeur. Nous avons réussi.
   Mais l'inquiétude les prévenait d'éclater de joie.


   Le sang du vaincu se mit à brûler, et les flammes, rouges comme ce même sang, vinrent ronger son corps. Les battements s'affolaient, s'affolaient, et enfin, se stoppèrent. Cet instant formidable n'avait duré qu'une minute.
   
   Le socle du sarcophage, lentement, dans un bruit de roche, glissa. Une fumée sombre émanait de l'intérieur de la tombe, alors que le couvercle s'écroula sur le sol. Rasoul restait immobile, Hamir, contemplatif. Dans la brume noire qui se dispersait dans le ciel, ils virent une silhouette se lever du cercueil. Immédiatement, les deux Scarrath s'agenouillèrent.

   Un instant, ils virent une lueur rouge émaner de la silhouette, puis, un bruit de claquement de main se fit entendre. D'un seul coup, non seulement la fumée, mais aussi tout le sable qui habitait les ruines autour de la table fut repoussée dans une violente bourrasque.

    Mais la personne qui se révéla alors n'était pas le colosse décoré de trophées que le guerrier imaginait. L'être qui s'avançait avait une apparence humaine, et était une femme au teint olivâtre légèrement plus petite que lui.  Vêtue d'une somptueuse toge blanche et dorée, décorée comme celle d'un empereur, elle portait un large tissu rouge sur ses épaules. De ce grand vêtement ne dépassait que la tête aux cheveux d'un rouge aussi intense que celui du soleil qui brillait au dessus de leur têtes, noués dans un chignon cerclé de perles dorées. Au milieu de son front se trouvait une marque noire et ovale. Elle portait à ses oreilles des bijoux bien singuliers, des boucles portant chacune une longue bande de tissu qui tombait sur ses épaule et s'achevait vers taille en un ornement d'or triangulaire. Chaque pointe de ces bijoux semblait aussi effilée qu'une épée.
   Hamir était troublé. Sans doute allait t-il demander à Rasoul, qui se relevait, stoïque, ce qu'il en était. Mais il n'en fit rien. Le visage de Ravage était jeune et beau, mais ses yeux, quand il les vit, lui ôtèrent tout doute. L'expression de cette face était froide, morbide, dure, sans une once de bonté ni d'espoir, mais dans ses yeux rouges brûlaient une colère ardente, une rage, une violence, un chaos. C'était la guerre qui vivait dans son regard. Etonné, il ne se permit pas de lever le genou comme le chaman.
    La rougeoyante arrêta ses pas en face d'Hamir, et le fixa des ses deux océans de sangs. Honoré, le scarrath leva le menton vers l'être fabuleux. Il ouvrit la bouche pour prononcer un mot.

    La seconde qui suivit cet instant, sa tête vola pour retomber brutalement au sol, et son corps décapité s'éteignait devant son regard surprit. Une hache noire à l'allure sinistre était dans la main droite de l'être à essence, qui jeta un regard dédaigneux vers le cadavre du guerrier.


- … Aucune résistance ? Constata sombrement Ravage. Pas un battement de cil ? Pas un sursaut ?… Pas même... un frémissement ?... Rasoul contemplait cette scène pitoyable avec tristesse, mais s'y attendait.
-Nul n'aurait put stopper ou éviter ce coup après pareil combat, commenta le chaman.
-Voilà pourquoi je l'ai porté, dit Ravage, alors que le métal de sa hache se liquéfiait pour se glisser dans sa manche, retournant à son corps.
   Si ce mortel était incapable de l'impossible, alors il n'a aucun intérêt.
-Tu semble bien ennuyée par cette cérémonie t'honorant, rougeoyante. Pourtant, c'est toi qui demanda à ce qu'on fasse se battre à mort deux guerriers.
-Le sais tu, Namaan ? Tout ceux qui se battent ici ont les même rêves. Ils concernent la gloire, ou bien le pouvoir. Certains s'imaginent obtenir un de mes présents. Ils estiment que leur escalade et leur combat est une valeur suffisante…
    Certains humains semblent croire désespérément qu'ils sont égaux, ou ont le même potentiel. C'est une désillusion réconfortante, il est vrai. Mais ils ne devraient pas ainsi se mentir. Cette génération de mortel ne portera rien de plus valeureux qu'Arweld.
-Vraiment ? Peux tu donc voir l'avenir ?
-Si ce n'est les détails, tout se répète, éventuellement. L'histoire des mondes et de vos civilisations suis ce cycle depuis que j'ai conscience d'exister. Arweld est mort pour tenter d'enrouer un des éléments essentiels de ce cycle… Quelle futilité. Tout le temps que je lui ai donc accordé, au final, a servi dans une tâche folle.
  Mais assez parlé de cela, fit Ravage en dépassant Rasoul, marchant dans le temple en ruine en en observant les pierres. Elles ne s'étaient pas déplacées depuis son dernier réveil. Quel chiffre affiche votre calendrier ?
-1870.
-Alors c'est ainsi. J'ai bien senti que le temps était court… Pourquoi faites vous tant de bruit ?
-Puisque je dois servir de porte parole… C'est au sujet d'Ehir. Je sais que ce dernier est venu il y a une vingtaine d'année et a promit de mettre fin à tes jours.
-C'est vrai. Je m'attendais d'ailleurs à le voir… Mais, j'imagine que ceci t'as rendu furieux ?
-Il a bien mérité son châtiment ! Cracha Rasoul. Je l'ai maudit à devoir marcher au plafond. Mais, il a un devoir envers son peuple. Le trône lui revient, après un millénaire sans roi.


-Qu'attends tu que je fasse ? Fit durement Ravage, se retournant vers Rasoul. Ton disciple est un imbécile. Mais je n'ai aucun désir de refuser son aide.
-Et pense tu sincèrement que cet imbécile pourra t'aider ? Il n'a pas le talent de Mark.
-Assurément, mais Mark était naïf. Il s'est épris d'un être incapable de le comprendre, et s'est laissé duper par une belle enveloppe charnelle… Un homme d'esprit, et pourtant superficiel.
   Ehir est un mortel de nature rare. Aider les gens, les mettre à l'épreuve, ceci est dans sa nature. Sans doute le fait il plus par défi que par empathie… Quand il signa un « contrat » avec moi, sa seule exigence fut mes remerciements. Il aurait put demander à ce que je le rende presque invincible, je l'aurais fait.
   Ton disciple est un cas assez rare pour représenter un semblant d'intérêt.

-Dis moi, Yamato… Pourquoi revêt tu cette apparence, toi qui semble mépriser les humains ?
-Un jour tes questions te vaudront d'être dévoré vivant pour l'éternité, Namaan, dit la femme aux cheveux rouges avec un sarcasme cinglant.
 Je porte cette apparence pour honorer le mortel que j'ai le plus respecté. Par ailleurs, un corps si faible me permet de ne pas souffrir du soleil… Même si aujourd'hui est particulier. Je n'ai, je le crois, pas à t'en dire plus.
   Et donc ? Pensais tu me convaincre de renoncer ?
-Non. Je n'y croyais pas un seul instant, mais je pourrais dire avoir essayé.
-Pourquoi te sens tu si redevable à ton peuple, toi, l'ermite ?…
-Je suis responsable de la chute de la lignée des rois almirians… C'est la raison pour laquelle je suis condamné à cette existence.
   Ravage s'avança vers Rasoul, ne le quittant pas de son regard. C'était à peine si l'être semblait cligner des yeux. Le scarrath le dépassait d'une tête, et pourtant, se sentait mal à l'aise à l'approche de ce dernier.
-Pour un humain, ta vie est bien trop longue. C'est pour cela que tu es l'un des seuls aptes peut-être à me comprendre… Mais, si tu le désire, je peux mettre fin à tes jours. Cela me serait aisé. Qu'en pense tu ?
-Je m'en dispenserais… Je sais quand, et comment je veux périr.
-Alors c'est ainsi… Quand même toi, tu ne seras plus là, ma solitude n'en sera que plus grande. J'espère périr d'ici là.
-Tu ne semble toi même guère y croire.
-Tu sais le nombre de mes essais. Vois tu Namaan, la question me tourmente depuis des lustres… Pourquoi suis-je le seul être né d'essence à vouloir mourir ? L'idée, normalement, ne nous vient pas même à l'esprit, à nous les immortels. Très peu d'entre nous se souviennent de notre début, si il y en a eu un, et aucun n'envisage sa fin… Si ce n'est moi.


  Si je déteste tant les mortels, c'est par jalousie. La fin de votre existence. Votre repos. Votre accès au néant. Un jour, plus jamais vous n'aurez pas à vous lever, plus jamais vous n'aurez de tracas. Il m'est impossible de ne serait-ce que voir l'horizon de ma vie. Chaque incarnation se répète, je vois les même choses, et plus je les vois plus elles me sont amères. Le droit que vous, qui êtes si faibles, avez, m'est refusé. Pire encore : vous ne réalisez pas l'importance de ce don. Car les mortels savent que leur temps est limité, ils profitent plus pleinement de chaque instant de leur existence, et car leur temps est limité, jamais il ne pourront tout accomplir. Un horizon de rêve s'offrira toujours à eux tant qu'ils en ont la volonté. Et pourtant ils geignent et recherchent la force que nous possédons…
   Je ferais couler sur chaque montagne des océans de sang pour renaître en tant que mortel. Mais cela n'est pas simple. C'est aller à l'encontre des lois de l'univers, de ce qui conditionne mon existence.

-Moi aussi, si je le pouvais, je te ferais mourir, fit Rasoul avec amertume en allant s'asseoir au pied d'un pilier. Tu es un fléau pour nous. Les armes que tu as laissé dans ton sillage, les Zigarnes, le codex… Tout ceci nous a causé tant de soucis. Mais je ne peux pour autant te demander de renoncer.
-Les armes que j'ai laissé, j'en suis en effet responsable, bien que je doute que vous regrettiez la mort de Therebor, que vous me devez. Cependant, les Zigarnes sont nés de l'ambition d'un peuple comme le votre. J'ai en effet permis à des mortels d'obtenir la puissance nécessaire en leur faisant don de mon sang, mais c'est eux qui ont créé ces échecs, ces larves, et qui m'ont ensuite demandé à genoux de leur en débarrasser.
-Ils sont morts de leurs erreurs.
-Pas exactement, fit Ravage en esquissant un sourire, le premier depuis son réveil.
Ma déception fut grande en constatant que ce qui était engendré par ma propre essence ne pouvait me tuer. Après avoir détruit ces monstres, j'ai exterminé tout ce peuple. Je n'ai laissé qu'un œuf de créature… Celle que vous avez combattue, si je ne m'abuse.


 Je le reconnais, j'étais en colère ce jour là.

-Ma foi !… Rit Rasoul avant de s'étouffer dans une violente toux. Ta cruauté est bien plus grande que je l'imaginais.
-Cette cruauté, je l'appelle justice. Des mortels ont créé de telles abominations à partir de ma propre essence, ce châtiment était mérité.
-Le referais tu à nouveau ?
-… Non. Je n'en ai plus la motivation. Tuer des mortels n'est guère intéressant, et exterminer des peuples a achevé de me lasser.
-Tu raisonne là comme un enfant.
-Pour vous l'enfance, l'âge adulte et la vieillesse. Il n'y a malheureusement pas d'étape dans la vie d'un immortel… Uniquement l'accumulation sans fin de mémoire. Une mémoire qui n'a plus de sens.
-Voilà bien la différence entre nous deux dans ce cas. Je suis coincé depuis des siècles dans le dernier âge de l'homme…
-N'en éprouve tu pas une immense douleur physique comme spirituelle?
-L'on s'habitue à marcher même sur le feu si l'on a pas d'autres choix. Cela ne diminue pas la douleur, mais permet de vivre avec.
-S'habituer ? J'appelle cela devenir fou.
-Ah. Comme ça, je suis fou ?
-Veux tu que je te tue ?
-Encore une fois, non.
-Alors tu l'es, cela ne fait aucun doute.


  Par ailleurs, j'ai cru t'entendre dire que tu serais prêt à m'aider ?… Toi qui méprisais tant Mark pour sa décision ?…
-Je serais prêt à t'aider par pragmatisme. Et je serais surtout prêt à arranger la manière la moins nocive pour t'aider. Mark créa le codex, avec le désir d'à l'intérieur y récréer le monde et d'y intégrer ta conscience. Mais les sacrifices que son projet demandait étaient trop conséquents, et l'artefact qu'il a laissé derrière lui, bien trop dangereux… Ma mission première est la conservation de l'équilibre. Ce pourquoi j'éloignerais tout moyen susceptible de troubler ce dernier.
-Alors, c'est ainsi ?…

  Soudain, le sol trembla. Rasoul ravala sa salive, il savait avoir irrité Ravage. Emergea de la terre entre lui et la rougeoyante une immense tête de serpent, à la gueule assez large pour l'engloutir dix fois, et aux écailles noirs luisantes, métalliques. Ses yeux brillaient d'un éclat rouge, menaçant. Seul la tête émergeait du sol, mais sa taille laissait imaginer que la créature était immense.   Hiranyakashipu était le serpent de la montagne, le gardien du sommeil de son maître dont il était l'arme. Il émit un sifflement strident, puis ouvrit sa bouche béante, révélant d'imposants crocs. Rasoul ne se leva pas. Ravage le menaçait, et la force ne lui serait contre une telle chose d'aucun usage.
-Ne m'aurais tu pas caché quelques remèdes?…  Pour conserver cet équilibre ?
-Si tu meurs, la fin des temps est le cadet de tes soucis. C'est pour ça que tu es un danger, Yamato.
-Pourquoi te soucie tu tant de l'avenir, toi qui désire aussi le trépas ?…
-Peut-être faut il être humain pour le comprendre. Après moi, le monde ne cessera pas.
-… Si je le pouvais, j'arracherais le savoir à même ton esprit. Mais même détruire ton âme ne me permettrais pas cela.
  Ravage leva la main, et le serpent titanesque recula, refermant sa gueule sans quitter le sorcier de ses yeux rouges.
-Peu importe, dit Ravage avec lassitude. Le serpent retourna lentement sous la terre, qui se fondit comme de l'eau, avant de reprendre sa forme initiale quand le monstre disparut.
   Il ne restait plus aucune trace de son irruption. Comme si rien ne s'était passé, la quasi divinité se baissa vers la tête qui appartenait à Hamir, et la saisit entre ses mains.

Comment comptes tu m'aider ? Fit Ravage en observant mélancoliquement la tête qui lui faisait face.
-Ehir a déjà un plan. Il me suffira de l'arranger.
-Après l'avoir maudit ?
-Je l'ai puni le temps de réfléchir à la question. Et qu'il y réfléchisse également, ce n'était qu'une jeune pousse… Enfin, je ne compte pas retirer ma malédiction pour autant. Il se débrouillera bien tout seul. Par ailleurs, il n'est pas la peine qu'il soit au courant de mon aide.
-Namaan… Toujours aussi fier... et de mauvaise foi.
-J'ai beau affectionner ce sale gamin, il verrait en cela une victoire, grommela le sorcier en se levant lourdement.
-Comme cela, tu l'affectionne ?… Fit Ravage, se redressant pour soulever la tête au dessus de ses yeux, l'observant avec une triste curiosité.
Ce n'est pas l'impression qui m'a été donnée.
-Recevoir de l'affection est aussi peu habituel pour toi qu'en donner.
-Les immortels ne m'approchent pas. Vous mourrez tous tôt. Cela est préférable ainsi.

  Rasoul fit quelques pas à l'aide de son sceptre. Ses membres s'étaient quelques peu reposés, il pourrait bientôt redescendre la montagne. Bien que quitter cet être à l'air perdu l'attristait, il savait que rester serait inutile.
-Va tu retourner dormir ?
-Je viens de me réveiller, Namaan. Mes membres sont encore engourdis, mais cette question est stupide.
-Il vaut mieux que tu ne dorme pas, dans ce cas… Je tenais à te rappeler quelque chose de capital.
Il y a quelqu'un qui tiens à l'équilibre plus que moi. Il est de nature flegmatique, mais est intransigeant sur les grandes règles que tu veux briser. Et, par dessus tout, il a une dent contre toi…
-Est-ce une devinette ? Dit Ravage en fixant Rasoul du coin de l'oeil.
-Il est actuellement sur le même continent que toi, et tu te doute bien qu'il ne tardera pas à tout savoir sur ce qui se trame ici… C'est là l'avertissement que je porte. Je te parle des blanches écailles.

  Lentement, les yeux de Ravage retournèrent vers l'objet dans ses mains, avant de lever à bout de bras au dessus de sa tête.
-Basileus… Marmonnèrent les lèvres du visage de jeune femme, qui s'éclairèrent alors d'un sourire. Un si large sourire que, si l'on comparait ce dernier à son expression habituelle, il semblait lui déchirer les joues. Ses ongles se plantèrent dans la peau de la tête morte, se tâchant de rouge. La pression sur le crâne chevelu d'Hamir se faisait de plus en plus forte, tandis que la bouche de Ravage s'ouvrit très légèrement, révélant une rangée de dents blanches, et que l'expression morte du scarrath se déformait sous la force. La tête finit par éclater dans un immonde craquement organique, inondant de sang le visage de Ravage, qui relâcha les restes d'os et de chair, qui tombèrent à terre.

-Voilà donc une bonne raison pour mon réveil… Je n'avais pas terminé cela, fit l'être d'essence, dans un air satisfait, venant lécher le sang à ses doigts.

 
 Rasoul, sans dire au revoir, s'en alla, laissant Ravage à sa solitude et à sa démence. Malgré son allure calme, morose, ce corps de femme servait d'incarnation à un être sanguinaire, né pour se battre, naturellement enclin à la violence. Et il était impossible pour un immortel de changer ainsi sa nature… Le chaman n'avait pas osé le faire remarquer, mais il savait très bien pourquoi les immortels n'approchaient pas Ravage…
   Ce dernier, il n'en avait aucun doute, voudrait désosser tout être capable de le combattre.
 Telle était la rougeoyante.
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mer 13 Sep - 19:07

De la Genèse à la Fin




  La nuit est celle qui transforme l'univers des hommes en un autre ou l'évidence devient cachée. C'est ce qui rend les hommes perdus et vulnérables, et c'est ce qui leur fait haïr les ténèbres et vénérer la lumière, car une chose leur est essentielle : le savoir. Et pour obtenir ce savoir, leur sens premier est la vue. Voilà pourquoi les hommes ont toutes les raisons de craindre l'obscurité, et pourquoi ils se protègent de flammes dans l'espoir de percer la pénombre.

  Les ombres de cette nuit étaient comme des étendues d'encre qui ne sauraient s'effacer. Telles que Lucius les préférait.

  Les chandeliers brûlaient, des têtes de dragons se dessinant parmi les vaguelettes métalliques et l'émail de leurs décorations. Leur lueur rousse éclairait la jeune femme aux yeux dorés et aux longs cheveux noirs, qui de ses fins doigts déboutonnait soigneusement sa tenue, révélant de blanches épaules et une désirable poitrine à la peau lactescente. Son haut de tissu sombre tomba sur le sol et sa chevelure dans son dos, alors qu'un sourire aguicheur se soulevait sur ses lèvres roses et que son ventre lisse était à l'air libre, offert aux yeux de celui qui goûtait du regard son corps.
 Allongé sur le lit un gobelet de vin dans la main, l'homme en déshabillé ne cachait nullement le désir qui brillait dans son expression pleine d'assurance. Les vêtements qui couvraient le bas de la jeune femme tombèrent à leur tour, et les courbes de ses hanches et la délicatesse de ses jambes cessèrent également d'être un secret. S'allongeant dans les draps, Lucius pressa son corps parfait contre le torse de l'homme, qui se sentait tel un roi.
-Je me réjouis encore de notre réussite, Lucie, dit-il, car c'est ainsi que Lucius aimait être appelé sous cette forme. La famille Friedsang n'est plus que l'ombre d'elle même et le cadavre du Saint est à nous.
-Tu n'as pas l'air de ressentir de remords Gustav, fit elle avec moquerie. C'est ta famille que tu trahis.
-Je suis troisièmement Friedsang, deuxièmement vampirologue, et premièrement rusé, déclara t-il en passant son bras par dessus les épaules de la femme. Tout comme l'inquisition, les chasseurs de vampires sont poussiéreux et n'appartiennent plus à cette époque. Ceci nous empêche de tirer le plein potentiel du corps d'Eleison. Bien sur, ceci est fâcheux, mais ou on est un homme de morale, ou un homme de progrès. Cette lutte avec les vampires est fatigante et contre productive !… Ceci ne signifie pas que je n'ai aucun regret d'avoir perdu de bons éléments et de bons amis. Heilwig Friedsang n'était au courant de rien, parce qu'il était trop loyal selon moi pour un tel renversement, mais il aurait pu grandement contribuer à nos projets.
-Il y a donc bien quelques regrets là, dit-elle, posant sa main nue sur le torse de Gustav. J'ose imaginer comment tu te sens… Voudrais tu que je te console ?
-Jamais je ne dirais non à un corps comme le tiens.
-Quel flatteur !
-Allons, tu coucherais avec toi même si tu le pouvais.
-Qui sait. Pouvoir prendre une apparence masculine ou féminine à ma guise est déjà une forme de complétion en soi, puisque je connais les plaisirs des deux sexes. Sais tu que dans la culture nurenuilienne, la divinité créatrice est associée au sexe féminin, et la destructrice au masculin ? Ce concept est assez intéressant, et dans mon cas, je peux incarner ces deux aspects. N'est-ce pas une sorte de perfection ?
-Je ne pensais pas que tu t'intéressais à cela.
-Les vampires ont le temps de se cultiver. Même si, pour être honnête, c'est Dame Refinia qui m'a apprise cela.
-Nous parlons trop, et n'embrassons pas assez, dit Gustav, visiblement peu captivé par le sujet. Riant à sa remarque, elle posa ses lèvres sur les siennes avant qu'il ne le fasse et ils s'échangèrent un baiser gourmand et enflammé. Le Friedsang n'était pas vilain, et ce n'était guère la première fois qu'ils s'échangeaient de telles caresses. La main de Gustav se promena vers la poitrine de la femme aux cheveux noirs, avant de glisser vers son bas ventre, puis, lâchant les lèvres de Lucie, il abaissa sa bouche pour la poser sur ses tétons.

  Comblée, elle sourit en caressant ses cheveux blonds. Immortels, beaucoup de vampires finissaient par se lasser de l'amour charnel, qui les préoccupait bien moins que les humains. Pour Lucie et Lucius, cela était toujours un plaisir gratifiant peu importe la forme adoptée. Ressentir un puissant stimuli, physique ou émotionnel, lui paraissait même essentiel à son existence, et collectionner les femmes comme les hommes était un loisir pour le moins exaltant. Ce Gustav était très certainement trop fier pour son bien, mais cela n'était pas dérangeant, bien au contraire.

  Après avoir complimenté son corps de ses mains et de ses baisers, le friedsang suait de désir. S'allongeant sur le dos, Lucie invita son amant à ne plus attendre, ouvrant ses deux longues jambes et s'offrant toute à lui. Suivant ce mouvement, Gustav la pénétra et joua des hanches pour satisfaire sa lubricité et l'hédonisme sans fin de sa compagne. Emportés dans leur chaude étreinte, ils soufflaient et soupiraient de plaisir sur les draps. Elle se complaisait dans cette enivrante lascivité qui la faisait à chaque instant flotter sur sa peau, flotter sur son nez, flotter sur son ventre, flotter dans sa bouche, flotter dans les profondeurs de sa chair. Ses gémissements volontaires gonflaient la fierté et le désir de Gustav, mais rendaient aussi son propre plaisir plus grisant.
  Lucie croisa ses bras et ses jambes sur l'homme, l'accrochant à elle. Quand elle le sentit à bout, elle approcha tendrement ses lèvres du cou de Gustav, et y planta sans prévenir ses deux longs crocs. Le friedsang ne se rendit pas de suite compte, plongé dans l'acte, de ce qu'elle venait de faire. Quand il ressentit les dents enfoncées comme des aiguilles dans sa nuque, il paniqua, interrogé, perdu, trompé, et tenta de se débattre. Mais la force de la vampire le retenait bien là où il était, dans la position où il lui faisait l'amour, et elle se délecta de sa surprise et de sa frayeur. La sensation électrisante de la jouissance se mêla au divin plaisir de l'absorption du sang, tandis qu'elle faisait sienne la chaleur humaine de sa victime. Tout son corps en fut récompensé, et celui de Gustav ne tarda guère à devenir un cadavre pâle au traits creux, tombant faiblement sur elle, le regard halluciné.
-Félicitation Gustav, fit-elle en se léchant les canines. C'est le meilleur orgasme que tu m'aies donné.

  Quelle mort ironique pour quelqu'un qui était sensé tout savoir sur les vampire, se dit-elle, repue. Ne pas être au contact direct avec eux, n'était-ce pas une notion de base ?
  Voyant l'état de Gustav et se souvenant de ses réactions quand il s'angoissait entre ses cuisses, la vampire manqua de rire. Donner ce genre de mort l'amusait toujours autant. Causer la fin de l'existence dans un acte supposer provoquer la création…
  C'était comme parodier la vie.


 
*
Quand Lucius s'était éveillé, ce jour de 1796, il était désorienté comme un enfant perdu. Tout les vampires l'étaient, le jour de leur métamorphose. Il voyait, et sentait à l'intérieur de lui, que son corps avait changé. Son sang ne s'écoulait plus naturellement dans son corps, la pompe dans sa poitrine inactive, et ses muscles lui paraissaient engourdis. Adossé sur un lit, le jeune vampire, ne se reconnaissant plus, paniquait et gesticulait sous les regards de ses aînés qui l'observaient avec une certaine curiosité.
« … Le bras s'est bien fixé. »
« Il n'a pas l'air en bon état pour autant... »
« Madame l'a récolté sur un champ de bataille, comprends sa détresse ! Et va appeler Damoiselle Roberta ! »
Il ne pipait mot à ce que ces créatures disaient en le regardant de leurs yeux luminescents, et, craignant pour sa vie, se pressait contre le matelas de peur d'être dévoré. Ou était l'Empire ? Et les rebelles ? Sa mémoire embrumée ne se souvenait que de son bras arraché, de flots de sangs, de ses confrères qui l'avaient abandonné, de la nuit froide qui l'enveloppait, et de cette femme aux cheveux rouges. Elle lui avait tendu une belle main alors qu'il s'accrochait à la vie avec des ongles écorchés. Lucius n'avait guère réfléchi, même si la douce voix lui avait clairement déclaré ses conditions et les conséquences à venir… Lucius voulait survivre.
  Et Lucius survécut. Les créatures lui expliquèrent calmement qu'il était loin du champ de bataille, et était maintenant tout comme eux, un vampire. Les chocs qu'il avait subi l'avaient plongé dans l'inconscience après sa transformation. Ces monstres, car les vampires les plus faibles étaient laids, étaient bien habillés et se comportait de manière tout à fait polie avec lui, le considérant déjà comme l'un des leurs.
  Lucius ne mit que peu de temps à accepter sa nouvelle nature, la surprise passée. Ce qu'il voulait, c'était vivre, et cela n'était qu'une manière comme une autre. La perspective même de boire du sang pour subsister ne le dérangeait pas tant et lui paraissait tout juste étrange. Ainsi allait la vie.

  Il se souvient très clairement de sa première rencontre avec Roberta Hulgens. Une femme maniaque et autoritaire qui tenait à s'imposer dès le début comme sa supérieure. Derrière la maîtresse de maison, c'était elle qui gérait tout, elle ! Et pourtant il voyait une certaine candeur dans cette excentrique obsédée autant par l'ordre que par le tic tac de ses montres. Elle lui fit regretter bien sur, dès le premier jour, de la considérer avec légèreté, et pouvait se montrer pour le moins esclavagiste avec le personnel immortel, mais beaucoup l'affectionnaient et admiraient sa loyauté sans faille envers la maîtresse de maison, pour qui elle avait une abondante adoration. Roberta était un des véritables piliers du manoir de la Reine écarlate et offrait une immense dévotion à son travail. Lucius la trouvait étrange, mais assez charmante.

  Rapidement, ce dernier se fit à sa nouvelle existence et à son nouvel univers, les serviteurs vampires, des gardiens à la vieille lavandière, lui devinrent familier et il oublia sa famille de sang qui l'avait abandonnée à la guerre. Bien sûr, il ne l'aurait sûrement jamais regrettée.
  Au centre de cet univers se trouvait la Dame Vampire, Refinia. Sa sauveuse, celle qui lui avait donné une seconde chance quand tout lui avait échoué. Mais ce n'était pas cela qui impressionnait Lucius, pour qui la reconnaissance n'avait jamais grandement pesé. La femme aux cheveux rouges était vaine, railleuse et précieuse, mais elle avait bel et bien la beauté et la dignité d'une reine. Il le comprit quand sa présence fut demandée et qu'il grava son image dans son regard pour la première fois, et saisit alors tout le profond respect que ses vampires avaient pour elle. Il se souvient que ce jour là, Refinia l'invita poliment à s'asseoir comme un ami, et alors, elle lui raconta pourquoi lui, d'entre tout les mourants, fut choisi pour recevoir sa morsure.
  « Tu es un homme rusé et opportuniste, dit-elle, car il semblait qu'elle connaissait déjà toute son existence. Et tu as gâché ces talents en tentant de tuer ton frère pour un petit héritage. Tu méritais amplement ton châtiment de mourir envoyé en première ligne contre les rebelles, mais… Je voulais offrir une suite à ton histoire. Tes talents me seront utiles. Tu apprendras ici, et au fil de tes je l'espère très longues années, qu'il y a des choses bien plus hautes que l'argent et le pouvoir, bien plus désirables, et bien moins quantifiables. »
« Je ne suis qu'un fils de petite noblesse. N'auriez vous pas d'autres motifs ? »
« Car j'en aurais besoin ?… Si cela te fais plaisir, tu étais beau, et je m'attends à ce que tu le devienne plus encore en tant que vampire affirmé. Il n'y a pas de mal à s'approprier des belles choses. Cependant, tu es aussi un personnage intéressant… Tu accepte les faits avec un flegme, à présent. Tu vas à présent te nourrir de sang humain. Tu vas tuer, et être considéré comme un monstre. Cela ne te dérange pas ? »
« Il est trop tôt pour le dire, mais n'est-ce pas ce que je suis maintenant, un monstre ? Je n'ai guère envie de me détester moi même pour autant. »
« Tu étais bien effrayant, pour un humain… Mais n'importe quel loup se discipline. Tu apprendras, Lucius, que le monde est une chose merveilleuse et que l'observer est comme le posséder. Je suis tout les jours au théâtre, et le rideau ne se ferme jamais. Admirer la pièce sans fin, n'est-ce pas le plus grand don qui soit ? »

  Ainsi commença sa seconde vie. Refinia était pour lui également une excentrique, mais il y avait une certaine dignité dans son point de vue, et une certaine justesse. L'Immortalité était bien meilleure appréciée qu'utilisée. Comme la Dame Vampire l'avait prédit, les luttes pour les possessions perdirent vite pour lui du sens… Une idée nouvelle et insoupçonnée de la direction de son être se développait en lui, tandis qu'il servait sa Dame.
  Et pas un seul jour parmi eux, Lucius ne fut malheureux.


         
*

-Mesdames, je vous présente le véritable Saint Eleison.
  Lucius avait déclamé ceci d'un air fort et théâtral, mais tout ce que Kazhaar Dyra et Naja Naquanda voyaient était un corps desséché en robe poussiéreuse hissé comme un prince sur un grand trône noir. La dizaine de tubes qui se plantaient dans son corps et en extirpaient les fluides, les crocs jaunis de sa bouche, les yeux laiteux et à l'air mort, les fioles qui s'emplissaient de sang… Tout ceci avait un air certainement  macabre.  Autour du corps se trouvaient deux individus encapuchonnés de blanc, qui semblaient l'examiner et vérifier avec soin que toutes les installations étaient bien en ordre.
-Et tu sais comment cette chose fonctionne ? Demanda Kazhaar, hésitante.
-Oh, bien sûr. Un homme fort urbain m'a tout appris avec grand plaisir sur la vampirologie et j'ai avec moi tout les documents traitant de l'étude du corps.
-D'ailleurs, qu'est-il est advenu des vampirologues ? Ajouta Naja. Je ne les ai pas vu depuis l'attaque.
-Disons que la plupart d'entre eux n'étaient plus vraiment utiles ?… J'ai pris l'apparence de Gustav Friedsang, et je m'en suis débarrassé. Mais j'avais quelque chose à vous montrer, puisque vous êtes les deux vraies meneuses des Personnajes.
  Sur ces mots, Lucius claqua des doigts de sa main droite, appelant les deux chercheurs qui, quand ils redressèrent la tête, se révélèrent masqué de noir et de lunettes en gros verres. L'un d'entre s'approcha des vampires.
-Je suppose que tu veux nous parler des trois personnes derrière ce rideau ? Fit Kazhaar, la méfiance dans le regard, en indiquant un grand voile noir auprès des multiples fioles et autres ustensiles alchimiques ou chirurgicaux. La précision de ses sens ne manqua de surprendre Lucius, qui ne pouvait ressentir ce détail dans la salle baignée de l'odeur du sang.
-Touché, répondit il, avant de lancer au chercheur : Ouvrez, ne cachons rien aux dames.
L'ordre fut donné et exécuté. Quand l'épais tissu s'écarta, Kazhaar écarquilla les yeux de surprise et de frayeur. Installés dans des sarcophages ouverts inclinés vers l'arrière se trouvaient trois humains, une femme et deux hommes inconscients, et pour la plupart assez jeunes. Le plus vieux n'avait pas trente ans. Ils avaient beau partager le teint pâle des vampires, il étaient humains et avaient un air bien plus maladif. Voir ces individus ainsi disposés, endormis et vêtus de robes noires, faisait courir des vers de dégoût sur les épaules de Kazhaar, mais Lucius, avec son flegme habituel présenta les dits individus.
-Voici les prêtres de sang, fit il en les désignant un à un de la main qui flottait dans sa manche gauche, qu'il portait plus longue que son bras par excentricité. Ce sont des humains ayant reçu le sang d'Eleison. Par raison de commodité, je n'ai gardé que les trois meilleurs sujets, leur taux de synchronisation et leur résistance étant très élevée.
-Voilà ce qui se trafiquait dans les sous sols du manoirs et dans les sous sols secrets, dit avec intérêt Naja, contemplant les trois humains. Pourquoi les avoir placé dans un sommeil artificiel ?
-Ils sont incapable de trouver naturellement le sommeil à cause du sang qui coule en eux. Ce qui ne signifie pas qu'ils n'en ont pas besoin, cette mesure est donc nécessaire.
-Ce sont toujours des humains ? Que savent ils faire ? Dit Naja, pressée d'en savoir plus, tandis que Kazhaar détournait le regard des trois personnes inertes.
-Ils restent des humains, mais leur sang n'est plus propre à notre consommation alors inutile d'y penser… L'hémomancie est leur principal atout, et ils peuvent résister à un grand nombre de traumatismes physiques. Ils peuvent aussi utiliser des tomes inquisitoriaux, et j'ai d'ailleurs une réplique de l'artefact de Saint Eleison en personne.
-Ils sont donc particulièrement dangereux pour nous… Es tu sur de ton coup ?
-Ces derniers ne jurent que par le cadavre et me sont obéissants… Leur stabilité physique fut la meilleure, mais ils furent les plus atteints mentalement.
-Il suffit ! Clama Kazhaar, levant la voix. Je ne veux pas entendre de telles choses.
-Je ne fais que vous renseigner sur nos atouts, mademoiselle…
-En apprendre plus sur ceci me répugne. Ces expériences sur ces pauvres gens sont…
-Si cela vous répugne tant vous n'avez qu'à les libérer, dit Lucius en haussant les épaules. Personne ne saurait vous en empêcher.
-… Si j'échoue, alors je vous autorise à les utiliser. Cependant, je ne veux pas en voir plus.

  Ces mots ainsi prononcé avec fermeté, elle tourna les talons et s'apprêta à sortir de ce qui était pour elle un musée des horreurs.
-Nous nous reverrons pour le plan d'attaque, lâcha t-elle sans se retourner, avant de disparaître pour de bon. Les yeux de Naja et de Lucius la suivirent jusqu'à ne plus l'apercevoir du tout.

-Notre supérieure est bien sensible, fit la vampire en croisant les bras.
-Ne lui reproche pas cela, dit Lucius un sourire compatissant aux lèvres, sa main gantée de noir venant caresser la joue d'un des sujets inconscients. Elle s'identifie à ces derniers. Et je sens qu'elle a peur qu'on tente de l'utiliser.
-Et cela n'est-il pas vrai ?
-Ne joue pas avec le feu ma chère, tu sais de quoi elle est capable… Cette femme déteste les vampires, tu sais ? Au final, pourquoi ne serait-elle pas celle qui nous trahis ?
-La perspective n'a pas l'air de te déplaire.
-Ne dis pas de bêtises, fit il dans un léger rire. Je considère simplement les possibilités. Mais que dirais-tu d'assister à leur réveil ? Je n'ai guère besoin du regard de notre dame pour te montrer ce qu'ils savent faire.
-Mais ce sera avec plaisir.

  Lucius commanda aux deux vampirologues d'éveiller les trois sujets et ces derniers, l'air soucieux, prévinrent des potentiels risques. Le vampire dit qu'il ne fallait guère s'en soucier, insistant poliment pour qu'on sorte ces derniers de leur stase dès maintenant, et les chercheurs se mirent au travail, commençant les incantations pour les réveiller. Alors qu'ils étaient côtes à côtes devant ces corps dont les muscles frémissaient de nouveau, Naja posa affectueusement sa tête sur l'épaule de Lucius, observant avec attention les futurs prêtres de sang, et il passa doucement son bras autour du cou de la vampire.
  Les yeux des corps s'éveillèrent. Naja désirait l'épanouissement du potentiel de leur race et de leurs capacités, il comprit donc aisément l'intérêt qu'elle avait pour ces personnes qui représentaient une nouvelle possibilité. Kazhaar quand à elle désirait prendre sa revanche sur Refinia, qui lui avait infligé un traitement similaire à ce que les Friedsang firent à ces enfants…
Ce que voulait Lucius était tout autre, et ces finalités n'étaient pour lui que des phares qui lui permettaient de mieux naviguer. Son but, qu'il était bien plus approprié de qualifier de caprice, était bien plus désirable, et bien moins quantifiable.


*


Ce jour là la tour de l'horloge du manoir était habitée par un vacarme bien plus féroce que d'habitude. Quand Lucie entra dans la salle de l'observatoire, elle manqua bien de subir l'attaque involontaire de quelques écrous et rouages qui chutèrent à ses pieds dans un choc métallique, la forçant à esquiver nonchalamment quelques pièces de métal jetées sans grande conscience. Devant elle s'étendait tout un mur de mécanismes complexes auxquels elle ne comprenait guère grand-chose, et partout sur le plancher se trouvaient divers outils et objets d'acier et de verre. La silhouette de Roberta Hulgens se trouvait en haut de ce mur, la tête plongée dans les mécanismes.
« Quoi ? » S'exclama t-elle, irritée, en détournant son visage de son travail pour remarquer Lucie, qui la salua de sa main gauche, agitant dans l'air sa longue manche.
« Tu n'as pas l'air de bonne humeur. »
« Serais tu là pour te moquer de moi, par le plus grand des hasards ?... »
« Non. Même les vampires peuvent avoir des problèmes sentimentaux, surtout une femme sensible comme tu l'es. »
  Roberta était habituée aux taquineries de sa part, mais son visage résigné révélait bien que Lucie avait vu parfaitement juste et cela sans le moindre effort. Pour la gouvernante du manoir, entièrement dédiée à son travail, mettre fin à une relation amoureuse avec un homme était aussi exceptionnel qu'en commencer une, et malgré ses talents, elle ne comprenait que peu de choses à ce qui reliait les gens entre eux, ou même à ses propres émotions. C'était un cas ou Roberta Hulgens était, comparée à sa collègue, impuissante.
« Tu veux faire une pause ? Proposa Lucie dans un sourire amical. On peut en parler, si tu veux. »
« Je ne te permets pas de me traiter comme les mijaurées humaines de mauvaise vie que tu fréquente. Qui plus est tu sais très bien que je ne me fatigue jamais à la tâche. »
« C'est ce que tu ne m'as l'air guère efficace. Vu l'excitation avec laquelle tu manie tout cela, tu pourrais casser quelque chose, et je sais très bien que tu vois la maladresse comme la pire tare du monde. Ne voudrais tu donc pas détendre un peu ce qui pèse sur ton esprit ? »
« … Soit, je t'accorde une heure, pas plus. J'avais prévu de prendre le thé, de toute manière. »
Quel mensonge évident, se dit elle, alors que d'un bond Roberta atterrit sur le plancher. Comme Lucie s'y attendait, sa collègue ne fut guère avare, une fois lancée sur la conversation, pour lui confier ses soucis et ses doutes. Elles parlaient ainsi entre amies, et elle n'hésita pas à lui donner des conseils et encouragement chaleureux. Cela l'amusait un peu de voir cette vampire de presque trois siècles en proie à des troubles relativement triviaux.
  Ce n'était point par hasard également qu'elle avait pris son apparence féminine en vue de cette conversation. Toujours, Lucius choisissait son apparence selon la personne qu'il fréquentait, adoptant le sexe qui mettrait le plus à l'aise cette dernière ou la charmerait le plus. Et c'est en tant qu'amie féminine que Roberta s'ouvrait le plus à lui sur ce genre de soucis, ceci même si elle savait pertinemment qu'elle était née en tant qu'homme. Lucie s'était tant habituée à se prendre au jeu que cela était devenu une seconde nature, son origine n'ayant guère d'importance. Les mensonges devenaient vite des vérités, et les vérités d'autant plus vite des mensonges.
  Lucie se sentait toujours parfaitement honnête en tant que femme, parfaitement honnête en tant que meilleur amie de Roberta, et c'est avec autant de sincérité qu'elle appréciait ces moments d'amitiés.

  Avec Refinia, sa Dame, son rapport était différent mais encore plus étroit. Depuis sa transformation, elle n'avait jamais manqué de conseil envers son protégé, qui devint par la suite un des hommes en qui elle avait le plus confiance. Mais cela était plus que cela encore. Tout comme Refinia aimait Roberta Hulgens comme sa fille, elle était pour Lucius comme une mère. Toujours, il l'avait estimée, aimée, et respectée comme telle. C'était ainsi que son pouvoir était à ses yeux plus puissant que celui des autres seigneurs vampires, car presque jamais il ne voyait sa dame faire usage de la menace ou de la force, et jamais il n'eut de doute que sa Dame était le meilleur maître qui était.

L'Amour qu'il lui portait lui aussi, était sincère.


*
 

Le plan s'était mis en marche. Les quatorze Personajes, avec Kazhaar à leur tête, étaient apparus dans la nuit au manoir de Refinia, loin dans les montagnes de la bordure Tarodienne, et avaient débuté les hostilités. Les serviteurs de la Reine écarlate, qui virent approcher les vampires hostiles masqués et couverts de cape noires, se révélèrent, et les deux forces étaient égales. Un conflit impliquant plus de dix vampires était une rareté à voir, et particulièrement quand ces derniers se trouvaient dans différents camps. Kazhaar semblait exaltée par l'approche de son objectif, mais aussi, Lucius le soupçonnait, par le pouvoir qu'elle détenait à présent. Un pouvoir suffisant pour appeler la Dame à sortir de chez elle pour venir lui parler d'égale à égale.

  Mais Lucius se tenait éloigné de la bataille, observant les événements caché dans les hauteurs montagneuses que côtoyait le manoir. Accroupi dans la roche, là où il pourrait voir et entendre avec aisance tout ce qui se tramait en bas, il attendait avec impatience de voir la grande confrontation. Pour Kazhaar Dyra, c'était peut-être la conclusion d'un histoire qui avait commencé il y avait trente six ans, quand lui même enleva la jeune fille sous ordre de Refinia. La vampire immaculée, couverte de ses cheveux comme d'un habit blanc, attendait avec assurance aux portes du manoir. Mais cette fois, si la Dame ne se montrait pas, elle n'aurait aucune honte à arracher les portes. La rencontre était inéluctable.
  Et finalement, les portes du château s'ouvrirent, et elle apparut suivie de Roberta. Refinia, la reine aux cheveux rouges et à la robe noire, dans toute sa dignité et sa noblesse, daignant exposer sa présence à la jeune Vampire qui l'observait déjà avec un air de victoire. Cependant, le visage de Refinia lui était ferme, signe d'une colère contenue.
  Le rideau s'était ouvert, et cette fois elle ne serait pas la spectatrice, mais l'antagoniste de cette histoire. Il n'y avait pas d'autre issue, et Lucius brûlait d'impatience de voir le déroulement de ce dialogue.
-Quitte ces lieux sur le champ, clama froidement Refinia. Je ne suis guère d'humeur à plaisanter, ma toute petite fille.
-Ne faites pas comme si vous étiez surprise, grand mère, dit Kazhaar, un sourire en coin.
-Je ne m'attendais guère à ce que tu vienne me provoquer ainsi et maintenant. Sans doute ai-je fait l'erreur de te croire plus raisonnable que tu ne l'es.
-Vous n'imaginez pas combien j'ai attendu ce jour, fit la Dyra en observant ses doigts s'agiter dans sa paume. Et me voilà, à présent, devant votre royaume.
-Tu n'observe pas correctement la situation, dit la dame vampire entre ses dents, retirant un à un ses deux longs gants noirs pour les tendre à Roberta, qui les saisit avec respect et crainte, sachant ce qui se préparait.
Il n'y a pas si longtemps, tu me demandais si j'étais rouillée. Tu vas pouvoir le vérifier de tes yeux.

  Ce n'était pas avec sarcasme et dédain qu'elle disait cela, mais avec un visage qui reflétait son impatience devant ce qui était pour elle outrageant. Déjà, ses bras rougissaient, le sang bouillonnant dans ses veines. Lucius n'était pas sur que Kazhaar puisse gagner, mais cela importait peu dans son plan, et ne dérangeait guère l'aspect dramatique de ce combat. Lucius lui même n'avait jamais vu Refinia réellement se battre, et elle ne faisait usage de ses véritables pouvoirs que quand quelqu'un parvenait à la faire sortir de ses gonds.

-Je peux tolérer tes mesquineries, ma toute petite fille, prononça sèchement Refinia, son irritation de  moins en moins contenue. Je peux souffrir tes insultes et tes provocations… Mais que tu vienne m'attaquer, moi, dans ma demeure, ça, non. Je moque de tes nouvelles capacités tout comme de tes nouveaux amis : tu ne t'en sortiras pas indemne...


Dans un sourire plein d'audace, la vampire à l'air juvénile n'attendit pas les prochains mots de la dame pour courir vers elle avec un air félin et hostile. Refinia leva son bras cramoisi vers elle, le sang dans sa chair semblant presque luire, et un éclair rouge fondit de sa main vers Kazhaar, qui l'évita avec aisance d'un bond, semblant presque subitement réapparaître devant la Dame Vampire pour lui donner un coup de poing dans le plexus de bas en haut, la projetant comme un boulet de canon dans le premier étage de son manoir, explosant les pierres noires du mur au passage. Roberta, horrifiée en voyant cela, s'apprêtait à attaquer Kazhaar en réponse, mais fut interrompue par la voix claire et forte de sa propre supérieure.
-Ne viens pas te mêler de cela, Roberta, fit-elle, sa voix se perdant dans les débris et la poussière du mur du noble bâtiment. Punir cette enfant est ma responsabilité. Tu devrais aider le personnel à exterminer la vermine.
-Ce sera fait, Madame, répondit Roberta, s'éloignant sans quitter du regard Kazhaar qui avait l'attention levée vers les dégâts qu'elle avait causé, non pas aux bâtiments mais à la Dame Vampire, que Lucius ne pouvait voir de sa position. Quand Refinia émergea des poussières, sa tenue était déchirée, sa coiffure désordonnée, et son regard enflammé. Elle avait déjà suffisamment guérie pour se relever, et le bas de sa robe s'enflammait, révélant les jambes de Refinia qui, comme ses bras, prirent un aspect fumant et ensanglanté en dessous des cuisses. Entre ses lèvres rouges se découvrit un rictus carnassier, et elle défit ses cheveux pour laissert tomber une cascade sanguine sur ses épaules, dont la couleur semblait irradier. Déchirant l'arrière de sa tenue, des ailes à la coloration organique sortirent de son dos, du sang bouillant coulant également en elles.
  Refinia n'avait plus l'air d'une dame noble et distinguée, et sa nature vampirique ressortait avec une puissance inouïe. Elle avait l'air d'un véritable être infernal, et le rouge qui brûlait sous sa peau s'opposait au blanc pur qui recouvrait celle de Kazhaar. Dans la nuit, les deux superbes vampires étaient un véritable plaisir à voir.
 
  Elles s'élancèrent, comme un démon contre un ange, et le début de l'acte final débuta. Les projectiles sanguins de Refinia voletaient dans l'air et dans toutes les directions, et Kazhaar les évitait en bondissant avec tout autant d'agilité, consciente qu'elle ne pourrait encaisser que peu de ces puissantes attaques. Ceci n'était comme aucun combat que le dit Haut Sang a mené jusqu'alors, car l'orage rubescent qui se déchaînait sur elle l'obligeait à repousser les limites de son corps et de ses réflexes. Il se demandait comment pourrait-elle tenir, mais cette fille était pleine de ressources et de volonté. Une fois de plus, elle parvint à frapper la Dame Vampire qui volait dans les airs, la forçant à se fracasser contre le sol. Le combat se retournait, contre toute attente, à l'avantage de Kazhaar. Elle était définitivement plus vive et plus forte que Refinia, et lui brisa les jambes sur le champ avant que cette dernière ne se relève. Du sang assez chaud pour faire fondre l'acier gicla et s'écoula en flaque sur le sol, poussant Kazhaar a reculer d'un saut en arrière. A terre, l'épaule également ravagée, Refinia exprima un léger rire, qui fit faiblir l'expression de confiance de Kazhaar.

-Bravo, s'exclama t-elle dans une ironie aride. Tu es remarquablement forte. Regarde l'état dans lequel je suis ! N'es tu pas satisfaite ?
-Vous vous moquez de moi ?
-Ai-je l'air de jouer la comédie ? Fit Refinia en bougeant le bras désarticulé qui s'attachait encore à son épaule brisée. Félicitation, Kazhaar Dyra! Ne devrais tu pas être fière des pouvoirs que je t'ai remis ? N'est-ce pas grâce à cela que tout ces chiens te suivent et te nomment Haut Sang ?
-Vous ne récoltez que ce que vous avez semé, dit-elle avec amertume.
-Moi ? Moi, je n'ai fait que te transformer. Le reste n'est pas de mon fait.
  Kazhaar serra les dents et les poings. Les mots de Refinia semblaient véritablement l'attaquer, comme si le combat continuait toujours mettre quand elle était à terre. Et pourtant, c'était elle qui se tenait debout, sans même une éraflure.
-Réalisez vous ce que être le ''Haut Sang'' signifie ? Cela signifie être traquée par des vampires qui voient ce qui coule dans votre chair comme autant de pouvoir que de plaisir, comme autant un grand cru qu'un château. Cela signifie être un sujet d'expérience pour les humains, qui ne me traitent guère différemment d'un monstre ! Savez vous seulement pourquoi j'apprécie le pouvoir que je possède maintenant ? Parce que je n'ai plus à être cachée, ni à être protégée ! Pour ne pas servir d'objet aux autres, je DOIS les dominer. Je n'ai jamais eu le choix. Vous ne m'avez pas laissé le choix ! Pourquoi, parmi tout vos vampires, suis-je la seule à n'avoir eu aucune décision quand à ma transformation ? Pour une vengeance datant d'il y a deux siècles, de laquelle je ne savais rien !
-Tu n'as pas l'air pourtant de mal te porter.
-Je me porterais mieux si je pouvais redevenir humaine !
  Ces mots criés semblaient s'être soudainement échappés de la poitrine de Kazhaar, de manière incontrôlée. Le visage de Refinia devint ferme et stoïque, alors que son regard était fixé vers Kazhaar et que la flaque de sang s'écoulait lentement vers elle.
-… Ce combat n'est pas un combat d'ego comme vous le pensez, reprit Kazhaar, la voix chevrotante. C'est une vengeance, comme votre haine absurde envers les Dyra. Que pensiez vous ? Que votre gentille toute petite fille allait rester patiemment dans son coin, sans faire de vagues, quand vous avez volontairement arraché son humanité dans un rituel douloureux et humiliant ? Vous pensez que ça n'a pas de conséquence, que vous êtes au dessus de tout ça ?
  Il y a tant de choses qui me manquent autant que le soleil et auxquelles je n'ai jamais pu dire adieu… Même le peu que j'ai réussi à construire est en vérité si fragile. Si vous saviez, ce que ca fait d'être découpée en morceaux, puis vivre enfermée et séparée en six pendant des dizaines d'années ! On devient folle, là dedans. Le temps n'a plus de sens, ce que l'on pense non plus, on récupère chaque bruit, chaque sensation, pour tenter de croire qu'on existe encore ! Et j'ai fait tant d'efforts pour prétendre que tout allait bien, juste dans l'espoir de voir un futur heureux devenir réalité.
  Mais il ne le sera jamais. Vous aviez raison, et je ne peux plus mentir là dessus. Je ne pourrais pas obtenir la quiétude, ni regagner mon humanité. Je peux à peine être bonne en tant que mère, en tant que femme, et une part de moi me hurle de pleurer. Mais je peux faire ce que vous voyez ici ! Votre monde nocturne pourri par les vers va s'effondrer, et vous avec! Tristement, je ne pense pas que vous pourriez survivre un séjour entre six boites.
-Tu as donc fini ton discours ? Dit froidement Refinia.
-… C'est tout ce que vous avez à répondre ?
-Je prends cela pour un oui.

  Kazhaar se rendit compte trop tard que ses pieds déjà baignaient dans le sang de Refinia. Ses cheveux ne sauraient absorber une telle quantité d'hémoglobine, et déjà le liquide rouge se glissait dans son armure. Kazhaar était trop secouée pour réagir correctement, et le sang de la Dame Vampire déjà en elle se mit à bouillir tel le magma, circulant dans tout son corps. Dans des atroces cris d'agonie qui laissaient imaginer la douleur qu'elle ressentait, la vampire était brûlée de l'intérieur. Tombant au sol, incapable de faire quoique ce soit, elle convulsa alors que le sang de Refinia détruisait chaque parcelle de sa chair.
  Se relevant et faisant craquer ses os, ses blessures guéries, Refinia s'approcha de la vampire aux cheveux blancs, s'accroupissant devant elle en l'observant souffrir son supplice sans ciller ni en tirer un quelconque plaisir.
-Apprends que j'ai la décence d'écouter les gens jusqu'au bout quand ils parlent, ma chère, et que j'ai bien entendu tout ce que tu as dis. Je suis en effet responsable d'avoir ruiné ta vie, et même responsable de ce que tu es maintenant. Cependant j'ai bien peur que tu n'adresse pas ces paroles à la bonne personne… Je suis Refinia, la Reine écarlate, tu es ici chez moi, et jamais tu n'auras d'excuses de ma part.
 

  Kazhaar, comme Lucius s'y attendait, avait finie dominée par sa dame. Après une tirade passionnée, elle s'était finalement faite vaincre. Cette conclusion n'était pas entièrement déplaisante, et après un combat bref comme furieux Refinia brillait de gloire et de dignité en assumant ainsi ses actes. Même s'il préférait vivre l'action, il avait été exalté par les événements…
Mais ce final manquait d'un retournement dramatique.

  Quand Lucius apparut sur le champ de bataille, Roberta fut la première à le repérer et à accourir près de lui, affolée par la situation. Ces vampires rustres étaient bien organisés et elle ne s'attendait guère à rencontrer une réelle résistance, cependant voir son collègue si soudainement ne pouvait qu'attirer son attention, comme il s'y attendait.
-Je vois que j'arrive à temps, dit il en observant le chaos ambiant.
-Tu es plutôt monstrueusement en retard !
-Je n'étais pas au manoir, justifia Lucius en levant une de ses paumes.
  Refinia, qui s'assurait que Kazhaar était bien inoffensive, leva le regard vers son serviteur dont elle n'attendait pas le retour. Il semblait que dans cette situation, elle ne se demandait pas que faisait il ici et maintenant quand rien ne les informait de l'assaut, car sa présence était avant tout une nouvelle favorable. Kazhaar vaincue, les intrus seraient en effet aisément repoussé, et son visage se détendit en conséquence. Lucius lui rendit son sourire.
-Je te passerais un savon plus tard, prononça sévèrement Roberta. Ces jeunes vampires ont à leur tête Naja Naquanda, tu dois la connaître, non ? Aide moi à m'en débarrasser.
-Bien évidemment.

  Roberta n'attendit guère Lucius pour s'élancer, et il la suivit dans son mouvement. Un pieu de bois émergea alors de sa manche, et, interrompant la course de la vampire en lui attrapant l'épaule droite, il lui transperça le dos, la pointe de l'arme explosant la poitrine pour en ressurgir. Ce n'était ni la douleur, ni l'effroi, ni la colère qui marquait le visage de Roberta Hulgens en observant, le corps secoué de spasmes, le bois qui lui traversait le corps, mais une expression d'absolue incompréhension. Et, avec cette même fascinante figure perdue et anéantie, cette dernière périt, sans même croire à ce qu'il venait de se produire.

  Qu'est-que trahir ? La trahison, c'est avoir fabriqué une image de soi, pour un jour l'invalider, révéler la confiance portée comme sans valeur, dévoiler cette image comme étant à présent fausse. Pourtant cette image a indéniablement existé. Volontairement, ou involontairement, elle a du être faite, car un mensonge sans substance, sans vérité, ne peut convaincre personne. Trahir, c'est créer une chose, pour par la suite la détruire. C'est acquérir le pouvoir de faire et de défaire.

Trahir est un pouvoir divin.

 Refinia venait de voir celle qui était pour elle comme sa propre chair se faire assassiner, sous ses yeux, par l'homme en qui elle avait le plus confiance au monde. Après l'étonnement et l'horreur, ce fut une rage folle qui anima ses traits avant qu'elle ne fonde vers Lucius, semblant presque s'enflammer de pourpre. Mais, dans sa charge, un cercle de runes dorées se traça sous ses pieds, et ses bras s'élevèrent en l'air, maintenus par une force invisible. Le vampire n'avait pas bougé d'un pouce, et tenait toujours le corps inerte de Roberta.

  Trois figures drapées de noirs étaient apparues près de Lucius, semblant surgir du sol dans des flaques de sang. L'une d'entre elle tenait un épais livre à la couverture dans ses mains, et les deux autres avaient levé les deux bras vers Refinia, semblant dans une extrême concentration. La Dame vampire était dans une colère jamais connue encore, et les trois individus semblaient frémir en la réduisant à l'impuissance.
  Et Lucius l'observait, incapable d'en détourner son regard, alors que le corps de Roberta reposait lourdement sur sa poitrine. Le vampire semblait secoué par les émotions qui l'assommaient presque, tant que s'il était humain son visage se serait noyé de larmes.
   Car c'était là le jour pour lequel il avait tant vécu. Cette affirmation de son être éveillait en lui un plaisir puissant et presque physique, une sensation de capacité suprême qu'il ne pouvait obtenir que par la destruction de son précédent être.
  C'était son apothéose.

-Lucius… Siffla Refinia, du sang fumant coulant de ses yeux. Je ne sais pourquoi tu as fait cela mais je jure sur mon honneur que jamais tu ne recevra de pardon !
-Je n'en rechercherai pas, dit il en secouant sa tête, se remettant de ses émotions. Tout ce que je voulais de vous je l'ai obtenu à l'instant…
-Jamais… Jamais je ne t'aurais cru aussi perfide ! Je te faisais confiance, autant qu'elle ! Alors dis moi donc, est-ce par lassitude que tu as fait ça ? Par ambition ? Vas y, mon enfant, crache moi tes réponses avant que je ne te réduise en cendres.
-Madame… C'est vous qui me disiez que nous sommes tous autant que nous sommes, des acteurs. Et quel piètre acteur ne saurait jouer qu'un seul rôle dans sa vie ? L'ironie du sort vous aurait sûrement amusée, si vous n'étiez pas une des héroïnes de cette tragédie… Madame, les sièges de la salle sont vides, maintenant, et nous sommes tous en scène.
-Tu es bien malin… Mais je comprends, en vérité. Je comprends. Tu jouis de tout cela, n'est-ce pas ? Tu en tire du plaisir tordu, et c'est tout ce qui t'intéresse. Tu es une véritable vermine.
-De durs propos, mais bien proches de la vérité en effet.
-Je savais que tu étais fou. Nous les vampires le devenons tous tôt ou tard… Mais penser que tu serais capable de nous tromper, si longtemps !…
-Jamais je ne vous ai dit un mot sans le penser, sourit Lucius en refermant les yeux du cadavre de Roberta. Je tiens à vous remercier pour tout.
-J'accepterais tes remerciements… Quand il ne restera rien de toi ! Ton petit tour est amusant, tout comme tes petits magiciens…
-Je suis surpris que vous ne ressentiez pas le sang d'Eleison qui coule en eux. N'est-ce pas vous qui aviez vampirisé jadis ce prêtre pour vos desseins ?
-Peu me chaut dorénavant toutes ces histoires, tout comme tes fanfaronnades…
  Appuyant ses pieds rouges fermement sur le sol, Refinia insista pour avancer, même quand les mages manipulaient le sang de ses bras. Leurs doigts en l'air étaient secoués de tremblements, et ils peinaient à retenir le sang de la vampire ainsi que sa force extraordinaire, même ses pouvoirs diminués par le cercle du livre. La peau pâle et rosée des coudes de la Dame finit par se déchirer, les fibres de  sa chair lâchant une à une, le cartilage cédant et l'articulation se séparant. Elle répéta le geste avec l'autre bras, l'arrachant de sa seule force physique et quittant le cercle d'or sous ses pieds. Le sang qui coulait à flot de ses bras se divisa en de multiples feus carmins, leur rafale chargeant vers Lucius et les prêtres de sang. Enrageant, elle réalisait que Lucius avait évité, laissant le corps de Roberta derrière lui. Ce n'était pas le cas d'une des figures encapuchonnés à l'air de jeune femme, qui ayant perdu ses jambes gémissait en observant ses moignons fumants. Cela était loin de satisfaire Refinia, et elle chercha des yeux Lucius, ignorant l'humaine à l'agonie. Mais ce dernier n'avait nullement l'intention de faire durer cet affrontement plus longtemps : si Kazhaar n'avait pas pu vaincre Refinia, les prêtres de sang n'avaient pas le niveau suffisant, même en étant préparés. Il était l'heure de s'enfuir.
 
   Sentant la présence dans son dos, Refinia se baissa, projetant un tir de sang vers son adversaire qui s'était déjà prudemment écarté. Elle était recouverte d'une grande cape et avait le visage couvert du masque des personajes, mais restait reconnaissable à sa longue queue blanche qui fouettait l'air. Le drap noir partait en flammes, touché par le sang, et elle dut le retirer, se révélant à Refinia.
-Naquanda… Voyou un jour voyou toujours, fit Refinia dans un sourire plein d'intentions meurtrière. Tu n'as tout de même pas l'intention de te battre contre moi ?
-J'en ai fait assez, j'en ai bien peur.

  Tout à coup Naja recula, et des chaînes d'un or translucide vinrent saisir Refinia en sortant du cercle rituel à côté d'elle, brûlant sa chair au contact dans une brûlure glacée rappelant celle de l'argent. Sacrifier une page contenant un des cinq grands sortilège d'Eleison était fort dommage, mais un prix qu'il avait déjà prévu de payer pour permettre leur fuite.
-Naja, ordonne à tout le monde de battre en retraite et d'achever les ennemis à terre si possible, dit Lucius qui se tenait avec ses deux subordonnés près des portes du manoir. Que personne n'attaque Refinia! Le sortilège serait rompu, et nous avons déjà peu de temps pour partir. Et récupère mademoiselle Dyra.

  La vampire à queue opina du chef, et accomplit les demandes de Lucius, tandis que les deux prêtres de sang allaient à la rescousse de leur camarade agonisant à terre. L'un d'entre, le propriétaire du tome, se tenait le visage douloureusement : il semblait que le sang de Refinia en avait emporté la moitié. Lucius, jetant un regard vers le cadavre de Roberta, s'approcha de sa Dame tout en maintenant la distance de sécurité requise. Si elle se libérait, Lucius savait qu'il ne pourrait que prier, et il n'était guère pieux.
-Madame, fit il dans un air formel, plongeant sa main droite dans sa veste pour en sortir un papier qu'il jeta à ses pieds. Je crois que c'est ici que nos chemins se séparent. Voici ma lettre de démission.
-Un sens pointu de l'ironie, comme toujours.
-Vous m'avez tout appris, dit il, tirant une révérence. Et si je ne m'attache guère aux choses, il faut que vous sachiez que mon amour pour vous est profond. Jamais je n'ai vu de femme plus admirable, et ces moments passés à votre service seront toujours dans ma mémoire.
-Lucius Fledermaus, avant que ne partiez, vous et vos amis, je tiens à vous corriger sur un point…
Nos chemins sont loin de se séparer.
-Oui, en effet, sourit le vampire en abaissant son chapeau sur son visage, se retournant pour partir, les regrets dans l'âme. Des regrets de ne pas pouvoir passer plus de temps avec sa Dame.
-Préparez une grande sépulture pour Roberta, elle le mérite.
-Ne t'en fais pas… Il y aura aussi une tombe pour toi.

  Lucius n'en attendait pas moins.

Il est certes vrai que la nuit est celle qui voile les choses aux hommes, et que les vampires règnent sur cette dernière. Cependant, tout les êtres conscients vivent dans la pénombre éternelle qu'est le théâtre du monde, ou vérité et mensonges s'entremêlent. Faire chuter un masque ne fait qu'en révéler un autre, et car tous se reposent sur les sens pour déceler ce qu'ils pensent être clair et vrai, tous sont aveugles.
  Lucius mentait. Il préférait ses nuits enflammées de torches, projetant des ombres hypnotisantes. Les ombres des fantasmes dont il tirait les ficelles.
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DALOKA
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Jeu 1 Mar - 23:47

Des égoïstes qui désirent voler

  Le dôme paisible de la nuit recouvrait totalement la ville d'Oreonde, uniquement percé par les étoiles et la grande lune à la découpe aussi sublime et effilée qu'un sabre. Il n'y avait à cette heure que des bruits passagers qui s'envolaient dans l'air comme des murmures vivement lâchés, évocateurs d'une vie qui durait même dans le sommeil. Parfois, au loin, on pouvait déceler quelques torches vagabondes, dont la lueur chaude et posée donnait l'impression que des feu follets errants circulaient entre les rues. La cité se transformait en une forêt mystique digne des druides, pleines de mystères, d'esprits errants, et de voix spectrales, et peut-être encore de danger.
  Sur les tuiles d'une maison se trouvait assise une silhouette, une jambe étendue, et une autre repliée sur laquelle se reposait un poignet ganté. La personne en habits de cavalier était une jeune femme aux cheveux noirs comme l'encre du ciel, à la figure digne bien que perdue dans ses pensées, et au regard qui cillait à peine. Ses yeux étaient d'un bleu azur profond, qui dégageait une aura presque surnaturelle, ensorcelante comme l'était celle des astres, et pourtant étaient également vifs, foudroyants. Ces yeux que l'on ne saurait ignorer quand ils se portaient sur quelqu'un étaient rivés vers la ville féerique et inquiétante avec une certaine insistance… Mais ce n'était pas à la ville qu'elle pensait.

-Alors, belle vue ?
  La voix venait d'en bas mais son regard ne bougea nullement. Au pied du bâtiment se trouvait un homme fringuant aux cheveux naturellement blancs et à la barbe finement taillée, coiffé d'un élégant chapeau. Les yeux rivés vers Cornelia, Caliburn Vinnairse portait un manteau et des gants d'hiver, mais avait également une veste étendue sur son bras. L'homme remarqua qu'elle l'ignorait et poussa un soupir qui laissa s'échapper une brume froide de sa bouche, néanmoins il persista bien vite.
-Comment es tu arrivée là haut ? dit-il, autant amusé qu'admiratif. J'ai passé la journée à te chercher.
  Finalement, Cornelia daigna baisser le cou pour lui accorder son regard. Ses paupières se baissèrent légèrement, et sur son visage apparut une certaine contraction de sa lèvre qui révélait son sentiment de culpabilité à l'égard de Caliburn, qui s'était fatigué à fouiller la ville jusqu'à tard le soir. Elle n'eut pas besoin de dire un mot, car il lui renvoya un sourire. Il lui pardonnait, comme à une incorrigible enfant.
-Allez, rentrons, poursuivit-il avant de lever le bras sur lequel reposait la veste sans propriétaire. Tu vas attraper froid ici.
  Cornelia se redressa sur ses deux jambes et marcha jusqu'à la frontière du toit avant de se laisser retomber, se réceptionnant avec aisance sur le rebord du bâtiment plus bas puis sur le sol dans une extraordinaire acrobatie qui ne dura que quelques instants, donnant l'impression qu'elle ne pesait presque rien. Elle atterrit non loin de Caliburn qui haussa un sourcil d'étonnement devant l'agilité de la jeune femme qui, maintenant qu'elle était face à lui, le dépassait de quelques centimètres par sa taille.
-Je n'ai pas besoin de manteau, fit-elle avec une pointe de fierté. Ma mère est une reine du nord, le froid ne m'abattra pas.
-Comme tu voudras,
dit Caliburn en haussant les épaules.
  Ils marchèrent tout deux en descendant vers une rue plus basse, et elle avançait à quelques pas de lui sans lui décrocher un seul mot. Les fenêtres noires ou occultées de rideaux défilaient maintenant sur leurs côtés. Caliburn aurait aimé dire que traîner seule la nuit aux heures où les gardes arpentaient les pavés était une bonne occasion de s'attirer des ennuis, cependant Cornelia aimait la nuit. Il n'aurait pas su l'empêcher lui même de sortir, et ce n'était pas ce qui le tracassait.
-Il faut que je te demande… Commença t-il.
-Tu vas me le reprocher, n'est-ce pas ? L'interrompit-elle avec appréhension. Il tourna le regard et les yeux bleus étaient rivés vers lui.
-Ce n'est pas ça, je veux entendre ta version des faits, dit-il dans un sourire avant de retourner sa tête vers la route. Tu me diras tout quand nous serons chez nous.

  Quand ils passèrent la porte des appartements du Vicomte, ils allumèrent les chandelles et la cheminée du salon pour s'offrir un peu de lumière, et Caliburn, maintenant en chemise dépourvu de son lourd manteau, s'était aussitôt attelé à préparer un morceau de viande accompagné d'herbes et de pommes de terres pour Cornelia qui n'avait pas mangé de la journée. Quand l'assiette fut installée devant elle sur la table, elle dévora le repas sans retenir son appétit d'ogre et Caliburn, qui s'était assit près du feu de cheminée, ne put s'empêcher de la regarder avec un sourire en coin en voyant qu'elle ne contenait pas son plaisir.
-Si il y a bien une chose qui ne fait aucun doute c'est que tu es vraiment un bon cuistot! Dit-elle, bien plus expressive qu'avant, alors que son assiette était maintenant vide et qu'elle passait un mouchoir sur sa bouche.
-Je sais, accepta t-il le compliment. Il n'admettait pas en public être doué à une chose si triviale. Mais à présent que je t'ai préparé un dîner, tu dois me dire ce que je dois savoir !    
-Je suis ton obligée, admit-elle en reposant le mouchoir. Dans ce cas!.. Voilà comment j'ai donné une leçon à ce prétendu chevalier.

  Cela s'était déroulé au matin, quand le givre hivernal venait de fondre et que la terre sous les sabots de son cheval en était humidifiée. Elle ne faisait que revenir de sa balade quotidienne dans la campagne et, sur la route qui la menait vers la ville, elle aperçut un cavalier et sa bande piétonne entourer une charrette où se trouvaient un voyageur en veste brune ainsi que sa famille constituée d'une femme et d'une fille. Cornelia, qui approchait sur sa propre monture, ne put résister à sa curiosité quand elle entendit des bribes de leur dialogue qui s'échauffait. Le cavalier était un homme  n'ayant pas plus de trente ans, habillé d'un beau pourpoint et à la ceinture décorée d'une épée, visiblement quelqu'un de haute condition, et il semblait réclamer à la famille un paiement pour avoir l'autorisation de passer.  Il jouait entre autre les chevaliers gardiens de ponts, mais il n'y avait pas quelqu'un d'armé en face de lui. L'étranger semblait pour le moins perdu  et tentait de négocier un autre moyen de régler les choses, mais le noble était intransigeant. Même si son ton était calme et confiant, il signifiait bien qu'il était capable de le passer à tabac, ou même d'enlever sa fille pour s'amuser avec, car il portait à cette dernière des regards lourds de sens et quelques remarques entre la galanterie et la désobligeance. Il semblait à l'aise, et ses compagnons à terre tout sourires, comme d'une manière faussement rassurante.
  Cornelia apparut alors, le soleil du matin dans le dos, interrompant l'entretien en faisant avancer sa monture près de celle du chevalier. Elle avait la figure haute et le regard plein de jugement. Les bandits se posèrent eux des regards pleins de questions : pourquoi intervenait-elle ? Connaissait-elle ces gens ? Mais leur chef releva lui ses sourcils blonds, et lui adressa la parole d'une voix claire.
« C'est une affaire privée mademoiselle. Qui êtes vous pour intervenir ? »
« Cornelia De la Colline de Glace, répondit-elle de sa voix haute et forte. Et ce que je vois ressemble à s'y méprendre à du brigandage. »
« Vous m'avez l'air d'une personne respectable et de qualité, répondit-il flatteur, avant de pointer du doigt le voyageur et ses pairs. Mais ce n'est pas le cas de tout le monde ici ! Ces gens là sont des waiens, venus du sud pour installer leur commerce ici on ne sait combien de temps. »
« Et cela pose t-il problème ? »
« Voyez vous cette insigne ? S'exclama t-il, bombant le torse avec suffisance en indiquant un grade qui décorait son vêtement. Je suis chevalier et capitaine de l'armée impériale. Ces chiens démocrates ont perdu par deux fois contre notre nation, il faut leur faire comprendre aussi qu'ils n'y trouveront pas de logis sans en payer un prix élevé. Moi et mes fidèles vassaux avons des parents qui sont morts sous les coups des lances fédérales ! Ce n'est que justice. »
« Vous justifiez votre malfaisance, vous voulez dire, fit sévèrement Cornelia. Ces gens ci présents n'ont pas à payer pour les crimes de leur concitoyens. »
« Voilà de belles paroles ! Mais ma chère soyez assurée que si je pouvais avoir ces coquins de soldats je leur tordrais le cou, cependant, ils sont certainement eux aussi six pieds sous terre. S'exciter contre une tombe ne dissuadera pas ces gueux d'être la vermine qu'ils sont. »
« Je me moque de tout cela, fit Cornelia avec une inflexible fermeté. Ce que vous faites est mal et vous vous attribuez des droits que vous n'avez jamais eu. Que vous vouliez de l'argent, défouler votre colère, ou juste obtenir des services gratuits d'inconnus, vous ne le ferez pas sous mes yeux. »
  Le chevalier réprima un rictus qui signifiait son profond agacement. Ses amis ne souriaient plus, et semblaient même prêt à forcer la digne jeune femme à descendre de sa monture, chose dont ils auraient été bien incapables.
«Ne vous croyez pas toute permise ! S'exprima le grand bandit en laissant parler sa colère. La rapière noire à votre ceinture ne me fait pas peur, et je vous aviserais de passer votre chemin. »
« Je vous défie de m'y forcer. »

  Sur ces mots, les deux cavaliers tirèrent leur épée sous le regard admiratif des bourgeois waiens et des brigands. Leurs montures s'éloignèrent lentement, alors qu'un vent glacé faisait flotter l'herbe dans l'air, n'égalant pas le frisson qui passa dans le corps des spectateurs en attente de ce duel d'anthologie. Le mal déguisé contre le bien insoupçonné, le riche félon contre la belle justicière. Ils se fixaient tout les deux avec l'acier dans le regard, et, avec des voix enragées, crièrent…
« En Garde ! »

-… Ca ne s'est pas vraiment déroulé comme ceci n'est-ce pas ? Fit remarquer Caliburn, qui voyait Cornelia s'emporter sur son récit.
-Herm, non, admit-elle un peu gênée.
-Reprends donc, et sans jouer la comédie cette fois.

  Elle aurait préféré continuer son beau récit mais l'honnêteté était bien plus importante. Cornelia se racla la gorge un instant pour reprendre à partir d'où il avait largement dévié des faits.
«… Et je vous aviserais de passer votre chemin. »
  Entendant ces paroles qui provoquaient sa fierté, Cornelia aurait en effet désiré dégainer et proposer au chevalier de régler ça aux armes. Mais sa main se paralysa au contact du manche de sa rapière, et elle ne put se résoudre à la saisir. Sans doute pouvait-elle se dire que le félon n'accepterait pas de duel, et se livrerait dans un combat inique, cependant la vérité n'était pas là… Cornelia avait peur. Peur d'utiliser cette épée. Alors, quand ses doigts se serrèrent en un poing, elle fixa l'autre cavalier et ses lèvres bougèrent, prononçant une incantation dans un silencieux murmure. L'homme sursauta d'effroi et sa monture paniqua si fortement qu'il chuta à terre, renversé par la force du mouvement et sa perte d'équilibre. Car pour lui, mais aussi pour tout ses camarades, Cornelia paraissait maintenant entourée de serpents aux regards enflammés, elle même comme un cavalier de mort recouverts de plumes grasses et noires, et sa monture crachant du souffre infernal depuis ses narines.
« Partez. Maintenant. » Dit la créature de milles voix d'outre tombes. Le chevalier, maintenant dépourvu de dignité, joua de ses bras et jambes pour ramper au sol à reculons. Ses camarades avaient les armes au poing et les gardaient inclinées vers la chose tout en reculant eux mêmes, quand à leur chef, on aurait dit qu'un spectre avait touché son cœur d'une main glacée. Il pouvait sentir courir sous sa tunique des cafards, et se releva d'un bond, paniquant en déboutonnant son habit.
«Grands dieux ! Pleura t-il, son épée dégainée lui semblant impuissante face à cela. Cessez ! Cessez de suite ! »
« Seulement si vous jurez de rentrer chez vous. »
« Je le jure ! Ordonnez à vos bêtes de se retirer ! »
  Le sortilège d'illusion s'estompant, et le chevalier suait toute l'eau de son corps, touchant sa poitrine pour s'assurer que tout était de nouveau normal. C'était de nouveau une femme, le regardant de haut, qui lui faisait face.
« Vous ne vous en tirerez pas ainsi, sorcière! S'irrita t-il d'un coup, le visage déformé de rage. Pensez vous que c'est là le rôle des démons de rendre justice ? Je préviendrai les autorités. Je préviendrai l'inquisition ! Les honnêtes gens ne sauraient tolérer que des hérétiques fassent leur loi ! »
  Il remonta vivement sur son cheval, et fit comprendre d'un geste sec du menton à sa bande qu'ils se retireraient. Au trot, ils retournèrent à l'intérieur de la ville, néanmoins le regard plein du fureur du noble exprimait bien sa rancune. Il n'oublierait pas cette matinée.

  La famille bourgeoise remercia la jeune femme, bien que n'ayant pas compris grand-chose à l'effroyable magie qui s'était pourtant déroulée sous leurs yeux sans les affecter. On lui proposa même de l'argent en guise de reconnaissance. Mais Cornelia n'en avait cure, et son expression ne se prêtait nullement à la réjouissance. Maintenir son sort sur un groupe était assez éprouvant, et les paroles de l'homme résonnaient encore dans son esprit pris de migraines. Ainsi, elle quitta également les lieux sans demander son reste. Malgré la noblesse de son acte, Cornelia se sentait humiliée et portait en son cœur une profonde honte de l'usage qu'elle avait fait de sa magie. C'est pour cette raison qu'elle erra en ville jusqu'à même la tombée de la nuit…

-… Et où est la partie de l'histoire où tu ramène mon cheval avant de t'éclipser sans te faire remarquer ? Intervint de nouveau Caliburn.
-Ne m'interrompt pas pour un détail! S'énerva la jeune femme. J'ai presque terminé.

 Elle erra ainsi en ville jusqu'à même la tombée de la nuit, recherchant la solitude pour converser avec. Alors que les rues se vidaient de plus en plus des habitants gagnés par la fatigue, Cornelia décida de grimper sur un toit, car la ville ne lui semblait plus si différentes des forêts glacées de Nurenuil, et observa Oreonde de haut comme pour en mieux saisir la substance. Mais elle ne put rien trouver, même alors que le monde se colorait de teintes sombres : elle ne pouvait, en le voyant, que plus fortement penser à ce qui agitait son âme.
-La suite, c'est que tu me retrouve sur ce même toit.
-Tu as l'art de t'attirer des ennuis,
soupira t-il.
-Je ne pouvais pas tolérer ce qui se déroulait sous mes yeux !
-Il pourrait cependant mettre ses menaces à exécution… Je ne pense pas que cela aura de grandes répercussions, tu n'as fait que l'effrayer, mais tu t'es également faite des ennemis et ceci a fait du bruit en ville.
-Tu me le reproche bel et bien !
-Oui je le reproche,
appuya Caliburn avec une sévérité qui n'était pas chez lui habituelle. Tu ne peux pas foncer dans le tas quand quelque chose t'énerve, surtout si tu ne peux pas dégainer ta rapière. Il y aura toujours des méchants et la loi ne récompense pas vraiment ceux qui font justice eux même… Pourquoi veux tu toujours agir ainsi ?
-Tu le sais très bien !
S'exclama Cornelia, furieuse, bondissant de sa chaise et frappant la table de sa paume. Je suis née pour cela. C'est ce que ma mère m'a apprise, et c'est la chose la plus importante qui me reste d'elle ! A quoi bon si je suis capable de voir des méchants agir comme bon leur semble sans réagir ? La loi ne suffit pas, elle agit parfois trop tard, ou bien jamais, c'est pour ça que je dois devenir un héros !
  Cornelia passa sa main dans une des poches de son vêtement, et posa avec violence sur la table un étrange morceau de métal. C'était la moitié d'un masque de fer, qu'elle gardait toujours avec elle. Il représentait un regard plein de malice ainsi qu'un large et effrayant sourire, rendu plus perturbant encore par sa division. Le regard frémissant, elle pointa du doigt cet objet que Caliburn connaissait déjà.
-Mon père, celui qui portait ce masque, était un monstre. Ma mère m'a dit qu'il se moquait des autres, qu'il ne vivait que pour lui, et tuait même pour son bon plaisir, c'est le genre d'homme qu'il était et il a sans doute tué plus de gens que je n'en ai sauvé ! La rapière que je possède a massacré des innocents, je DOIS rétablir l'équilibre. C'est ce que l'on m'a appris.
-Pourtant tu as peur d'utiliser le Blackbec.

  Cornelia serra les dents et les poings, avant de retomber sur sa chaise. Il disait vrai. La perspective de porter une arme qu'elle voyait tâchée d'autant de sang était réellement épouvantable… Que faire si elle ne réussissait pas à accomplir son devoir et devenait comme lui ? Elle avait honte de faire preuve d'autant de faiblesse, mais son corps se tétanisait chaque fois que la lame quittait sa ceinture.
-Je n'y peux rien ! Dit-elle, prenant sa tête entre ses mains. Mais cela ne doit pas m'empêcher de faire ce que je dois faire. Ce n'était qu'un petit méfait, mais qui arrêterait les meurtriers ou les violeurs ? Qui arrêterait les gens les plus corrompus ? Personne ! Je ne peux compter sur personne d'autre, et personne n'a arrêté mon père !
-Tu parle de tes parents, mais pas de toi. Qu'est-ce que TU veux ?
-Ce que je veux n'a aucune importance, Caliburn ! Je n'ai pas envie de ressembler à ceux qui ne font que ce qu'ils désirent !
-Dans ce cas, cela ne te posera pas de problème si je te dis que ce que tu devrais réellement faire si tu étais raisonnable, c'est rester dans le rang.
-Espèce… de…
Enragea Cornelia, les lèvres tremblantes, avant d'exploser. Comment oses tu me dire ça, toi le libertin qui n'écoute jamais rien à rien ! Avant de tenter de me protéger tu devrais te regarder dans la glace. Je ne serais pas oisive comme toi !
  Se levant, elle se précipita vers les marches qui menaient à l'étage, et Caliburn se leva pour tenter de la rattraper. Elle était trop rapide, et déjà en haut de l'escalier, elle le pointa du doigt le vicomte, l'air le plus accusateur du monde. Sa voix impérieuse se souleva.
-Je te méprise !

  Elle disparut, et l'on ne tarda pas à entendre le violent claquement de la porte de sa chambre. Caliburn, renonçant, retourna alors au salon. Elle avait laissé sur la table la moitié de masque qui semblait elle presque se moquer de la situation, et Caliburn la saisit un instant dans sa main, soulevant le demi visage au niveau du sien pour l'observer. Cornelia gardait ceci avec elle, même si c'était un symbole de douleur. Cela lui rappelait d'où elle venait… Oui, ses origines étaient pour elle sacrées. C'est pour ça que quand elle devait se présenter, elle clamait haut et fort son nom : Cornelia De la Colline de Glace.
-Tu as manqué de tact Caliburn, se dit-il en se grattant l'arrière de la tête, sur un ton de reproche. Il va te falloir rattraper ça.

  Quand la lumière du jour regagna la ville et passa à travers le verre de ses fenêtres, Caliburn, du genre matinal, était déjà éveillé, installé un livre à la main. Les bruits qu'il attendait, des pas timides qui se faisaient entendre sur le bois, ne tardèrent pas à venir. Cornelia se présentait à l'entrée de la salle, sans baisser les yeux, mais les deux mains dans le dos comme si elle cherchait un endroit ou les garder en place. Une fois de plus, elle était pleine de honte quand à son comportement.
-… Je ne pensais pas ce que je disais hier Caliburn. Je m'en excuse.
-Je t'ai blessée après tout, et je le comprend,
dit-il, fermant son livre avant de se lever.
-Par contre tu es vraiment un libertin obstiné ! Je voulais juste te dire que je ne te méprise pas pour ça.
-Je sais ce que je suis. Et toi ? Tu vas devenir une héroïne sans oser manier ton épée ?
-Tais toi donc ! J'y arriverai, mais… Je ne sais jamais réellement si j'ai raison d'agir. Si j'ai raison tout court !

  Cornelia marcha vers la table et y récupéra le masque de son père, qu'elle fourra de nouveau dans sa grande poche comme un étrange porte bonheur. Elle eut alors un air songeur un instant, et une allure triste sur ses yeux azurs.
-Lily, la fille qui a tué ma mère… Avait l'air si convaincue d'avoir raison. Ses actes sont tous ceux de la justice. C'est ce qu'elle m'a dit. Il n'y avait aucun doute en elle, absolument aucun ! Alors j'ai peur moi aussi… De n'être pas mieux qu'une criminelle en faisant justice moi même.
-Pourquoi alors ne pas renoncer ? Tu peux avoir une vie stable ici, tu es jolie, cultivée, et forte. Si tu le désire jamais tu n'auras d'ennuis. Tu peux te marier et devenir puissante, tu peux devenir militaire et monter en grade, tu peux aller à l'Académie d'Axaques et être une grande mage, tes possibilités sont immenses ! Pourquoi justicière ?
-Tu le sais très bien,
s'agaça Cornelia dans un mouvement de tête qui fit balancer ses cheveux noirs. C'est ce que ma mère a vu dans les étoiles du sud, avant même de me porter en elle. C'est ce pourquoi j'ai grandi.
-Bon
, fit d'un coup Caliburn en posant son livre sur la table dans un geste puissant. Si tu veux que je te pardonne, tu vas devoir m'accorder une faveur ! Mets ta tenue de domestique, j'ai quelque chose à te montrer en ville.

  Et Cornelia ne démordait jamais quand elle devait se faire pardonner aux yeux de quelqu'un même si c'était elle même. Elle accepta sans aucune hésitation de le suivre dans la ville, ceci jusqu'à un lieu qui ne lui était pas vraiment familier. Une belle maison, guère bien éloignée de la leur car aussi dans les hauts quartiers, à l'intérieur d'une clôture métallique et entourée d'un petit jardin qu'un homme entretenait à l'instant. Debout devant le portail avec Cornelia en robe noire et blanche à ses côtés, Caliburn croisait les bras dans un sourire confiant.
-Je ne crois pas que tu connaisse l'habitant de cette maison… S'interrogea Cornelia. Que faisons nous ici ?
-Comme tu l'as dit j'ai tendance à faire un peu comme je l'entend, et je vais te le montrer aujourd'hui.
 De sa main gantée de soie, le vicomte vint sonner la cloche de la maison. A la fenêtre de la facade, ils purent voir une silhouette, qui aussitôt disparut après les avoir brièvement observés. Peu de temps après débarquait quelqu'un que Cornelia reconnut fraîchement : le chevalier du brigandage ! L'air fâché, mais également fort surprit, il sorti de sa maison pour les rencontrer à l'autre bout du portail noir encore clos.
-La sorcière à l'épée noire !… Que me voulez vous ? Grogna t-il avant de se tourner vers Caliburn, et vous, qui êtes vous ?
-Je suis le Vicomte Caliburn Vinnairse,
dit-il en ôtant son chapeau avec politesse, ce qui révéla ses cheveux blancs et fit d'un seul coup ravaler sa salive au chevalier. J'ai entendu dire que vous aviez eu un accrochage avec ma protégée.
-Votre protégée, monsieur ?…
  Il se faisait maintenant bien plus poli. Compréhensible puisque Oreonde était sur le domaine dans la famille Vinnairse qui en était presque propriétaire.
-Ma domestique en effet. J'ai entendu dire que vous l'aviez offensée.
  Car cela n'était pas exact, Cornelia voulut intervenir, et Caliburn leva la main pour l'en dissuader. Sentant la situation corsée, le chevalier mima étonnement.
-Offensée, moi monsieur ?
-Parfaitement ! Vous l'avez insultée de sorcière et de diablesse, hors, je ne saurais tolérer une telle chose.
-Il y a peut-être méprise, c'est elle qui m'a agressée, et dans ma colère je n'ai pas su peser mes mots…
-Pas de ça avec moi ! Il y a eu une faute et elle sera payée.
-Très bien, très bien !
Céda t-il. Entrez donc, réglons ceci à l'amiable.
-Vous faites erreur,
dit le vicomte en s'avançant, attrapant de sa main un des barreaux du portail en serrant le poing. Son visage faisait face à celui du chevalier. Je ne suis pas venu ici pour négocier, et je ne suis pas venu ici pour vous traîner en justice. Je suis là… Pour vous battre à mort !
-… Pardon ?
  Cornelia était frappée d'un même étonnement. La violence n'était pas le fort de Caliburn ni son moyen de résoudre les problèmes, et il n'avait pas le physique pour cela non plus. Elle était certaine de le vaincre à l'escrime, au poing et à la lutte. Pourtant Caliburn ne démordait pas, et l'expression pleine de colère et le regard brillant de détermination, pointa du doigt l'homme à travers le portail.
-Vous m'avez bien entendu ! Sortez donc de là, et réglons ça ici, à main nue !
-Ce n'est pas une mauvaise auberge, monsieur, c'est une blague…
-Ai-je le visage d'un homme qui plaisante ? Allez ! Si vous êtes un vrai gentilhomme vous ne partirez pas la queue entre les jambes. Je vous attend !


  L'air étonné, le concerné ouvrit son portail et émergea de son domaine. Peut-être n'était il pas spécialement valeureux mais il ne mentait pas en disant être un militaire. Même si il faisait tout juste la taille de Caliburn, il était visiblement plus robuste, et le vicomte qui même si il était loin d'être maladif avait plutôt la réputation d'un beau parleur ne faisait pas le poids. Cornelia ne comprenait pas pourquoi il faisait cela et en était inquiétée, mais elle savait qu'elle ne pouvait pas l'interrompre. Démontrant définitivement son sérieux, il ôta ses gants de tissus blanc pour les fourrer dans la poche de sa veste, tandis que le chevalier semblait lui, non pas effrayé, mais plutôt gêné à l'idée de devoir se battre contre le jeune frère du Comte de la région en personne.
-Allons, en garde ! Fit Caliburn en levant ses poings devant son visage.

  Il passa à l'attaque, et le chevalier interrompit son poing du bras. Il n'était pas meilleur boxeur mais était doté d'une robustesse et de réflexes élémentaires qui lui donnaient un certain avantage, ainsi il endurait sans trop de mal les coups de Caliburn. Mais il ne répliquait pas. A vrai dire il avait l'air de se demander comment avait il débarqué dans une situation pareille. Finalement, il se décida à répliquer d'un coup de poing qui fit mouche directement dans la mâchoire de Caliburn, qui repartit immédiatement à l'attaque. Même s'il se défendait, le chevalier était hésitant et même un peu maladroit, tout le contraire de son adversaire qui faisait preuve d'une volonté jamais vue. Il finit frappé sur le côté du visage, près de l'œil gauche, et Caliburn frappa si fort qu'il sentit presque son poing céder sous la puissance du coup. Pourtant, il en donna d'autres similaires à la joue et au menton. Cornelia elle non plus ne comprenait pas ce qu'il se passait. Le Vicomte avait quelques bleus, et le soldat était maintenant presque en sang. Caliburn, qui n'avait que peu de préoccupation pour des règles, se mettait à lui donner un coup de coude en plein dans les dents, le faisant reculer vivement. Le chevalier vint porter une main à sa bouche d'où s'écoula une bave rougeâtre, mais reçut un coup de poing dans le nez suite à cet instant d'inattention.
-Alors ! Fit Caliburn, pourpre comme un fruit rouge et pris de violents d'essoufflements. Il titubait un peu. C'est tout ce que vous avez ?
-Grâce ! Je m'excuse mais cessons cela !
S'exclama le soldat blessé, frottant les parties endolories de son précédemment noble visage. N'êtes vous pas satisfaits ?
-Oui…
Dit-il t-il avant de reprendre son souffle dans une grande et longue inspiration. Vous voir ainsi me suffit. Mais sachez que cette femme, il la pointa du doigt, cette femme a été clémente de ne pas vous laisser dans un pire état. Que je ne vous revoie plus !

  Ainsi, il se pressa de rentrer chez lui, en ayant visiblement plus qu'assez de cette journée. Cornelia ne put s'empêcher d'éclater de rire tant la situation était absurde et ridicule.
-Grands dieux, dit Caliburn en observant ses mains rougies qui lui lançaient des éclairs de douleur. Je n'ai pas frappé ainsi depuis que j'étais très jeune… J'aurais du me souvenir que cela pouvait faire aussi mal.
-Comment est-ce possible ? Dit Cornelia qui se remettait tout juste de son hilarité. Tu ne te bats jamais.
-Peut-être, mais je suis plusieurs échelons au dessus de lui sur l'échelle sociale. Il n'a jamais frappé aussi fort qu'il le pouvait. Il n'a pas osé. On ne frappe pas un haut noble à mains nues, et surtout pas au visage !
-Mais… C'est une stratégie lâche !

-C'est plus un pari qu'une stratégie, dit il en ajustant son chapeau. Il aurait put autrement me maîtriser ou n'en avoir rien à faire. Je suis content qu'il ait renoncé avant de se sentir en danger, en vérité ! Quand à la lâcheté… Eh bien je ne fais qu'exploiter mon statut, comme lui. N'est-ce pas vrai ?
-C'est peut-être une bonne vengeance, cependant je ne comprend vraiment pas pourquoi tu t'es battu, quand tu pouvais régler la situation de bien d'autres manières. S'il fallait le battre tu aurais pu me laisser faire.

-Cela aurait été plus raisonnable, admit il. Cependant ! La vérité, c'est que je voulais lui enfoncer mon poing dans la figure. Et je suis content de l'avoir fait, non pas pour toi, mais pour moi même. Comme tu l'as si bien dit, j'ai tendance à faire ce que je veux et à parfois oublier les conséquences. Si j'étais raisonnable je serais déjà marié, et j'assisterais mon frère dans le développement du comté,  mais malheureusement je ne peux accomplir quelque chose que si je le désire réellement ! Je suis irresponsable comme ça.
  Toi, en revanche, tu es mon amie. Alors il y a une chose que je veux te faire comprendre, c'est que si tu dois faire n'importe quoi, ignorer la loi, ignorer le bon sens, tu dois désirer faire ce que tu fais de toute ton âme ! Ce que tu veux faire… C'est quelque chose de dur. Si tu n'as que ton sens du devoir et ta culpabilité, tu te détruiras, et c'est hors de question que je te laisse faire. Il y a donc une chose dont je veux réellement être certain Cornelia… Est-ce que tu veux être une justicière ?

  Elle n'avait jamais réellement songé elle même à ce qu'elle désirait. Tout n'était qu'une évidence qui coulait dans son sang et dans les astres du ciel, c'était son destin, sa responsabilité. Mais peut-être ceux qui désiraient agir pouvaient tout de même être justes… Et peut-être même était-ce ce désir qui leur permettait de pousser leurs actes jusqu'au bout. Cette volonté qui permettait d'outrepasser la loi. Cette puissance…  qu'elle aussi, avait.

-Oui, je le veux !
Prononça t-elle hautement et avec détermination, serrant les poings.
-Est-ce que tu désire te battre pour ce en quoi tu crois juste ?
-Oui !
-Est-ce que tu aime voir les crapules punies pour leur méchanceté ?
-OUI !
-Alors, Cornelia de la Colline de Glace, tu peux être une héroïne ! Ca, c'est la première chose que je voulais te dire, et la seconde…

  Disant cela, il se frappa la poitrine du poing.
-C'est que le libertin obstiné, Caliburn Vinnairse, te viendra toujours en aide !


 Ils furent ainsi totalement réconciliés et rentrèrent tout deux chez eux les rires aux lèvres. Pour autant, le combat le plus de Cornelia n'était en rien achevé, mais Caliburn avait affermi la détermination de la jeune femme. Il savait très bien sa force et était convaincu qu'elle surpasserait tôt ou tard ses problèmes, pour devenir ce à quoi elle aspirait véritablement, et peut-être plus tôt que lui même ne l'imaginait...

  Cependant, peut-être ne s'attendait-il pas à être réveillé au beau milieu de la nuit. Alors qu'il avait, après cette longue journée, trouvé paisiblement le sommeil dans les draps de son lit quand presque aucune lumière ne perçait à l'intérieur de sa chambre. Arraché de ses rêves par des bruits agités, il souleva ses paupières qui semblaient crier grâce, et aperçut debout la silhouette de la jeune femme ainsi que ses deux grands yeux bleus qui manquèrent presque de l'effrayer.
-Qu'est-ce qu'il y a Cornelia ? Fit-il avec fatigue, prêt à s'endormir en un instant. Même pour moi il est tard…
-Caliburn, j'ai trouvé !
S'exclama t-elle avec engouement. Une solution !
-Superbe, tu me la diras demain. Sur ce, je rêvais d'être dans les bras de trois belles scarraths parfumées et j'ai ma foi hâte d'y retourner…
  Cornelia ne l'entendit pas vraiment de cette oreille et d'un grand geste, tira les draps et les couvertures, forçant le vicomte à sortir de sa torpeur au contact du froid de l'air qui ne saisissait nullement la femme en robe de chambre.
-Est-ce une manière pour une domestique de traiter le maître de maison ? Râla Caliburn malgré l'enthousiasme de son amie.
-C'est moi qui fait les lits, alors pourquoi pas prendre ça avec moi et te laisser sans couverture ?
-Je suis pris en otage par ma bonne…
Gémit-il en se redressant pour s'asseoir sur son matelas. Bon, je suis éveillé à présent alors je peux bien t'accorder du temps. Que voulais tu me dire ?
-J'ai pris une décision. Observe.

  Elle leva son bras droit, au bout duquel un long trait d'ombre allongeait sa silhouette. La rapière de Birkiel Beghilionne, son père, se trouvait à son poing fermement serré sur la poignée, et Cornelia se plaça dans une position d'escrime comme pour faire la démonstration de sa réussite. Même dans le noir, on pouvait voir que la lame nue tremblait.
-Si je fonçais dans les ennuis comme je l'entend, je nous causerais forcément des soucis à tout deux. Mais il y a une solution à ça. Jadis, mon père se faisait appeler la Plume Noire. Personne ne savait réellement s'il était héros, meurtrier, ou voleur, mais tous étaient effrayés comme fascinés par ce nom. Voilà ce qu'était Birkiel, et tout monstre qu'il fut, il est mon père. Je vais utiliser sa force ainsi que son nom, pour ma propre volonté, et pour cela je dois également devenir un corbeau. Tout comme je dois devenir la sorcière, ainsi que le démon. Personne ne saura que je suis Cornelia car c'est le jour fini que je serais La Plume Noire, frappant comme une ombre. Et ils auront peur d'un humain, seul. Car je ne ferai qu'un avec la nuit, et dans mon envol leurs cauchemars prendront vie.
-C'est bien quelque chose qui te ressemble. Très théâtral.
-Théâtral ! C'est le mot… Mais il me manque encore quelque chose.
-Un costume ?
-Un costume. Et je sais que tu connais les meilleurs tailleurs du pays.
-Intéressant,
dit Caliburn en se relevant de son lit, allant ouvrir les volets de sa fenêtre pour observer le ciel. Les nuits seront longues.
-Elles le seront. Mais je sais que je ne suis pas seule.
-Et je sais que je ne risque pas de m'ennuyer avec toi.


  Au delà du demi volet s'étalait l'étendue de tuiles et de pavés. Calme mais effrayante, superbe mais agitée. Sous le dôme nocturne qui exaltait la liberté des hommes et des femmes pouvaient se produire milles actions inconnues, milles vols, milles amours, milles violences. Même pour ceux qui étaient éveillés et marchaient sur les pavés rendus froids et bleuis par l'heure, le monde était comme dans un rêve, transformé. Un monde de criminels, de démons et de sorcières, un monde de rêveurs où s'envolait un corbeau qui, de ses yeux perçants de rapace, observait la teinte sombre de l'univers comme son gardien, et comme son enfant.
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Dim 8 Avr - 21:20

Le Gardien Solaire

Une immense masse d'écailles blanches. Un véritable mur semblable à un glacier. Voilà ce que le commun des mortels voyait quand il se trouvait face à Basileus. Car d'aucun ne vit durant son existence de créature plus formidable et plus dangereuse, même les rois et les héros ne pouvaient se permettre telle vanité.

  Pourtant, même lui dormait, et même rêvait. Ces songes longs et complexes ne pouvaient que difficilement être comparés à ce qui habitait les nuits des tête mortelles. Tout au plus, l'on pouvait se représenter ceci comme un voyage mental, et dans un esprit si grand, cela était une trop grande odyssée pour qu'un homme en revienne.
  En vérité le dragon ne perdait pas son temps dans ce sommeil. Ce rêve, qu'il nous serait impossible d'envisager dans son exactitude, était comme un autre plan de ce monde, où l'ancienne bête tenait alors une conversation. Une longue, pénible, et alambiquée délibération. Une délibération d'autant plus futile que Basileus en savait déjà l'issue, tout comme il savait déjà ce qu'il aurait à accomplir. Cette conversation ne se déroulait d'ailleurs pas maintenant, ceux qui lui confièrent sa tâche ne prenant guère la peine de répéter les communications, chose pour eux complexe et contre productive. L'Echange existait depuis longtemps dans son esprit, comme un coffre dont la clef ne pouvait s'utiliser que quand enfin son contenu devenu nécessaire. Cette infinité de coffres incluaient toutes les possibilités, calculées il y a bien longtemps, et tout ces débats qu'il avait déjà entendu aboutissaient à la conclusion qui lui donnerait l'ordre à exécuter.
   Toute cette connaissance des futurs possibles était verrouillée dans les parties de son esprit où sa conscience ne saurait accéder, pour que ce savoir ne soit su que quand la possibilité à l'étude ne se produise dans cette réalité. Même sa conscience si puissante ne saurait supporter tout ces possibles, et l'existence d'un tel être sur ce monde serait de toute façon problématique, faussant tout ces résultats.
   La discussion avec les silhouettes informes et les voix désincarnées s'acheva sur l'inévitable conclusion, et la séance fut levée. Les êtres aussi froids et transparents que le vide disparurent, les nébuleuses et les grésillements de lumières leur servant de robe de juge disparaissant dans le flot de l'esprit du dragon.

   Tiré de son sommeil, Basileus ouvrit son œil vert et leva son long cou vers la voûte céleste, déjà complètement éveillé. Le labeur n'avait jamais été son fort, et il préférait de loin le rôle d'observateur passif dans lequel il s'était conforté tout ces millénaires durant. Quand il observait le monde terrestre avec tout l'intérêt et la curiosité dont il était doté, le dragon comprenait bien qu'il n'avait nulle place dans ce monde. Cela ne lui posait pas de problème. Il était satisfait de laisser les choses évoluer sans intervention supérieure… Et c'était cela précisément qui le galvanisait ici à agir.
  Le Dragon étendit ses larges ailes à la membrane brillante comme le verre, et en un battement qui fit trembler tout le toit du palais impérial, quitta l'Exaccus. Une fois élevé dans le ciel, l'être immense vola vers le sud du continent. Un voyage bref en faisant usage de ses pouvoirs pour multiplier sa vitesse, chose rendue aisée par l'extraordinaire résistance de son corps. S'éloignant de la capitale, il s'accéléra progressivement de manière extraordinaire, ceci jusqu'à devenir un immense trait blanc qui parcourait le ciel comme une comète, transperçant les nuages sur son chemin.

Et au sommet de sa montagne, Ravage l'attendait, dressée comme une statue dans son apparence de mortelle à la chevelure rouge en haut chignon et dans des atours d'empereur d'orient, les deux yeux écarlates rivés vers le ciel. Derrière elle se dressait le temple en ruine qui lui était dédié ainsi que l'immense tombe de pierre où elle avait trouvé le sommeil. Les neuf colonnes brisées s'élevaient avec arrogance vers les nuages malgré leur piteux état, sommets du mont solitaire et escarpé. Le calme de la montagne, parfait, était si solennel que le vent même semblait gêné de siffler… Tout Hiranyakashipu était plus que le territoire de Ravage, une vie qui respirait comme une extension de son être.
   C'est dans une explosion de poussière devant elle que ce calme fut troublé. L'air dégagé par l'impact souleva les débris et repoussa l'air, faisant flotter les pans de la large robe de Ravage, qui semblait inamovible parmi ce chaos et ne cilla pas même un instant. Dans le nuage de pierre rouge qui se dissipait lentement se déplia l'immense dragon dont la gueule était assez large pour engloutir une dizaine d'hommes. La figure toujours stoïque et le regard absolument fixe, Ravage esquissa sur son visage un léger sourire.
-Ainsi tu es enfin venu, dragon.
-Quel honneur que ma présence te ravisse, rougeoyante, répondit-il de sa voix grondante avec un sarcasme sec. Comme le veut le code, je dois t'avertir des raisons de ma visite : tu sais d'ores et déjà que les catastrophes causées par ta présence dans l'histoire ne sauraient être énumérées…. Mais ce qui dérange mes autorités est ton désir de mort. Si jamais les mortels trouvaient un artifice pour altérer l'existence des immortels…Mon devoir serait d'anéantir la civilisation avant qu'ils ne représentent un danger pour l'équilibre imposé. Je ne veux pas me résoudre à cela, mais ton désir encourage leur recherche, comprends tu ? Les choses doivent cesser. Quitte ce monde, ou interrompt ton projet et ne quitte plus jamais cette montagne.
  Basileus était direct. La condescendance amicale qu'il proposait aux mortels n'était plus, et il n'hésitait pas à appuyer ses propos d'une autorité tonnante. Cependant, Ravage ne fut nullement secouée par ces dires. A son regard, il ne semblait même pas qu'elle en eut écouté un seul mot.
-Converser ainsi ne me convient nullement, soupira d'une voix presque inaudible l'être avant de tracer un demi cercle de chacun de ses mains pour qu'elle se rejoignent paume contre paume comme pour une prière. Le sol frémit un instant et sous les pieds de la femme, perçant la terre, apparut la tête d'un immense cobra noir dont les écailles avaient une allure métallique. Le reptile, émergeant du sol, dressa son cou vers le ciel et Ravage, debout sur son crâne, était à présent au niveau des yeux de Basileus. Une langue noire au reflets d'acier surgit un instant de la bouche du serpent, dans un sifflement semblable à un immense grincement de métal.
-Nous pouvons maintenant t'observer avec l'égalité qui convient à cet entretien. J'ai bien entendu tes paroles, quoique je les aies déjà anticipées moi même. Ma réponse est cette dernière : ces automates ne m'intéressent pas. Pas plus que leur volonté, eux qui sont incapables de venir en personne.
-Comprends alors que mon ultimatum est clair.
-Oh ? Cela serait-ce alors une menace à ma personne ? S'esclaffa Ravage, prenant en ses mains une des bandes rouges qui pendaient à ses boucles d'oreilles d'or.
-Tu n'es que l'ombre de toi même. Je suis capable de détruire ce corps et de te bannir, même difficilement.
-Ne pourrais tu point supprimer le mortel qui me vient en aide ? Faire de même pour tout ceux qui voudraient suivre son exemple ne serait guère coûteux non plus.
-C'est une affaire qui pour l'instant nous concerne, répondit Basileus. Te supprimer temporairement évitera dans tout les cas tout les ennuis que tu pourrais causer. Le cas de tes suivants viendra, mais je ne peux pas permettre que tu les défende.
-N'est-ce pas plutôt que mon bannissement te permettrait de ne pas avoir à tuer d'humains ?
-Peut-être. Peut-être suis-je devenu trop doux à force de converser avec des mortels, mais cela n'a aucune importance.
-Au contraire. Je trouve ton existence d'une grande tristesse… Les êtres de ta race que j'ai connu voyaient leur vie liée depuis leur naissance à la terre et à la vie qui s'y trouvaient. On arraché ce lien pour le rattacher au soleil. Je ne sais même pas si tu peux être encore appelé un dragon.
-Pourquoi cela t'intéresse ?
-De l'intérêt ? Cela est plus proche d'un constat. Je n'arrive pas à sentir ta colère, même quand tu es sur mon propre territoire. Ce n'était pas le cas des dragons de mon époque.
  C'est donc pour cela que tu dis être en capacité de me bannir. Néanmoins tu dois éprouver de la rage envers moi, cela est inévitable.
 Elle déclara ceci avec une certitude absolue. Les yeux de Ravage restaient rivés sur Basileus, voyant quelque chose qu'il était lui même incapable de percevoir. Ce regard était la seule chose qui permettait à Basileus de dire que la chose qui se tenait devant lui n'était pas humaine. Il savait que Ravage basait son corps sur celui d'une ancienne mortelle, mais il était incapable de repérer dans cette apparence l'humanité de cette dernière. Il ne pouvait voir qu'un oiseau de proie prêt à déchirer sa chair à la moindre occasion.
-Ce serait mentir que de dire que je n'éprouve aucun satisfaction à l'idée de te massacrer en effet, répliqua Basileus, un souffle ardent s'échappant avec puissance de ses narines un instant. C'était après tout l'un des meurtriers de toute sa race, et elle avait fait de cela une de ses plus grandes gloires.
-Et pourtant, n'est-ce pas hypocrite ? Fit Ravage en étendant les bras, un sourire railleur sur ses lèvres. Tu dois te souvenir de Therebor. Je m'en souviens en tout cas parfaitement : mon excellent marteau, Bali, a porté le coup final sur son crane et l'a brisé pour le laisser agonisant, alors qu'il était manié par cet humain. Therebor était plein de haine alors, envers les humains certes, mais sa dernière pensée vint à toi. Il se demanda pourquoi son frère ne l'avait pas aidé, et il te maudit ce jour  là.
  Parce que tu as voulu rester passif, que ce soit pour respecter ton désir ou les lois qui te brident, tu es dorénavant seul Basileus. Tout comme je le suis.
   Elle dit ces mots avec, dans sa voix humaine, une certaine affection qui répugna le dragon. Il était vrai qu'il aurait été en son pouvoir d'aider Therebor qui, par sa race, était bien comparable à son frère. Même si Basileus n'avait aucun regret quand à sa décision prise il y a longtemps de rester observateur et non acteur, la conscience de cela n'avait jamais été considérée sans culpabilité dans son esprit. Il rumina intérieurement en observant de ses yeux émeraudes le démon à l'apparence de femme et la bête sous ses pieds qui chacun le scrutaient avec ce regard incandescent, lui rappelant malgré tout que Ravage s'estimait être l'aînée d'entre eux, chose à laquelle il n'était guère habitué.
-Force est de constater que ton affection pour les humains est comparable à celle de Therebor pour les runerims, quand bien même s'exprime t-elle d'une manière différente, reprit Ravage. Vous êtes comme les mortels après tout des êtres nés de ce monde, cette empathie vue sous ce regard est sensée. Les dragons sont, semble t-il, finalement soumis à une sensibilité d'âme similaire.
-Est-ce moi qui affectionne le plus de nous deux les humains ? Tonna t-il avec moquerie. Je n'en revêt pas l'apparence.
  Les yeux de la la femme aux cheveux de feu se plissèrent de quelques cils, son expression devenant plus ferme un bref instant. Alors le grand habit de Ravage prit feu. Mais ces flammes était d'un rouge vif et ne semblaient pas sauvages, mais maîtrisées, dévorant le tissu comme le ferait une intelligence consciente et ordonnée.  Sous ce vêtement, le corps de la femme portait une tenue bien plus adaptée au combat que sa large robe, mais qui exposait toujours la même richesse, le même raffinement  si humain. Les bandes rouges des bijoux à ses oreilles voletaient comme des serpents, et une puissante énergie venait couler sous la peau de ses bras nus.
-Les mortels… Commença t-elle, observant un instant sa main droite. Sont des êtres faibles et capricieux. Tant que j'estime parfois que leurs yeux devraient s'incendier et leur cœurs s'arracher de leur chair quand ils posent leur regard sur moi ou mes trésors. Mais, parce que leur vie est une flamme au vent, ils ont la capacité de chérir ce que je ne tiendrais que comme une chose friable et destructible, parce qu'ils ne comprennent pas ce qui les dirige il leur est impossible de réellement prévoir ce qu'ils vont devenir et où vont ils aller.
  Ravage tourna alors les talons, marchant sur le corps de l'immense serpent noir comme  on le ferait sur un immense chemin qui serait suspendu dans le ciel. Elle ne regardait plus Basileus, et son regard rouge était porté dans le vide alors que ses pieds aux sandales dorées se posaient sur les écailles d'adamantite du monstre qui lui ne cillait pas devant le dragon, prêt à lui sauter à la gorge.
-Je déteste tout ceux qui renient leur nature de mortel et ne profitent pas de ce cadeau qui leur a été donné : la fin de l'être. Ce sont des créatures si contradictoires… Comment peuvent-elles même vivre dans le désespoir tout en étant mortelles? Leur monde s'en porterait bien mieux si tout ceux incapable de profiter de leur temps terrestre, tous sans exception, se donnaient la mort.
-Les choses ne fonctionnent pas ainsi. Chaque mortel, bon ou mauvais, causera de la peine à d'autres par sa mort. Si tout se déroulait comme tu le dis, tous seraient plongés dans le désespoir.
-Quelles créatures capricieuses, soupira Ravage sans arrêter sa traversée sur le si long corps du serpent.
-Selon notre point de vue élevé, très certainement. Tu semble uniquement considérer leur capacité à profiter de l'existence et les jalouser, mais je prend un grand plaisir à observer comment la planète elle existe dans leur regard, quels sens donnent ils à leur chair et à leur âme, et vers où leur voyage s'axe. Les mortels sont une expérience fabuleuse, même si cette expérience ne démontre cet intérêt que quand sa progression n'est pas entravée ou détournée par un être extérieur.
-Alors c'est ainsi ? Répondit Ravage avec ironie, maintenant au bout de la queue du cobra qui s'abaissa pour la laisser poser pieds sur ce sol. La terre est tel un vivarium où évolueraient ces petits êtres attachants…
  Vraiment, laissa t-elle échapper dans un rire. Ton point de vue est trop celui de ceux qui aiment s'appeler dieux et aiment que les mortels vivent pour leur bon plaisir. Tout ceci pour mener à la naissance de civilisations vides de sens, répétant encore, encore, et encore la même séquence d'événements….Voilà ce que tu gagnes par ta hauteur… Tu te demandais pourquoi j'ai une apparence humaine, n'est- ce pas ? J'ai revêtu ce corps afin d'honorer la première mortelle à avoir porté mes armes. Un être d'un foudroyant égoïsme, et qui désirait vivre par dessus tout. Un être extrême, de n'importe quelle manière qui soit, et qui désirait brûler intensément, encore plus que le soleil, précisément parce que sa vie était si courte. Si courte… Cette personne était assurément la plus ''humaine'', que j'ai jamais connue.
 Moi, je suis la rougeoyante, celle qui est née pour détruire. C'est ce que j'ai fait par le passé, c'est ce que je ferai dans l'avenir. Il n'y a pas de surprise, je ne me sens moi même que dans cet état. Il y a peut-être quelques choses dans cet univers que je n'ai pas vu, mais cela n'a que peu d'importance puisque je ne peux changer ce que je suis. Cela est comme si j'avais déjà tout vécu. Alors je suis incapable de comprendre un mortel, vois tu. Je sais comment fonctionne le système qui les maintient en vie, mais des choses comme l'espoir, l'amour, l'amitié, la haine…N'ont le sens qu'ils leur donnent uniquement quand elles sont ressenties. Cela, j'étais incapable de le comprendre jusqu'à ce qu'elle me le dise.
  C'est là que j'ai compris que je ne surpasserais jamais ce que je suis par essence. C'est là que j'ai compris que je devais mettre un terme à tout ceci.

  Sa main droite se souleva lentement dans l'air, comme pour prévenir qu'elle était prête à attaquer. Les griffes luisantes du dragon se plantèrent avec appréhension dans le sol, en attente de la moindre attaque de son adversaire qui sur ses derniers mots comptait couper court au dialogue. Les doigts claquèrent, et le cobra déploya sa collerette dans une posture agressive, se jetant sur la bête mythique qui, reculant vivement, écrasa la tête du reptile noir contre le sol. Ouvrant sa gueule aux crocs de diamants, Basileus cracha une gerbe de flamme sur le crâne d'Hiranyakashipu, mais le serpent coula dans le sol comme si la montagne était liquide, et échappa aisément à son emprise. La tête triangulaire du dragon blanc se releva vers Ravage qui, les bras croisés et les pieds sur les hautes marches de son propre temple, l'observait avec confiance alors que le serpent ressortait de la terre tout comme il y avait plongé précédemment, dressant de son corps un cercle autour de sa propriétaire tout en poussant un sifflement menaçant.
-Si tu as vraiment l'intention de me faire tomber, apporte donc quelque chose d'autre, grogna Basileus.
-Rassure toi, je n'ai nulle intention de te moquer. Au contraire, je compte utilise le plein potentiel qui est autorisé en cette ère et en ce lieu. Il n'y a plus grande manière de t'honorer, ''gardien solaire''.

  Ravage inspira longuement, et, après son expiration, leva les bras au ciel en direction de la tête du grand cobra. Sa voix se souleva alors dans un air solennel.
-Oh, Hiranyakashipu. Mon plus cher trésor, toi qui a façonné cette montagne, ramène nous en notre foyer !
  Le serpent étendit sa collerette poussa un hurlement aigu aux puissants échos métalliques, le museau et les crocs pointés vers la voûte céleste. Basileus pouvait sentir la puissance de la montagne irradier en communion avec celle de Ravage et du serpent, la poussière rouge se soulevant dans une tempête de sable, non seulement sur le pic mais sur tout le mont. Cette brume de fer qui s'étendait des kilomètres aux alentours créait comme un écran qui niait la cohésion de ce monde même. Il savait exactement ce qu'elle faisait, et savait également qu'il n'aurait pas le temps de faire tomber le serpent avant que cela s'achève.

  Les instants qui suivirent, tout ceux qui regardant dans la direction de la montagne, tout les yeux qui pouvaient voir ce qu'on appelait la tombe du plus grand des guerriers, purent découvrir un événement unique. Il se déroulait parfois, et était une véritable curiosité de la montagne. Une des raisons pour lesquelles elle était aussi riche en légende, et qui motivait de nombreux hommes à tenter de la gravir. Les érudits estimaient que cet événement singulier se produisait à cause de la forte présence de fer mais aussi d'adamantite sur la montagne et dans tout l'air environnant, une explication qui échouait totalement à saisir l'absurdité de la chose qui se déroulait actuellement.
Le soleil était rouge sang.
   Le symbole de la défaite de l'immortalité était teint par l'essence de Ravage, un pouvoir qu'elle pouvait manifester sur son territoire tout les 88 jours. Cela ne signifiait pour les humains alentours que peu de choses si ce n'est quelques effrayantes légendes, mais pour Basileus, c'était le déni même de son astre protecteur. Bien entendu, il était mieux placé que tous pour savoir que l'acte de Ravage n'était rien de plus qu'une illusion, et le vestige de sa gloire passé, mais la lumière rougeâtre qui inondait le mont semblait l'insulter. Même si cet artifice ne changeait rien à la protection divine dont il bénéficiait, son malaise était lui bien réel. L'essence de Ravage, dominant les lieux, semblait comme un gigantesque estomac qui tentait de le digérer.

  Ravage, elle, baignait dans cette lumière, et l'essence dans son corps flottait bien plus librement. Marcher sous le soleil ne pouvait pas endommager son corps mortel si elle n'utilisait pas ses pouvoirs, mais lui donnait toujours l'impression d'avoir à marcher au fin fond d'un lac. En soi, c'était pour elle bien plus désagréable que la souffrance de la brûlure, mais la lumière qu'elle avait défiguré caressait sa peau et était à présent docile.
  Cependant, ce corps ne saurait contenir plus de sa force. Si elle voulait offrir un combat à ce dragon, elle devait l'éloigner un peu plus d'elle et le rapprocher plus ce à quoi la rougeoyante, l'Ashura, ressemblait quand elle obtint le titre de Ravage.
  La femme aux cheveux rouge agita ses doigts dans un craquement organique, grandissant petit à petit, pouce par pouce, dans un inquiétant bruit de chair détruite et recréée. Elle ne tarda pas à gagner un pied de haut, et la peau de son dos près de ses omoplates se déchira pour laisser couler un flot de sang, avant qu'en émergent des os munis de doigts, qui s'étendirent comme des ailes. Progressivement, des muscles poussèrent et grimpèrent sur la longueur des os afin de former des bras. La peau suivit pour recouvrir ces membres à l'allure écorchée. Le corps de la femme était dorénavant muni de quatre bras, sa musculature fine était plus prononcée, et elle mesurait à présent plus de trois mètres de haut. Cela était pour Basileus insignifiant, mais un humain qui aurait contemplé ceci aurait vu, quand  bien même elle ressemblait encore à la femme d'auparavant malgré ses traits durcis, que cette chose était inhumaine.  
  Un souffle chaud passa entre les dents maintenant semblables à des crocs de Ravage, semblable à l'expiration d'une bête. Un des bras se tendit vers le serpent, et ce dernier vint approcher sa tête pour que la main se pose sur son museau, et alors en un instant le long corps du reptile docile se tordit comme un chiffon, rétrécissant jusqu'à prendre la forme d'une chaîne noire aux deux extrémités pointues qui vint s'enrouler autour du bras de Ravage, rétrécissant drastiquement en longueur et largeur. Les mouvements de l'arme étaient cependant toujours semblables à ceux d'un serpent,
et l'on pouvait même entendre l'objet émettre ce sifflement distordu par des bruits métalliques. Quand Ravage tendit un autre bras, en surgit alors, perçant à travers sa peau, une longue lance noire qu'elle saisit d'une main, et simultanément un cercle de flamme rouges se traça dans son dos, brillant comme un symbole de divinité.

  Ravage avait déployé trois armes : Hiranyakashipu, la chaîne serpent, Dhenuka, que les humains connaissaient sous le nom de lance de Torgos, et enfin Andhaka. Les flammes transfiguratrices, celles à l'origines de chacune de ses huit autres armes. Chacun des grands artefacts de Ravage incarnait le principe de destruction qui fondait son existence, et étaient en soi plus grande menace que le démon lui même dans son état actuel. Il n'y avait rien étant né sur terre que ces armes ne pouvaient détruire, et pour cela elles pourfendaient sans faillir les dragons. Elles n'avaient pas été conçue pour les tuer : leur puissance était simplement telle.

 D'un pas en avant, elle bougea si rapidement qu'elle ne laissa derrière elle qu'un nuage de poussière rouge. Surgissant en face de Basileus pour une attaque frontale, sa lance frappa le dragon, mais ricocha sur les écailles de son museau en n'y laissant qu'une éraflure. Remarquant l'effet de son attaque, l'entité guerrière à quatre bras fut tirée en arrière par sa chaîne qui s'était accrochée au sol, évitant la cascade de flammes qui surgit de la gueule béante du reptile blanc. La chaleur fut telle que les minéraux touchés devinrent en un instant une boue incandescente. Bien qu'amplifié par des pouvoirs fantastiques, l'enveloppe charnelle de Ravage restait ce qu'elle était : un contact direct et prolongé avec ce feu ne pardonnerait pas. Comprenant cela, elle projeta sa lance vers Basileus, mais cette dernière ne fit que rebondir sur la cuirasse et Basileus, ne daignant pas prendre une position défensive, multiplia sa vitesse à l'aide de sa magie pour foncer vers Ravage à une vitesse qui pour sa masse était incroyable. L'être à essence dut esquiver d'un bond qui la projeta dans l'air, et sa lance vola alors pour revenir dans main. D'un grand geste, elle brisa avec son fer les rochers qui étaient projetés vers elle non pas par l'impact de la bête contre la pierre mais par une sorte de télékinésie.
-Utiliser mon propre territoire contre moi, siffla Ravage en se réceptionnant avec sa chaîne sur une des colonnes du temple. Quelle impudence.
-Je crains que les pierres n'appartiennent à personne, railla Basileus en repoussant la poussière et les débris qui l'entouraient.
  Ravage plissa les yeux d'irritation devant l'insolence de la bête qui étendit ses ailes pour s'élever dans le ciel dans un puissant battement ; il n'avait pas l'intention de laisser une chance au démon de s'en sortir ni de prolonger le combat, et la harcela de gerbes de flammes qui transformaient en magma tout à leur contact. Bien sur, à l'aide de sa chaîne qui s'allongeait et rétrécissait en un éclair, Ravage put exploiter sa mobilité pour éviter ces attaques. Anticiper les coups adverses était pour elle une évidence, mais tout avait une limite : au bout de quelques temps, la chaîne serpent n'avait plus rien à saisir : les colonnes et les pics rocheux avaient été dévastés par les flammes. Cet instant bref d'étonnement quand la pointe d'Hiranyakashipu ne mordit que du vide suffit pour que Basileus s'abatte au sol avec l'intention ferme de la broyer. Il ne put rien saisir, car le démon aux cheveux rouge trouva tout de même le temps de bondir pour éviter de justesse. Mais l'impact l'avait frôlée et blessée en l'envoyant contre les roches incandescentes :  La moitié de ses os avaient été brisés par l'attaque, même s'ils se reconstituaient rapidement. Ses bras tordus se mouvaient d'une manière évoquant des insectes blessés, et elle posa un pied ensanglanté sur la terre brûlante, ne semblant guère effrayée par l'assaut. Sa chaîne l'entoura alors dans un dôme noir, parant la prochaine gerbe de flammes de Basileus qui, comprenant la futilité de ceci, se tint fermement sur ses quatre pattes avec l'attention d'arracher les chaîne de ses crocs. Le dragon n'était pas présomptueux quand il avait clamé être capable de la vaincre en plus de la bannir : le seul avantage dont elle avait fait démonstration était la vitesse, et cela ne permettait pas de rivaliser avec l'immense pouvoir destructeur d'un dragon invulnérable. Néanmoins, Ravage n'avait pas sorti toutes ses cartes. Sous la protection de sa chaîne, elle leva le bras, et une explosion de flamme rouges repoussa Basileus.
-Je dois admettre être subjuguée par ta résistance, dit-elle dans un sourire qui révélait ses poignards de dents. La résistance de tes écailles vaut l'armure de Gloire lui même. Si plus de dragons avaient été bénis par le soleil comme toi, peut-être peupleriez vous encore ce monde.

  Alors qu'il allait lui adresser une réplique piquante, Basileus remarqua que la lumière rouge qui éclairait la montagne s'était intensifiée, et leva le cou pour apercevoir neuf sphères incandescentes flotter au dessus de sa tête comme des petits soleils de flammes sanguines qui mimaient l'aberration qu'était devenu l'astre. Vomissant une hémorragie lumineuse, ces étoiles était chacune des flammes déposées par Ravage, des graines qui poussèrent grâce à l'omniprésence de son essence dans l'environnement. Les comètes, sous un claquement de doigt de Ravage, filèrent vers elle et Basileus,  produisant une explosion apocalyptique qui souleva une colonne rouge de flammes, engloutissant l'entièreté du pic.

   Ce pilier de lumière fut vu par tout ceux qui, au moment de cet affrontements, portaient leurs yeux sur la montagne. Avec effroi ils virent que le soleil rouge qui parfois pointait au dessus du mont était accompagné de cette monstruosité qui se soulevait vers le ciel. Certains prièrent leurs dieux, et d'autres observaient avec fascination, mais tous étaient capable de saisir pourquoi l'accès aux environs de la montagne leur avait été interdit.

   Ce pic quand à lui n'en était plus vraiment un. Il ressemblait plutôt à un immense cratère ; les flammes d'Andhaka, sans chaleur ou combustible, dévoraient purement la matière, ne laissant aucune fumée derrière elles. Basileus lui, n'avait aucun dommage sur son corps quand même l'attaque l'avait intimidé, et même si Ravage continuait de faire pleuvoir une pluie de feu sur lui, son corps se redressa dessous, ignorant ce qui ne faisait que l'érafler sans le blesser.
-Tu as mérité mon éloge, dit Ravage de sa voix impérieuse, alors qu'elle se tenait debout au bord du cratère qu'elle avait creusée. Ses blessures étaient à présent totalement guéries.
-Tu vois bien que tes coups ne suffisent pas. Renonce et épargne moi ce désagréable moment.
-Cela n'est que raisonnable que j'éprouve de la difficulté face à un champion du soleil, répliqua t-elle avec provocation Si ce n'était pas le cas, à quoi servirait ton astre?
 
 Pourquoi Basileus insistait il ? Il n'avait rien à obtenir de ce qui était l'incarnation de l'obstination folle et désespérée. Mais le dragon n'était pas un être habitué à combattre. Presque jamais blessé au cours de son existence, il vivait parmi des êtres qu'il était facile d'impressionner. Même les humains les plus sanguinaires savaient déposer les armes, mais il devait se rappeler que malgré son visage et le sang qui coulait de ses plaie, Ravage n'était qu'un usurpateur. Et ce n'était pas un être avec lequel il était possible de raisonner.

  Basileus était un lâche aux yeux de Ravage, un être plongé dans son laxisme d'observateur qui ne comprenait certainement pas mieux les mortels. Sans doute ne réalisait-il pas quelle insulte cela était de défier la guerre pour lui tourner le dos avec l'était d'esprit d'un vulgaire pacifiste. Quelqu'un qui en vérité détestait les troubles quand ces derniers le concernaient. En pensant à cela, le dragon et le démon s'étaient arrêtés dans leur combat un instant pour se fixer passivement… Les dents pointues de Ravage se serrèrent alors en un rictus de rage qui se tordit dans un sourire animal, presque incontrôlé, faisant trembler les lèvres de son visage humain. Basileus l'interprétait comme du plaisir, mais le combat vitalisait en vérité son essence, l'emplissant sans cesse d'énergie. C'était une pulsion vidée de sens. Quelque chose qu'elle avait répétée tant de fois.
  Ravage n'en voulait plus rien ressentir. Elle ne voulait plus rien ressentir.

  Le dragon repassait à l'attaque en se hissant vers le haut. A ce moment là, avant qu'il ne puisse faire quoique ce soit, elle se jeta sur lui dans un bond qui exploitait sa puissance et son agilité pour la faire arriver les deux pieds sur le museau de Basileus. D'une autre acrobatie, alors que le reptile était en plein vol, elle s'abaissa à sa bouche immense, qu'elle saisit de ses trois mains libres pour l'ouvrir de force, poussant également avec ses pieds pour forcer l'immense gueule à se montrer béante et révéler la chair rose du dragon. Il en fut surpris, car une force colossale était nécessaire pour tenir sa mâchoire, même l'espace d'un instant ! Ravage à présent, tirait son seul bras libre en arrière pour se préparer à projeter sa lance qu'un manteau de flammes rouges entourait, directement dans le corps de sa cible. Mais déjà, les flammes de Basileus elles apparaissaient au fond de la gorge du dragon. Terminer son geste signifiait recevoir l'attaque et Ravage n'avait aucune certitude que l'attaque le tue… Alors, elle sortit de la bouche pour esquiver, mais la patte droite du dragon l'attendait et la frappa violemment pour projeter son corps dans le sol, où elle s'enfonça sous la force du coup. Mais même en plein impact, son corps, bien résistant dans cette forme, n'avait pas éclaté. Observant cela, il s'éleva plus haut dans le ciel, bien au dessus du sommet, et leva le nez au ciel. Il produit un rugissement, un grand cri aux étranges variations, semblables à un chant au rythme syncopé, qu'on entendit à des lieux de là. Ravage, à terre, l'entendit aussi et reconnut bien cela. La terre autour de cette dernière, comme écrasée ou attirée vers l'intérieur de la montagne, s'enfonça, et  elle avec. Son corps était encore plus lourd que ses blessures ne le lui infligeaient déjà, et les roches alentours semblaient se réunir lentement autour du fossé dans lequel était maintenant Ravage.
-Maudit !… Jura Ravage, perdant sa contenance. Sortilège impudent ! Insulte ! Tu ne me vaincras pas en utilisant ton langage, dragon !
  Mais malgré ses paroles, qui étaient totalement effacées par le vacarme de Basileus, la montagne l'enterrait vivante. Pour empêcher cela, les flammes rouges explosèrent en une colonne qui détruisit les roches devant elle, se dirigeant vers Basileus sans le blesser. Avec grande difficulté, elle leva une paume vers le ciel dans sa direction, la figure tremblante de rage, alors qu'un déluge de feu écarlate émanait de son corps.
-Ta langue stupide me vrille les oreilles, Basileus ! Je n'accepterai pas d'être ensevelie sous mes pierres, je n'accepterai pas !…
  Malgré l'orgueil de Ravage, elle fut enterrée dans les profondeurs de la montagne par la puissante télékinésie de Basileus. Bien entendu, elle s'en extirperait assez rapidement… Ce pourquoi, conservant sa hauteur pour avoir le mont bien en vue, le dragon orienta sa tête triangulaire vers les roches, ouvrant de nouveau sa gueule, cette fois pleinement. Les flammes se concentraient dans sa gueule, tant que la lumière dorée en devenait d'un blanc éclatant. Il avait besoin, pour battre Ravage, de l'exterminer d'un seul coup dans cet état de faiblesse.
  Quand il relâcha son attaque, ce fut un véritable rayon de feu qui fonça sur le mont. C'était le plus puissant qu'il pouvait donner, et quand le trait de lumière et de chaleur frappa la montagne, une immense déflagration se produit. Les flammes la détruisirent de manière continue, dans un enfer où la matière se liquéfiait, se désintégrait et volait en éclat
  A la fin de ce fulgurant assaut, il y avait un immense trou dans la montagne. Un cratère bien supérieur à celui de Ravage : à vrai dire presque la moitié de la montagne avait été anéantie, changeant de manière drastique le paysage.

  Et Basileus, pour mieux observer la terre, s'en rapprocha. Son œil vert, incrédule, scruta la montagne fumant et rougeoyant comme une immense braise, en recherche de Ravage. Malheureusement, il remarqua vite ne pas l'avoir réduite à néant : au milieu de la lave se trouvait Hiranyakashipu, la chaîne à nouveau enroulée dans un cocon protecteur qui fumait et craquelait suite à l'attaque. En émergea Ravage, courbée et haletante. Malgré ses grandes inspirations, ses fractures étaient guéries et ce qui restait de ses brûlures disparaissait à vue d'oeil. Plus elle recevait de blessures, plus l'essence de Ravage était revitalisée. Plus elle devenait hardie également. Elle avait donc en vérité une endurance illimitée, ce qui n'était pas le cas de Basileus qui savait qu'il ne pourrait répéter une telle destruction sans finir par se fatiguer… Déjà, Ravage se redressait, remise.

  Remise, mais humiliée. La moitié de sa montagne avait été détruite, et elle avait été repoussée dans son extrême défense. Basileus chercherait de nouveau à en finir rapidement. Le cercle de flammes rouges brillant dans son dos, Ravage saisit dans deux mains sa chaîne, dont l'acier était toujours brûlant. Le dragon constatait avec contentement que la chaîne serpent ne bougeait plus que faiblement par elle même : l'attaque l'avait affaiblie. Mais pour combien de temps ? Si Ravage était remise alors le serpent le serait certainement sous peu… Ravage réfléchissait à un plan d'action, fermement sur ses appuis, et le dragon plissait ses yeux émeraudes.
  Il ne pouvait pas lui accorder plus de temps.
  Basileus, sans prévenir, accéléra son corps dans une puissante charge vers la rougeoyante, et cette dernière fit un saut parfaitement calculé pour l'éviter. Cela n'aurait normalement, pas été un problème, mais en utilisant simplement ses mains, Ravage avait passé dans la charge la chaîne sous le cou du dragon. Maintenant au dessus de sa tête, chaque paire de bras tenant une extrémité de la chaîne, elle la croisa en une boucle qui enserra totalement la gorge de Basileus.
-Tu as manqué de prudence ! Dit-elle dans un sourire dément. Comment as tu pu penser que cette charge me heurterait ?
  Le dragon ne pouvait, d'ici, pas blesser Ravage, et rugit en crachant une gerbe de feu. Cette chaîne pouvait-elle le blesser quand tout avait échoué ? Il sentait sur son cou une sensation malsaine.
-Nul ne résiste à ma bien aimée chaîne, clama t-elle en tirant de plus belle. Nul ne s'en échappe. Le venin d'Hiranyakashipu sape la force… Sa mort n'est pas immédiate, mais ton armure, dirait-on, ne t'en protège pas !
-Dans ce cas… Nous verrons qui tiendra le plus longtemps de nous deux, Ravage !

  Alors, il prit son envol, se dirigeant droit vers le ciel. Il avait une dernière carte à jouer. Basileus vola si vite vers les hauteurs que Ravage eût toutes les difficultés du monde à maintenir sa prise. La force dégagée par les frottements de l'air aurait dû la faire lâcher depuis longtemps mais elle était une aberration, incomparable avec la logique. Mais, bientôt, ils quittèrent le rayon de la montagne… Loin, à des kilomètres au dessus du territoire de Ravage, le soleil rouge ne faisait plus effet. Le véritable astre, de sa lumière d'or, brûlait à présent l'être à essence. Deux de ses bras disparurent, le vent en emportant les cendres, son corps diminua de taille, et le cercle de feu sur son dos s'éteignit. La mâchoire serrée, Ravage perdait sa domination sur Basileus mais pourtant, ne lâchait pas. Le dragon allait plus haut, encore plus haut, aussi rapidement que possible. Ravage refusait de lâcher. Ses bras devraient être arrachés, son corps incapable de prendre souffle, mais, comme ne faisant qu'un avec l'arme qui reprenait de sa force, elle semblait impossible à briser. Basileus ne comprenait pas. Pourquoi ? Devait-il atteindre le vide pour la mettre à bout ? Il aurait dû y penser plus tôt car déjà ses forces ne lui permettaient pas d'aller aussi vite qu'auparavant… Pour la première fois depuis très longtemps, il sentait ses membres engourdis, sont esprit en proie au trouble également. Ravage tenait-elle toujours, ou bien sa chaîne avait prise sa suite ? Il n'en savait rien, mais il n'avait plus la force de la déloger… Quelle honte.  Dans son esprit embrumé, il se dit avec ironie que cela ne l'avait jamais intéressé de gagner un affrontement… Mais pourtant… Il avait une fierté malgré tout. Ah… Quelle mauvais gardien il faisait.
  Sans qu'il ne le réalise, les ailes de Basileus le laissèrent finalement tomber, tout comme sa magie. Il était à présent en chute libre, ne ressentant ni la pression des maillons, ni le vent sur ses écailles. Les pensées, lentes dans son esprit, échappaient à son contrôle, et l'attiraient lentement dans un sommeil plus blanc que les nuages. Les yeux émeraudes faiblissaient, leurs paupière se plissant. Il ne pouvait dormir… Pas maintenant…

  Pourtant, le dragon n'en avait plus la force. Les yeux étaient déjà clos. Ravage se tenait toujours, les membres incapables de bouger. Sa chaîne si fidèle avait retrouvé assez de force et volonté pour redevenir un cobra, l'avalant et la protégeant tout en se maintenant contre le corps du dragon. Ce corps mortel avait été poussé bien au-delà de ses limités. Le dragon tombait, et elle avec, le paysage céleste défilant à une vitesse fulgurante. Ravage a eut un sourire non pas cruel, mais plein d'une étrange nostalgie, un sourire presque humain.
  Elle se demandait à quoi pouvait-il bien rêver.

    Quelques instant plus tard, l'indestructible dragon s'écrasa contre le sol, tel un météore.  Hiranyakashipu, l'immense serpent noir, s'étala lui aussi sur le sol, sur le dos et dans l'impuissance. Le compagnon de Ravage, à bout, était couvert de fêlures et incapable du moindre mouvement. Elle sortit de la bouche ouverte du reptile, et félicita intérieurement son ami pour sa loyauté. Elle le rappela, et il fondit en bouillie noire, retournant dans son corps avec les autres armes qu'elle possédait. Le métal liquide s'enfonça dans la paume de sa main jusqu'à ce qu'il ne reste rien du serpent.
   Ravage se tourna ensuite vers Basileus. Sur le ventre, les ailes abattues, son corps pourtant intact était inerte. Quand à elle, son enveloppe charnelle était dépourvue de force. Les habits qu'elle portait étaient dorénavant en lambeaux, et son chignon s'était détachée. Sa chevelure rouge retombant sur son visage, à moitié nue, elle se plaça debout devant la tête de Basileus, démesurée face à elle, et posa une main sur le museau du dragon avec un air d'empathie. Il mourrait.  Tant d'années d'existences atteignaient ici leur fin, et il était actuellement à la frontière de l'oubli… Ravage trouvait cela magnifique. Elle était, réellement, émue.
-Ne me touche pas avec cet air… Gronda la voix de Basileus dans un soufflement, alors que ses yeux s'ouvraient légèrement. Ca me dégoûte. Que me veux tu encore ?...
-Peux tu me dire, Basileus… Peux tu me dire quelles pensées, quelles sentiments te viennent à l'esprit ? Peux tu me dire… Ce tu ressens en expirant…
  Sa voix posée avait un fond d'air suppliant. C'était sa meurtrière, mais pourtant, Basileus ne put s'empêcher de ressentir pour elle un fond de pitié. Quelle demande capricieuse… Et pourtant il allait y répondre.
-Je regrette de ne pas pouvoir rester longtemps… Certaines choses ne peuvent pas être corrigées, mais j'aimais de tout mon coeur voir ce monde. Là encore, je me souviens d'un humain aux cheveux blancs plein de rêves, d'un aux cheveux blonds plus hardi encore. Et bien d'autres avant eux. J'aurais aimé rencontrer d'autres êtres similaires.
-Même s'ils se ressemblent ?
-Même s'ils se ressemblent… Je revivrais cette vie autant de fois que possible, si je le pouvais. Oui, même si je dois répéter les mêmes erreurs…
-… Comme c'est étrange. Je ne le comprend pas.
-Oui… C'était à prévoir.
  Vois tu Ravage… J'ai fait une grande erreur. Une erreur que je n'admettais pas au fond de moi même, mais que je reproduirais certainement.
  J'ai cru que tu pouvais être humaine.

Basileus ferma ses yeux. Il ne les rouvrit plus jamais, et Ravage, sans ciller, le regarda mourir.
  Elle voudrait le croire elle aussi.


Dernière édition par DALOKA le Jeu 23 Aoû - 13:03, édité 1 fois
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Mar 22 Mai - 16:38

Le Candidat idéal



Un claquement métallique de verrou résonna en un écho dans la large salle de l'observatoire quand l'alousien referma la porte derrière lui. Du côté opposé à la porte, sur un solide échafaudage de bois sombre, un homme aux longs cheveux bruns et aux lunettes rondes, remarquant sa présence, éloigna  son regard de la mécanique du télescope qu'il manipulait avec soin qui contrastait totalement avec son attitude nonchalante, moqueuse, et même rustre selon certains standards. Lektor se retourna et l'intégralité de son corps faisait maintenant face à l'homme lézard qui s'avançait de son habituel pas silencieux et prudent, comme quelqu'un susceptible de se faire attaquer à tout moment, même s'il gardait un sang froid parfait.
– Sana m'a prévenu que vous vouliez vous entretenir avec moi, dit U.A, de sa voix grave et sérieuse.
– C'est juste, répliqua le chef des gardiens de fer, presque dans un rire, avant de retourner son attention vers le télescope en croisant les bras. Tu devrais jeter un œil au ciel avec cela un jour. Je te passerais les clefs de la salle, un jour.
– Les observer ainsi causerait une si grande différence? J'ai souvenir que Sana clamait être déçue.
– Ah ! Tu aurais peut-être plus de maturité pour comprendre ? Ou plutôt tu ne t'attendrais pas à quelque chose d'extraordinaire, comme elle. Moi, cet outil me fascine. Ce qu'il y a de triste en revanche, c'est que je sais que même moi, je mourrais avant de savoir réellement ce qu'est une étoile.
Et il regardait bien l'appareil avec une mélancolie que U.A identifia parfaitement. Le regard levé vers Lektor de l'homme lézard se perdit un instant dans le vague. Le télescope avait été la création commune du Sum Nimium et de cette femme, Roberta Hulgens. Quasiment personne ne savait quelle relation avaient-ils, à l'exception de Krakendorf, Sana, et par leur biais, lui. Il n'était pas sans savoir qu'elle était morte et dans quelles circonstances, pourtant… Lektor ne semblait guère secoué par cela. U.A était un peu perdu, il ne saisissait pas grand-chose de ce genre de rapport, mais son comportement contredisait à l'évidence ce qu'il avait appris.
– ...Veuillez m'excuser si cela est hors de propos, mais vous n'avez pas réagi suite à l'incident chez Refinia. Je veux dire, à part en réajustant le niveau de dangerosité de Lucius Fledermaus et de Kazhaar Dyra.
– Et ça t'étonne ? Ou bien c'est une complainte de Sana ?
– Je sais que cela touche un sujet personnel, aussi je n'insisterai pas, mais c'est une véritable interrogation de ma part. Néanmoins il est vrai qu'elle est agacée par votre… Manque de changement de comportement ? Je m'attendais à ce que vous ordonniez une réplique immédiate, c'est ainsi…
– Que la plupart auraient réagi ? Soupira Lektor, les mains sur les hanches. Cela ne te ressemble pas vraiment. Tu as ton propre mode de pensée, alors n'essayes pas de te calquer sur les autres. Et puis tu commences à être trop vieux pour ça. Néanmoins… Il faut sans doute que je t'explique quelques choses à ce sujet. Ne restes pas planté là: monte à mon niveau.
Sans particulièrement en voir l'intérêt pour cette conversation, afin de cesser d'observer le Sum Nimium d'en dessous, U.A gravit l'échelle de l'échafaudage pour arriver auprès de Lektor, l'égalant en taille. Leurs regards se croisaient maintenant sans que l'un ou l'autre n'ait à incliner son cou.
– Les saints dorés sont pour le moins bénis, en terme de longévité, mais je reste un vieux. J'aurais 94 ans d'ici peu et ce n'est pas rien… Conséquemment l'amour pour moi n'est peut-être pas la même chose que pour les gens dans la vingtaine, même si mon caractère est aussi à blâmer. Bien sur, ce n'est pas vraiment un bon justificatif pour ne pas vous montrer une petite larme quand mon amie meurt, mais ce serait ignorer de nombreux détails. Et être un peu trop romantique, aussi.
Disant cela, Lektor prit place devant le télescope, et continua sa conversation tout en le réglant.
– Roberta était une vampire. De plus de 250 années en tant que telle, par ailleurs. Tu dois avoir une petite idée du nombre de gens qu'elle a du tuer, pas vrai ?
– Si l'on considère le régime usuel des vampires…
– Au moins trois milliers de personnes. Et c'est uniquement les personnes nécessaires à sa survie. Pour être franc, nous pourrions doubler ou tripler ce nombre. Bien entendu, j'ai tué tout les résidents de la forteresse des saints dorés, où nous logeons actuellement… Il va sans dire que je ne suis pas l'homme idéal pour parler de cela. Néanmoins, que Roberta ait été mon amie ne change pas grand-chose au fait qu'elle pouvait-être mon ennemie mortelle si les événements le voulaient, en tant que personne si dangereuse et ne faisant en rien partie des gardiens de fer. J'étais prêt à la tuer moi même. J'ai peut-être l'air d'une raclure sans cœur… peut-être le suis-je quelque peu, d'ailleurs, mais ma vie privée et mon rôle de chef des gardiens de fer sont deux choses différentes selon moi. Ainsi strictement rien ne justifierai une vendetta des gardiens ou même de moi seul envers Lucius. Particulièrement quand Refinia m'a demandé de ne pas m'en mêler, et elle aimait Roberta cent fois plus que moi. Chose réciproque d'ailleurs : Roberta m'aurait tué si Refinia le désirait, ceci sans une once d'hésitation. C'est le genre de relation que nous avions, et ça ne nous posais aucun problème. Quand à mon manque de… Réaction, je suppose qu'il se justifie moins. Mais je suis comme ça. Pourtant même moi, parfois, je pleure, tu sais ? Ca peut-être devant un rien, une brise de vent qui me rappelle quelqu'un de parti ou une de mes erreurs. Alors je pleure non pas pour une personne mais pour plus que je ne peux en compter. Pour ceux que je n'ai pas pu sauver, pour Karla, et même Jigen en quelque sorte, ainsi que par dessus tout pour tous les gardiens morts en mission… Et quand ça arrive, autant te dire que je préfère me cacher. Quitte à créer un portail.
Il avait achevé sa phrase sur le ton de la plaisanterie, mais cela n'avait pas éteint le silence dérangeant que sa tirade avait posé. Avec un air étonné, il leva le nez du télescope, tournant la tête vers U.A qui ne s'était pas déplacé d'un pouce.
– Peut-être avais-je l'air un peu trop dramatique ? Dit Lektor en haussant un sourcil. Ce genre de discours n'est pas vraiment de mon ressort… Et je ne t'ai pas demandé pour ça, de toute façon. Néanmoins, que tu montre ce genre de considération pour les sentiments d'autrui… Tu as parcouru un long chemin U.A.
– Cela ne veut pas dire que je les saisis toujours.
– Très sincèrement, étant donné qu'une bonne partie de notre personnel est constitué de gens tout aussi étranges, je ne sais pas si je pourrais trouver quelqu'un apte à tous les comprendre naturellement. L'intérêt que tu portes à savoir ce qui passe par la tête de quelqu'un est ici plus que suffisant. Associé à ton sang froid, cela fait de toi l'un des meilleurs éléments.
U.A hésitait grandement à demander dès maintenant la raison de cet entretien. Il pressentait que quelque chose d'importance lui échappait totalement. Peut-être désirait-il juste un dialogue cordial ? Cela ne lui ressemblerait que trop peu… Lektor s'était redressé et avait de nouveau croisé ses bras. La lumière des torches nocturnes se reflétait dans ses yeux dorés à travers ses lunettes, et il prenait soudainement un air bien plus sérieux.
– Tu n'es pas sans savoir que je suis très préoccupé par ce qu'il se passe à Hiranyakashipu et dans la zone alentours. A chaque nouvelle que j'obtiens, le constat de la situation empire, et ce n'est pas l'Iris qui aurait la capacité d'y faire quoique ce soit… La secte d'Al Hamriyah devient un soucis secondaire, à côté. La moitié de la montagne a été détruite, il y a eu une gigantesque explosion non loin d'Algor, Lys est mort et sa sarth a disparue… Cela risque de demander une sacré intervention, et… je sais ce que tu penses. Tu crois que je vais te demander d'y aller, pas vrai ? La vérité est plutôt que je risque de devoir m'y rendre moi même. Et vois tu, je ne suis pas immortel… Enfin, je n'ai aucunement l'intention d'y passer et j'ai de longues années devant moi, cependant il n'empêche que prendre ce genre de mesure est une prudence dont je ne peux pas me priver.
– J'ai bien peur de voir où vous voulez en venir.
– Je veux que tu prennes la charge de leader si je meurs. Tu ne t'en sens pas capable ?
– Me donner à moi la responsabilité sur un groupe si large, cela me semble quelque peu…
– Absurde ? Je ne vois pas en quoi. Je te l'ai dit : tu as des qualités nécessaires pour servir de chef aux gardiens de fer, cela au moins temporairement. Tu n'es pas sans savoir que Sana a une intelligence exceptionnelle, et une bonne volonté équivalente, néanmoins elle n'a pas les aptitudes dont tu dispose. Son manque d'objectivité pourrait lui faire défaut et elle est encore jeune. Peut-être aura t-elle les capacités d'avoir le contrôle total des gardiens de fer un jour, mais ce n'est pas aujourd'hui.
– Sauf votre respect, peut-être que votre choix est hâtif.
– Tu penses vraiment que je te désigne par sympathie ? C'est très mal me connaître. En vérité il n'y a pas vraiment un autre gardien apte à cette tâche… Cependant, il se peut aussi que tu n'aies pas envie de ces responsabilités, aussi je ne t'oblige à rien.
  Dis moi quand tu auras fait ton choix.
*

La jeune femme au teint mat faisait face à l'homme lézard noir qui la dépassait presque d'une tête, un couteau en main, son expression mêlant sa détermination et la pression qu'elle ressentait. U.A semblait parfaitement calme, même si son expression n'était pas des plus évidentes à déchiffrer. Contrastant totalement avec cette tension des deux adversaires qui se regardaient droit dans les yeux, une femme blonde à la peau pâle et parcourue par de multiples points de sutures était allongée le ventre contre le plancher de la salle d'entraînement, ses jambes battant légèrement l'air alors qu'elle avait le regard plongé dans un livre, semblant a priori n'accorder aucune attention à ce qui se trouvait en face d'elle.
– Et… C'est parti ! Dit la damoiselle au teint cadavérique sans lever les yeux. La jeune femme à la peau de bronze s'élança la première… Et quelques instants plus tard, U.A, se tenant dans son dos, l'avait désarmée et avait le bord de la lame émoussée sur le cou de cette dernière.
– C'est déjà fini ? Fit remarquer la lectrice, levant légèrement la tête.
– Tu es trop agressive, dit U.A d'un ton plein de reproches en lâchant Sana, qui répondit tout d'abord en faisant la moue avant de détacher ses longs cheveux noirs. Tu négliges ton entraînement au corps à corps. Tout gardien de fer a besoin de bonnes bases en différents types de combats rapproché, et même une mage peut-être prise par surprise.
Sana, serrant les dents avec une expression agacée, leva alors la main pour faire apparaître dans l'air des lettres lumineuses. C'était sa façon de communiquer, à elle qui était muette.
« Mon temps de réaction est amplement suffisant pour pouvoir me défendre sans jouer les gros bras ! »
– Je pourrais te tuer deux fois avant que tu ne lances un sort. Et Platine te bats même en étant dans son état normal, qui plus est.
La concernée, qui écoutait la conversation au lieu de lire à présent, pouffait avec un sourire en coin, ce qui ne manqua pas d'agacer Sana.
– Même si tu as d'autres occupations que les missions, reprit U.A, tu es importante pour l'organisation. Tu dois savoir survivre par toi même.
« Si tu t'inquiètes pour moi tu n'as qu'à rester en tant que garde du corps. » Écrivit-elle avec un sourire.
– Cela est hors de question, répondit-il brutalement, la faisant soupirer. Qui plus est Lektor veut que je t'entraîne à l'auto défense, alors tu n'y réchapperas pas. Ta sécurité m'importe également à moi tout comme à tout les gardiens.
« La seule raison pour laquelle j'accepte ça, c'est parce que c'est toi. Nous n'avons pas beaucoup d'occasions de parler. » Fit Sana, signifiant son agacement en plaçant les poings sur ses hanches.
– Ce n'est pas exactement faux, étant donné que tu ne pars pas en mission avec moi. Néanmoins je voudrais te parler en privé aujourd'hui, si cela n'entre pas en contradiction avec l'état actuel de ton emploi du temps, bien entendu.
« Vraiment ? » Écrivit-elle hâtivement, exprimant un sourire gêné. Ses mains se perdirent dans  l'air un bref instant.
– Un problème ?
« Non pas du tout ! » Parvint-elle à faire communiquer en grandes lettres, semblant toujours un peu déstabilisée. « Je peux être à l'extérieur ce soir, quand j'aurais fini de ranger les derniers dossiers... ».
– Parfait dans ce cas, on en a fini pour aujourd'hui. Platine, c'est à ton tour à présent.
Platine se releva en refermant son livre, tandis que Sana s'en allait, le pas presque sautillant, dessinant un « A ce soir ! » qui s'éleva comme une traînée de poussière lumineuse sur son chemin avant qu'elle ne s'échappe de la salle.
Un couteau d'entraînement en main, Platine, sa sœur adoptive en tant que porteuse du nom Hiil, se tenait à présent prête dans une position maladroite et même, à vrai dire, un peu ridicule.
– Ta posture ne correspond déjà pas, dit U.A en contenant son exaspération. Tu devrais toi aussi prendre cela au sérieux.
– Aaah, désolée… Fit-elle mollement avec un sourire embarrassé, tenant d'imiter U.A. Je n'applique pas toujours bien… Parce que j'en ai pas vraiment besoin.
  U.A était forcé d'admettre, que, contrairement à Sana, Platine avait des aptitudes physiques extraordinaire et une endurance hors du commun. Qui plus est, malgré ses réflexes très lourds, elle savait prendre parfois de bonnes initiatives… Sans compter que personne ne lui demandait en vérité de s'entraîner.
– Si tu n'as pas besoin de ce genre d'exercice régulier pourquoi es tu donc là ? Répondit-il, se contredisant quelque peu par rapport au sermon qu'il avait fait à Sana.
– Eh bieen comme ça je peux te voir, non ? C'est pas bien différent d'elle.
– Pourtant, tu devrais réaliser que le temps que tu passes avec moi est assez supérieur au sien. A vrai dire la seule membre des gardiens de fer qui se trouve avec moi plus souvent doit probablement être Rage, et ceci principalement parce que nous collaborons fréquemment.
– C'est normal de vouloir passer du temps avec une personne qu'on aime ! Et je t'aime ! Au moins à 90 sur une échelle de 100, à ce point je peux tuer qui tu veux !...
Les discours sur l'amour de Platine n'avaient jamais réellement parut bien sensés aux yeux d'U.A… Mais cette explication lui semblât raisonnable. Après tout il avait constaté que les gens aimaient entretenir leurs liens sociaux, pour la plupart, et que cela favorisait l'attachement. Vu que Platine harcelait certains autres gardiens d'une manière similaire, cette situation était relativement logique. Même si cela lui faisait perdre du temps d'un certain point de vue, il était prêt à l'accepter.
  Quand ils débutèrent, c'est cette fois U.A qui passa à l'offensive. Platine était physique supérieure à lui, ainsi, si elle le saisissait, elle l'emportait… Mais ses réflexes lents lui permirent de rapidement lui passer le couteau sous la gorge à travers son angle mort aisément exploitable, ceci avant qu'elle ne se retourne vers lui. Dans ce type de combat simulé, il était très avantagé… Mais en combat à mort sa victoire n'était pas sure. Il lui faudrait très probablement la décapiter d'une attaque, ce qui demandait bien plus de recul dans le coup, et n'était pas possible à la dague de toute façon. En l'occurrence, il ne s'inquiétait pas du tout pour Platine, pas comme il pouvait le faire pour Sana. U.A se contenta de corriger de nouveau sa posture et de lui recommander de se soucier avant tout des coups fatals, avant de répéter quelques autres sessions d'entraînement. Elle ne gagna pas une fois, mais cela était suffisant pour aujourd'hui.
– Eeh, U.A, dit Platine avec un grand sourire plein de curiosité, l'exercice fini. Pourquoi veux tu voir Sana en privé ?
– C'est en rapport avec une décision du Sum Nimium… Qui pourrait grandement la concerner. Qui plus est, elle reste une figure importante de notre organisme, ceci me paraît donc raisonnable. J'éviterais de donner des détails pour l'instant, en revanche. Tout ce que j'espère c'est que cela ne la heurtera pas trop… Par ailleurs, quand je lui ai demandé cette conversation, elle m'a semblé se comporter assez bizarrement. Je crains de l'avoir par mégarde intimidée… Pourquoi ris tu ?
– Ooh, pouffa t-elle de rire, une main sur ses lèvres. Tu as beaucoup à apprendre, professeur U.A...
– … ?
Alors qu'elle était d'habitude honnête à un point qui dépassait même les pires moments d'incompréhension de l'homme lézard, elle le regardait cette fois avec une certaine mesquinerie en se moquant de son ignorance à lui…. En effet, malgré ce que disait Lektor, s'il ne comprenait à rien à ceci il devait très probablement avoir encore beaucoup à apprendre.
*

U.A était, sans surprise, en avance, autour des portes extérieures de la forteresse des gardiens de fer alors que la nuit commençait à tomber. D'ici, il avait une excellente vue sur le reste des montagnes de la bordure Tarodienne. Ce lieu était réellement isolé du reste de Nurenuil, ce qui se conformait à la revendication des gardiens de ne faire partie d'aucun état… U.A lui même était bien loin d'être familier avec les nurenuiliens, contrairement à Sana qui elle s'était toujours activement intéressée aux différentes cultures. Oui, quand bien même il avait une dizaine d'années de plus, elle était bien plus mature que lui sur certains aspects… Le verdict de Lektor était-il réellement sage ? Même si ses pensées divaguaient, elle revenaient toutes inévitablement à ce même point.
Sana finit par arriver, ou plutôt accourir, essoufflée. Malgré l'effort physique, elle s'efforçait de ne respirer que par le nez ; U.A savait que c'était pour éviter de révéler à tout prix l'absence de langue dans sa bouche. Il aurait voulu dire que cela était insignifiant à ses yeux, et qu'il trouvait même ce comportement absurde, cependant il l'avait déjà fait. Il savait donc également à quel point Sana trouvait cela humiliant de révéler qu'elle était « difforme », un sentiment que l'homme lézard n'avait jamais ressenti de sa vie pour des raisons assez évidentes. Pour autant, jamais elle n'avait été dérangée par les difformités d'autrui : n'était-ce pas contradictoire ?
« Excuses moi, je suis un peu en retard ! » Écrivit-elle avant de se courber d'excuse, son corps faisant voler en éclat les lettres lumineuses qu'elle avait invoqué devant elle. U.A remarqua qu'elle n'était pas dans sa tenue habituelle ; il n'avait pas beaucoup d'intérêt envers la chose mais à l'aspect du tissu et aux bijoux, tout comme à l'aspect de sa peau et de ses cheveux, c'était le genre d'habillement qu'elle portait pour les rendez vous avec certains membres de la haute société de divers pays. U.A savait qu'il ne mettait guère les gens à leur aise, mais était-ce nécessaire d'être si formel ?
« Et si nous marchions un peu ? » Ajouta t-elle « J'ai passé la journée auprès d'un bureau, cela me ferait grand bien. »
U.A n'avait bien entendu rien contre, lui même prenait plaisir à se décontracter ainsi sans tâche à accomplir. Même s'il était d'habitude seul. Ils descendirent tout deux, s'éloignant des torches de la forteresse, arpentant les passages escarpés et légèrement feuillus de la montagne. Il n'oublia pas le but de cette conversation.
– J'ai eu hier une conversation avec le Sum Nimium. Il voulait me désigner comme son remplaçant, au cas où il lui arriverait quelque chose.
Sana, qui marchait devant, fit volte face vers U.A, l'expression étonnée, mais tout à fait sérieuse. Elle continuait d'avancer en marche arrière, sans faire attention à autre chose qu'U.A à première vue.
« Et tu as accepté ? »
– Pas encore. Mais j'ai l'intention de refuser.
Sana, croisant les bras, fut un instant songeuse. Avant d'exprimer une mine agacée en haussant ses épaules.
« Il m'estime donc incapable d'assumer ça toute seule. »
– C'est bien le cas. Mais gérer les gardiens de fer n'est pas une tâche adaptée à une seule personne, je comprends la nécessité de séparer leader et administrateur.
« Tu as raison. » Finit-elle par écrire, avec un sourire de résignation. « J'ai déjà du mal à gérer mon travail actuel et profiter de mon temps libre… Mais alors, pourquoi voudrais tu refuser ? »
– Nous possédons tous des facultés très différentes. Je ne crois pas être adapté à diriger.
«  On dirait une mauvaise excuse. Si tu es juste trop fainéant pour assumer ces responsabilités, dis le tout de suite ! » Répliqua t-elle avec l'expression d'une colère soudaine, avant de trébucher sur les reliefs escarpés, bien incapable de prendre garde à l'irrégularité du terrain tout en fixant U.A. Alors qu'elle chutait en arrière, ce dernier la rattrapa, la saisissant par la main avant de la ramener contre lui.
– Si tu manques tant de prudence, tu devrais suivre mes conseils avec bien plus d'attention.
Sana, semblant à nouveau légèrement troublée, resta un instant près de U.A, sa poitrine touchant la sienne, avant de finalement reculer dans un léger raclement de gorge et d'indiquer de son index un relief rocailleux où ils pourraient s'asseoir pour converser. Il lui aurait suffit de regarder devant-elle, mais cela importait au final peu à U.A.
« Je peux te donner des conseils moi aussi, tu le sais ? » Reprit-elle une fois qu'ils furent assis. « Les nobles naissent pour régner, mais entre nous il n'y a pas de pareille caste. Tu peux apprendre à devenir un bon meneur si tu complète les qualités que tu as déjà par d'autres, j'en suis convaincue. Ca me ferait immensément plaisir de te venir en aide tu sais ? Tu es volontaire pour me donner ces cours, et en plus d'être un peu ingrate, je ne t'aide en rien…
  Je m'en sens un peu coupable. »
– Admettons que je puisse apprendre à mener, Sana. Il y a des individus qui apprendraient certainement cela mieux encore. J'ai l'impression que c'est un choix qui s'est fait hâtivement, je ne connais même pas d'autres candidat.
« On ne dirait peut-être pas, mais parmi ceux qu'on a sorti des laboratoires de Jigen, tu es peut-être de loin l'un de ceux ayant le plus grandi depuis cet enfer. Comment penses tu être agent de troisième niveau ? Certes, nous pourrions prendre un humain normal comme il y en a pas mal à présent chez nous, mais il échouerait à comprendre véritablement l'organisation et à se faire comprendre de certains de ses membres. A comprendre ceux que l'on aide. Nous ne faisons pas qu'exterminer les parias, nous les aidons chaque fois que nous le pouvons, c'est ce qui nous différencie de paladins ou d'inquisiteurs. Je pense que les défauts caractérisent ce que nous sommes encore mieux que nos qualités, et je pense que c'est pour tes défauts que tu es le candidat idéal. Alors la seule véritable question c'est : est-ce que tu veux porter ce rôle, ou non ? »
– … Je ne sais pas.
Agacée, Sana se leva pour donner de faibles coups de poings sur le torse d'U.A. Non, c'était plus de l'exaspération que de l'agacement. Sans ouvrir la bouche, elle exprima un cri de rage.
« Si tu ne sais pas, je vais savoir à ta place ! Je veux que tu sois désigné comme leader remplaçant ! Je t'y force ! Quand tu es forcé dans une situation, c'est là que tu sais ce que tu désires vraiment. Je vais faire de ta vie un enfer jusqu'à ce que tu acceptes, alors protestes donc ! »
– Si je ne suis pas dérangé par l'idée d'être forcé dans ce rôle, je serais volontaire ? Cela ne me semble pas correct, cependant je ne vois aucune raison de protester… Non, disons que je n'ai aucun sentiment qui ne m'en donne envie. Mais c'est insuffisant. Qu'en penses tu réellement ?
Sana se calma en se rasseyant, esquissant un sourire le regard tourné vers U.A. Il ne se sentait véritablement pas capable de prendre cette décision seul, c'était là la raison pour laquelle il avait voulu lui parler en premier lieu ; il était persuadé qu'elle saisissait certaines choses mieux qu'il ne le ferait jamais.
« Je n'ai pas envie d'envisager un scénario sans Lektor… Personne ne le veut. Mais cela reste une possibilité, malheureusement ; il est considérablement fort, mais non immortel. »
Elle joua un instant avec ses doigts entremêlés, comme en proie à une hésitation.
« Si cela arrive, je ne peux démentir que j'aurais besoin de quelqu'un auprès de moi. Je n'en aurais pas la force autrement… Et j'aimerais que ce quelqu'un, ce soit toi. Tu as pas mal de défauts, mais c'est pour ces défauts que je t'aime. »
  Un silence s'installa durant lequel U.A resta pensif. Il ne savait pas s'il était bien sage de mêler un parti tierce à cela, peut-être s'était il trompé… Cependant il se sentait, sans savoir exactement pourquoi, soulagé. Dans cet instant sans bruit, Sana passa ses bras autour de lui, l'étreignant en fermant les yeux. U.A n'était pas particulièrement dérangé. Ce moment s'allongea, et au fil de sa réflexion, ressassant en lui les mots de Sana, il finit par considérer l'idée sous une autre lumière. Il estimait toujours qu'il existait certainement plus qualifié que lui, mais porter cette responsabilité le mettait à présent bien moins mal à l'aise. Il avait l'impression de manquer cruellement d'objectivité quand à cela.
  Mais il fut tiré de cette pensée par quelque chose de moins compréhensible encore. Toujours collée à lui, Sana, qui passait une main sur le cou de l'homme lézard, posa un instant ses lèvres sur le museau d'U.A, faisant place à un silence plus imposant encore. Le regard incompréhensif d'U.A sembla la ramener à la réalité, et, tremblant comme une feuille, elle se retrouvait à nouveau dans un état de gêne et d'épouvante semblable à celui de cet après midi.
« C'était trop tôt ? » Écrivit-elle dans des lettres hâtives, déformées, et difficilement lisibles. Elle semblait prête à défaillir, et, alors que ses mains s'apprêtaient à écrire autre chose, elle se leva brutalement, avant de courir sans se retourner, semblant même utiliser le vent pour la pousser plus loin encore. En quelque instant, U.A était dorénavant tout seul dans la nuit. Seul et surtout perdu.
*

U.A poussa les portes du bureau du Sum Nimium, sachant très bien que ce dernier y serait présent, l'attendant. Lektor, en effet, était installé de manière nonchalante dans son fauteuil, le visage reposant sur son poing droit, alors qu'il avait le regard plongé dans un livre particulièrement massif. Il leva ses yeux d'or immédiatement, lui adressant un sourire alors que les cinq doigts de sa main droite tapotaient contre le solide bois du bureau.
– Tu m'as l'air d'avoir pris une décision, dit-il avec satisfaction, tandis que l'homme lézard avançait jusqu'à se retrouver debout face au chef des gardiens de fer. Il ne prit pas la peine de prendre un des sièges disposés sur les côtés de la grande salle pour s'asseoir.
– C'est le cas. Cependant, j'ai moi même une question à vous poser avant cela, répondit-il vivement, et avec un fond de sécheresse dans la voix.
Suis-je un candidat idéal parce que je ne comprends pas l'amour ?
Lektor haussa un sourcil, frappé de silence un instant, avant que ses lèvres ne soulevèrent en un incontrôlable rictus qui devint par la suite un fou rire sincère. Il dû remonter ses lunettes de ses doigts.
– Oh bon sang, souffla t-il, reprenant sa respiration. Penses tu donc que je sois machiavélique à ce point ? Mon pauvre, qu'est-ce qui t'as fait passer cette idée par la tête ? Platine t'as retourné le cerveau avec son charabia, ou bien…
A voir son allure moqueuse, il avait en vérité parfaitement deviné ce qui était en question.
– Je m'étais demandé si vous m'aviez choisi non pas pour ce que j'avais, mais ce qui  me manquait. Peut-être estimiez vous que je n'avais pas certaines faiblesses que Sana avait.
– L'Amour n'est pas une faiblesse. La petite Platine a des idées loufoques mais non sans un fond de vérité : il est ce qui met en mouvement un bon nombre de nos actions. Je ne suis pas idéaliste, parce que certaines choses ont une priorité absolue sur les sentiments, mais dire que l'amour c'est une faiblesse… C'est peut-être tout simplement admettre la sienne.
Et si tu n'y comprenais réellement rien tu ne te poserais peut-être pas ces questions. Alors, es tu dérangé par les sentiments de Sana ? Dis moi, je brûle d'impatience !
Il jubilait comme un enfant, visiblement très amusé par la situation.
– Ne vous moquez pas de cela je vous prie. Jamais je n'ai fais de différence entre elle et bien d'autres gardien, mais cela n'est pas réciproque… Le déséquilibre de ce rapport semble me mettre dans ce que je qualifierais comme une position inconfortable.
– Bien, bien, n'en parlons plus, il y a matière plus importante pour l'instant... Alors U.A, acceptes tu ma proposition, ou non ?
– Il y a plus de dix ans, j'ai juré de tout faire pour aider chacun des membres de ce refuge. Je pense pouvoir considérer que, dans la pire des situations, prendre la direction des gardiens s'inscrirait dans cette promesse. J'ai bien entendu, et réfléchi les raisons qui vous poussaient à ce choix, ainsi, j'accepte. Cependant… J'attends de vous que vous ne vous relâchiez pas pour autant, Sum Nimium.
– Allons bon, fit-il en s'appuyant dans son fauteuil. Crois moi U.A, je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour que jamais tu ne t'asseyes à ma place. Jusqu'au bout.
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Dim 3 Juin - 20:46

Antagoniste

Un golem ne se faisait pas en un jour. C'était une sorte de dicton, un savoir élémentaire de tout golemancien à enseigner aux novices: contrairement à beaucoup d'autres magies, la golemancie dans son usage pratique demandait immensément d'application. L'enchantement en lui même se révélait être une tâche mineure face à la conception du golem en lui même, qui pouvait prendre en elle même une à plusieurs années. Un travail autant coûteux en temps qu'en moyen par ailleurs, puisque certaines de ces créations contenaient des matériaux précieux…
Malgré tout ces obstacles devant le travail d'un golemancien cependant, l'idée, ou même l'inspiration, était bien le plus effrayant pour Maria Limstella. Peut-être était-ce une particularité partagée avec son frère, mais façonner un golem avait toujours été pour elle rien de moins qu'une activité artistique en plus de thaumaturgique. Et usuellement, son imagination bien nourrie lui apportait bien vite une image en tête, les limites techniques seules la stoppant.
Afin de ne déranger en rien son processus de pensée, l'atelier de Maria Limstella était toujours dans un ordre exemplaire qui méritait amplement les compliments de ses collègues. Malgré l'espace plus que raisonnable que lui permettaient ses moyens, une large fenêtre autorisant même une luminosité idéale, elle avait vite fait de le remplir de ses étagères de parchemins et de quelques livres ainsi que de tout ce qui lui était nécessaire à son travail. Maria divisait les lieux de ce laboratoire en environnements précis : bureau, table de croquis et de runes sur laquelle étaient étalées un bon nombre de feuilles déjà remplies, une zone où entreposer l'essentiel du matériel, et une zone d'assemblage où se trouvait la dalle ronde vouée au tracé des cercles magiques nécessaires aux rituels et enchantements. Cette rigueur démontrait bien qu'elle n'était pas devenue ce qu'elle était uniquement par chance ou par statut, et sa réputation avait d'autant plus gonflée depuis qu'elle était une des mages officiellement en contact avec les êtres magiques qu'étaient les titans.
Cependant… Même si elle était supposée créer un corps pour un de ces esprits, rien n'avait encore abouti. Maria ne parvenait véritablement pas à faire avancer son travail, pour une raison qui cessait depuis longtemps d'être un mystère. La mage ne créait pas seulement un golem, elle créait un corps pour autrui, une enveloppe dans lequel un être devrait vivre. Cela avait autrement plus de poids que tout ce qu'elle avait pu envisager auparavant, et l'empêchait total de se jeter dans cette création à corps perdu… Maria soupira en achevant un autre croquis qui ne lui serait sans aucun doute d'aucune utilité lui aussi. Elle savait très bien qu'une année seulement, car cela était fort peu dans la vie d'un mage, s'était écoulée depuis, mais ne pouvait s'empêcher d'être emplie de frustration en songeant au cas de Lotus, un titan qui avait été réalisé avec une insultante aisance selon elle, partiellement à l'aide de chairs. Une chose que permettait l'association entre mages humains et naosiens. Qui plus est, avec la naissance de Lothbrok, elle avait été en quelque sorte déjà dépassée par un membre de sa famille… Même post mortem.
Comment faire un corps idéal, ou du moins qui conviendrait parfaitement à son porteur ? Sans même connaître ce dernier en plus… Maria ne savait pas sur quel critère insister, bien qu'elle n'avait certainement aucune envie de faire un golem de combat. Alan et Lise étaient suffisants en la matière, et cela ne l'intéressait aucunement dans ce cadre là.
Par les dieux. Est-ce qu'une mère serait dans un tel état d'hésitation, si elle avait quelconque pouvoir sur l'apparence de l'enfant qu'elle portait ?

Sa réflexion lui avait coupée toute envie de retenter un croquis… Et l'heure avait déjà dépassé midi, qui plus est. Peut-être était-ce une bonne idée de prendre à l'extérieur son déjeuner, et une conversation avec un collègue l'éclairerait peut-être. Cette idée finalement choisie, Maria s'habilla de son uniforme gris et noir de mage et se coiffa en disposant cette couette sur le côté droit de sa tête qui lui était comme une signature, avant de sortir… Cependant, quand son nez pointa à l'extérieur de ses appartements, une rencontre inattendue déjà se profilait déjà sur le chemin pavé, à quelques dizaines de mètres dans le paysage citadin. Elle reconnaîtrait cette personne aisément, même à cette distance… Maria ne savait nullement si c'était une bonne ou une mauvaise nouvelle, mais la coïncidence avec les pensées qui l'habitaient semblait presque trop grande…
Parce que le nom de la femme aux longs cheveux blancs qui s'approchait à chaque instant était Limstella Luciane Boldgate. Nulle autre que sa mère.

Quoi de plus de naturel pour une mère de rendre visite à sa fille prodigieuse. C'est certainement ce qu'elle aurait répondu si Maria lui avait demandé les raisons de sa visite, ce que la jeune femme n'aurait jamais osé faire. Demander une chose pareille était chez les Boldgate un signe d'irrespect total. Cependant, cela ne changeait pas le fait que Limstella Luciane n'allait normalement pas rendre visite à sa fille directement dans ses appartements. Cela imposa un certain changement de programme : Maria était dorénavant nez à nez avec sa mère, assise à la table d'un restaurant d'Axaques bien plus luxueux qu'elle n'en avait l'habitude malgré son propre budget. Ceci sans doute parce qu'elle vivait partiellement ici. La jeune mage n'aurait pas pu dire qu'une telle situation la dérangeait, après, elle aimait et admirait sa mère, mais elle devait admettre malgré tout qu'être seule avec cette femme d'un sérieux tranchant mettrait n'importe quel individu sous pression.
– Tu dois être très occupée en ce moment, fit la femme aux cheveux blancs, saisissant son couteau et en observant la surface de manière méticuleuse, comme pour tenter de repérer la moindre impureté. J'espère néanmoins que tu continues à faire attention à ton frère.
– Bien sur. Je ne suis jamais bien loin d'Alfred, et il est adulte à présent.
– Adulte mais toujours extrêmement sensible. Je n'ai pas à définir ce que mon enfant fait de sa magie, mais peu importe la voie que l'on peut choisir l'on est forcément exposé aux dangers ou aux jalousies. Il a besoin de garder cela en tête.
– Vous n'avez pas tout à fait tort… Mais ceci mis à part, qu'est-ce qui vous amène à Axaques ? Si c'était uniquement pour me voir, j'imagine que j'en aurais été prévenue…
– Une convocation de Balthazar Iraeuz, prononça t-elle le nom de l'Archimage doyen de la cité des mages, faisant pivoter son couteau en passant légèrement son doigt sur la lame. L'Archimage Zwillinge n'a plus donné signe de présence depuis un an, et Esteban Adamas qui la connaît bien dit qu'il pourrait lui arriver malheur… Ainsi, j'ai été désignée comme la prochaine Archimage directrice du départements des artefacts.
Elle ne faisait preuve ni de surprise, ni d'émotion, mais Maria était silencieusement admirative. Voilà qui était bien digne de sa mère ! Elle était après tout la meilleure golemancienne d'Axaques, et peut-être bien du monde entier. Cette dernière ne fit que reposer le couteau à coté de son assiette, les deux coudes à présent sur la table nappée de velours.
– J'ai toujours été la principale concurrente à Zwillinge pour ce titre, répondit-elle comme pour appuyer son manque d'étonnement face à la chose. Mais contrairement à elle je n'aime pas assez la rivalité… J'imagine qu'elle serait furieuse à mon égard si je lui avais volé cette place. Force est de constater de toute façon qu'elle méritait amplement le titre… Jusqu'à maintenant. Je ne sais pas exactement ce qu'elle a fait, mais cela n'a pas plu à ses confrères.
Mais parlons de toi ma fille, tu n'es pas en reste après tout. Je tiens à te dire que je suis extrêmement fière de ton implication avec les projets liés aux titans, tu as été exemplaire quand nous avons réactivé le golem de Ragnar Albert. Comment avancent donc tes recherches ?
Limstella Luciane avait visé un point sensible avec la précision d'un archer d'élite. Elle ne pouvait rien savoir de son blocage créatif, cependant, peut-être parce qu'elle restait après tout en toute circonstance sa mère, elle avait fait preuve d'une prescience à nouveau presque effrayante. Ou peut-être Maria échouait absolument à dissimuler cela. Les serveurs apportèrent à ce moment les plats chauds, et Limstella s'évertua bien vite à découper soigneusement la viande, constatant avec un fin sourire que le diagnostic qu'elle avait fait de l'objet était correct en voyant l'aisance avec laquelle on coupait la chair saignante. Sa mère avait toujours eu ce regard particulier pour les objets, et trouvé une certaine satisfaction à voir un outil accomplir entièrement la tâche pour laquelle il avait été construit.
– J'échoue à trouver quel corps serait idéal en premier lieu, déclara Maria avec un air hésitant. Je ne peux m'empêcher de penser aux conséquences s'il ne convient pas. Peut-être même que s'il ne convient pas il ne sera au final jamais habité.
– Tu prends en considération les sentiments de ce qui n'est pas encore né ? Répondit Limstella après quelques bouchées de viande consommées avec appétit. C'est admirable de ta part, mais peut-être mal considéré Maria. Les humains ne choisissent pas leur corps non plus, et ils commencent à forger une partie de leur personnalité avant même qu'ils n'aient le temps de développer la hantise de ce dernier. Certes les titans ne sont pas des enfants, mais le cas de Lothbrok indique bien selon moi que l'esprit du titan est en partie façonné par son corps. Je crois qu'il est tout bonnement impossible de prédire à l'avance si l'entité s'y plaira ou non, et que la question ne devrait pas empêcher l'avancement de ton travail.
Tout objet a une fonction, et tout corps est un objet. Ainsi, quand je créé un golem, je caractérise tout d'abord mes objectifs, qui ont besoin d'être clairs et non hypothétiques, avant de créer le cheminement idéal pour aboutir à ce dernier. C'est de cette manière que les formes les plus efficaces sont obtenues.
– Donc je devrais me demander à quoi servira ce corps ?…
– Quelle est sa fonction précise, en effet. De cette manière, tu pourras exclure de nombreuses idées et te focaliser sur l'essentiel. Bien entendu, c'est également un véritable travail et non un exercice ou une expérience : tu devrais prendre en considération ce en quoi tu excelles.
Et Maria excellait dans l'imitation de l'anatomie humaine. La plupart de ses projets étaient humanoïdes, et certains golemanciens reprochaient le manque de robustesse de ses créations dans leur structure. Néanmoins, copier l'humain avait toujours été dans son idéal… Songeant à cela, Maria attaqua également son assiette en plein milieu de sa réflexion, afin d'éviter que le tout ne refroidisse. Son regard se perdit quelques instants néanmoins sur le contrebas du balcon où était installée leur table, et plus exactement vers les gens qui allaient et venaient sur les pavés, diverses expressions aux yeux et à la bouche. Quelle était la fonction qu'elle voulait à attribuer à ce corps ?… La chose devenait à présent plus claire.
C'était un corps pour vivre. Pas pour servir ou se battre, mais pour vivre.
Mais ses productions étaient imparfaites. Il lui faudrait quelque chose apte à se fondre dans cette foule… Et que lui manquait-il alors… L'exactitude de la proportion, oui, cela allait sans dire, mais ce n'était qu'un détail mineur qu'elle respectait déjà. Non, l'essentiel et qui n'était pas là, était l'expression du visage. Mais recréer un visage, apte à s'animer et imiter les expressions humaines, cela lui demanderait un travail monstrueux… Il lui faudrait un modèle. A ce moment là, Maria manqua d'avaler de travers, avant de boire entièrement son verre d'eau.
– J'ai trouvé mère ! S'exclama t-elle joyeusement, reposant le verre sur la table avec force. Si je veux créer un corps pour vivre parmi nous, je n'ai qu'à copier celui d'un humain… Celui que je connais le mieux et que je peux observer à loisir, le mien !
– Hm… Songea avec hésitation sa mère, déplaçant une de ses longues mèches blanches. Ce n'est pas bête. C'est même plutôt sensé, pour ce qui est de l'aspect pratique… Néanmoins, je ne saurais te recommander d'entreprendre cela.
– Pourquoi ? Exprima Maria avec une déception désespérée. Elle était persuadée d'avoir mis le doigt sur quelque chose d'intéressant.
– Tu ne serais pas la première a avoir tenté une réplique de toi même. Bien entendu, si tu as l'intention d'aller aussi loin, la tienne sera incomparable à tout ce qui a été fait auparavant en matière de golem… C'est une raison de plus pour te mettre en garde. Il y a quelque chose de malsain dans la modélisation d'un golem à partir de soi même. Le résultat pourrait véritablement t'horrifier.
– Que devrais-je faire dans ce cas ? Utiliser un cobaye serait éprouvant…
– Tout à fait. Mais je ne t'oblige en rien : tu es une mage adulte et indépendante. Si c'est ce que tu désires faire, alors fait le, de plus ce serait mentir que de te dire que je ne ressens aucune excitation à l'idée d'un tel projet. Seulement nous devons, précisément parce que nous sommes des mages, être conscients des conséquences de l'usage de notre art… Je sais très bien que certains ici admirent Arond Vinnairse, parce j'ai été vantée toute ma vie pour être sa nièce, cependant je refuse de le considérer comme un modèle en sachant l'abomination qu'il est.
Maria aussi était fréquemment complimentée pour sa filiation à l'archimage renégat, mais jamais elle n'en avait tenu rigueur, même si il était certain qu'elle préférait être comparée à sa mère ou à d'autres membres prestigieux des Boldgates… Ayant déjà presque fini son repas, Limstella s'essuya les lèvres avec un un sourire amer.
– Je ne lui pardonnerai pas d'avoir tué mon père, déclara t-elle. Et tout le monde a toujours semblé l'oublier…
En écoutant cette phrase pleine de rancune, la jeune fille réalisa qu'il n'y avait probablement pas de mage détestant plus Arond Vinnairse que sa mère. Pour cette raison, Limstella Luciane avait toujours rejeté les mages qui avaient offert non juste leur esprit mais aussi leur cœur entier à la magie. Une source de conflit avec l'archimage Zwillinge, qui embrassait les idées contraires.
– Dans tout les cas, reprit-elle  si tu as l'intention de porter ce projet jusqu'au bout malgré mon avertissement, tu ne pourras certainement pas créer un visage animé avec tes matériaux habituels, sauf si tu as l'intention de fabriquer une monstruosité irritant le regard. Qu'as tu l'intention de faire quant à cela ?
– Zut… C'est bien vrai. Peut-être que cela n'est même pas réalisable avec les moyens actuels nous disposons…
– Je crois pourtant que nos parents Vinnairses ont développé des matériaux très intéressants sur le projet abandonné des bêtes alchimiques, répliqua Limstella, les coins de ses lèvres se soulevant légèrement de nouveau. Notamment un métal changeforme et réactif.
– Mais… Oui ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plutôt ? Si je lui formule une demande, je suis sur que le comte y répondra ! Nous sommes cousins après tout… Mais pourquoi me dire cela ? N'étiez vous que peu engagée à m'encourager ?
– Damoc Vinnairse a perdu sa petite sœur dans d'horribles circonstances, à cause de son grand-père. Nous partageons souvent les mêmes opinions. Il a beau être un homme d'une grande bonté, il ne t'aidera que s'il ne voit rien d'assez malsain dans ton projet. Je vous ai peut-être interdit beaucoup de choses par le passé, à toi et à ton frère, mais je te crois assez mature pour affronter les conséquences de tes actes. Néanmoins !…
Sous l'éclat autoritaire de sa mère, Maria rentra sa tête dans ses épaules, s'attendant à une forte réprimande soudaine…
– Ton plat va être froid, et c'est manquer de respect au restaurateur que de le laisser ainsi. Tu ferais bien de continuer à manger.

Ces mots échangés et le repas achevé, Maria dû dire au revoir à Limstella qui était déjà appelée en dehors de la cité, mais ce ne fut qu'encore plus fermement convaincue que sa mère était l'une des plus grandes mages du pays. Il fallait maintenant que la jeune magicienne retourne à son travail sans plus tarder, si elle voulait espérer l'égaler un jour.
En premier lieu, il lui fallait entrer en contact avec son cousin, ce pourquoi elle s'installa sur son bureau afin d'écrire une lettre qui serait en destination du comté Vinnairse. Elle fut la plus claire et la plus honnête possible quand à ses intentions, et n'hésita pas à s'étaler en quelques explications sur la nature des titans dans une tentative de captiver le destinataire. Damoc Vinnairse était quelqu'un de compréhensif, et elle était certaine de trouver les mots pour le convaincre de l'importance du projet, non de seulement de manière générale, mais aussi par rapport à elle même, car les dieux seuls savaient combien tout cela lui tenait à cœur.
Cette lettre, dans laquelle elle avait placé toute son excitation, finalisée, Maria avait encore de nombreuses heures à dépenser dans sa journée… Ce qui ne signifiait qu'une chose : son travail commençait véritablement dès maintenant !

Afin de commencer ses croquis, Maria commença à prendre ses proportions exactes. Ce n'était pas la première fois, puisqu'elle l'avait déjà fait afin de prendre des références anatomiques pour certains croquis de golems, qui étaient tous basés sur la structure humaine depuis son entrée dans le troisième rang. Cependant cette fois, ce fut avec bien plus d'attention : elle comptait après tout se ''répliquer''. Elle commença également à faire des dessins détaillés de son propre visage et de plusieurs différentes expressions. Cela avait un côté amusant, mais Maria ne pouvait en aucun cas nier l'étrangeté de la chose… Est-ce qu'il y avait quelque chose de narcissique dans cet acte ? Si elle était magicienne ou alchimiste dans un conte pour enfant, elle risquait d'être punie à la fin uniquement dans le but de servir de morale à l'histoire. Et Maria avait toujours détesté ce genre de conte. Cela devenait comme un défi de prouver qu'elle était capable de faire fonctionner cette chose et de se tenir victorieuse à la fin du récit.
Quand elle reçut une réponse du comté Vinnairse, ses études avaient déjà bien avancées. Non seulement sa tableau à croquis croulait sur les dessins d'elle même, mais elle avait poussé le vice jusqu'à créer un moule pour réaliser une sculpture de son propre visage. Maria commença réellement à  trouver tout cela perturbant quand elle finit par se dire que n'importe qui qui serait entré dans son atelier dans son état actuel se serait posé de sérieuses questions quand à son état mental… Non pas que la quantité d'ouvrages qu'elle avait emprunté sur les muscles faciaux arrangeait grand-chose à l'affaire.
Cependant Damoc Vinnairse avait accueilli son idée à bras ouverts ! Il semblait enjoué de voir que Maria travaillait à trouver des usages non guerriers à la golemancie, lui qui méprisait la violence. Dans sa lettre, il l'informa sur le projet finalisé par son père, celui de la bête alchimique Aurium. Depuis le temps, les mages au service de la famille Vinnairse avaient développé des variantes, et il était tout à fait possible d'en changer la coloration et la texture, même si l'objet était originellement métallique. Il acceptait donc de collaborer, et un échantillon ne devrait pas tarder à arriver chez Maria. La chance était de son côté, et Maria ne pouvait être plus comblée de joie !

Quatre mois s'étaient écoulés depuis qu'elle avait reçu le matériel des Vinnairses, et Maria ne voyait pas encore le bout de son travail. Construire et assembler le corps du pantin était facile, car cela n'était guère différent de ses précédents golems, d'autant plus qu'elle avait demandé à son frère Alfred Francis de contribuer à cela, sachant qu'il était bon artisan, économisant ainsi énormément de temps. Elle n'avait d'abord pas l'intention de le faire participer à son étrange projet, afin d'éviter des remarques sottes, mais le jeu en valut la chandelle, la mécanique de ce golem étant étudiée avec excellence… Cependant, quant il s'agissait de parvenir à créer un enchantement composé suffisamment complexe pour reproduire correctement son visage et ses expressions… Maria avait réellement l'impression de s'attaquer à quelque chose qui ne correspondait en rien à son niveau de magie. Son frère ne pouvait pas l'aider et à vrai dire même ses professeurs n'y comprenaient pas grand-chose quand elle en était venue à demander leur aide… Ah ! Si seulement l'archimage Zwillinge était là ! Elle avait toujours le génie pour les projets les plus fous. Maria s'était habituée à dormir peu, elle qui prenait scrupuleusement soin de sa santé. Les recherches avaient avalé ses exercices physiques quotidien, et quand elle parvenait à trouver le sommeil, elle n'était capable que de rêver de parties de corps de pantins imitant son physique ainsi que de son visage. Son propre reflet se réfléchissant dans d'autres miroirs et ceci à l'infini. Des visions pour le moins glauques, elle ne pouvait plus le nier. S'être observée sous tout angle et sous toute expression devant le grand miroir qu'elle avait installé dans son atelier avait réellement un effet pervers, mais elle ne pouvait pas se permettre de renoncer. Ce projet était capable de dépasser cette satanée magie de chair naosienne, elle en était certaine !

Après deux mois de plus, elle parvint enfin à des résultats potables. Afin de mieux comprendre comment fonctionnait la matière Aurium, elle avait tenté de la maîtriser comme le faisait Mercurius Vinnairse, qui avait hérité du premier modèle complet utilisé jadis par Durand, son grand père. Non pas avec un enchantement, mais avec sa propre magie. Elle se sentit fort stupide de ne pas avoir fait ça en premier lieu : cette matière magique était contre toute attente aisée à manipuler. Avec beaucoup de dévouement et de patience, l'on pouvait obtenir des formes complexes, et elle avait enfin réussit à imiter une couleur, une texture et une souplesse proche de la chair humaine. En retenant ces enseignements, la disposition des enchantements fut un peu moins tortueuse. Elle finit par obtenir un visage avec lequel elle produit de nombreux tests. Après avoir refaçonné ce dernier entièrement encore des dizaines de fois, Maria tomba finalement sur un résultat fulgurant et estima que la pièce maîtresse de son chef d'œuvre était finalement prête.
Le corps creux, à l'apparence de pantin articulé, avait été entièrement recouvert de la matière miracle -elle en avait réclamé des quantités supplémentaires-, voilant les articulations mécaniques qui aidaient le tout à se soutenir correctement. La tête était naturellement le plus complexe : elle fournit au corps de golem une mâchoire ainsi que des dents en ivoire, imitant cette fois le crâne humain, avant d'encore une fois recouvrir le tout d'aurium. Et le plus gros du travail, pour ce qui était du corps en tout cas, était fait. L'illusion était très bonne, même les orbites encore vides. Bien entendu, le corps nu était dénué de choses comme des organes génitaux ou de mamelles -et pourquoi en aurait-il besoin de toute façon ?-, et en observant correctement, on pouvait voir que cette peau n'en était pas une. Impossible de reproduire des détails comme la pilosité ou des aspects trop pointus de l'épiderme humain. L'œil avisé ne serait pas trompé, mais d'autres ne s'interrogeraient guère même en remarquant ces petites absences. Le manque de chaleur du corps était peut-être le point qui démarquait le plus sa poupée, et on pouvait ajouter à cela une myriade de manques n'appartenant eux aussi pas au domaine du visuel comme l'odeur par exemple, cependant Maria n'avait aucune idée de comment insérer cela dans un golem déjà bien trop complexe. Ce qu'elle venait de faire dépassait déjà l'entendement à vrai dire, et elle le pensait sans se jeter des fleurs.
Afin de finaliser le tout, Maria lui ajouta une chevelure blanche, et lui façonna deux yeux bleus… Et le résultat était bluffant. Peut-être trop. C'était comme si elle se regardait dans un miroir -et elle l'avait assez fait ces derniers temps pour se souvenir de cette exacte sensation-. Bien entendu, elle s'était toujours considérée comme une beauté même sans s'en vanter excessivement, alors cela n'était en rien un échec. Elle aurait dû sauter au plafond devant la quasi perfection de sa réussite…
Mais c'était trop dérangeant.
Après quelques tests d'expressions du golem, Maria s'imaginait déjà un titan lui ressemblant exactement lui faire la conversation, et les mots de sa mère lui revinrent à l'esprit. Cependant, il était beaucoup trop tard pour y changer grand-chose : elle avait peur qu'en changeant ne serait-ce qu'un petit détail du visage, son travail, qui semblait être le résultat d'une divine providence à présent, ne soit ruiné. Tant pis. Elle assumerait les conséquences de s'être copiée, mais… Elle changea néanmoins la couleur des cheveux et des yeux. Des cheveux blonds, et des yeux d'or de vraie citrine. Cela ne changeait rien au visage, mais la soulageait déjà.

A présent, il fallait l'enchanter pour en faire un golem intelligent et indépendant… Une chose malheureusement hors de ses compétences, même si l'admettre était difficile. Il lui faudrait faire des progrès monstrueux en la matière pour achever son golem par elle même, et elle était trop impatiente de voir le résultat final. Cela prit un mois de plus pour achever l'intelligence du golem, en copiant -honteusement-  les schémas qui avaient été construits par l'union des différents golemanciens du projet Sanctica pour créer l'intelligence du titan Lotus. En vérité, cet enchantement était, sans un titan pour l'animer, proprement inutile. On pouvait dire qu'il avait été uniquement fait pour eux.
Ainsi, son golem était complet ! Enfin ! Maria avait envie de rire, véritablement comme un savant fou, et elle l'aurait fait si elle n'était pas bien trop éreintée. C'était comme si la fatigue d'une année entière retombait sur ses épaules d'un seul coup pour totalement l'écraser… Elle avait installé les runes appropriées dans l'intérieur du crâne du golem, où se trouvait son enchantement principal, et cela seul suffit à l'achever. Quand cela fut fait, elle ne put que traîner les pieds vers son lit et s'y effondrer comme une enclume, sans prendre la tête de refermer la porte de sa chambre.

Ce ne fut que quand qu'elle se réveilla qu'elle réalisa qu'elle ne s'était pas changée avant de s'endormir, première chose qu'elle remarqua en regagnant conscience. Cependant cela était loin de grandement lui importer, elle pouvait bien se permettre un tel écart après avoir été si épuisée par le travail. Elle avait tant dormi qu'il faisait jour depuis longtemps, et en jetant un regard sur l'horloge de sa chambre, Maria constata qu'en effet il était déjà 16 heures. Ce qui signifiait qu'il était temps de ranger la masse de travail qui occupait les tables de son atelier ! Voilà une activité qui saurait bien réveiller son esprit. Se levant et étirant ses membres, elle avait encore le cœur débordant de fierté : réussir un tel projet, voilà qui était digne de la plus jeune mage de 3ème rang d'Axaques ! Et future plus jeune mage de 2ème rang, assurément !…
La magicienne ouvrit donc la porte de l'atelier qui était lui aussi à nouveau illuminé par la lumière du jour. Son regard se tourna tout d'abord vers les feuillets et les livres qu'elle avait emprunté et devait rendre au plus vite, quand elle en aurait fini ici… Mais en glissant vers cette table, son regard s'était égaré ailleurs, apercevant furtivement une image plus que singulière. Ses yeux retournèrent vers l'apparition, et clignèrent deux fois, avant de fixer ensuite le lieu où était normalement allongé le mannequin… Et de retourner à nouveau vers l'escalier qui remontait le long de son étagère à livres.
Sa création, le golem, le corps toujours nu et immaculé, avait les deux pieds sur les marches de l'escalier de bois, un épais tome entre ses mains. Ses deux yeux dorés étaient également tourné vers Maria, qui était-elle toujours sous le choc : elle venait tout juste de l'achever, et il s'était manifesté si tôt ?
– Paresseuse fille qui sommeille encor ! S'exclama soudain le golem, tendant un bras vers Maria une joie dessinée sur son visage. Cette dernière avait presque oublié que le golem avait également sa voix. Déjà le jour brille sur son manteau d'or !
– Es tu… Un titan ?
– Titan… Répéta la créature, un instant songeuse. Oui, Titan ! C'est ainsi que l'on nomme cela ! Oui cela est vrai !
– Oh bons dieux, expira Maria, observant les environs sans savoir comment se comporter. Je n'avais pas prévu cela, tout est encore en désordre et… Attends, tu sais parler ? Je veux dire, notre langue ?
– Oui ! S'exclama le golem en descendant les escaliers, avant de lever les yeux au ciel, réfléchissant à nouveau. La providence de ces objets me fait le don de votre langage ! Cela est vrai !
– Tu veux dire que… Tu apprends à parler grâce à ces livres ? C'est absurde ! L'intelligence de ce golem est vierge et tu dois avoir… Une dizaine d'heures tout au plus !
– Je ne mens pourtant point, oh créateur ! Quelques livres m'offrirent la puissance de la langue. Des explications, sans doute, sont de bonne augure pour dissiper ce mal entre nos âmes. Hm… Les mots me manquent !
C'était étrange. Elle s'attendait à voir un nouveau né, mais la chose s'exprimait avec assez d'éloquence. De plus… Maria semblait en effet bien reconnaître les mots qu'elle disait. A vrai dire, elle l'avait salué précédemment en plagiant sans honte les paroles d'un opéra.
– Bon… Commençons simplement. Quel titan es tu ?
– Ah !… Voilà précisément ce dont j'étais partis en quête dans cette archive à mots, ce…
– … Dictionnaire.
– Ce dictionnaire oui, cela est bien clair. Je suis Antagoniste, c'est le mot qui me coiffe le mieux. Le reflet dans le miroir, révélant ce qui est vrai, celui qui s'oppose aux hommes et qui pour cela les connaît si bien !
Antagoniste, donc… Il lui fallait un vrai nom, et elle ne comprenait pas exactement en quoi cela montrait sa capacité incroyable pour apprendre à formuler des phrases cohérentes dans un langage inconnu en plus ou moins dix heures. De plus, le caractère exubérant du golem qui imitait son corps la dérangeait un peu. Elle n'allait pas lui expliquer de prendre des habits, ou quelque chose du genre, mais en revanche, ses exclamations dès le réveil étaient quelques peu embarrassantes.
– Bien… Je suppose que nous avons besoin d'une longue conversation, fit Maria avant de se diriger vers les sièges de son atelier. Voudrais tu t'asseoir ?…
Elle fut interrompue par le golem qui déjà, saisit une chaise pour la lui présenter.
– Non, non ! Nul besoin, je suis ton humble serviteur !
… Sans doute la créature ne ressentait-elle de toute façon pas le besoin de s'asseoir. Maria prit place sur la chaise sans discuter, ses yeux ne se détachant pas de l'humanoïde aux yeux d'or qui bougeait dorénavant avec une liberté totale. Et en profitait, d'ailleurs.
– Je sais que ce n'est pas l'idéal pour commencer un contact mais… Es tu féminin ?
Les yeux un instant étonnés, le titan observa un instant son corps de la tête aux pieds.
– Ma foi, je n'en sais malheureusement rien ! Tu parles sans doute des dames et des sieurs, mais j'échoue à saisir totalement le sens de tout cela… Je suis ton humble serviteur, nommes moi comme tu le désire !
– Puisque je t'ai modélisée à partir de moi, disons que tu es féminin, cela sera une question de plus en dehors de mon esprit…
C'est vrai que ce n'est pas en lisant des textes aléatoires qu'elle comprendrait bien pourquoi les humains étaient divisés ainsi… Surtout s'ils étaient prudes. Si l'Antagoniste n'était pas satisfait de cela, elle n'aurait qu'à le lui dire et… Devrait-elle lui expliquer ce genre de choses ? Non non, autant lui donner un livre de biologie animale, Maria n'oserait jamais. De toute façon elle n'était même pas capable de ce genre de choses, alors l'importance était moindre !
– Je ne comprends toujours pas comment tu peux me parler ainsi, fit Maria en se concentrant à nouveau sur la conversation. Est-ce lié à ton pouvoir ?
– Cela est vrai ! L'Antagoniste est capable de… Comment le dire ? S'accoupler à quelqu'un ?
– Je… Ne pense pas que ce soit approprié. Tu veux dire se lier ?
– Exact ! Mais point comme les sieurs et les dames, soit prévenue ! Disons que l'Antagoniste peut saisir les sentiments d'autrui en son cœur, et parce que je suis accouplé…
– … Lié.
– Lié à toi, chaque fois que je découvre un mot, le sens, qui est en ta mémoire, me vient comme un instinct… La conséquence de cela est que l'Antagoniste a la fâcheuse manie, en comprenant un ensemble de caractères, d'obtenir certains traits de caractères opposés. Cela est dans sa nature.
– C'est pour cela que tu es exubérante ?…
– Je n'en sais que trop rien ! Je n'ai été lié qu'à toi, créateur, je suis incapable de comprendre de façon absolue l'effet de l'Antagoniste sur ma propre âme.
– Peut-être que tu es si servile à cause de ça… Murmura Maria. Dis moi, que penses tu de toi même ?
– Comment ? Ne suis-je pas mis à ta guise ? Qu'importe donc ce que je pense de mon être !
– J'insiste !
– Hmm… Quand la question se pose dans mon esprit, je me vois comme manquant d'élégance et d'esprit. Une vermine rampante si je dois me comparer à toi!
Maria claqua sa langue d'agacement. C'était donc bien vrai ? Elle était si prétentieuse que cela ? Décidément, même sans en avoir conscience, la titan avait dit vrai sur elle même : elle était un miroir. Si Maria lui jetait quelque chose, elle risquait de se voir renvoyer la vérité sur elle même.
– Tu sembles dans l'embarras… Dieux ! Comment m'excuser ? Pardonnes moi, je ne voulais pas…
– Ce n'est pas la peine vraiment ! Répondit Maria avec un sourire embarrassé, levant ses paumes alors que le golem allait s'approcher t-elle -pour une étreinte ? Elle n'était pas très tactile, maintenant qu'elle y pensait…-.
Dis moi plutôt si ton pouvoir ne consiste qu'en cela… Ou autre chose.
– L'Antagoniste est d'une grande puissance ! Ou sans aucun pouvoir même devant le plus bas vermisseau… Quand je me lie à un être, il comprends ses pouvoir, pour peu qu'ils soient… Hm… Prodigieux ? Miraculeux ?
– … Magiques.
– … Magiques, c'est cela ! J'obtiens ensuite le miroir de ces pouvoirs, ceci avec une puissance égale ! Une force excellant au duel, sans doute. Je suis surprise que vous ne m'ayez pas façonné un corps de soldat.
– Tu aurais préféré cela ?…
– En rien ! L'opposition n'est pas uniquement le combat par les armes et le sang. N'est-ce donc pas vrai, créateur ?
– Je préférerais que tu cesses de m'appeler ''créateur'', je me sens encore comme un vieux nécromant d'opérette…
– Ah ! Devrais-je vous trouver un sobriquet qui vous sied mieux ?… Hm… Madame ? Ou bien peut-être Mon Ange ? Ma seule et unique ? Ma bien aimée…
– Tu ne comprends pas totalement le sens de ces mots, n'est ce pas ?… Tu devrais juste m'appeler Mar-
– Maître ! Voilà qui est idéal ! Mes plus plates excuses, les précédents mots ne reflétaient en rien mon infériorité par rapport à vous…
Maria soupira un grand coup. Elle n'avait pas envie d'insister : maître était déjà bien plus correct à son oreille que créateur. La titan ne semblait en effet pas totalement saisir tout les mots qu'elle employait… Maria doutait que sa personnalité se construise uniquement en opposition à quelqu'un, puisqu'elle était capable d'apprendre et d'évoluer. Cette capacité de lien lui permettait sans aucun doute d'assimiler certains concepts à une vitesse peu imaginable pour un esprit presque vierge, une aptitude extraordinaire. Et qui n'était pas dénuée de sens : elle était supposée devenir le miroir égal de quelqu'un. Néanmoins plusieurs questions trottaient toujours dans son esprit… En y réfléchissant, Maria traçait des cercles autour de la poupée nue, l'observant de la tête aux pieds une main sur le menton.
– Tu es capable de te lier à d'autres personnes, n'est-ce pas ?
– Cela est vrai ! Mais j'ai le sentiment de ne pouvoir me lier qu'à un seul être dans le même temps… C'est ce que l'Antagoniste dit.
– Et… Antagoniste est un mot particulier. Es tu certaine de l'avoir bien choisi ? Cela voudrait dire que tu t'opposes à la personne à laquelle tu es liée.
– L'Antagoniste sait par instinct ce qu'il est, rien n'est plus clair ! Néanmoins, tu dis vrai. J'aurais tendance à être, non pas toujours l'ennemi, mais le rival de mon âme sœur…. Tu fais exception maître. C'est toi qui m'a façonné, il me semble impossible de m'opposer à toi.
Peut-être que ce titan pouvait se révéler dangereux… Même si ce n'était pas envers Maria. Elle semblait dévouée, et guère méchante avec cela… Mais comment déterminer si cela n'était pas uniquement dû à sa nature, l'Antagoniste ? Quoique Maria n'était nullement une personne odieuse -enfin, elle osait l'espérer-. En tout cas, il lui faudrait effectuer des tests pour déterminer quels étaient les caractères persistants de sa personnalité : n'était-elle qu'un miroir d'autrui ? Et par ailleurs, une autre question la tracassait…
– Dis moi… Je vois que tu t'agites dans tout les sens et que tu t'observes, permets moi donc de te poser cette question. Ce n'est pas grave si tu ne sais pas quoi en penser, mais… Apprécies tu le corps que je t'ai construit ?
Les coins des lèvres de la poupée se soulevèrent, et elle posa sa paume droite sur sa poitrine, avant de tendre le bras gauche vers Maria, la jambe gauche également à l'avant de son corps dans une posture dramatique. Elle recopiait, à coup sur, quelque didascalie qu'elle avait dû lire quelque part.
– Si je l'apprécie ? Je l'aime de mille feux, et d'une douleur à déchirer les chairs de ma poitrine ! Oh maître ! Comment donc te remercier et te maudire d'incendier ainsi mon regard et mon cœur ?
– Il te faudra écouter d'autres personnes converser… Si tu t'exclames toujours de cette façon, on te jettera d'étranges regards. Même en sachant que tu es un golem. J'ai encore beaucoup de questions, et je voudrais aussi que tu fasses certaines choses, si tu le veux bien… Néanmoins avant cela, il te faudrait un nom. Tu ne sembles pas entièrement te considérer comme l'Antagoniste, n'est-ce pas ? Dans ce cas, puisque ton corps est construit à partir de l'alchimie… Chrysopée. Qu'en pense tu ? Je vais t'appeler ainsi à partir de maintenant.
– Chrysopée, prononça t-elle, la bouche ronde comme sous l'admiration. Oui, Chrysopée ! Voilà qui est parfait maître. Pourriez vous le redire ?
– Hm ? Oh, si tu acceptes ce nom cela est loin d'être la dernière fois que tu l'entendras, Chrysopée.
Elle l'avait quand même redit pour lui faire plaisir. Malgré son comportement, sa création avait une immaturité qui la rendait quelque peu attachante en même temps… Lui donner un visage aidait cependant grandement à créer de l'empathie, une idée qu'elle avait hâte de tester en faisant rencontrer d'autres personnes à Chrysopée. Cette dernière répétait son nom avec un certain engouement. Sans doute plus elle entendait un mot en étant liée -ou synchronisée, elle préférait ce terme- avec elle, plus le sens lui apparaissait clair… Cependant, Chrysopée ne pouvait probablement pas comprendre le sens d'un mot que Maria ne comprenait pas en étant synchronisée avec elle. Elle ne pouvait également capter que le sens du mot selon Maria. Malgré ces limites, quelle capacité extraordinaire en soit ! La mage ne connaissait pas l'entièreté des pouvoirs de l'Antagoniste, à vrai dire cela semblait uniquement faire partie de sa véritable aptitude, mais ces capacités d'apprentissages inattendues offriraient une croissance terriblement rapide au titan. Par son grand-père ! Elle avait encore tant de questions, tant de choses à faire, son travail ne faisait véritablement que commencer ! L'excitation qui la prenait était plus intense encore que lors de l'éveil de La Dame. Véritablement, jamais elle ne s'était sentie autant vivante qu'en ce moment, malgré tout, elle n'avait aucune envie d'être cet alchimiste obtenant un mauvais sort à la fin de l'histoire, d'autant plus que cette vision manquait cruellement d'élégance. Chrysopée était un être pensant et, très véritablement, doué d'émotion. L'accabler de tests pourrait la mettre sous pression et allait absolument contre le sens de l'expérience que Maria avait réalisé en lui conférant ce corps. Sa puissance potentielle n'était qu'une raison supplémentaire de correctement la traiter.

Chrysopée nommée, c'est Maria qui commença plutôt à répondre à ses questions. La titan avait en vérité une idée assez vague de la situation qui lui avait donné naissance, tout comme de sa nature de titan ou de ce qu'était l'Antagoniste : la personnalité du golem nouveau né était totalement devenue celle de la titan, qui devait son comportement et son savoir à sa synchronisation avec Maria… Pour autant, et heureusement, Chrysopée ne semblait aucunement apeurée dans un monde qui lui était totalement inconnu. La jeune Boldgate décida qu'il était temps de fournir à la poupée des habits : même si elle ne ressentait aucun besoin de se dissimuler et était dépourvue des parties les scandaleuses du corps humain, cela aurait été étrange qu'elle se promène nue. D'autant plus qu'elle restait modélisée à partir du physique de Maria, conséquemment la faire se balader en exhibitionniste était absolument hors de question ! Chrysopée fut donc affublée d'un des uniformes qu'avait Maria, cela lui permettrait de ne pas trop se faire remarquer. La poupée aux cheveux d'or et aux yeux ambrés avait maintenant la typique veste noire d'Axaques et la longue jupe grise que portaient les filles et les jeunes femmes, avec en dessous les collants noirs appropriés. Maria, qui s'était changée également par la même occasion, attacha ses cheveux blancs et blonds sur le côté droit de sa tête comme elle en avait l'habitude, mais, alors qu'elle avait le regard porté sur son miroir, elle vit que derrière elle… Chrysopée faisait de même, attachant ses cheveux elle à gauche. Maria la fusilla du regard sans en avoir conscience.
– … Plaît-il, maître ?
– Evidemment, tu as appris comment faire ça en me voyant, soupira t-elle en se frottant les yeux.
– Ah ! Milles excuses ! Comme une flèche l'envie soudaine m'a transpercé l'esprit !…
– Ca ira, dit la mage en portant un sourire rassurant. Tu es très jolie comme ça -non pas que ce soit surprenant-. Mais il faudra que je te trouve d'autres coiffures, tout de même.
  Partageant la même taille et le même visage, elles avaient vraiment l'air similaire dans le miroir, surtout avec la même tenue. C'était moins effrayant qu'elle ne le pensait. Chrysopée était destinée à évoluer, à découvrir et singer beaucoup d'autres êtres… Et a devenir tout sauf une réplique de Maria. C'était du moins ce qu'elle pensait maintenant. En irait-il toujours de même ? En vieillissant avec Chrysopée à ses côtés, elle aurait après tout un perpétuel rappel d'une jeunesse éteinte et de sa propre mortalité. Encore une fois, est-ce que les enfants faisaient de même ?… Maria devait garder ces questions en tête, pour les poser à sa mère à qui elle avait hâte de présenter son ultime création.
Saisissant la main de Chrysopée, Maria l'attira vers la porte menant à l'extérieur. Elle en tourna la poignée, laissant la lumière dorée de l'extérieur se glisser dans la maison.
– Le monde, tu le verras, est assez différent des livres. Tu as pu le voir à travers la fenêtre, n'est-ce pas? Mais il est bien plus vaste.
Et elle tira Chrysopée dans ce monde si vaste. Chaque personne était forcément la somme de sa confrontation avec le monde et autrui, et elle se demandait fortement quel individu résulterait de ce calcul. Une question soudain l'inquiéta… Pourquoi l'Antagoniste ? Ne devrait-elle pas craindre ce nom ? Ou bien l'Antagoniste seulement était ici celui qui pousse au mouvement le protagoniste, et le pousse à révéler ce qu'il est vraiment ? Peut-être pouvait-elle, à travers Chrysopée, en savoir plus sur l'humanité même. Les possibilités étaient infinies, se rassura t-elle, même si elle risquait fortement d'être un fauteur de troubles.

Un Golem ne se faisait pas en un jour… Un savoir élémentaire à golemancien qui se respectait, en tant qu'enseignement de patience. Cependant, il y avait également une variante de ce dicton, que sa mère aimait toujours employer, et qui peut-être enseignait plus encore.
Un Golem n'est jamais terminé.


Dernière édition par DALOKA le Dim 17 Juin - 23:26, édité 1 fois
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Re: One Shot du Daloka des forêts

Message par DALOKA le Dim 17 Juin - 23:25

Antagoniste: Or et Mercure


La cérémonie de la remise des premiers diplômes était, pour les apprentis mages qui étudiaient à Axaques, le moment sans aucun doute le plus attendu. Il signifiait l'entrée dans le 5ème rang, l'entrée dans le véritable monde de la magie, et était le résultat de quatre années acharnées de travail. Quatre années où presque aucun sort ne fut lancé, et où tout effort fut concentré pour maîtriser ce qui n'était que les bases des arcanes. Pourtant, pour ces jeunes gens de quinze années pour les cadets et dix sept pour les aînés, cela était la véritable ouverture d'une porte, la reconnaissance de leur talent. Plus rien après ce jour ne serait jamais pareil.
C'était un sentiment que Mercurius Vinnairse rejetait totalement.
Contrairement à ses jeunes amis, le jeune lumieux issu de grands sangs, guère grand mais aux traits délicats, considérait avec une nonchalance totale le bout de papier qu'on leur avait donné en guise de récompense. Il ne s'en cachait même pas, malgré l'euphorie générale qui ébruitait le couloir qui longeait la salle de cérémonie. Ceux qui avaient échoué n'y étaient même pas conviés, et devaient déjà préparer leurs bagages pour traverser le lac et retourner chez eux entreprendre une voie de vie plus triviale.
– Tu ne seras donc jamais satisfait ? Rit Carl, un des aristocrates qui accompagnaient en permanence Mercurius.
– Satisfait de quoi ? De ça ? Répliqua t-il avec mépris en levant le diplôme enroulé près de son visage. Ce n'est qu'une manière de signifier que l'étudiant a le potentiel d'être mage. Rien de plus. A l'échelle du monde magique nous ne sommes rien, 5ème rang ou non, puisque les autorisations légales de manier la magie ne sont conférées qu'au 4ème rang. Alors peut-être certains pourraient se qualifier en effet de mage… En attendant certains qui sourient aujourd'hui se retrouveront eux aussi sur les quais dans deux ans.
– Oui… Se refroidit bien vite Carl. Je suppose que tu as raison.
– Notre Mercurius voit toujours les choses ainsi ! Dit d'une voix criarde Adèle, une blonde de grande taille même si elle était dans les cadettes des classes. La rose de la troisième classe a toujours des épines si tranchantes !
– Qui utilise encore ce surnom, que je le tue? Fit Mercurius en plissant les yeux d'une colère contenue.
– Ah !… Je l'ai appris récemment, je voulais juste un peu te taquiner… Je ne le referais plus, promis.
– Ce n'est rien, sourit-il finalement, avant de lever la main vers Adèle pour, bien qu'elle était plus grande que lui, lui caresser la tête. Evites juste de m'appeler par ce surnom efféminé, d'accord ?
Adèle hocha la tête en rougissant devant la voix soudainement douce de Mercurius. Elle lui mangeait assez facilement dans la main, ce n'était pas vraiment la peine de s'énerver contre cette dernière… Il n'empêchait que Mercurius détestait rencontrer ce surnom, aussi méliorative l'intention fut-elle. En raison de sa petite corpulence et de ses traits fins, on l'avait appelé comme ça il y a trois ans. Bon, il estimait que son visage se distinguait assez à présent, et était plus celui d'un beau garçon destiné à être bel homme, mais malheureusement pour ce qui était de la taille les filles de son âge l'égalaient souvent, et il détestait qu'on le lui rappelle.
Malgré cela, de toute façon, de par la puissance de son rang et par la puissance concrète qui était entre ses mains, il n'avait pas de difficulté à imposer son respect. Ou pour l'expliquer de manière bien plus explicite, la plupart de ses camarades nourrissaient pour lui un mélange de peur et d'admiration. Il était l'héritier du comté Vinnairse, et malgré sa jeunesse possédait la bête alchimique Aurium. Même certains mages confirmés le craignaient et il n'hésitait pas à en tirer avantage : il avançait dans Axaques comme dans une petite promenade de santé. S'il le voulait il pouvait même s'arranger pour cesser de travailler, et obtenir tout de même des résultats parfaits en trichant sans qu'on ne le réalise. Du moins la tâche ne lui semblait pas difficile. Pour certains il aurait été certainement une sorte de petit malfrat : il n'hésitait pas à menacer pour obtenir ce qu'il voulait, et l'on lui offrait des faveurs pour obtenir son aide, notamment parce qu'il avait le secret d'obtenir des choses tout à fait interdites aux élèves. Selon lui, il utilisait simplement tout ses moyens à sa disposition. Son père l'avait envoyé à Axaques, et non pas convié un mage pour des cours à domiciles, afin qu'il se sociabilise, hors il était un haut noble. Il lui semblait assez naturel de dominer les gens… On pouvait bien penser ce qu'on voulait, c'était ainsi que s'orchestrait la réalité en dehors du lac, et il était hors de question qu'il se rabaisse au niveau des autres uniquement pour passer une scolarité paisible et droite.
– Au fait Carl, fit Mercurius alors que lui et son groupe sortaient dans un jardin intérieur du bâtiment, touffu de plantes vivifiées par la magie. Malgré cette histoire de diplômes, tu t'es renseigné sur les derniers ragots ? Dis moi tout.
Mercurius adorait savoir les bruits qui couraient, et Carl, assez curieux et intrépide, était parfait pour l'en informer sans qu'il n'ait à se renseigner lui même.
– Hmm… Il paraît que Limstella Luciane Boldgate a été conviée par les archimages, c'est sans doute important.
– Ma grande tante… hmf, je suis content qu'elle ne soit pas venue donner un cours, elle m'a rendu la vie impossible cette séance de l'année dernière.
– Mais à propos de ça, Maria a construit un golem plutôt extraordinaire. Je suis étonné que tu n'en ai pas entendu parler, ton père lui a fournit un exemplaire d'Aurium pour sa confection.
– Ca c'est intéressant. Dis m'en plus.
– Elle présente son golem à des élèves une fois par jour depuis le début de la semaine… C'est un golem intelligent, donc interagir avec des gens doit être important, je crois. C'est incroyable, il ressemble vraiment à un humain. On risque très vite de ne parler que de cela.

Et cela intriguait également Mercurius. Il n'avait néanmoins en vérité qu'un intérêt distrait pour les avancées de la golemancie, mais qu'une Boldgate ait fait appel à la science de la famille était une toute autre histoire. D'autant plus qu'il s'agissait de Maria… La femme qu'il s'était juré de conquérir.    Il avait toutes les raisons pour voir cela de ses propres yeux. Maria Limstella Boldgate était l'une des seules personnes pour qui il nourrissait une forme d'admiration. A vrai dire, il ne serait guère fou d'admettre qu'elle le surpassait en beauté, talent, ainsi qu'intellect, car si il y avait une réelle rose à Axaques c'était-elle. La rose blanche et or. La mage si talentueuse qu'elle était passée du 5ème rang au 3ème, sous accord exceptionnel d'un archimage rien de moins. Voilà quelque chose qui était extraordinaire, et méritait la fierté… Personne n'ignorait son nom, c'était l'idole que les jeunes observaient avec envie et les vieux avec espoir. Rien n'était plus digne de désir. Mercurius n'avait strictement aucun intérêt pour la bande de jeunes damoiselles issues d'étages variables de l'aristocratie qui lui collaient aux basques, elles pourraient se prostituer à lui qu'il n'y toucherait même pas. Une seule méritait son regard, et il nourrissait clairement l'intention qu'elle accepte de devenir sa femme et d'être sienne. Bien entendu, compte tenu des bonnes relations entre Vinnairse et Boldgate et du fait qu'il y avait entre eux juste assez d'écart dans les arbres familiaux pour que l'on invoque pas l'inceste, il aurait été assez évident de convaincre son père d'envisager le mariage… Mais il ne voulait rien de cela. Ou plus exactement, tricher ici n'aurait aucune valeur. Il fallait que Maria lui offre son cœur d'elle même, ou bien il n'y aurait strictement gloire, pas plus que l'amour réciproque qu'il désirait.
Le lendemain, Mercurius se rendait seul à la salle que Maria Limstella avait emprunté pour ses démonstration, prenant inutilement la peine de passer la main sur son col et sur ses cheveux, qui étaient courts et proprement coiffés vers le côté droit de son visage. Il avait honte d'admettre ce manque de confiance en soi, mais cela valait la peine d'être paranoïaque ici en toute circonstance. Maria était une dame de la plus grande qualité qui était après tout.

Quand il entra, ne passant pas inaperçu puisque quelques regards sur la dizaine de personnes en présence se retournèrent vers lui, il s'assit sans dire un seul mot vers un des sièges du fond de la salle. Il n'avait pas l'intention, à priori, de faire autre chose qu'observer tout d'abord. Maria avait de toute façon remarqué son entrée, même sans interrompre son discours. A côté d'elle se trouvait une chose pour le moins perturbante… Une jeune femme blonde, avec la même taille que Maria ainsi que le même visage. Et même à proprement parler, les exactes mêmes proportions. Même sans l'observer de près, ces détails suffirent à lui faire signifier qu'elle n'était en vérité pas une jeune femme mais bien le golem dont il était ici question. Difficile de croire en la voyant que la surface de son corps était faite d'Aurium… Mais, cette prouesse mise à part, voir qu'une telle chose ressemblait autant à Maria était particulièrement dérangeant. Les yeux portés sur la mage et son clone, il se mit à écouter son discours.
–… En plus de cette faculté d'apprentissage, Chrysopée est également capable de magie. Quand elle se synchronise avec quelqu'un, vous voyez… Ah, une démonstration sera plus simple.
Maria saisit alors un livre et le tendit en l'air, avant de le lâcher. Pourtant il ne chuta pas, mais flotta dans l'air à la place. Soulever un livre était de la télékinésie relativement basique.
– Maintenant, Chrysopée, je t'en prie…
– Tout de suite, maître ! Répondit la poupée avec joie avant de tendre les mains vers le livre. Il flottait toujours dans les airs… Ou plutôt, il avait cessé de flotter et était à présent totalement immobile. Maria frappa légèrement le livre, qui ne bougea pas d'un pouce.
– La télékinésie, si doit englober tout sorts y correspondant, confère par magie du mouvement à un objet. Chrysopée vient de supprimer tout mouvement ce même objet, qui est à présent incapable de tomber… Elle obtient des capacités magiques opposées à la personne avec laquelle elle se synchronise. C'est une capacité très vague en soi, mais de mes observations, elle a tendance à obtenir une magie qui ''retire'' ce que confère la magie du mage avec lequel elle est synchronisée. Inversement, si cette magie elle même retire quelque chose, Chrysopée pourra le créer… Comme dans le cas des magies qui retirent ou créent de la chaleur par exemple. Ca ne s'applique pas vraiment à toutes les écoles de la même façon, je ne l'ai pas encore confrontée avec un illusioniste, par exemple. Oh, et sa puissance est strictement égale au mage en question… Cela signifie que si nous nous battions pour ce livre nous pourrions y passer des heures sans succès jusqu'à que j'épuise toute ma magie. Cela signifie aussi que, synchronisée à un non mage, elle n'aura absolument aucun pouvoir magique…
Voilà donc là où j'en suis. A présent, si vous le voulez bien, je voudrais que vous interagissiez avec Chrysopée. Cela aide grandement mes recherche et contribue à son apprentissage. Elle n'a encore qu'une semaine et est un peu étrange, cependant, elle adore communiquer. N'ayez pas peur si elle se synchronise avec vous, vous ne vous en rendrez même pas compte. Oh, et pardonnez la si elle est un peu… Irritante parfois.

Mercurius avait quelque peu cessé de faire attention au contenu des paroles de Maria vers le milieu de son discours. Même s'il conservait son air relativement désintéressé, son regard était porté sur la silhouette de la mage… Ah ! La revoir ravivait son désir, même lors de cette attitude professionnelle. Comme il languissait le jour il pourrait la tenir entre ses bras… Ces sentiments, néanmoins, ne faisaient également que renforcer le profond malaise qu'il avait en observant Chrysopée, qui faisait maintenant la conversation à quelques mages de 5ème rangs portés volontaire. Le tempérament de Chrysopée semblait changer fréquemment, était-elle lunatique à cause de son apprentissage particulier ? Partie du discours dont Mercurius n'avait d'ailleurs entendu que quelques mots en entrant dans la salle précédemment.
– Je ne pensais pas que tu viendrais, fit Maria en s'éloignant du golem et des étudiants pour venir à la rencontre de Mercurius, qui ne s'était pas levé. Tu n'es pas venu pour m'importuner, pas vrai ?
Elle disait cela avec un humour presque affectueux, et Mercurius ne savait pas si elle se moquait de lui ou non. Maria savait ce qu'il pensait d'elle, après tout elle avait forcément lu les lettres qu'il lui avait envoyé… Cependant, jamais elle n'abordait le sujet ouvertement Il ne lui en voulait pas particulièrement, parce que l'exiger d'elle aurait été disgracieux et il ne se le permettrait pas.
– Ton utilisation d'Aurium est très intéressante, complimenta Mercurius. Je n'imaginais pas qu'il était possible de produire une telle prouesse… Si il y avait néanmoins bien une mage apte à faire cela, c'était bien toi, et nulle autre.
– Eh bien… Merci du compliment, sourit-elle finalement, avant un instant d'hésitation probablement dû à son ton mielleux. Rien n'aurait été possible sans ton père cependant. Et toi, ne viens tu pas de passer au 5ème rang ? Mes félicitations !
– Oh… Ce n'est pas grand-chose. Je serais méritant de compliments lorsque je serais arrivé à ta hauteur.
Le féliciter pour une chose si basique, qu'elle avait elle même réussit en un tour de main… Sa bonté fit un peu bondir son cœur. Personne ne portait mieux le mot noblesse.
– Mais tant que tu es là, pourquoi ne pas interagir un peu avec Chrysopée ? Je vais aussi chercher quelque chose à la bibliothèque… Et je ne devrais pas la laisser sans surveillance. Tu peux bien faire ça pour moi ?
– Mais bien évidemment.
– Tu me sauves ! Dis lui bien que je ne veux pas qu'elle parte, d'accord ? Elle a tendance à n'en faire qu'à sa tête.
Maria s'en alla alors avec empressement, et Mercurius poussa un discret soupir attristé. Maria était bonne avec la plupart des gens, ainsi, même si il était honoré qu'on lui fasse confiance, cela ne signifiait nullement que sa considération pour lui était particulière. Néanmoins, pourrait-il l'accompagner dans son travail à présent ? Ah… Bien sur il risquait de croiser Alfred, son misérable perdant de frère qu'elle se coltinait tout le temps… Et puis non, agir en tant que collègue ne ferait sans aucun doute rien avancer, au contraire.
Mercurius resta donc assit, surveillant du regard les jeunes mages et la poupée, sans lui même intervenir. Ils prenaient des notes attentivement, visiblement très impressionnés par le moindre mouvement de la réplique de Maria. Chrysopée passait très rapidement d'introvertie à extravertie, de dynamique à posée, et parfois encore entrait dans des débats et disputes avec des élèves qui n'en tirent guère compte longtemps, avant tout fascinés par la créature. Ces derniers, ayant achevé leurs interrogatoires, finirent par s'éloigner un à un pour discuter entre eux du sujet… Et Chrysopée finit alors par marcher vers lui. Mis à part ses cheveux blonds qui tombaient sur ses épaules, et ses yeux dorés, c'était la jumelle craché de Maria.
– Eh bien ? Tu es le seul encore à ne m'avoir adressé de ta bouche aucun mot.
– Ne fais pas attention, je suis là uniquement pour te surveiller et ta créatrice ne devrait pas tarder à revenir. Restes juste sage et ne sort pas d'ici, compris ?
– Non non non damoiseau ! J'insiste mille fois s'il le faut, échangeons donc quelques mots… Par quel nom te fais tu donc appeler ?
Sa voix était relativement calme et sure d'elle. Marquée d'une profonde humilité, mais non sans force derrière elle… Encore une intonation différente. Il n'avait pas vraiment envie de parler à un golem, mais cela déplairait à Maria qu'il l'ignore…
– Mercurius Vinnairse.
– Hmm… Mercurius, dit-elle, avant de répéter ce nom. Mercurius, Mercurius… C'est donc toi. Oui, cela convient à merveille. J'affectionne particulièrement ton nom.
Il ne comprenait pas pourquoi elle avait répété son nom, mais sa posture elle aussi avait changé. Elle se tenait de manière droite et alerte… Malgré une sérénité parfaite.
– Ma famille est une famille d'alchimiste, cela ne me surprend pas que tu trouves ce prénom idéal, répondit-il, se surprenant à engager la conversation.
– Ah, mais ce n'en est pas l'unique raison, fit Chrysopée avec un sourire en coin, avant de passer la main dans ses cheveux. Le mercure, n'est-ce pas le métal des commerçants et des voleurs ? Voilà bien un nom qui épouse la forme de ton âme.
– Et qu'insinue tu par cela ? Rit Mercurius.
– Ce que j'insinue… Fit-elle, ayant maintenant disposé ses cheveux vers le côté gauche de sa tête. Est que ce nom est pour le mieux choisi pour un commerçant et un voleur, rien de plus ni de moins. Ton nom est déjà parvenu à mes oreilles, comme celui du fripon parvenant toujours à sortir immaculé, car son talent pour la séduction et l'esquives n'ont d'égal que chez un serpent.
– Où est-ce que tu as appris ça, golem ? Dit-il en se levant, son ton devenant bien plus sombre.
– Mes excuses, je n'ai fait que me fier aux bruits qui couraient, dit-elle en courbant la tête. Si cela peut apaiser ton âme, ce n'est pas de la bouche de mon maître que j'ai ouï des injures à ton égard.
– Comment ça, si cela peut m'apaiser ?
Il perdait le fil de la conversation face à un satané golem. Combien de choses cet être d'une semaine savait il ?
– J'ai découvert vos lettres dans les appartements de mon maître, dit-il à voix plus basse, avant de constater qu'il n'y avait plus grand monde dans la salle.
– Quoi ? Elle… Les a gardé ? Dans tout les cas, oublie cela, et n'en parle à personne.
– Cela n'était pas mon intention, cependant, suis je puis me permettre un commentaire… Il serait impertinent de ta part de continuer à tenter de captiver son cœur, d'autant plus que cela t'accablerait de fatigue sans en voir aucun fruit.
– Un golem ne devrait pas se mêler de ce genre d'affaire, fit-il en fusillant Chrysopée du regard, se contenant avec peine.
– Je dis cela pour ton bénéfice avant toute chose. Inconsciente de ce que cela impliquait, j'ai interrogé mon maître sur ces lettres… Les faits sont ainsi : elle ne sait comment réagir de manière appropriée. A ses yeux, les huit années qui vous séparent font de toi un enfant incapable de distinguer l'amour des désillusions. Qui plus est tu est véritablement indigne d'elle, car mon maître n'est pas une dame à apprécier les subterfuges, pas plus qu'elle ne pardonnerait le crime. Ta main se retrouvera toujours comme celle de l'homme qui désire tenir dans ses mains la lune… Elle se refermera dans le vide, et ses phalanges glacées lui rappelleront sa solitude, oui, cela est on ne peut plus vrai ! Pour cette raison, je te recommanderais de ne plus tourner autour de mon maître.
C'en était trop. Comment cette chose pouvait-elle se permettre de l'insulter ainsi ? Les dents serrées, la mâchoire tremblante, Mercurius appela le nom d'Aurium sans réfléchir aux conséquences, et une masse de liquide doré apparut entre lui et Chrysopée, se dirigeant vers la poupée avec l'intention de la menacer et la tenir en respect… Mais le métal, avant de rencontrer cette dernière, se stoppa net. Chrysopée, qui n'avait pas bougé d'un pouce, eut un sourire en coin qui donna envie à Mercurius de la frapper directement, même si elle avait le visage de Maria. Conscient que ce serait inutile, il se retint.
– Un simple golem ne devrait avoir aucun mot à dire quand à cela, tenta t-il de se rassurer, exprimant un sourire nerveux.
– J'ai bien peur qu'il y ait méprise… N'as tu pas connaissance de la participation de mon maître au projet sanctica ? Je suis l'Antagoniste, un Titan. En d'autres termes, mon cher et tendre damoiseau, cela signifie que je n'ai en rien à jalouser ton existence ! Moi, l'humble serviteur de Maria Limstella Boldgate, suis tout à fait digne de me dresser à ses côtés.
– Un… Quoi ?
Mercurius était frappé de silence, comme si la foudre l'avait heurté de plein fouet. Aurium se rétracta. Un titan ? Il n'était pas totalement ignare. Des annonces officielles avaient été faites l'année dernière sur la nature de ces êtres magiques… Cela signifiait que depuis le début, il ne parlait pas juste à un outil, mais à un être magique… En d'autres termes…
Il n'avait jamais été le supérieur dans cette conversation.
– Ah ! Sache que je ne nourris aucune haine envers toi, fit Chrysopée en s'approchant du garçon et en posant ses deux mains sur son épaule. Bien au contraire, néanmoins cela est la nature de l'Antagoniste, de se dresser entre toi et l'objet de ton désir. Sans doute comprendras tu la couleur bénéfique de mon geste.
– Si tu as dis que j'étais le mercure… Fit-il d'une voix tremblante. Alors tu es l'or, n'est-ce pas ?
– Oui, oui cela est vrai ! Dit-elle avec délectation en approchant son visage de celui de Mercurius. Sans doute est-ce pour cela que la synchronisation entre nos âmes m'est si profondément agréable !

Toujours déstabilisé, Mercurius ne sut que répondre face à des paroles qu'il ne comprenait aucunement. La conversation s'interrompit ici, car Maria revint un épais livre dans les mains, ses halètement légers révélant son empressement.
– Oh, vous conversiez… Fit-elle, avant de remarquer la tension ambiante et l'expression inhabituelle de Mercurius. Quelque chose ne va pas ?
– Non, se ressaisit soudain brusquement Mercurius, échouant à dissimuler totalement son trouble. Non… J'étais tout simplement perturbé par combien elle avait l'air humaine. C'est très impressionnant.
– L'enchantement était une torture à composer, dit-elle avec satisfaction. Je comprend que le résultat puisse t'effrayer, néanmoins… Chrysopée, nous devrions y aller. Tu me raconteras l'essentiel de tes conversations.
– Bien, maître, fit poliment Chrysopée en courbant légèrement l'échine, avant de suivre Maria qui s'éloignait dans le couloir… Non sans avoir tout d'abord jeté un regard à Mercurius accompagné d'un sourire plein d'assurance qu'il ne saurait interpréter exactement.
Le jeune mage s'était fait humilié, ou plutôt s'était humilié lui même, devant cette créature indescriptible qui lui inspirait maintenant de l'effroi. Les dents serrées par la rage, il envoya son poing contre un mur, la douleur qui résulta ne l'impact ne faisant qu'attiser encore plus sa colère et sa honte. Jamais il ne restait paralysé ainsi, pas même devant ses meilleurs professeurs ! Sa fierté était en ruine, et le titan avait quelque chose de malsain qui le révulsait profondément. D'autant plus que la poupée avait clamé, avec sa voix faussement noble et chevaleresque qui lui vrillait les tympans, être digne de se tenir aux côtés de Maria. Etant donné sa loyauté apparente, un tel propos ne l'aurait normalement pas dérangé, mais le contexte imposait une autre connotation qui lui était insupportable. Etre dépassé, non, seulement rivalisé par un être débarqué dans ce monde il y avait moins de dix jours, quand il nourrissait ses sentiments depuis des années, n'était pas acceptable. L'orgueil de Mercurius ressurgit alors tout d'un seul, enragé face à la propre morosité de sa pensée. Comment rester inactif devant cela ? Cela aurait été la pire erreur possible, il devait agir comme un homme le ferait, non pas courber l'échine.
Il devait restaurer son honneur.

*
Axaques avait un certain nombre de parcs dispersés dans la ville, bien souvent occupés par des plantes de diverses endroits du continent dont la croissance était aidée par la magie. En plus de servir de lieu de recherche occasionnel sur les magies liés à la flore, ils étaient un lieu de détente fréquemment fréquentés par tout âge… A l'exception des heures comme celle ci où la nuit dominait sur la ville. Même s'il s'agissait d'Axaques, les traditions impériales étaient fortes dans les esprits, et peu de gens songeaient à sortir de chez eux une fois vingt deux heures passées. Encore moins un jeune homme de l'âge de Mercurius, qui était pourtant assit sur un des bancs de pierre, au beau milieux des animaux nocturnes et des arbres qui ombrageaient la lumière glaciale de la lune. Non pas que cela lui posait quelque problème : il s'était toujours joué habilement des règles quand cela le servait bien, cependant, s'il voulait profiter uniquement de la nuit ou accomplir des choses non permises par le code, il ne serait pas seul. L'extérieur était en effet de nuit une bonne occasion d'échapper à l'autorité, et il avait déjà accompli des trocs sous le manteau ainsi… Sans doute était t-il réellement un commerçant et un voleur.

Une autre silhouette se profila, son ombre grandissante en avance sur ses pas, et Mercurius serra les poings en entendant le son des chaussures sur le chemin pavé. L'individu qui causait cette réaction nerveuse était pourtant bien celui qu'attendait Mercurius, puisqu'il s'agissait de Chrysopée qui, alors qu'elle avançait d'un pas digne et détendu vers le jeune homme, arrangeait de nouveau ses longs cheveux blonds vers le côté gauche de son visage, lui donnant cet air noble et affûté qui le faisait tant trembler.
– Tu aimes bien mimer, dis moi, fit Mercurius dans un sourire plein d'ironie, les poings toujours serrés sur ses genoux. Même si tu ne me ressembles en rien ainsi...
– Allons, suis-je donc en disgrâce dans cette allure ? Répondit Chrysopée en étendant les bras.
– Non. Tu as même une certaine classe, néanmoins… Je préfère quand tu laisses retomber tes cheveux sur tes épaules, cela te donne un air plus innocent. J'espère que tu n'es pas venue afin que je commente ton apparence.
– Nullement ! Dit la poupée dans une révérence. Je réponds avec humilité à ton appel, Mercurius.
– J'étais certain que tu viendrais, après ce que j'ai entendu à ton sujet. Il était proprement impossible que tu refuses.
  Disant cela, Mercurius se leva et saisit deux objets enveloppés de tissus qui étaient jusqu'à alors disposé à côté de lui sur le banc. Sa main ganté attrapa le voile noir qui recouvrait l'un des longs objets, le retirant en le déroulant soigneusement pour laisser place à la vision de l'acier. Le jeune noble avait à présent dans ses mains une rapière, et s'approcha de Chrysopée pour lui tendre ce qui était certainement la seconde arme.
– Néanmoins, la question se pose quand au fond de tes pensées, fit le golem. J'ai toujours la ferme conviction que mes mots étaient justement placés lorsque que j'ai considéré ton âme comme celle d'un marchand et d'un voleur. Que ton âme soit hardie au point de défier quelqu'un en duel !… Une telle chose ne semble guère dans ta nature.
– Ca ne l'est pas. Cependant je ne peux accepter une défaite totale. Quand bien même j'ai courbé l'échine en dialogue, j'ai un honneur d'homme à défendre… Je trouve ça puéril moi même, de me battre en duel pour une dame, mais je veux bien accepter cela si ça défend ma fierté.
– Me battre pour mon maître ? Comme cela est ridicule. Je n'ai absolument aucun désir d'obtenir plus d'amour d'elle que je n'en ai déjà !… Non, la servir est déjà amplement suffisant à mon cœur.
Disant cela, Chrysopée révéla également l'arme identique à celle de Mercurius et la regarda avec une fascination que son attitude et sa prestance ne dissimulaient nullement. Sans était-ce la première fois qu'elle tenait un tel objet dans ses mains, même si elle en savait la signification.
– Si j'ai manifesté ma présence en cette nuit, reprit-elle, c'est parce que ma nature me le dicte. Je suis véritablement honorée d'être défiée, rien ne reconnaît plus mon existence, mais je n'ai nul orgueil à nourrir.
– Bien évidemment, souffla Mercurius avec agacement. Cependant je ne suis pas fou, nous nous arrêtons au premier sang… Ah, non, plutôt, à la première éraflure du moindre habit. Dans le cas contraire, cela ne serait pas juste : je n'ai aucune chance de te blesser avec une arme.
C'était la seule solution qu'avait trouvé Mercurius. Il aurait désiré au fond de lui être capable de contenir sa frustration, de l'accepter comme une chose immature et passagère. Il était le futur comte Vinnairse, être aussi sanguin était ridicule… Mais cela était plus fort que lui, quand bien même il savait que dans tout les cas Maria viendrait à apprendre cela et qu'il le regretterait. Mercurius détestait cet aspect de sa personnalité, il préférait largement être un mur indomptable comme Aurium, mais c'était un homme de chair et de sang et qui n'avait en rien les années nécessaires pour que cela ne lui paraisse comme son monde s'effondrant devant ses yeux. Il n'avait jamais eu aucune difficulté à quoique ce soit, et il avait besoin de se prouver que cela ne commencerait pas aujourd'hui. Tapotant la lame dans sa main gauche, il s'éloigna de quelques pas. Cette chose, titan ou pas, n'avait au final réellement que quelques jours d'expérience de la vie, et n'était en rien moins immature que lui...
– Tu n'as jamais fait d'escrime, cependant sache que je me suis dispensé de la plupart de mes cours… Qui plus est, si j'ai bien compris, ta capacité te fera acquérir instinctivement mon expérience, n'est-ce pas? Tu n'as pas beaucoup de chemin à parcourir, cela me paraît donc équitable.
– Je n'y vois rien à redire.
– Cela ne devrait pas durer longtemps non plus, fit Mercurius en se retournant vers elle après s'être éloigné de trois mètres.  Je te donnerai tout de même un avantage… Je devrais te donner deux… Non, trois coups pour l'emporter. Et si tu tombes, je te laisserais naturellement te relever.
Ce n'était pas de l'arrogance. Chrysopée ne s'était jamais battue, contrairement à lui. L'avantage devait être significatif pour que sa victoire ait une quelconque valeur.
– Avant de commencer, continuons un peu notre dialogue d'il y a quelques jours, si tu le veux bien… Si ma compréhension est juste, tu adores Maria, au moins autant que moi si ce n'est plus selon toi. Et la servir est ta plus grande joie, n'est-ce pas ?
– Oui, cela est vrai ! Il n'y a point de sentiment plus pur, car je lui dois tout. L'avenir de ma race même est insignifiant, en comparaison du bien être de mon maître. Il n'existerait pas de plaisir plus exquis que de l'assister pour toute mon existence !
– C'est intéressant, fit Mercurius avec un léger sarcasme, tapotant de nouveau la lame de l'épée. Une goutte de sueur coulait de sa tempe jusqu'à sa pommette. En tant que golem, tu es excellente… Néanmoins tu n'en es pas exactement un. Es tu certaine que tes sentiments, ainsi que leur pureté, resteront toujours les même envers elle ?
– Eh, quoi ? Pour quelle raison cela ne serait-il pas le cas ? Assurément, mes sentiments sont vrais.
– Comment peux tu dire ça en étant synchronisée avec moi ?… Comme tes mots le disent, je suis un escroc. Quoi de plus naturel que tu devienne un chevalier en réplique, si tu es bien l'Antagoniste ? Cependant, je crois que tu fais également une terrible erreur… Je ne pense pas vraiment que tu sois opposée à moi en tout point, non, tu es l'Antagoniste, et pas l'Inverse, n'est-ce pas ? Est-ce que par hasard, tu jugeais que, parce que j'aime Maria, tu devrais la détester ? Si ce cas était vrai, alors ton état actuel serait en effet la preuve que tes sentiments seraient fixes… Mais pour s'opposer à moi en particulier, être un rival amoureux est on ne peut plus parfait, Chrysopée. Qui plus est, ta soumission si ''pure'' également n'est-elle pas une opposition ?
Mercurius semblait reprendre le flot de la conversation en main, ceci même si il ne savait en rien si cela était une bonne idée d'être si provoquant. Ses deux yeux dorés maintenant portés sur lui, Chrysopée adoptait une expression stoïque et sérieuse.
– Puisque je suis un voleur, je désire acquérir Maria. Oui, pas devenir son loyal serviteur, mais la faire mienne, corps et âme entièrement. Toi, tu dis être satisfaite de vivre dans son ombre… En cela nous nous opposons strictement. N'est-ce pas ce que tu désires ? Je me demandais pourquoi tu disais te sentir si bien, ne serait-ce pas car ton cœur est apaisé par cela ?
– Je ne saisis rien à ce que tu dis là, Mercure ! S'énerva finalement Chrysopée, avant de pointer le jeune homme de son épée. Commence le combat, au lieu de déblatérer tes paroles pleines de poison.
– Je crois avoir touché un point sensible. Tu ne le comprends peut-être pas, mais tu as peur que tes sentiments ne soient pas sous ton contrôle. Plus exactement… Tu dois avoir peur qu'un jour, tu en vienne à te synchroniser avec quelqu'un qui te fasse haïr Maria.
– Je crains fort que tes paroles  sombrent dans le ridicule. C'est de mon créateur, de mon maître dont tu parles.
– Tu devrais pourtant passer une main sur ta tête Chrysopée… Tu fais le même visage que moi face à toi il y a peu.
– Silence ! Cria t-elle, avant de poser sa paume sur sa bouche, surprise de son exclamation. Nous devrions commencer à battre le fer dès maintenant…
– Tu as on ne peut plus raison…
Même si cela semblait être uniquement un pari fou sans base solide, Mercurius avait réussi à déstabiliser Chrysopée. Il avait accompli ce qui devait être son talent, en tant que commerçant et voleur. Pourtant, la poupée, frappée d'une expression d'étonnement, touchait son visage de sa paume, visage sur lequel finit par un apparaître un sourire qui n'était pas signe de confiance de soi ou d'arrogance. C'était un rictus de joie et de fascination. Mercurius ne comprenait pas exactement ce bond d'humeur de Chrysopée, qui semblait pour le moins perturbée, mais il n'avait aucune intention de considérer ses sentiments, particulièrement quand il lui avait déjà offert une large marge d'avance. Sans prévenir, il commença le combat, et d'un estoc érafla une partie de la veste de sa poupée, sa lame ne blessant néanmoins pas son corps.
– Deux de plus et c'est ta défaite, fit-il, reculant en arrière après cette attaque en traître. Je ne vais pas te laisser t'extasier.
– Oui, c'est juste… Fit Chrysopée en imitant la posture d'escrime de Mercurius, qui lui donnait bien plus de prestance qu'à lui. Elle passa à l'attaque, et il para aisément. Malgré tout, les coups de combat étaient terriblement brouillon et en rien digne d'éloge, même des plus prosaïques. Un duel d'amateurs qui imitaient des escrimeurs de manière insultante. Chrysopée ne faisait que la même attaque téléphonée qu'était celle de Mercurius, ceci trois fois de suite, même si la dernière était bien plus adroite que les autres. Mais ce qui était plus perturbant, c'était le sourire extasié de la poupée qui n'en finissait pas.
– Ah ! Je me sens tant en vie ! Dieux, quel est ce sentiment ? Batailler avec ma moitié… Me complète absolument !
– Ce n'est pas parce que tu n'as pas besoin de respirer que tu peux raconter des âneries ! Grogna le jeune homme, en vérité réellement effrayé par la folie soudaine de cette poupée lunatique.
– Cette ivresse, cette euphorie !… Comment telle plénitude pourrait s'abattre sur mon âme innocente ? Serait-ce, cela aussi, de l'amour ?
Cette abomination parvenait à présent à bloquer les coups que portait à présent Mercurius. Non seulement parce que ce discours le sortait de sa concentration, mais aussi parce que le fossé entre eux se remplissait trop rapidement… Même s'il était conscient d'être un novice. Le jeune homme et la poupée, dont le niveau d'adresse ne dépassait pas celui de la bleusaille d'un point de vue militaire, commençaient néanmoins à s'asséner des coups dont la violence et le manque de finesse était un véritable crachat au visage de l'escrime impériale. Mercurius tentait d'en finir le plus vite possible, alors que Chrysopée était dans une rage combative véritablement jubilatoire. Ce qui devait arriver, après un échange si maladroit, finit malgré tout par arriver : un estoc passa à travers l'absence de garde du jeune homme et le toucha. Mais il ne s'agissait pas d'une éraflure : la lame avait transpercé un côé de son abdomen, et le jeune noble tomba sur son postérieur sur les pavés, ne se rendant compte que quelques secondes plus tard que du sang jaillissait de la plaie dans sa veste. Passant sa paume dessus avec curiosité, il finit par s'éveiller à la douleur. Le fluide corporel de son ventre lui semblait être comme du feu liquide, et encore une fois, il ne savait pas comment réagir. Des larmes coulaient de ses yeux, mais sa bouche restait ébahie, et fixée dans cette unique expression. Il se sentit défaillir, et la partie supérieure de son corps bascula en arrière, le plaquant dos au sol. Mercurius avait, comme son grand-père jadis avant lui, de poser le pied sur un terrain qui n'était le sien, et était puni pour sa prétention de l'exacte même blessure. Quelle ironie. C'était donc ainsi que l'on se sentait après une défaite totale…
– … Lèves toi, dit Chrysopée, les bras le long du corps, devant Mercurius qui serait bientôt allongé dans une petite flaque de sang.
– Me lever ? Tu plaisantes j'espère ?
– Lèves toi, Mercurius ! Cria t-elle, plus suppliante qu'autoritaire. Cela n'est pas juste ! Je me dois également de te frapper trois fois pour l'emporter !… Et le duel ne peut continuer si tu n'es pas debout.
– Sérieusement ? Fit Mercurius dans un rire qui lui était douloureux. Tu n'as jamais vu de sang avant ?… Je pourrais mourir dans mon état, tu sais ?
Après une humiliation pareille, peut-être méritait-il la mort après tout, aussi soudaine et ridicule soit-elle.
– Tu ne peux pas périr ici ! Gémit Chrysopée, paniqua en lâchant l'arme qui chuta au sol. Son visage était terrorisé. Comment pourrais-je être ton ennemie alors ?
– Tu es vraiment un golem idiot… Comment ai-je pu perdre contre ça… C'est vraiment lamentable.
Par les dieux… Cette blessure était atroce et il se sentait faible. Malgré ce qu'il avait pensé par fierté, mourir ne lui semblait plus désirable. Ou était-ce uniquement l'instinct de survie ? Il voulait au moins revoir les yeux de Maria si il y passait, et pouvoir lui dire tout en personne cette fois… Et au moment où il se disait cela, il avait un visage similaire à elle penché sur le sien et mort d'inquiétude. Le tenant dans ses bras, la poupée ne savait nullement quoi faire devant un phénomène qui lui était totalement inconnu. Avant qu'il ne s'évanouisse finalement, il se surprit à avoir pitié d'elle.

*
Maria n'avait jamais autant détesté être dans le bureau d'un archimage. Une personne aussi scrupuleuse qu'elle sur le règlement n'avait à vrai dire presque jamais eu à se trouver en face d'un mage d'autorité dans ce genre de circonstance, cependant, elle savait aussi que s'en plaindre aurait été le sommet de l'irresponsabilité. Ses erreurs étaient réelles, et elle était prête à les assumer. L'Archimage Esteban Adamas, malgré son titre, avait un bureau de taille assez modeste, de manière correspondante au vieil homme robuste aux mains calleuses qui se tenait assit devant-elle, la chemise blanche qu'il portait ne dissimulant que peu sa musculature qui l'imposait dès un premier regard comme un homme d'autorité, même s'il faisait l'exacte même taille que Maria. Bien que son visage était stoïque, il passa une main sur son crâne chauve, puis sur sa barbe grise et courte, comme si il était embêté par la situation.
– Bien… Commença t-il. Limstella aurait dû te prendre en charge, mais elle n'est pas officiellement archimage avant la cérémonie alors, même si je ne dirige pas ton département, tu es temporairement ici sous ma responsabilité et jugement. Objection à cela ?
– Aucune.
– Récapitulons donc, Maria… Le golem que tu as créé, et sert d'hôte à un titan, s'est retrouvé dans une confrontation avec Mercurius Vinnairse et l'a gravement blessé… Fort heureusement, ce dernier est bien vivant et n'a pas d'organe endommagé en plus de s'en tirer sans séquelle grave, néanmoins, un élève a tout de même été placé en explicite danger de mort. Tu comprends bien qu'un rappel à l'ordre est requis.
– Absolument, cependant, je tiens à appuyer que Chrysopée ne peut en être tenue responsable ! Elle ne comprenait pas ce qu'impliquait son acte, et a même transporté Mercurius en sang jusqu'à moi.
– Il a déjà été considéré que tu avais l'entière responsabilité sur les actes de Chrysopée. Mercurius a également témoigné son implication… D'autant plus que Chrysopée abrite tout de même un titan, nous ne nous permettrons pas pour cela de la détruire ou de l'enfermer. Néanmoins, ces événements nous prouvent un danger potentiel : et si Chrysopée se synchronisait avec un mage puissant ? La situation, si elle tourne de la même façon, pourrait être catastrophique… Prévenir cela va de la sécurité de tous. Mais je ne peux pas confier Chrysopée à un autre mage : ce serait trop hasardeux, et non moins dangereux. En revanche, à partir de maintenant, il est hors de question que tu laisses Chrysopée sans ta propre surveillance. Tu devras également surveiller absolument toutes ses synchronisations, et ne la laisser s'approcher d'armes sous aucun prétexte… Par ailleurs, tu n'as plus la permission d'emprunter une salle pour ce genre de démonstrations publiques, et ceci jusqu'à ce que nous considérions que Chrysopée ne représente en rien une menace. De manière similaire, jusqu'à ce que moi, ou bien Limstella, en décide autrement, il te sera interdit de passer l'examen du 2ème rang. Ce genre de chose arrive fréquemment. Je ne serais surpris que certains désirent éviter à tout prix un ralentissement de la progression d'une mage de ton talent, néanmoins, je considère que toute erreur mettant en danger la vie d'autrui mérite sanction, ceci même si ta carrière fut strictement parfaite avant cela. Je sais que tu as la maturité pour le comprendre, et que ta mère approuvera cette décision par ailleurs.
– Je le comprends, archimage, dit-elle, courbant légèrement l'échine. C'était frustrant, mais étant donné son âge, cela ne semblait pas une punition impitoyable… Maria n'avait rien à redire quant à ce jugement.

Ceci conclut, Maria fut libérée de cet entretien. En sortant du bureau de l'archimage, elle se retrouva nez à nez avec Chrysopée qui, le regard et les épaules abattues, semblait tenter de se faire minuscule alors qu'elle l'attendait dans ce couloir.
– Pardonnez moi Maître ! S'exclama t-elle,  la voix larmoyante. J'ai porté honte et disgrâce sur votre nom…
– C'est pardonné, fit Maria dans un sourire chaleureux avant de soudain enlacer Chrysopée -ce qui ne lui était pas habituel…-. Ce n'est pas de ta faute.
– L'effroi me saisit tant, Maître !… Je ne sais plus dans quel état me qualifier de moi même… Et si j'en venais à ne plus vous aimer ? J'ai envie de mourir quand la pensée me vient. Quand j'ai croisé le fer avec Mercurius je me sentais si satisfaite… Je pensais comprendre l'Antagoniste mais ce n'est pas le cas, point du tout ! Hélas, je ne sais plus ce qui m'arrive…
– Tout va bien Chrysopée. Je vais m'occuper de toi à présent, et je vais répondre à ces questions. Et tu ne devrais pas t'en faire pour ton amour, non ? Si tu crains de perdre ces sentiments à tout moment, alors il n'y a pas de meilleure preuve… Et peu importe ce qui arrivera, je te chérirai toujours, Chrysopée. J'ai placé mes efforts mais aussi mon âme, au sens spirituel, en toi.

Maria avait payé les pots cassés de ces événements, mais ils n'avaient pas été sans fruit. Chrysopée savait maintenant que contrairement à elle les autres pouvaient saigner et dépérir, et à quel point cela était plus terrifiant que ce qu'elle avait imaginé dans les livres, et plus important encore, elle s'était mise à développer des doutes sur sa propre personne, des doutes qui lui amenaient colère et peur et qui la rapprochaient donc d'un véritable humain. Même après s'être détachée de Mercurius, ces émotions subsistaient, même si elle ne les comprenait pas… Cela, en un sens, rassurait profondément Maria. Cependant, pourquoi sur le quelque nombre de personnes déjà testées, la réaction de ce qu'on pouvait nommer son instinct n'avait jamais été si forte qu'avec Mercurius ? Il y avait certainement des degrés différents… Non, la synchronisation n'avait aucune raison de changer, mais peut-être, puisque la personnalité de la poupée n'était pas entièrement soumise à son concept, la réaction quand à la synchronisation elle variait selon une sorte de comptabilité psychologique… La jeune mage avait encore beaucoup de choses à étudier sur Chrysopée.

Malgré tout, il y avait quelque chose qu'elle devait régler également avant toute chose. Même si elle n'en avait aucune envie, car elle avait aussi une part de responsabilité non négligeable dans cet autre problème.
Quelque temps après avoir quitté le bureau de l'Archimage, elle était à présent devant la chambre de l'infirmerie où se reposait Mercurius Vinnairse, en convalescence bien que parfaitement conscient. Maria avait demandé aux infirmiers si elle pouvait le voir, et son état était apparemment assez stabilisé pour une visite. Elle ne voulait pas emporter Chrysopée avec elle pour cette conversation, ce pourquoi elle lui demanda d'attendre ici et de l'appeler si quelque chose n'allait pas. Par la même occasion, elle incanta un sort sur le golem qui lui permettrait de savoir si elle s'éloignait même l'espace d'un instant. Ceci fait, elle frappa donc à la porte et entra pour voir Mercurius, alité, bandé, et enveloppé dans les draps blancs de son lit. Ce dernier tourna son regard vers elle quand elle entra, le regard d'abord plein de surprise, avant de reprendre un peu plus de contenance.
– Je ne m'attendais pas à ta visite…
– Eh bien, me voilà, fit-elle en refermant derrière la porte, l'expression neutre.
– Tu me vois flatté de ta visite, sourit Mercurius, détournant le regard au fur et à mesure que la mage s'approchait. Je suppose que tu es en colère contre moi, n'est-ce pas ?
– Oui, mais je ne suis pas quelqu'un qui giflerait un convalescent pour autant. D'autant plus que c'est également ma faute si cela est arrivé, je tenais donc à m'excuser… J'ai réellement honte de ce qu'il s'est passé.
– Ton golem… Je veux dire Chrysopée, est à l'extérieur, n'est-ce pas ? Pourquoi ne la laisses tu pas venir ? Je m'en moque.
– Je ne pense pas que vous remettre en contact soit une sage idée, du moins pas tant que je n'ai pas une meilleure compréhension de ses changements comportements. Néanmoins, Mercurius, pour ce que je voulais te dire sa présence n'est nullement nécessaire… Après tout, cette histoire n'était pas à propos d'elle, n'est-ce pas ? Mais à propos de toi. Je ne penses pas que tu te préoccupais tant de Chrysopée… Mais plutôt que tu as lancé cette mascarade pour te prouver quelque chose à toi même. C'est pour ça que j'ai envie de te gifler, même si je ne renie pas que rien ne serait arrivé sans plus de prudence de ma part. En tout cas, cette conversation te concerne toi et moi, non Chrysopée.
– Que veux tu dire ?… Demanda vaguement Mercurius, qui sentait que son cœur pendait au bout d'une corde.
– Je suis venue pour te rejeter, dit-elle fermement après s'être raclée la gorge. Même si suppose que ce n'est pas vraiment la bonne manière de le dire… J'ai passé deux ans à t'ignorer, alors que je lisais bien tes lettres.
– Allons, es tu saine d'esprit ? Dit ironiquement Mercurius, malgré un fond de douleur dans la voix. Je suis déjà faible et cela pourrait sans doute m'achever… Au moins mes lettres t'ont plu assez pour ne pas que tu t'en débarrasse.
– J'aime les compliments, surtout bien mis en forme, admit-elle en jouant avec les cheveux de sa couette d'une de ses mains. Et tu écris particulièrement bien, mieux que moi. J'en enrage, mais je suis romantique alors ces archaïsme me plaisent un peu…
– Alors pourquoi un rejet si catégorique ? Sans même un doute ? Tu n'as personne, à ce que je sache, sauf si elle…
– Je t'arrête de suite, le coupa t-elle en croisant les bras. Cet incident t'as peut-être retourné le cerveau, mais évite de m'imaginer dans une relation ambiguë avec Chrysopée. Je préfère laisser tes désillusions malsaines -et plutôt inquiétantes- là où elles sont. Tu as raison, je n'ai personne. Non pas que ce soit grave, ma mère s'est mariée à trente ans après tout, et s'est d'abord concentrée sur l'étude de la magie, mais je l'ai déjà dit : je suis une romantique. Ce n'est pas pour ça que je te rejette… Pour commencer, et je sais que tu détesteras que je le rappelle, tu es bien plus jeune que moi, tu n'étais qu'un enfant à mes yeux quand tu es entré à Axaques. Ensuite et surtout, je n'aime pas ton tempérament par rapport aux autres… Axaques n'est pas une cour politique. Je n'ai pas l'impression que tu ne me connaisses très bien en tant que personne… Avec tes problèmes d'ego, nous nous disputerions tout le temps, et c'est le dernier couple que je voudrais former. Je n'ai aucune envie de répéter ce qu'il s'est passé, par exemple, dans ma famille, et finir seule car j'ai choisi le mauvais conjoint… Enfin, je ne ressens rien pour toi au-delà de la sympathie… Je regrette de devoir dire cela, mais c'est la vérité.
– Tu vas me faire pleurer, vraiment. C'est comme si tu mettait à fondre les débris de ma fierté, Maria… Mais au fond, je m'en doutais. Tu ne m'as jamais vu comme un homme au final et juste comme un cadet.
– Cesse donc d'être soucieux de ta virilité ainsi !… Grogna Maria. Tu vois, c'est ce que cela donne quand nous parlons à cœur ouvert.
– J'ai donc totalement perdu, rit sombrement Mercurius.
– Que tu le formule ainsi me tape vraiment sur les nerfs… Je ne te détestes même pas pourtant, mais parfois tu es…
– Insupportable ? Oh, le mercure est également toxique après tout.
Maria contint un lourd soupir. Mercurius, elle le savait, avait des principes et un certain honneur, une chose qu'elle respectait chez lui même si il fallait admettre qu'il se moquait bien des règles. Il n'était pas mauvais, mais suffisait de faire vaciller son orgueil pour le faire vaciller en enfant capricieux ; le voilà qui serait certainement capable de dénigrer sa propre personne tout en pourtant ce sourire ironique au visage. Elle ne pouvait même pas concevoir l'idée d'être dans une relation romantique avec lui.
– Si c'est tout ce que tu as à dire, alors je ferais mieux de m'en aller. Au revoir, fit-elle en tournant les talons, comptant bien se diriger vers la sortie sur le champ.
– Attends !… Je peux te dire quelque mots avant que tu ne partes, non ?
– J'écoute, mais j'ai la main sur la poignée.
– Tu as visiblement toujours su ce que tu pensais de moi, en plus de ce que je pensais de toi… L'inverse n'est pas vrai, du moins ne l'était pas jusqu'à maintenant.
– Et donc ?
– Il a fallut cette satanée poupée pour y changer quelque chose… C'est un vrai fauteur de trouble, n'est-ce pas ? Et elle y prend du plaisir, en plus. Mais c'est peut-être mieux que l'ignorance. La prochaine fois que tu as un gentilhomme comme moi aux basques, tente d'être moins polie avant qu'il ne s'empale en ton nom.
– … Tu as peut-être raison, admit-elle. Je ne suis pas très adroite quand la romance sort de mes livres, néanmoins… Ne blâmes pas les autres pour ton caractère. Et d'ailleurs, un gentilhomme ? Et puis quoi encore ?

Sur ces mots, elle sortit et referma la porte derrière elle. L'espace d'un instant, elle s'interrogea sur le sourire que Mercurius portait durant la conversation… Etait-ce juste une façade où était-il... heureux de s'être battu, du moins d'avoir obtenu des résultats de ce conflit, même au prix d'une blessure ? Maria Limstella Boldgate secoua sa tête, repensant à ses idées le jour même de la création de Chrysopée. L'opposition pouvait en effet réveiller quelqu'un -surtout à la fierté mal placée- ou bien débloquer une situation par le chaos, mais ce moteur ne valait pas la peine de mettre son intégrité physique ou sa vie en jeu, si chevaleresque cela paraissait. Mercurius aurait pu mourir, et il n'y a aucune évolution possible six pieds sous terre… Pour autant, est-ce que la particularité de Chrysopée pouvait-être utile bien utilisée ? Ces pensées en tête, elle fixait Chrysopée, qui pencha son visage sur le côté d'un air interrogateur et innocent.
– Je suppose que tu n'as pas de réponse à mes questions ? Soupira t-elle. Les recherches sont loin d'être terminées.
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